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Full text of "Oeuvres. Précédées de sa vie, et accompagnées de notes historiques, additions, développments"

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PURCHASED  FOR  THE 

UNIVERSITY  OF  TORONTO  LÎBRARY 

FROM  THE 

CANADA  COUNCIL  SPECIAL  GRANT 

FOR 


FRENCH  HISTORY  1968 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


Iittp://www.archive.org/details/oeuvresprcd02casa 


^T»    iC 


I 


ŒUVRES 


/ 


DE  LAS  CASAS, 

ÉVÊQUE  DE  CIIIAPA 


SE  TROUVE  ÉGALEMENT,  A  PARIS, 

(  REY  et  GRAVIER  ,    libraire."!,  quai  des  Aiigustins,  n"  5y. 
<    JJEI-AUXAY,    libraire  ,  Palais-Royal,  galerie  de  bois. 
l  MONGIE  aine,  libraire,  boulevart  Pois.sonnitre,  n°  ;. 


^S^en Noiibcl ,  imp. -libraire. 

Anàtns.  —  Allô  .  libraire. 

Angers.  —  Fourrier-Mame. 

jingouléme.  —  Trcmeau  et  comp. 

Arras.  —  Topino. 

Auxerre. — M'.François-Fournier. 

Bayonne.  —  Gosse. 

Seiançon-  —  Deis  aîné. 

Blois.  —  Aiichcr-Eloy. 

Bordeaux.  —  Lawalle  et  neveu. 

Bourges.  — Cille. 

Brest.  —  Auger. 

Caen.  —  Augiisle  Lerrêne. 

Calais. — Leiru. 

Chdlons  s.-Snôite  — Dolcspina.^sc. 

Clermont-Ferrand.  —  Landriot. 

Colinar. —  Panne! i?r,  Petit. 

Dijon. —  Lagier  (\'iclor). 

Grenoble.  —  Durand  ,  Falcon. 

Ha\^re  (/e).  —  Chapelle. 

Lyon. — Boliaire  ,  Faverio,  Targe. 

Mans  {le).  Eelon,  Pesrlie. 
Marseille. — Camoiiis,  Cbaix,Ma.s- 
vrrt. 

Montpellier.  —  Gihon  ,  Sivalle. 

flîontauban.  ■  — FJiétoré,  Laforgue. 

Nantes. — Busseuil  jeune,  Foirst. 

Nancy.  — Vinccno;. 

Perpignan. —  Tas  tu. 

Poitiers.  —  Calin.'an. 

Beinis.  —  Frpnicau  Gis. 

Rennes — Kerpen  Molliri\. 

Uiom.  —  Salle*. 


Rochelle  (la).  —  Pavie. 
Rouen. —  Frère,  Renault. 
Saint-Etienne.  —  Jourjon. 
Strasbourg.  —  Levraull ,  Février. 
Toulon.  —  Belue  ,  Aug.  Aurel. 
'Toulouse.  —  Vieusscux  aîné. 
7'ours.  — Manie. 

P^alence. — 'Donrille,  Marc-Ai'.r«l. 
f^trdun. —  Bcnit. 
Vesoul.  —  Dclaborde. 

ÉTRANGER. 

Aix-la-CJiapelle.  —  Laruello  fils 
Berlin.  —  Sclielesinger. 
Breslau.  —  T.  Korn. 
Bruxelles.  —  Lccbarlier. 
Fribourg  (Suisse).  A  Eggcndnrfer, 
Genè^'e.  —  Pasclioud. 
Lausanne.  —  Fisclicr. 
Lisbonne. —  Georges  Rey. 
Londres.  —  Rossrmge. 
Madrid.  —  Waniiel  Bucno. 
Milan.  —  Rotlolpbo-Vismara. 
ISlons.  —  Leroux. 
Aloscmx.  — Gautier. 
Naples.  —  Borel ,  \\nnspandonrli 
Neufcluilel  (Suisse) .  —  Gersier. 
PtUersbourg.  —  Graff. 

Turin.  —  Pic,  Bocca. 

f^nrsouie.  —  Gluosborg  elcomiv"^. 

P'ienne  (  Autriche.^'  — -  Gerold. 

JVihia.  —  Zawadzki. 


De  l'iniprimsiie  de  Coison. 


OEUVRES 

DE  DON  BAHTHÉLEMI 

DE  LAS  CASAS, 

ÉVJÉQUE    DE    CHIAPA  , 

Défenseur  de  Ja  liberté  des  naturels  de  l'Amérique; 


PRECEDEES 


DE  SA  VIE, 


ET    ACCOMPAGKEES    DE    ^OTES    HISTOHIQUES  ,    ADDITIONS, 
DÉYELOPPEME>S  ,    ETC.,     ETC.;    AVEC    PORTRAIT; 

PAR  J.-A.  LLORENTE , 

Auteur  de  l'Histoire  cj'itique  de  l'Inquisition  d'Espagne ,  membre 
de  plusieurs  Sociétés  savantes  de  l'Europe ,  etc.  ; 


TOME    SECOND. 


PARIS, 

Ar.r.xis  EYMEPiY,  Libraire-Éditeur,  rue  Mararine  ,  n'  3o. 
Bruxelles  ,  DE  MAT  ,  Imprimeur-Libraire. 

1822. 


MAR  2  3  1970 


iâ 


ŒUVRES 

DE  LAS  CASAS, 


EVEQUE  DE  CHIAPA  . 

»\%\VV\\\V\i%<\VVVV\^A^\VVVVVVVVVVVVVVVVVV\'VVV%VVVVVVVVVVVVVVVVVVVV«^^  ^ 

CINQUIÈME 

MÉMOIRE. 

De  la  Liberté  des  Indiens  qui  ont  été  réduits  d 
la  condition  d'esclave. 

AYANT-PROPOS. 

Don  Barthélemi  de  Las  Casas  supplia  plusieurs  fois ,  et 
avec  de  vives  instances ,  le  suprême  Conseil  des  Indes  de 
reconnaître,  par  une  déclaration  générale,  que  les  Indiens 
dont  les  Espagnols  s'étaient  rendus  maîtres  n'étaient  point 
des  esclaves,  et  que  par  conséquent  il  leur  était  permis  de 
disposer  de  leur  personne  sans  danger  d'être  poursuivis 
par  ceux  qui  les  avaient  réduits  à  cette  injuste  condition.  Le 
conseil  chargea  Las  Casas  d'exposer  par  écrit  les  motifs  de 
son  opinion,  et  ce  fut  alors  que  cet  évêque  composa  le 
mémoire  suivant.  Il  s'y  attache  à  prouver  la  nullité  du  droit 
sur  lequel  on  a  prétendu  fonder  l'esclavage  des  Indiens,  et 
l'obligation  qui  est  imposée  au  roi ,  comme  organe  suprême 
de  la  justice  dans  ses  Etals  ,  de  l'annoncer  à  tout  son  peuple. 


AU  SUPRÊME  CONSEIL  DES  INDES. 


T 


RÈs  puissans  Seigneurs  ,    Votre  AJlesse  a   bien 
voulu  ru'ordonncr  d'exposer  par  écrit  mon  sentiment 
II.  1 


(2) 

sur  la  condition  des  Indiens  que  les  Espagnols  ont 
soumis  comme  esclaves  à  leur  service  y  et  sur  le 
droit  qu''ils  peuvent  avoir  de  jonir  de  la  liberté.  J'ai 
pensé  que  je  ferais  une  chose  agréable  à  Votre  Al- 
tesse si  je  publiais  ce  petit  ouvrage  ,  que  j'ai  divisé 
en  deux  parties  :  dans  la  première  je  prouve  la 
nullité  du  droit  qu'on  prétend  avoir  de  rendre  les 
Indiens  esclaves  ,  et  dans  la  seconde  l'olîligation 
où  est  Sa  Majesté ,  ainsi  que  Votre  Altesse ,  de 
déclarer  que  telle  est  leur  opinion  ,  en  faisant 
rendre  aux  Indiens  la  liberté  dont  ils  ont  été  dé- 
pouillés. 

ARTICLE  PREMIER. 

Nullité  du  titre  sur  lequel  on  s' est  fondé  pour 
rendre  esclaves  les  Indiens. 

Je  me  propose  de  démontrer  dans  cet  article  trois 
propositions  :  la  première ,  que  tous  les  Indiens  dont 
on  a  fait  des  esclaves  depuis  la  découverte  du  Nou- 
veau-Monde ont  été  réduits  à  cette  triste  condition 
sans  raison  et  sans  droit;  la  seconde,  que  la  plupart 
des  Espagnols  qui  ont  aujourd'hui  des  esclaves  in- 
diens sont  des  possesseurs  de  mauvaise  foi  ;  la 
troisième  ,  que  celle  qualification  peut  s'appliquer 
même  à  ceux  des  Espagnols  qui  sont  maîtres  d'es- 
claves qu'ils  n'ont  pas  acquis  parla  voie  du  partage, 
mais   qui  leur  ont  été  livrés  par  d'autres  Indiens. 

Et  d'abord  il  est  incontestable  que  ,  même  dans 
le  cas  d'une  j  uste  guerre  ,  le  fait  de  la  conquête  d'mi 


(S) 

pays  ne  donne  pas  au  vainqueur  le  droit  d'en  réduire 
les  liabilans  en  esclavage.  Ceux-ci ,  ne  prenant  au- 
cune part  active  à  la  guerre  ,  n'y  sont  pas  directe-  \ 
nient  intéressés  ,   et  la  seule  loi  qu'on  puisse  leur  \ 
imposer  c'est  de  reconnaître  pour  gouverneur  du 
pays  celui  qui  a  vaincu  ,  quoiqu'il  soit  leur  ennemi  ; 
d'acquitter  les  tributs  qu'il  demande  ,  et  de  se  sou-  | 
mettre  aux  autres  réquisitions  tant  qu'il  occupe  le 
territoire.  Il  ne  pourrait  y  avoir  de  difficulté  à  cet 
égard  que  relativement  aux  soldats  qui  ont  été  vain- 
cus et  faits  prisonniers.  Quelques  peuples  de  l'anti- 
quité en  faisaient ,  il  est  vrai  ,   des  esclaves  ;   mais 
on  se  contente  depuis  bien  des  siècles  de  les  retenir 
comme  simples   prisonniers   de    guerre  ,    pour  les 
échanger  contre  d'autres  qui  sont  au  pouvoir  du 
vaincu  ,  ou  on  les  retient  jusqu'à  la  paix  ,  pour  les 
rendre  lorsque  le  remboursement  des  sommes  que 
leur  entretien  a  coûté  est  convenu  ou  acquitté. 

Mais ,  dans  les  cas  où  la  guerre  est  injuste  ,  il 
n'y  a  plus  ni  droit ,  ni  motif ,  ni  raison  pour  con- 
damner à  la  servitude  je  ne  dis  pas  serJement  les 
simples  babitans  ;,  mais  même  ceux  qui  ont  porté 
les  armes  ,  puisqu'une  injustice  ne  saurait  établir 
un  droit. 

Une  guerre  peut  être  injuste  de  deux  manières  : 
premièrement  ,  lorsqu'elle  se  fait  sans  autorité  légi- 
time ;  secondement  ,  lorsqu'élant  fondée  sur  la 
décision  d'une  autorité  avouée  ,  il  est  évident  qu'il 
n  y  a  eu  aucune  raison  de  l'entreprendre.  Or  la 
guerre  qu'on  a  faite  aux  Indiens  de  l'Amérique 
présente  ce  double  caractère  d'injustice. 


(M 

Les  Espagnols  ont  attaqué  les  Indiens  sans  y  être 
autorisés ,  puisque  les  rois  catholiques  Ferdinand 
et  Isabelle  ,  et  ensuite  notre  empereur  et  roi  ac- 
tuel, Charles-Quint ,  n'ont  jamais  permis  aux  gou- 
verneurs des  Indes  ,  ni  surtout  à  leurs  lieutenans  , 
de  faire  la  guerre  aux  Indiens ,  hors  le  cas  d'une 
juste  défense.  Ils  leur  ordonnaient  ,  au  contraire  , 
de  les  bien  traiter  ;  de  ne  jamais  donner  lieu  à  au- 
cune plainte  de  leur  part  ;  de  leur  rendre  le  com- 
merce des  Espagnols  agréable  ,  en  leur  distribuant 
comme  présens  de  certains  objets  de  l'industrie 
européenne,  qu'ils  recherchent  avec  empressement, 
afin  de  les  attirer  dans  la  société  des  Espagnols ,  de 
leur  parler  de  la  religion  chrétienne  ,  de  sa  sainte 
morale  ,  dont  il  était  bien  recommandé  de  donner 
le  bon  exemple  ,  pour  leur  faire  estimer  l'ime  et 
l'autre ,  et  les  convertir  solidement  à  notre  foi.  La 
même  règle  était  aussi  prescrite  à  l'égard  des  Indiens 
qu"'on  pourrait  découvrir. 

Les  gouverneurs  des  îles  de  l'Océan  et  des  terres 
fermes  de  l'Amérique,  ni  les  autres  capitaines  qui 
étaient  sous  leurs  ordres  ou  qui  s'étaient  rendus  in- 
dépendans ,  n'eurent  aucun  respect  pour  les  ordres 
du  roi  d'Espagne.  Leurs  expéditions  n'ayant  pour 
objet  que  d'enlever  l'or  et  l'argent  des  Indiens ,  ils 
suivirent  un  système  entièrement  différent  de  celui 
qui  leur  était  indiqué  dans  leurs  instructions.  A  peine 
étaient-ils  entrés  dans  une  province ,  qu'ils  n'avaient 
rien  de  plus  pressé  que  de  se  rendre  maîtres  de  l'or, 
de  l'argent  et  des  perles  que  possédaient  les  Indiens  : 
pour  en  venir  plus  facilement  à  bout ,  ils  établis- 


(5) 

saient  le  système  de  la  terreur  dès  le  premier  mo- 
ment de  leur  invasion  ,  en  faisant  une  horrible  bou- 
cherie des  liabitans  que  le  hasard  ou  la  ruse  faisaient 
tomber  entre  leurs  mains  ;  ils  demandaient  ensuite 
à  ceux  qu'ils  avaient  épargnés  leur  or  et  toutes  leurs 
richesses,,  et ,  lorsqu'ils  les  avaient  en  leur  pouvoir, 
ils  s'emparaient  de  leurs  personnes  ,  les  vendaient , 
ou  souffraient  plus  tard  qu'ils  mourussent  de  faim  , 
de  fatigue  ,  ou  sous  les  coups  dont  ils  les  acca- 
blaient. 

Ces  conquérans  avides  ,  craignant  qu'on  ne  leur 
imputât  le  crime  de  désobéissance,  d'insubordina- 
tion et  d'envahissement  de  l'autorité  souveraine  , 
écrivirent  plusieurs  fois  au  gouvernement  que  les 
Indiens  s'étaient  mis  en  état  d'hostilité,  et  que  pour 
se  défendre  il  avait  fallu  avoir  recours  à  des  moyens 
extraordinaires  ,  parce  que  le  nombre  de  ces  enne- 
mis était  infiniment  plus  grand  que  celui  des  Espa- 
gnols. Mais  cette  allégation  était  insuffisante  pour 
rendre  leur  guerre  légitime  ;  car  si  les  rois  d'Espagne 
approuvaient  qu'on  se  défendît  contre  les  Indiens  , 
ils  s'opposaient  en  même  temps  à  toute  guerre  offen- 
sive, parce  qu'elle  rendait  plus  difficile  la  soumission 
volontaire  et  pacifique  de  ces  peuples  au  gouverne- 
ment de  Leurs  Majestés. 

Il  était  encore  plus  notoire  qu'il  n'existait  aucun 
juste  sujet  de  guerre  contre  les  Indiens.  Lorsque  les 
Espagnols  découvrirent  le  Nouveau-Monde  ,  ses 
immenses  royaumes  étaient  habités  par  des  peuples 
qui  vivaient  tranquilles  et  en  paix  avec  leurs  voisins  j 
et  il  est  de  la  dernière  évidence  que  les  Espagnols 


(6)  ^ 

n'avaient  aucun  reproche  à  leur  faire  ,  puisqu'ils  ne 
les  avaient  jamais  connus. 

Les  Américains  étaient  des  peuples  naturellement 
pacifiques  ;   plusieurs  avaient  même  un  caractère 
extrêmement  timide ,  et  une  complexion  délicate  et 
sans  force.  Ces  circonstances  rendent  inébranlables 
dans  leur  opinion  ceux  des  Espagnols  qui  ont  vu 
l'Amérique  sans  partager  les  intentions  criminelles 
des  conquérans ,  et  ils  persistent  à  croire  que  lorsque 
les  Espagnols  arrivaient  dans  un  nouveau  pays  ,  les 
habitans  n'allaient  pas  au  devant  d'eux  pour  s'opposer 
à  leur  entrée,  mais  qu  ils  les  recevaient  ,  au  con- 
traire ,  avec  des  présens  et  mille  démonstrations 
d'amitié  ,  lorsqu'ils  n'avaient  aucune  raison  de  s'ef- 
frayer ',  que  ,  dans  le  cas  contraire ,  ils  s'enfuyaient 
seulement  dans  leurs  maisons,  et  quelquefois  dans  les 
bois  et  les  montagnes. 

Les  hommes  qui  sont  intéressés  à  faire  approuver 
la  conduite  des  soldats  espagnols  ont  voulu  per- 
suader que  les  Indiens ,  qui  avaient  d'abord  reconnu 
l'autorité  du  roi  d'Espagne ,  s'élaientensuite  révoltés, 
et  que,  réunis  en  masse,  ils  avaient  tenté  d'égorger 
tous  les  Européens,  ce  qui  était  arrivé  plusieurs  fois, 
et  n'aurait  pas  manqué  d'arriver  plus  souvent  si 
les  Espagnols ,  pour  déjouer  leurs  complots  ,  n'a- 
vaient pris  le  parti  de  leur  faire  la  guerre....  Cette 
assertion  est  un  mensonge  évident  ,  une  véritable 
déception  ,  et  ne  prouve  rien  dans  la  question  dont 
il  s'agit  ici  ,  soit  parce  que  de  pareilles  hostilités 
furent  très  rares  ,  et  ne  peuvent  être  alléguées  lors- 
qu'il s'agit  d'un  système  général ,  soit  (  et  ceci  est 


(7  ) 
essentiel)  parce  qu'elles  furent  toujours  provoquées 
par  le  vol ,  l'incendie ,  le  carnage  ,  les  coups  ,  et 
mille  autres  violences  dont  les  Espagnols  se  rendaient 
coupables,  et  parmi  lesquellesil  faut  sur  tout  compter 
les  travaux,  forcés  ,  les  voyages  rapides  et  lointains 
sous  des  fardeaux  énormes,  l'enlèvement  des  enfans 
de  l'âge  le  plus  tendre  ,  que  les  ravisseurs  vendaient 
comme  esclaves  sous  les  yeux  de  leurs  pères  cons- 
ternés ;  la  séparation  violente  des  femmes  d'avec 
leurs  maris  ,  et  des  filles  d'avec  leurs  parens  ,  pour 
servir  à  la  plus  infâme  brutalité ,  lorsque  déjà  on 
les  avait  entièrement  dépouillés  de  leur  or  ,  de  leur 
argent ,  de  leurs  pierres  précieuses  _,  et  même  ,  dans 
les  temps  de  disette ,  des  provisions  de  maïs  qu'ils 
réservaient  pour  leur  nourriture  et  celle  de  leurs 
familles.  Voilà  l'incontestable  preuve  que  les  Espa- 
gnols ont  commencé  à  faire  une  guerre  injuste  , 
quoique  ,  d'après  les  principes  et  les  lois  de  la 
guerre  ,  on  soit  porté  peut-être  à  penser  autre- 
ment. 

Tout  cela  est  évident  si  nous  vovons  la  chose 
en  elle-même  et  sans  sortir  du  cercle  de  la  poli- 
tique humaine  ;  mais  elle  ne  1  est  pas  moins  si 
nous  l'a|aminons  dans  les  rapports  qu  elle  peut 
avoir  avec  la  religion.  L'Amérique  n'avait  jamais 
eu  des  chrétiens  pour  maîtres  ,  comme  la  ïerre- 
Sainte  ,  la  Palestine ,  l'Asie  ,  une  partie  de  l'A- 
frique ,  Constantinople  et  l'Espagne.  Les  guerres 
que  les  chrétiens  ont  faites  à  différentes  épo- 
ques dans  ces  contrées  sont  conformes  au  droit 
canon   et   approuvées   par  ses  lois,  parce  quelles 


(«) 

avaient  pour  objel  de  reprendre  ce  que  les  nations 
chrétiennes  avaient  possédé  anciennement  ,  et  dont 
elles  n'avaient  été  dépouillées  que  par  les  injustes 
guerres  des  maliomélans.  Mais  on  n'avait  [»as  de 
semblables  motifs  à  alléguer  pour  celles  qu'on  faisait 
aux  Indiens  ,  et  par  conséquent  rien  ne  justifiait 
l'agression  militaire  qu'on  allait  exercer. 

On  ne  serait  pas  plus  fondé  à  établir  le  droit 
d'attaquer  les  Indiens  sur  ce  qu'il  est  dit  dans  les 
canons  que  cette  mesure  est  légitime  lorsque  les 
idolâtres  mettent  obstacle  à  l'exercice  du  culte  chré- 
tien :  les  Indiens  ne  pouvaient  se  trouver  dans  cette 
disposition  à  l'égard  des  Européens  avant  que  les 
Espagnols  fussent  arrivés  dans  leur  pays  ,  puisqu'ils 
n'avaient  aucmie  idée  de  l'Europe ,  et  qu'ils  igno- 
raient par  conséquent  qu'il  y  eût  des  Espagnols 
dans  le  monde.  Et  ceci  convient  également  au  temps 
qui  suivit  la  conquête  :  premièrement ,  parce  que 
les  naturels  témoignèrent  la  plus  grande  envie  de 
connaître  et  d'embrasser  la  religion  chrétienne  tant 
que  les  Espagnols  ne  la  rendirent  pas  odieuse  par 
leurs  cruautés  et  leur  conduite  infâme  ;  c'est  ce  que 
peuvent  attester  toutes  les  âmes  honnêtes  et  dignes 
de  foi  qui  ont  été  en  Amérique,  et  particuliBrement 
les  religieux  qui  l'ont  vu  et  vérifié  tous  les  jours  : 
secondement ,  parce  qu'une  fois  soumis  au  joug  des 
Espagnols,  il  leur  eût  été  impossible  de  s'opposer  au 
culte  du  vrai  Dieu. 

Si  les  Indiens  ont  abandonné  ,  dans  plusieurs 
parties  de  l'Amérique ,  la  religion  clirétienne  ,  et 
se  sont  enfuis  dans  les  montagnes  j  ce  n'est  point  à 


(9) 
eux  qu'il  faut  en  faire  le  reproche ,  mais  aux  Espa- 
gnols ,  qui  les  poussaient  à  cette  extrémité  en  les 
faisant  mourir  de  faim  et  de  soif,  et  par  les  traite- 
mens  les  plus  barbares  que  des  tyrans  puissent  in- 
venter. Quelle  opinion  pouvaient-ils  se  faire  d'une 
religion  qu'ils  connaissaient  si  imparfaitement,  mais 
dont  la  morale  leur  semblait  convenir  à  des  tigres 
plutôt  qu'à  des  hommes  ?  Oui ,  il  est  très  certain  et 
indubitable  que  les  Indiens  d'Amérique  ne  se  sont 
jamais  opposés,  ni  positivement  ni  directement ,  au 
véiitable  culte  de  Dieu  :  ainsi,  l'opinion  des  théo- 
logiens qui  permettent  la  guerre  contre  ceux  qui  se 
rendent  coupables  de  ce  péché  n'a  rien  de  commun 
avec  notre  question ,  et  ne  peut  être  une  garantie 
pour  la  morale  des  conquérans  espagnols. 

L'idolâtrie  des  Indiens  ne  suffît  pas  pour  qu'on 
ait  le  droit  de  leur  faire  une  guerre  active ,  parce 
que  Dieu  s'en  est  réservé  le  jugement.  Le  pape  , 
malgré  sa  quaUlé  de  vicaire  de  Jésus-Christ,  n'a  de 
pouvoir  direct  visible  que  sur  les  hommes  qui  sont 
devenus  des  sujets  de  l'Eglise  par  la  profession  qu'ils 
ont  faite  du  christianisme  en  recevant  le  baptême; 
à  l'égard  des  autres,  son  droit  se  borne  à  nommer 
et  à  envoyer  directement  ou  par  ses  représentans  , 
tels  que  le  roi  de  Castille  ,  des  prédicateurs  de  l'E- 
vangile pour  les  engager  à  permettre  qu'on  leur 
prêche  la  foi ,  à  écouler  les  missionnaires ,  et  à  rece- 
voir la  doctrine  qu'on  leur  annonce.  Son  autorité  ne 
va  pas  plus  loin ,  parce  qu'il  ne  peut  y  avoir  lieu 
ici  à  aucune  des  exceptions  que  font  naître  des 
obstacles  positifs  et  formels  mis  à  la  profession  de 


(  >o) 
l'Evangile  ,  et   que  le  pape  a  le  droit  d'écarter  en 
appelant  la  guerre  contre  les  idolâtres. 

On  a  prétendu  que  les  Indiens  occidentaux  of- 
fraient à  leurs  dieux  des  victimes  humaines  ,  et  que 
cette  coutume  justifiait  assez  une  guerre  entreprise 
pour  conserver  l'espèce  humaine ,  en  abolissant 
plus  ou  moins  ces  affreux  sacrifices.  Cette  allégation 
n'est  qu'un  mensonge ,  parce  qu'on  n'immole  des 
hommes  aux  faux  dieux  que  dans  un  très  petit  nom- 
bre de  districts  de  l'Amérique,  et  parce  qu'en  sup- 
posant même  que  cette  superstition  fut  très  répandue, 
il  ne  s'ensuivrait  pas  que  le  prince  d'un  royaume 
éloigné,  sans  autorité  sur  ces  peuples  ni  sur  leur  sou- 
verain légitime ,  piit  se  croire  autorisé  de  Dieu 
même  à  leur  faire  (sans  en  avoir  jamais  reçu  la 
moindre  offense)  une  guerre  ruineuse  ,  funeste  à  un 
grand  nombre  de  soldats ,  et  dont  le  succès  ne  sau- 
rait être  certain. 

C'est  encore  le  jugement  qu'il  faut  porter  de  l'a- 
charnement avec  lequel  on  accuse  les  Indiens  de 
blasphémer  le  nom  de  Dieu ,  et  de  la  conséquence 
qu'on  veut  en  tirer  pour  une  véritable  guerre. 
Quelques  passages  des  canons  de  l'Eglise  ,  dont  on 
abuse  dans  celte  circonstance,  n'ont  de  rapport 
qu  au  cas  où  les  infidèles  scandalisent  par  leurs  dis- 
cours contre  le  christianisme  ceux  qui  le  professent , 
de  manière  qu'il  en  résulte  un  tort  réel  pour  la  reli- 
gion chrétienne ,  comme  cela  se  vérilie  sur  toute  la 
côte  de  l'Afrique  septentrionale,  à  l'égard  de  l'Es- 
pagne ,  de  la  France  et  même  de  l'Italie. 

La   sodomie  et  d'autres   péchés  contre  nature, 


(  '■  ) 

dont  les  ennemis  des  Indiens  les  accusent  pour  les 
perdre  dans  l'esprit  des  hommes,  ne  seraient  pas 
un  motif  de  guerre  plus  légitime ,  en  supposant 
même  qu'ils  fussent  justement  imputés  à  ces  peu- 
ples. Dieu  a  bien  châtié  des  villes  coupables  de  pareils 
crimes  ;  mais  c'est  directement  et  par  lui-même  qu'il 
a  exercé  cette  justice  ,  et  on  ne  voit  point  qu'il  ait 
jamais  confié  à  un  gouvernement  le  soin  de  punir 
ces  péchés  commis  par  une  autre  nation ,  ayant  des 
chefs  et  des  magistrats  investis  d'une  force  suffisante 
pour  les  réprimer. 

Il  ne  faut  pas  avoir  plus  de  confiance  dans  un 
autre  prétexte  qu'on  fait  valoir  ,  et  d'après  lequel  la 
charité  permet  tou'e  guerre  capable  de  sauver  des 
innocens  d'une  mort  inévitable.  Or  cette  maxime 
s'applique  ,  dit-on ,  naturellement  aux  Indiens  de 
l'Amérique  ,  que  l'on  sait  avoir  sacrifié  quelquefois 
des  enfans  à  leurs  idoles  ;  outre  qu'onne  peut  qu'être 
touché  de  compassion  en  voyant  périr  un  si  grand 
nombre  de  créatures  innocentes  avant  l'âge  de  rai- 
son, et  sans  avoir  reçu  le  baptême,  qui  leur  eût  pro- 
curé le  bonheur  éternel.  Cette  manière  de  raisonner 
ne  prouve  absolument  rien,  parce  que  Dieu  sait 
mieux  que  les  hommes  quel  doit  être  le  sort  des  en- 
fans  qui  meurent  dans  les  immenses  pays  où  la  reli- 
gion chréiierme  est  inconnue.  Sa  miséricorde  est  in- 
finiment plus  grande  que  la  charité  de  tous  les 
hommes  ensemble,  et  cependant  il  permet  que  les 
choses  suivent  leur  cours  ordinaire ,  sans  charger 
personne  d'en  empêcher  les  conséquences  par  le 
nioyen  de  la  guerre. 


(  12  ) 

Ce  n'est  [)as  un  niallieur  moins  déplorable  de 
voir  tant  de  créatures  raisonnables  vivre  et  mourir 
sans  connaître  l'Evangile,  et  sans  faire  profession  de 
la  religion  chrétienne;  cependant  Dieu  l'a  permis 
ainsi  dans  les  Indes  occidentales  pendant  quinze  siè- 
cles ,   jusqu'à  la  découverte  de  ce  pays  par  Christo- 
phe Colomb ,  et  il  le  permet  encore  dans  beaucoup 
d'autres  parties  du  monde.  Il  ne  nous  est  pas  permis 
de  scruter  les  desseins  secrets  qui  font  agir  la  Pro-  ' 
vidence  ,  et  surtout  de  nous  croire  autorisés  à  prê- 
cher l'Evangile  et  à  répandre  la  religion  chrétienne 
par  d'autres  moyens  que  ceux  que  Jésus- Christ  a 
prescrits  lui-même,  et  dont  il  a  donné  le  modèle 
pendant  sa  mission  divine.  Sa  volonté  est  ici  rigou- 
reusement exprimée,   et  on  ne  peut  attribuer  à  la 
charité   ce  qui  est  contraire  à   la  doctrine  et  aux 
exemples  de  celui  qui  est  la  charité  par  essence. 

D'un  autre  côté ,  les  hommes  justes  et  éclairés 
de  tous  les  pays  chrétiens  sont  d'accord  sur  l'axiome 
de  morale  qu'il  n'est  jamais  permis  de  faire  le 
m.al  pour  qu'il  en  arrive  du  bien  ,  attendu  que  le 
péché  par  lequel  on  commence  est  certain  et  présent, 
tandis  que  les  avantages  qu'on  se  promet  ne  sont 
qu'éventuels  et  incertains. 

Cette  règle  s'applique  dans  toute  son  étendue  aux 
guerres  que  les  Espagnols  ont  l'habitude  de  faire 
dans  les  Indes.  Dans  toutes  ils  ont  commencé  par 
tuer  et  par  voler  sans  distinction  d'âge  ,  de  sexe  ni 
de  condition  ;  ici  les  résultats  échappent  au  calcul 
par  leur  nombre  et  par  leur  gravité. 

C'est  ce  qui  est  prouvé  par  un  grand  nombre  de 


(  j5  ) 

documens  ,  et  surtout  par  les  informations  reçues 
dans  les  procès  intentés  contre  des  vice -rois  et  des 
gouverneurs ,  qui  tous  ont  été  des  voleurs ,  des 
meurtriers,  des  médians  ,  et  les  plus  mauvais  des 
chrétiens,  à  l'exception  du  vice- roi  don  Antonio  , 
de  l'évéque  de  Cuença ,  don  Sébastien  Piamirez  ,  et 
du  licencié  Cerrato. 

Que  l'on  ajoute  à  tout  cela  le  tableau  des  moyens 
employés  par  les  Esp*agnols  pour  assurer  l'esclavage 
des  Indiens,  et  il  sera  évident  comme  la  lumière 
qui  nous  éclaire  qu'il  n'y  a  eu  qu'injustice  et  nul- 
lité de  droit  dans  les  motifs  qu'ils  ont  allégués  pour 
justifier  leurs  prétentions. 

Les  uns  trompaient  les  Indiens  en  les  caressant , 
en  les  emmenant  avec  eux  et  en  leur  faisant  mille 
promesses  de  protection  et  d'amitié  :  ils  gagnaient 
si  bien  la  confiance  de  ces  hommes  crédules  , 
qu'ils  leur  persuadaient  qu'ils  feraient  bien  de  décla- 
rer devant  le  juge  ou  les  chefs  du  peuple  qu'ils 
étaient  leurs  esclaves ,  parce  qu'alors  ils  seraient 
regardés  comme  la  propriété  d'un  Espagnol ,  et 
dispensés  de  plusieurs  corvées  qui  pesaient  sur  les 
habitans.  La  simplicité  des  Indiens  en  fit  tomber 
beaucoup  dans  ce  piège ,  et  ils  suivirent  le  conseil  per- 
fide de  ces  tyrans  déguisés.  Leur  aveu  une  fois  consi- 
gné dans  un  acte  public  et  judiciaire,  les  Espagnols 
se  croyaient  dispensés  de  tout  ménagement ,  et  ne 
traitaient  plus  que  comme  des  esclaves  ceux  qu'ils  ve- 
naient de  tromper.  Les  gouverneurs  et  les  juges  n'i- 
gnoraient pas  la  fraude  ;  mais  ils  n'osaient  la  punir, 
parce  qu'ils  s'en   rendaient  quelqu(:;fois  coupables 


(  '4  ) 

eux-mêmes  ,  aveuglés  par  leur  propre  intérêt  :  au 
mépris  de  la  justice  divine ,  ils  s'armaient  d'un  fer 
brûlant ,  et  en  marquaient  du  signe  de  la  servitude 
le  visage  ou  toute  autre  partie  visible  du  corps  de 
l'Indien. 

Il  est  bon  de  savoir  que  les  Indiens  ne  connais- 
sent pas  toute  l'étendue  du  sens  que  les  Espagnols 
donnaient  au  mot  esclave.  La  servitude  était  connue 
chez  quelques  nations  de  l'Amérique  ',  mais  elle 
était  infiniment  plus  douce  que  celle  des  noirs  et 
des  Américains  parmi  les  Européens  ;  elle  se  rédui- 
sait ordinairement  pour  l'Indien  à  servir  son  maître 
à  perpétuité,  et  sans  pouvoir  l'abandonner  ,  à  moins 
que  celui-ci  ne  lui  rendît  la  liberté.  La  véritable  ser- 
vitude ne  fut  connue  en  Amérique  que  lorsque  les 
Espagnols  y  arrivèrent.  On  voyait  aussi  des  Espa- 
gnols employer  des  Indiens,  qu'ils  avaient  gagnés  par 
des  présens  ou  par  quelques  rations  de  vin ,  à  en- 
lever des  enfans  dans  les  familles  peu  connues ,  et 
les  conduire  ensuite  sur  des  embarcations  ,.  les 
transporter  dans  les  marchés  des  îles ,  ou  sur  quel- 
que autre  point ,  pour  les  y  vendre.  Les  Indiens 
qu'on  enlevait  ainsi  ne  portaient  pas  la  marque  de 
la  servitude  ;  mais  on  ne  peut  guère  douter  que 
ceux  qui  en  faisaient  l'acquisition  ne  la  leur  impri- 
massent devant  les  magistrats  de  leurs  villages. 

D'autres  Européens,  établis  dans  l'île  Espagnole, 
à  Cuba  et  à  San  -  Juan  ,  se  rendaient  sur  les  côtes 
de  Terre-Ferme  ,  des  Perles  ,  de  Honduras ,  de 
Yucatari ,  de  Venezuela ,  de  Guatimala ,  de  Nica- 
ragua et  de   plusieurs  autres  parties  de  l'Inde  ;  ils 


(  i5) 

débarquaient  avant  le  jour,  etfondaientà  l'improvlsle 
sur  les  habitations  des  Indiens  ;  ils  y  mettaient  le  feu , 
tuaient  un  grand  nombre  d'hommes,  et  en  enle- 
vaient trois  à  quatre  cents,  qu'ils  conduisaientenchaî- 
nés  dans  leurs  navires  :  la  faim  et  la  soif  en  faisaient 
bientôt  périr  une  partie ,  et  ce  qu'il  en  restait  était 
transporté  à  Panama  et  au  Pérou ,  où  les  Espagnols 
les  échangeaient  pour  de  l'or ,  de  l'argent  et  des 
perles.  J'ai  calculé  le  nombre  des  Indiens  qui  furent 
enlevés  de  mon  temps  par  ces  pirates  ;  il  s'élève  à 
trois  millions. 

Le  stratagème  suivant  était  aussi  employé  pour  se 
procurer  des  Indiens.  11  consistait  à  envoyer  au 
cacique  de  l'endroit  Fôrdre  d'en  tenir  prêts  pour 
telle  heure  un  certain  nombre,  destinés  à  quelque 
service  particulier.  L'Espagnol  en  demandait  or- 
dinairement plus  que  le  cacique  n'en  pouvait  réunir, 
elle  temps  qu'il  lui  donnait  pour  cela  était  souvent 
fort  court  5  ces  deux  circonstances  étaient  combinées 
pour  le  succès  de  l'expédition.  Le  cacique  était 
alors  cruellement  insulté  ;  l'Espagnol  le  traitait  de 
traître  et  de  révolté ,  demandait  au  gouverneur  la 
permission  de  le  punir,  et,  après  l'avoir  obtenue  ,  il 
marchait  avec  sa  troupe  sur  le  village ,  enlevait  le 
mais  et  les  autres  denrées  ,  mettait  le  feu  aux  mai- 
sons ,  tuait  de  sang  froid  une  partie  des  habitans  , 
et  emmenait  les  autres  chargés  de  chaînes  ,  soit 
pour  s'en  servir,  soit  j)Our  les  diriger  sur  de»  points 
où  la  vente  devait  en  être  prompte  et  lucrative. 

On  a  vu  de  ces  tyrans  espagnols  mettre  en  réqui- 
sition cinquante  Indiens,  ou  même  un  plus  grand 


(  if)  ) 

nombre  ,  avec  anlanl  de  charges  de  maïs  ou  dff 
toute  autre  marchandise.  Le  cacique  exécutait  fidè- 
lement l'ordre  qu'il  avait  reçu  ;  mais  au  moment  où 
la  troupe  allait  retourner  dans  son  village  ,  l'Espa- 
gnol en  retenait  dix  à  douze  ,  les  faisait  attacher  et 
conduire  sur  un  vaisseau,  quiles  transportait  au  loin 
pour  être  vendus. 

Les  Espagnols  avaient  coutume  de  dire  qu'ils 
ne  réduisaient  pas  les  Indiens  à  la  condition  d'es- 
clave ,  et  qu'ils  se  contentaient  d'en  faire  des  navo- 
rias  ;  expression  qui  sert  à  désigner  en  Amérique 
une  classe  moyenne  entre  l'esclave  proprement 
dit  et  le  domestique  libre.  Les  navorias  sont  ces 
serviteurs  dont  j'ai  déjà  parlé  qui  ne  quittent  jamais 
leurs  maîtres ,  et  qu'on  ne  peut  ni  vendre  ni  mar- 
quer. Les  Espagnols  qui  parlaient  ainsi  en  impo- 
saient évidemment,  puisqu'ils  traitaient  ces  hom- 
mes comme  des  esclaves ,  et  les  destinaient  à  être 
vendus  publiquement.  Ils  leur  faisaient  porter  la  mar- 
que du  roi,  ou  le  nom  de  leur  maître,  sur  la  figure 
ou  sur  la  cuisse ,  et  se  servaient  même  du  premier  fer 
qui  leur  tombait  sous  la  main  ,  et  qu'ils  leur  appli- 
quaient après  l'avoir  fait  rougir.  Quelquefois  cepen- 
dant ces  malheureux  étaient  vendus  sans  qu'on  eût 
pris  ces  précautions;  ceux  qui  les  avaient  achetés 
leur  mettaient  un  collier  de  fer  au  cou  et  les  emme- 
naient. 

Pendant  que  les  Espagnols  se  livraient  à  ces  exé- 
cutions ,  on  entendait  les  femmes ,  les  filles  et  les 
sœurs  des  Indiens  se  plaindre  d'une  si  cruelle  tyran- 
nie ,  et  annoncer  qu'elles  ne  tarderaient  pas  à  mourii 


(  17  ) 
de  laim,  parce  que  les  bras  allaient  luanquer  à  la 
culture  du  maïs  ,  qui  était  leur  unique  subsistance. 
J'ai  vu  dépeupler  de  cette  manière  la  province  de 
8an-Mii(iieI ,  qui  est  située  entre  Guatimala  et  Ni- 
caragua. 

Souvent  des  ^ouverneius  envoyaient  leurs  capi- 
taines faire  la  reconnaissance  des  villages;  avant 
d'arriver  au  lieu  indiqué,  les  Espagnols  voyaient 
des  liabilans  venir  à  leur  rencontre  avec  des 
fruits,  des  volailles  et  d'autres  comestibles.  Au  lieu 
de  les  recevoir  avec  amitié ,  les  soldats  les  accablaient 
de  coups  en  leur  reprochant  de  s'être  révoltés  contre 
le  gouvernement.  Lorsqu'ils  entraient  dans  le  vil- 
lage, les  autres  Indiens  restaient  soumis  et  tran- 
quilles dans  leurs  maisons  ;  cependant  ils  tuaient 
les  uns ,  blessaient  les  autres ,  pillaient  toutle  monde, 
et  revenaient  dans  leurs  quartiers  avec  les  Indiens 
les  plus  robustes,  qu'ils  gardaient  comme  esclaves. 
Ils  rapportaient  au  gouverneur  qu'ils  avaient  trouvé 
le  village  en  état  de  révolte  ;  qu'il  avait  fallu  le  ré- 
duire militairement ,  et  que  les  habitans  qu'ils  avaient 
pris  étaient  dignes  parleur  résistance  d'être  retenus 
comme  esclaves.  Le  gouverneur  n'ignorait  pas  la 
fausseté  de  ce  rapport ,  parce  qu'il  connaissait  exac- 
tement le  caractère  et  la  conduite  de  ses  capitaines  ; 
cependant  il  n'en  témoignait  rien ,  laissait  même 
au  chef  de  l'expédition  les  prisonniers  en  toute  pro- 
priété, et  ne  manquait  pas  d'en  recevoir  la  moitié 
du  prix  à  titre  de  présent  :  un  autre  motif  lui  fai- 
sait prendre  aussi  le  parti  du  silence  ;  il  prévoyait 
que  son  administration  serait  peut-être  un  jour  l'ob- 
II.  2 


(  '8) 

jei  d'un  examen  sërieux,  et  il  pensait  déjà  à  se  faire 
des  témoins  à  décharge  de  tous  ceux  qu'il  rendait 
complices  du  même  crime. 

Lorsque  la  distribution  des  Indiens  n'en  laissait 
plus  de  disponibles,  l'Espagnol  avait  recours  à  d'au- 
tres moyens  non  moins  cruels  pour  s'en  procurer.  Il 
disait  au  cacique:  a  Sachez  que  vous,  et  chaque  habi- 
»  tant  de  ce  village^  vous  devez  me  fournir  tant  de 
»  marcs  ou  de  hngots  d'or  par  semaine,  et  que  si 
>i  vous  y  manquez  je  vous  ferai  esclaves.  »  Le  terme 
expiré,  on  ne  voyait  pas  toujours  arriver  le  tribut , 
soit  parce  que  les  Indiens  n'en  trouvaient  pas  dans 
les  mines,  soit  parce  que  quelque  autre  circonstance 
n'avait  pas  permis  de  s'en  procurer.  Le  cacique  pré- 
sentait alors  un  nombre  égal  de  jeunes  Indiens  ro- 
bustes ,  qui  restaient  comme  esclaves  entre  les  mains 
de  l'Espagnol.  Celui-ci  leur  commandait  de  crier 
qu'ils  étaient  esclaves,  fils  d'esclaves  ,  et  déjà  vendus 
dans  plusieurs  marchés  :  la  crainte  de  la  mort  les  ren- 
dait dociles.  On  les  présentait  ensuite  au  juge  pour 
qu'ils  fissent  devant  lui  la  même  déclaration;  et 
lorsque  cette  formalité  avait  été  enregistrée,  leur 
sort  était  irrévocablement  fixé,  et  on  pouvait  les 
vendre  comme  esclaves.  Les  juges,  qui  connaissaient 
ces  manœuvres  frauduleuses,  auxquelles  ils  n'étaient 
même  pas  tout  à  fait  étrangers,  toléraient  les  vols  et 
les  mensonges ,  et  trouvaient  ainsi  le  moyen  d'aug- 
menter leur  fortune.  Un  motif  semblable  faisait  tout 
approuver  aux  gouverneurs.  L'un  d'eux  ayant  un  jour 
perdu  cinq  cents  esclaves  sur  une  carte,  il  permit  à 
celui  qui  les  avait  gagnés  d'aller  en  faire  la  levée  dans 


(  19) 
wne  partie  de  son  arrondissement,  en  s'y  prenant  dfe 
la  manière  que  je  viens  d'indiquer. 

Un  autre  gouverneur,  qui  résidait  à  Mexico,  dis- 
tant de  deux  cents  lieues  de  son  gouvernement, 
jouait  deux  à  quatre  cents  esclaves  à  Ja  fois.  Les' 
avait-il  perdu,  il  mandait  à  son  lieutenant  qu'il  lui 
fallait  des  fonds  pour  payer  une  dette  équivalente  au 
prix  de  tant  d'Indiens;  il  lui  ordonnait  d'en  rassem- 
bler un  nombre    suffisant  des    plus  jeunes  et    des 
plus  robustes ,    et  c'était  avec  ces  esclaves  ou  avec 
le  montant   de  leUr  vente  qu'il  acquittait  ses  cnga- 
gemens    d'honneur.    Il  était  si   mauvais    chrétien 
et  SI  peu    affectionné  au    service  de  Sa    Majesté  , 
que  pendant  les  sept  premières  années  de  son  gou- 
vernement il  affecta  d'être  monarque  indépendant, 
laissant  ignorer  aux  Indiens  qu'il  y  avait  un  autre  roi 
au  dessus  de  lui;  et  ce  système  d'orgueil  eût  duré 
longtemps,  s'il  n'était  arrivé  dans  ce  pays  des  reli- 
gieux chargés  d'y  prêcher  la  foi  et  la  religion  chré- 
tienne, dont  les  naturels  n'avaient  pas  encore  entendu 
parler.  Son  avarice  et  sa  scélératesse  lui  inspirèrent 
l'idée  de  réunir  pour  en  faire  des  esclaves  les  jeunes 
individus  les  mieax  faits  de  l'un  et  de  Twitre  sexe  , 
de  les  présenter  dans  un  port  aux  matelots  et  aui 
courtiers  qui  en  faisaient  lé  commerce,  et  auxquels 
il  disait  :  a  Voyez  les  jolies  petites  filles;  voyez  les 
»  beaux  garçons  :  il  y  en  a  trois  ou  quatre  cents  ; 
»  choisissez,   y)  Comme  ces  malheureux  ne  lui  coû- 
taient rien,  il  donnait  quelquefois  un  esclave  mâle 
ou  femelle  pour  un  arrobe  de  vinaigre,  de  vin,  de 
lard  ou  de  tout  autre  comostihle.  Dans  une  circons- 


tance  on  le  vit  cédei-  quatre-vingts  esclaves  pour 
une  jument,  et  cent  pour  un  mauvais  cheval.  Au 
bout  de  ijualre-vingts  jours,  le  cacique  lui  amenait 
deux  à  trois  cents  nouveaux  esclaves,  au  lieu  du  tri- 
but en  or  qu'il  n'avait  pu  se  procurer.  Ce  système 
anéantit  en  peu  de  temps  la  population  piesque  en- 
tière dans  cette  province. 

Quelquefois  les  gouverneurs  envoyaient  cbcr- 
cher  les  missionnaires  pour  prêcher  l'Evangile.  A 
leur  arrivée  ils  commençaientàinstruire  les  Indiens, 
qui  venaient  assidûment  à  l'église  pour  les  entendre  ; 
mais  lorsque  le  concours  en  était  devenu  considé- 
rable les  satellites  des  tyrans  enlevaient  les  plus 
jeunes  et  les  plus  robustes,  en  disant  aux  autres  que 
les  besoins  du  service  obligeaient  d'en  envoyer  au 
loin  un  si  grand  nombre  :  ces  malheureux  ne  sor- 
taient de  l'église  que  pour  se  rendre  à  leur  destina- 
tion ,  après  avoir  reçu  sur  leur  corps  l'empreinte  de 
la  servitude. 

Ces  exécutions  et  d'autres  semblables  furent  cause 
que  les  caciques  donnaient  sérieusement  le  nom  de 
diable  à  l'Espagnol  commandeur  j  et  ce  fut  pour 
échapper  à  la  mort  et  à  l'esclavage,  toujours  mena- 
çans  devant  cette  formidable  puissance,  qu'ils  ima- 
ginèrent un  grand  nombre  d'expédiens  pour  conten- 
ter l'avarice  de  leurs  barbares  maîtres.  Il  arrivait 
souvent,  dans  la  province  de  Nicaragua,  qu'un 
Espagnol  commandeur  faisait  venir  le  cacique  de 
quelque  district  de  sa  commanderie  pour  lui  dire  : 
«  Amenez-moi  lant  de  jeunes  Indiens  d'une  grande 
))  force  ;    mais  au  heu  de  les    ramasser  dans  votre 


(^1  ) 

))  pays,  faites-les  venir  de  plus  loin;  prenez- voiis-y 
»  comme  vous  lenlendrez;  cela  ne  me  regarde  pas.  » 
Le  cacique  allait  trouver  un  de  ses  confrères  d'une 
commanderie  voisine  :  a  Le  diable  qui  me  tient  en 
»  son  pouvoir,  lui  disait-iJ ,  m'a  dit  telle  chose  :  je 
»  pense  bien  que  ton  diable  t'en  dira  autant;  arran- 
))  geons-nous  ,  et  tachons  de  sauver  notre  vie.  Lais- 
»  se-moi  prendre  ici  les  hommes  qu'il  me  faut  ;  tu 
»  en  trouveras  chez  moi  lorsqu'il  t'en  faudra.»  L'au- 
tre cacique  répondait  :  tt  Tuas  raison;  je  suis  dans 
»  le  même  cas,  car  vaon diable ra en  demande  tant: 
))  j'irai  les  prendre  chez  toi.  »  Cette  convention 
s'exécutait  :  chacun  déclarait  avec  serment  que  les 
hommes  qu'il  amenait  n'étaient  pas  de  son  district; 
les  commandeurs  étaient  servis,  et  les  caciques 
avaient  échappé  au  moins  pour  cette  fois  à  la  mort. 
Tous  les  Indiens  étaient  vendus  comme  esclaves ,  et 
ce  trafic  ruina  en  peu  d'années  la  population  dans  le 
Nicaragua.  Cette  manière  de  se  procurer  des  hommes 
commença  lorsque  le  gouverneur ,  s'apercevant  que 
le  pays  se  dépeuplait ,  ne  faisait  plus  de  répartitions 
ni  de  concessions  d'esclaves  à  titre  de  récompense  , 
si  ce  n'est  à  condition  que  ceux  qui  en  demandaient 
iraient  les  chercher  loin  de  son  gouvernement.  Telle 
était  l'intention  des  gouverneurs  ;  mais ,  au  lieu  de 
les  aller  prendre  dans  une  autre  province,  on  se 
contentait  de  les  demander  dans  une  autre  ville. 
C'est  ainsi  que  les  crimes  se  midtipliaient ,  et  que 
leur  funeste  résultat  était  de  faire  illégalement  des 
esclaves,  et  d'anéantir  les  races  indiennes. 

Un  ordre  du  roi  d'Espagne  défendit  dans  la  suite 


(") 

l'esclavage,  et  l'usage  d'imprimer  sur  aucun  Indien 
la  marque  de  la  servitude .  Au  moment  où  il  arriva 
il  y  avait  dans  le  port  un  navire  qui  n'avait  encore 
que  la  moitié  de  sa  charge  d'Indiens  :  le  gouver- 
neur averlit  les  marchands  de  la  compléter  au  plus 
vite,  à  cause  d'un  ordre  qu'il  venait  de  recevoir,  et  il 
en  suspendit  l'exécution  jusqu'à  ce  que  le  vaisseau  fut 
rempli  d'esclaves.  11  est  facile  de  deviner  quel  fut  le 
prix  de  cette  complaisance.  Voilà  le  soin  quel'onmet 
à  exécuter  les  ordres  du  roi,  lorsqu'ils  contrarient  les 
vues  des  hommes  qui  sont  chargés  de  leur  exécution. 

Le  gouverneur  de  Honduras  parvint  à  se  procurer 
et  à  vendre  un  si  grand  nombre  d'esclaves,  qu'il  eut 
à  payer  au  roi  plus  de  cinq  cents  castillans  pour  le 
cinquième  de  ses  bénéfices,  quoiqu'il  donnât  souvent 
un  Indien  pour  un  fromage.  Combien  n'en  fallait-il 
pas  pour  que  le  cinquième  de  la  vente  valût  cinq 
cents  castillans  ?  Que  de  victimes  de  l'avidité  des 
tyrans  espagnols,  puisque  chaque  Européen  pouvait 
se  livrer  au  même  genre  de  spéculation!  Lorsque  la 
cédule  impériale  qui  défendait  de  marquer  à  l'avenir 
aucun  Indien  comme  esclave  fut  apportée  dans  le 
pays,  l'infâme  tyran  dont  je  parle,  qui  devait  beau- 
coup à  des  marchands  d'esclaves,  fit  imprimer  avec 
un  fer  chaud  sur  le  front  d'une  multitude  d'Indiens 
\eTïio\.banm  y  commes'ils  eussentété  flétris  par  la  jus- 
lice.  Les  marchands  les  reçurent  en  échange  de  leurs 
fournitures ,  et  allèrent  les  vendre  au  marché  de  Cuba . 

Ce  genre  de  commerce  se  fit  durant  quatre  ans , 
avec  cinq  ou  six  navires ,  et  il  acheva  d'anéantir  la 
population  dans  les  provinces  de  Nicaragua  et  de 


(»5) 

Guî»limala.  Il  enleva  une  multitude  innombrable 
d'habitans  au  Mexique,  la  plus  grande  partie  de  ceux: 
de  Panuco,  et  tout  ce  qu'ily  enavaità  Guazacualco 
et  à  Tabasco.  L'archevêque  de  Mexico  écrivait  au 
suprême  conseil  royal  des  Indes  que  le  gouverneur 
de  Panuco  avait  chargé  d'esclaves  jusqu'à  vingt- 
huit  navires  pour  son  compte. 

Les  mêmes  outrages  contre  l'espèce  humaine 
furent  commis  dans  la  province  de  Jalisco.  L'Espa- 
gnol qui  y  commandait  fît  et  vendit,  permit  de 
faire  et  de  vendre  une  foule  d'esclaves,  et  de  mar- 
quer au  front  avec  le  fer  quatre  mille  cinq  cent 
soixante  autres  individus,  parmi  lesquels  se  trouvaient 
un  grand  nombre  d'enfans  d'un,  de  deux,  de  trois, 
de  quatre  et  de  cinq  ans ,  et  beaucoup  d'autres  qui 
n'en  avaient  pas  encore  quatorze.  L'empereur  avait 
défendu  par  une  cédule  expresse  de  pareils  attentats; 
malheureusement ,  trompé  par  de  faux  mémoires , 
dans  lesquels  les  Indiens  étaient  représentés  comme 
en  état  de  révolte  permanente,  il  avait  permis  de 
faire  des  esclaves  de  tous  ceux  au  dessus  de  quatorze 
ans  qui  seraient  pris  pendant  la  guerre ,  et  l'abus 
de  celle  funeste  mesure  fit  envelopper  dans  un 
malheur  commun  jusqu'aux  enfans  en  bas  âge. 

Des  abus  presque  aussi  graves  ont  été  commis  dans 
le  Yucatan.  C'est  encore  avec  des  Indiens  que  legou- 
verneur  de  cette  province  a  payé  ses  fournisseurs; 
il  les  faisait  prendre  dans  des  districts  qui  n'avaient 
pas  de  commandeurs ,  et  qui  ne  reconnaissaient  par 
conséquent  d'autre  seigneur  immédiat  que  le  roi. 

Dans  le  pays  de  Venezuela  les  Allemands,  qui 


(  ^'1  ) 

enlendaienl  encore  mieux  que  les  Espagnols  l'art 
t\e  voler  les  Indiens  ei  d'en  faire  des  esclaves,  se  sont 
livrés  à  cet  infâme  iratic  pendant  plus  de  vingt  ans. 

Les  preuves  de  tout  ce  que  je  viens  d'avancer 
existent  dans  les  procès  jugés,  ou  en  instance  dans 
le  suprême  conseil  royal  des  Indes.  Votre  Majesté 
peut  se  les  faire  représenter  et  lire  par  son  procu- 
reur fiscal. 

Votre  Majesté  verra  que  je  n'ex;t^ère  point  lors- 
que j'assure  que  plus  de  quatre  millions  d'hommes 
ont  été  réduits  en  esclavage,  et  que  tout  cela  s'est 
passé  contre  les  ordres  et  les  instructions  royales  de 
Votre  Majesté. 

Tous  ces  faits  sont  la  preuve  la  plus  certaine  et  la 
plus  complète  de  ce  que  j'ai  établi  dans  ma  première 
proposition ,  c'est  à  dire  que  les  Indiens  qu  on  a 
réduits  en  esclavage  depuis  la  découverte  des  Indes 
occidentales  ont  suin  ce  malheureux  sort  sans  rai- 
son et  sans  droit. 

Il  n'y  a  pas  moins  de  vérité  dans  ma  seconde  pro- 
position, où  j'ai  dit  que  la  plupart  des  Espagnols  qui 
ont  maintenant  des  esclaves  indiens  sont  des  pos- 
sesseurs de  mauvaise  foi.  La  preuve  en  est  aussi 
simple  qu'évidente.  Les  Espagnols  connaissent  1  o- 
rigine  de  leur  possession;  ils  se  souviennent  com- 
ment ils  l'ont  acquise;  quels  ont  été  les  ordres  du 
roi,  et  ce  qu'ils  ont  fait  pour  les  éluder  :  or  ces  cir- 
constances et  la  bonne  foi  sont  des  choses  aussi 
incompatibles  que  l'usage  que  l'on  fait  personnelle- 
jncnt  d'un  manteau ,  et  la  cerlilud(;  qu'il  appartient 
à  un  autre. 


(    20    ) 

J'ai  avancé  dans  ma  iroisièine  proposition  que  le 
inèine  caractère  de  nullité  se  taisait  remarquer  dans 
la  possession  des  esclaves  acquis  des  autres  Indiens 
par  forme  de  vente,  d'échange,  de  donation  ou 
d'acquittement  de  dettes,  ou  de  toute  autre  manière. 

Il  est  incontestable  qu'excepté  dans  le  royaume 
du  Mexique  il  y  avait  peu  d'esclaves  dans  la  Nou- 
velle-Espagne avant  la  conquête  de  ce  pays,  et 
qu'on  n'en  trouvait  aucun  ou  presque  aucun  dans  le 
reste  de  l'Amérique.  Les  hommes  qui  ont  visité  ces 
immenses  pays  pourraient  l'attester  au  besoin.  Ceux 
qui  ne  connaissent  que  le  Mexique  ont  plus  de  peine 
à*se  le  persuader ,  parce  qu'ils  sont  accoutumés  à 
voir  le  contraire  dans  ce  dernier  royaume,  et  s'i- 
maginent que  tel  est  l'état  des  choses  dans  tout  le 
Nouveau-Monde.  Les  habitans  du  Mexique  sont 
plus  fins  que  les  autres  Indiens  j  il  est  donc  possible 
qu'ils  en  aient  trompé  un  certain  nombre,  et  les 
aient  engagés  à  les  servir  comme  esclaves  pour  quel- 
que petite  rétribution. 

J'ai  dit  que  l'esclavage  en  Amérique  n'a  pas  le 
même  caractère  qu'en  Europe.  Il  se  réduit  pour 
Tesclave  à  ne  pouvoir  quitter  le  service  de  son  maî- 
tre ;  à  cela  près,  les  Indiens  esclaves  sont  des  domes- 
tiques, que  leurs  maîtres  traitent  comme  leurs  enfans 
lorsqu'ils  se  conduisent  bien,  lisse  marient,  et  habi- 
tent dans  des  maisons  particulières  avec  leurs  femmes 
et  leurs  enfans  ;  ils  ont  en  toute  propriété  des  fonds 
de  terre  qu'ils  cultivent  et  des  manufactures  qu'ils 
enlretiemient ,  et  où  ils  travaillent  pour  leur  propie 
compte  lorsqu'ils  ne  ^onl  i)as  occu[)és  au  service  de 


(36) 

leurs  maîtres  :  ceux-ci  ne  les  emploient  que  pendant 
le  temps  des  semailles  et  des  récoltes,  et  leur  per- 
mettent de  disposer  du  reste  de  la  saison.  On  voit, 
par  conséquent  que  la  servitude  américaine  n'a  rien 
de  commun  avec  celle  que  les  Européens  ont  établie. 

Le  nombre  des  esclavesaugmenlait  dans  les  années 
où  la  récolte  du  maïs  avait  été  mauvaise  :  les  riches 
s'en  procuraient  un  grand  nombre  en  persuadant 
aux  Indiens  pauvres  de  leur  céder  comme  esclaves 
plusieurs  de  leurs  enfans  pour  quelques  charges 
de  celte  denrée.  Ces  malheureux,  qui  avaient  besoin 
de  pain  pour  leurs  familles ,  acceptaient  sans  peine 
ce  marché ,  parce  qu'ils  savaient  que  leurs  enfans  fle 
seraient  ni  malheureux  ni  maltraités. 

Les  Mexicains  qui  voulaient  avoir  des  esclaves 
s'en  procuraient  en  usant  d'adresse.  Voici  quelques 
uns  des  moyens  qu'ils  employaient. 

Un  usage  barbare  condamnait  l'Indien  qui  avait 
dérobé  cinq  létes  de  mais  à  servir  comme  esclave 
celui  qui  avait  soufl'ert  le  dommage  :  il  y  avait  des 
propriétaires  qui  semaient  de  cette  graine  jusque 
sur  le  bord  des  chemins  qui  avoisinaieni  leurs  champs 
pour  tenter  les  Indiens  pauvres ,  et  abuser  ensuite 
de  cet  avantage.  Avec  le  temps,  les  parens  du  voleur 
furent  enveloppés  dans  sa  condamnation,  sous  pré- 
texte d'effrayer  ceux  qui  seraient  tentés  de  l'imiter. 
On  voit  avec  quelle  progression  le  nombre  des  escla- 
ves devait  s'accroître  si  le  délit  en  question  était 
souvent  commis. 

Lorsque  deux  ou  plusieurs  Indiens  jouaient  à  la 
païune,  on  voyait  souvent  celui  qui  perdait  la  partie 


(  27  ) 
devenir  l'esclave  du  gagnant,  et  s'il  quittait  le  pays 
pour  e'viter  son  sort,  il  élait  remplacé  par  son  plus 
proche  parent.  Les  plus  habiles  joueurs  cachaient 
leur  adresse  ,  et  attiraient  de  jeunes  imprudens  qui 
subissaient  bientôt  la  loi. 

Lorsqu'un  homme  avait  des  habitudes  avec  une 
femme  esclave,  il  devenait  la  propriété  du  maître  de 
cette  femme  ;  et  s'il  était  marié  et  père  de  famille  , 
sa  femme  et  ses  enfans  le  suivaient  dans  sa  nouvelle 
condition.  Le  maître  ordonnait  fréquemment  à  son 
esclave  d'employer  avec  les  hommes  les  moyens  de 
la  séduction,  et  préférait  à  l'honneur  et  à  l'estime  de 
ses  semblables  le  gain  le  plus  sordide. 

Si  un  esclave  dérobait  quelque  chose  à  son  maître 
pour  le  donner  à  ses  parens,  ceux-ci  partageaient  sa 
peine  comme  coupables  de  complicité. 

Des  Indiens,  dignes  du  nom  de  voleurs,  en  enle- 
vaient d'autres  et  les  transportaient  dans  des  pays 
où  ils  étaient  sûrs  de  les  vendre. 

11  y  avait  des  riches  qui  vendaient  du  maïs  à  cré- 
dit, et  lorsque  les  acheteurs  ne  pouvaient  en  payer 
le  prix  au  jour  marqué  ,  ils  devenaient  les  esclaves 
de  leurs  créanciers. 

Le  prêta  usure  était  connu.  Si,  au  terme  échu, 
l'emprunteur  rendait  le  capital  sans  acijultter  1  in- 
térêt ,  il  perdait  ses  droits  d'homme  libre  ;  s'il  nîou- 
rait  avant  de  s'être  libéré  ,  et  qu'il  n'eût  point  d'en- 
fans ,  sa  veuve  appartenait  au  prêteur. 

Dans  les  années  d'une  disetle  générale  il  y  avait 
des  pères  qui  cédaient  leurs  enfans  à  condition  qu'ils 
seraient  nourris  pendant  cette  année  par  ceux  qui  eu 


(  2«) 

faisaient  racquisilion ,  et  que  si  un  jour  ils  étaient 
hors  d'état  de  gagner  leur  vie,  ils  en  recevraient  aussi 
leur  subsistance.  Si  l'enfant  qui  avait  été  vendu  mou- 
rait, et  qu'il  eût  des  frères,  l'un  d'eux  allait  chez  le 
maître  prendre  sa  place;  mais  si  le  père,  ou  quelque 
autre  en  son  nom,  remboursait  à  l'acquéreiu*  son 
argent ,  l'esclave  rentrait  dans  sa  famille. 

Il  arrivait  quelquefois  qu'un  Indien  libre  se  ven- 
dait lui-même  pour  deux  ou  trois  couvertures  de 
coton.  Les  Indiens  fainéans  prenaient  ce  parti,  per- 
suadés qu'ils  n'auraient  d'autre  tache  à  remplir  chez 
leurs  maîtres  que  de  surveiller  des  ouvriers. 

Tous  ces  usages ,  ces  abus  et  ces  lois  sont  exposés 
dans  un  écrit  que  le  respectable  évêque  de  Mexico, 
connu  par  son  amour  pour  la  vérité ,  me  confia  après 
s'être  assuré  de  l'exactitude  des  détails  dont  il  est 
rempli  par  les  observations  et  le  témoignage  d'une 
foule  de  religieux  qui  avaient  parcouru  la  nouvelle 
Espagne  pour  y  prêcher  l'Evangile. 

Il  est  donc  incontestable  que  le  premier  esclavage 
de  ces  Indiens  était  une  injustice,  et  il  est  permis  de 
croire  que  s'ils  eussent  été  faits  prisonniers  dans 
quelque  guerre  leur  condition  eût  été  la  même  , 
car  cette  guerre  pouvait  être  injuste  comme  nous 
voyons  que  l'étaient  les  autres  actions  et  les  autres 
coutumes. 

Un  des  premiers  principes  de  la  morale  chrétienne, 
c'est  de  n'approuver  aucun  usage  qui  soit  contraire 
au  christianisme.  En  conséquence,  lorsque  les  habi- 
lans  d'un  pays  idolâtre  sont  convertis,  on  les  fait 
renoncer  aux  prati([ues  qui  sont  condamnées  par  la 


(  29  ) 
morille  de  Jésus-Christ.  On  conseille  à  celui  qui  a 
plusieurs  femmes  de  n'en  garder  qu'une;  on  avertit 
l'usurier  qu'il  ne  doit  plus  consentir  de  contrats  usu- 
raires  ,  et  celui  qui  possède  des  esclaves  qu'il  ne 
]>ourra  désormais  s'en  procurer  par  des  moyens  illi- 
cites :  en  conséquence,  s'il  en  a  acquis  à  ce  titre,  il 
doit  reconnaître  qu'il  les  retient  injustement,  et  qu'il 
est  coupable  devant  Dieu.  Celte  doctrine  peut  être 
appuyée  sur  l'autorité  de  l'Ecriture  sainte  et  des 
pères  de  l'Eglise. 

Ils  nous  apprennent  que  lorsque  celui  qui  faitime 
action  est  dans  le  doute  si  elle  est  permise  ou  défen- 
due, il  commet  un  péché,  parce  qu'il  agit  au  mépris 
tle  la  loi  divine,  qui  peut-être  la  défend.  Si  nous 
appliquons  ce  principe  à  la  question  présente,  il  en 
résulte  que  les  Espagnols  qui  ont  des  esclaves  sont 
des  possesseurs  de  mauvaise  foi,  bien  qu'ils  soient 
convaincus  qu'ils  leur  ont  été  donnés  ou  vendus 
comme  tels  par  d'autres  Indiens;  car  ils  doivent 
reconnaître  que  la  vente  en  était  nulle,  celui  qui  la 
faisait  n'étant  pas  le  maître  légitime  de  ce  qu'il  ven- 
dait. Il  est  impossible  que  ce  doute  positif  n'existe 
pas  chez  les  Espagnols,  car  ils  savent  fort  bien  com- 
ment les  Indiens  qu'ils  ont  achetés  sont  devenus 
esclaves,  et  que  les  retenir  c'est  se  mettre  au  des- 
sus d'un  tel  doute,  pour  ne  pas  perdre  les  avantages 
d'une  acquisition  frappée  dans  son  origine  d'in- 
justice et  de  nullité. 

Ne  perdons  pas  de  vue  que  presque  tous  les  escla- 
ves que  les  Espagnols  possèdent  aujourd'hui  comme 
leur  ayant  été  livrés  par  d'autres  Indiens,  ont  été 


(5o) 

acquis  depuis  que  ces  mêmes  Indiens  eurent  observé 
que  les  Espagnols  faisaient  des  esclaves ,  et  qu'ils  les 
emmenaient  pour  les  vendre.  Cette  circonstance  suf- 
firait pour  prouver  l'injuste  possession  de  presque 
tous  les  Espagnols,  attendu  qu'ils  savent  ou  qu'ils  ont 
pu  et  dû  savoir  que  les  caciques  désignaient  comme 
esclaves  des  Indiens  qui  ne  devaient  pas  l'être,  et 
seulement  pour  contenter  les  Européens,  tandis  que 
d'autres  Indiens,  cédant  au  mauvais  exemple  que 
leur  donnaient  les  Espagnols,  se  mirent  à  voler  des 
hommes  dans  un  pays  pour  les  transporter  et  les 
vendre  dans  un  autre;  en  sorte  qu'il  est  presque  sûr 
que  les  esclaves  vendus  ou  donnés  par  les  Indiens 
soit  à  titre  de.  présent,  soit  comme  tributs  ou  pour 
acquittement  de  dettes,  ont  été  volés  dès  leur  pre- 
mière acquisition. 

S'il  y  avait  par  hasard  quelque  Indien  dont  l'es- 
clavage ne  fût  pas  originairement  injuste  et  nul,  le 
droit  canon ,  d'accord  avec  lé  droit  civil  et  le  droit 
naturel ,  n'en  commanderait  pas  moins  de  rendre  la 
liberté  à  tous ,  parce  que  les  exceptions  disparaissent 
devant  la  règle  générale.  C'est  ainsi  que  lorsque  le 
soupçon  d'homicide  plane  sur  la  lêie  de  dix  person- 
nes dont  une  seule  a  commis  le  crime ,  si  le  coupable 
ne  peut  être  découvert,  la  justice  acquitte  tout  le 
monde,  parce  qu'elle  a  reconnu  qu'il  y  a  moins  d  in- 
convénient à  laisser  le  véritable  auteur  du  délit  im- 
puni que  de  frapper  un  grand  nombre  d'innocens- 
Ces  principes  doivent  surtout  l'emporter  sur  tout 
autre  système  lorsqu'il  s'agit  de  la  liberté  des 
hommes.  S'il  est  juste  de  la  rendre  à  des  esclaves 


(  3i  ) 
injustement  possédés,  ou  dont  la  propriété  soit  dou- 
teuse ,  tous  devront  partager  ce  bienfait,  parce  qu'il 
est  presque  absolument  impossible  de  connaître 
et  d'excepter  le  très  pelit  nombre  de  ceux  qui  ont 
élé  acquis  des  autres  Indiens  sans  mauvaise  foi 
de  la  part  du  propriétaire  ,  ou  au  moins  sans  un 
doute  positif  et  bien  fondé  dont  il  devait ,  mais  dont 
il  n'a  pas  cherché  à  s'éclaircir. 

11  est  constant  que  les  audiences  royales  et  les 
autres  juges  de  l'Amérique  prononçaient  la  mise 
en  liberté  de  tous  les  Indiens  qui  la  réclamaient 
comme  un  ancien  droit  dont  ils  avaient  joui,  et  qui 
disaient  tous  les  jours  :  Nous  n'avons  pas  un  seul 
habitant  dans  ce  pays-ci  qui  ait  été  fait  esclave 
selon  le  droit  et  la  justice.  Les  Espagnols  qui  ont 
aujourd'hui  des  esclaves  n'ignorent  pas  cette  vérité, 
et  c'est  ce  qui  rend  leur  mauvaise  foi  infiniment  plus 
révoltante. 

Les  religieux  qui  ont  parcouru  d^immenses  royau- 
mes en  annonçant  la  parole  de  Dieu  avaient  été 
chargés  par  le  gouvernement  espagnol  de  prendre 
à  cet  égard  de  très  exacts  renseignemens  ;  ils  écri- 
virent qu'ils  n'avaient  pas  trouvé  la  plus  légère 
preuve  que  les  Indiens  fussent  réduits  en  esclavage 
par  aucun  moyen  légal ,  mais  qu'ils  y  tombaient  par 
surprise,  par  fraude,  ou  par  l'abus  qu'on  faisait  con- 
tre eux  de  la  force.  Cette  déclaration  fut  générale- 
ment connue,  en  sorte  qu'elle  ne  pouvait  être  igno- 
rée des  Espagnols  qui  possédaient  des  esclaves  ;  elle 
devait  sufïire  pour  leur  inspirer  au  moins  des  doutes 
sur  la  légitimité  de  leur  ture,  et  le  désir  de  les  dis- 


(  3.  ) 

siper  pour  l'acquil  Je  leur  conscience.  Il  sérail  ab- 
surde de  croire  que,  parce  qu'ils  ne  l'ont  pas  fait, 
la  présomption  qu'ils  sont  possesseurs  de  mauvaise 
foi  ne  peut  les  atteindre  ,  et  qu'ils  doivent  échapper 
à  la  règle  j»énérale,  d'après  laquelle  la  liberté  doit 
être  rendue  à  tous  les  Indiens  ,  sans  même  excepter 
ceux  qui  ont  été  vendus  par  d'autres  1  ndiens  comme 
esclaves,  ou  qui  ont  été  présentés  comme  tels  sur 
les  marchés. 

11  était  presque  impossible  que  les  Espagnols 
fussent  de  bonne  foi  en  achetant  ou  en  recevant  des 
esclaves  des  autres  Indiens.  Lorsque  c'étaient  les 
caciques  qui  les  présentaient,  on  savait  qu'ils  obéis- 
saient à  l'autorité  espagnole  ,  qui  violait  alors  ouver- 
tement les  lois  et  les  ordres  du  souverain  ;  et  si  les 
ventes  étaient  faites  par  de  simples  particuliers ,  il 
était  encore  notoire  que  les  esclaves  avaient  été  vo- 
lés ,  en  sorte  que  la  fraude  n'a  pas  même  ici  le  pré- 
texte de  la  bonne  foi  pour  se  défendre. 

Le  résultat  général  des  faits  qui  viennent  d'être 
rapportés  ,  c  est  qu'il  n'y  a  pas  mi  seul  véritable 
esclave  parmi  tous  ceux  qui  passent  pour  tels  dans 
la  Nouvelle  -  Espagne ,  la  Nouvelle  -  Galice  ,  le 
royaume  de  Guatimala,  la  province  de  Cliiapa ,  le 
royaume  de  Yucatan,  les  provinces  de  Honduras  et 
de  Nicaragua ,  ni  dans  celles  où  ces  Indiens  étaient 
conduits  pour  être  vendus  ;  et  je  puis  dire  aussi  qu'il 
n'y  a  pas  un  seul  Espagnol  résidant  en  Amérique  ou 
en  Espagne,  possesseur  d'esclaves ,  qui  ignore  qu'ils 
ont  été  volés  par  l'un  ou  l'autre  des  deux  moyens  qiie 
j'ai  fait  connaître. 


(33) 

Il  suit  aussi  que ,  quoique  les  esclaves  passassent 
des  mains  des  Indiens  entre  celles  d'un  Espagnol,  et 
successivement  sous  la  domination  d'un  grand 
nombre  de  maîtres,  le  droit  et  la  règle  restaient 
toujours  les  mêmes,  attendu  que  le  vice  qui  souille 
le  contrat  d'acquisition  primitive  se  communique 
avec  l'esclave  à  toutes  les  ventes  qui  suivent  Ja  pre- 
mière. Si  la  chose  parle  pour  son  maître  (suivant 
le  langage  des  lois)  en  quelque  lieu  qu'il  soit ,  il  en 
est  de  même  de  la  liberté ,  de  ce  bien  le  plus  esti- 
mable dont  riîomme  puisse  jouir. 

Et  quand  même  il  serait  prouvé  que  les  esclaves 
sont  des  prisonniers  de  guerre  que  les  Indiens  ont 
faits  sur  d'autres  Indiens  leurs  ennemis  ,  il  y  aurait 
encore  impossibilité,  suivant  moi,  d'établir  une  autre 
règle ,  parce  qu'il  n'est  pas  en  notre  pouvoir  de 
constater  si  le  parti  qui  fait  des  prisonniers  a  eu  un 
juste  motif  d'entreprendre  ou  de  soutenir  la  guerre; 
et,  dans  le  doute  ,  notre  qualité  de  chrétiens  nous 
fait  un  devoir  de  la  croire  injuste  ,  parce  que  ce  ju- 
gement est  plus  conforme  à  la  charité  et  plus  favo- 
rable à  la  liberté  des  prisonniers,  d'autant  plus  que 
nous  n'ignorons  pas  qu'il  y  a  une  énorme  ditïéreiico 
entre  l'esclave  d'un  Indien  et  celui  d'un  Espagnol. 

ARTICLE  IL 

Devoirs  du  souverain  à  l'égard  de  la  liberté  des 
Indiens. 

En  rapprochant  l'historique  et  les  réflexions  que 
l'on  vient  de  faire  des    devoirs  d'un  prince  ,    tel* 
II.  3 


C54) 

qu'ils  sonl  exposés  dans  l'Ecriture  sainte  et  dans 
les  ouvrages  des  pères  de  l'Eglise ,  il  en  résulte  que 
le  roi  est  obligé ,  d'après  le  droit  divin ,  de  déclarer 
libres  de  toute  servitude  les  Indiens  occidentaux  , 
en  appliquant  ce  mot  non  seulement  à  l'esclavage 
proprement  dit ,  mais  encore  au  régime  connu  sous 
le  nom  de  commandcrie  et  de  dépôt.  Les  raisons 
qu'on  peut  en  donner  sont  en  grand  nombre  ;  je  les 
réduirai  à  trois  principales. 


PREMIERE    RAISON. 


La  loi  de  Dieu  impose  aux  rois  l'obligation  d'ad- 
ministrer leurs  royaumes  en-traitant  avec  une  égale 
justice  le  petit  et  le  grand  ,  le  pauvre  et  le  riche  , 
le  malheureux  et  l'homme  puissant  :  c'est  ce  qu'on 
neut  voir  dans  le  Deutéronome  et  le  Lévilique.  C'est 
à  eux  que  le  prophète  Isaïe  adresse  1  exhortation  et 
le  conseil  d'être  justes  avec  l'opprimé,  l'orplielin  et 
la  veuve  ,  et  que  Jérémie  ,  remplissant  le  même 
ministère  ,  annonce  que  s'ils  oublient  ce  grand 
devoir  la  colère  de  Dieu  s'allmiiera  comme  un  feu 
dévorant  que  rien  ne  pourra  éteindre.  On  peut  aussi 
adresser  aux  princes  ce  que  saint  Jacques  le  Mineur 
dit  aux  riches  injustes,  dans  son  Epître canonique , 
lorsqu'il  leur  annonce  que  leur  or  ni  leur  argent  ne 
pourront  les  délivrer  des  malheurs  qui  les  menacent 
pour  avoir  commis  l'injustice  à  l'égard  des  pauvres 
ouvriers,  dont  la  voix  est  montée  jusqu'au  ciel,  et  a 
été  entendue  du  Dieu  des  vengeances.  En  effet  , 
l'histoire  nous  montre  Dieu  châtiant  les  peuples  et 


(  35  ) 

les  royaumes  parce  que  la  justice  a  été  refusée  au 
j)auvre  et  à  rorplielin.  Qui  oserait  dire  que  tel  ne 
sera  point  le  sort  de  FEspagne  ,  si  le  roi  refuse  aux 
pauvres  Indiens  celle  qui  leur  est  due ,  et  ne  leur 
fait  pas  rendre  la  liberté,  à  laquelle  ils  ont  un  droit 
incontestable? 

SECONDL  RAISOIN. 

Les  rois  sont  obligés  non  seulement  d'être  justes 
personnellement  en  administrant  la  justice  dans 
tous  les  cas  particuliers  qui  se  présentent,  mais 
encore  de  faire  que  leurs  sujets  le  soient  aussi  les 
uns  à  l'égard  des  autres  ,  et  qu'ils  vivent  d'une 
manière  conforme,  aux  règles  de  l'ordre  civil  et  de 
la  morale  publique  ,  en  sorte  que ,  par  l'observation 
de  ces  règles ,  tous  les  habitans  d'un  pays  soient 
heureux  ,  dans  la  proportion  de  leur  état ,  de  leur 
fortune  et  des  autres  circonstances  de  leur  condi- 
tion. Le  but  pour  lequel  les  sociétés  humaines  sont 
établies,  ainsi  que  les  chefs  qui  les  gouvernent, c'est 
de  fonder  et  de  maintenir  le  bonheur  commun.  Or 
sans  la  vertu  cet  ouvrage  ne  pourrait  être  accompli: 
un  prince  gouvernera  toujours  mal  si  elle  ne  sert 
de  base  à  son  administration.  Les  lois  n'ont  pas  eu 
d'autre  objet  quand  l'intention  du  législateur  a  été 
bonne.  Saint  Thomas  d'Aquin  ajoute  que  le  premier 
devoir  imposé  aux  rois  c'est  de  tout  disposer  dans 
la  vie  civile  de  leurs  sujets  en  sorte  qu'après  avoir 
vécu  sur  la  terre  d'une  manière  conforme  à  la  vertu, 
ils  trouvent  dans  le  ciel  une  nouvelle  félicité  pour 


(36) 

récompense  d'une  vie  sans  reproche.  Si  telle  est 
l'obligation  des  princes ,  il  est  évident  que  le  roi 
d'Espagne  doit  faire  rendre  aux  Indiens  leur  libertés 
non  seulement  parce  que  cette  justice  leur  est  due 
mais  encore  parce  que ,  les  Espagnols  cessant  alors 
de  jouir  d'un  droit  usurpé  ,  il  leur  sera  plus  facile 
de  rentrer  dans  le  chemin  de  la  vertu,  et  d'en  suivre 
les  saintes  et  immuables  lois. 

TROISIÈME    RAISON. 

Les  rois  chrétiens  n'ont  pas  seulement  les  mêmes 
devoirs  à  remplir  que  les  princes  idolâtres  ou  héré- 
tiques ;  ils  doivent  encore  protéger  la  religion  ,  son 
culte  et  ses  ministres  ,  afin  que  les  fonctions  sacrées 
du  ministère  apostolique  soient  régulièrement  exer- 
cées ,   que  le  culte  inspire  l'édification  et  la  piété  , 
et  que  la  religion  puisse  se  répandre  et  édifier  le 
le  monde  par  la  sainteté  de  ses  dogmes  et  de    sa 
morale.  Tel  était  le  sentiment  de  notre  grand  saint 
Isidore  de  Séville ,  qui  croyait  aussi  que ,  pour  les 
motifs  que  je  viens  d'exposer  ,  les  princes  étaient 
quelquefois  obligés  de  venir  au  secours  de  l'autorité 
spirituelle  ,  lorsque  le  bien  de  l'Eglise  le  demandait. 
Ceci  regarde  le  roi  d'Espagne  plus  particulièrement 
qu'aucun  autre  monarque  chrétien,   à   cause  de  la 
concession  que  le  Saint-Siège  lui  a  faite  des  Indes 
occidentales ,  et  des  conditions  rigoureuses  qui  lui 
ont  été  imposées ,  et  qui  embrassent  tous  les  objets 
en  question.  Or  ,    si  nos  rois  rendent  la  liberté  aux 
Indiens ,  dès  ce  moment  le  triomphe  de  la  religion 


(37) 
sera  assuré  au  milieu  d'eux,  parce  que ,  les  habitans 
n'ayant  plus   de  motifs  de  haine  contre  nous  ,  les 
missionnaires  seront  accueillis,  et  auront  toute  liberté 
de  convertir  et  de  baptiser.  Les  Espagnols  posses- 
seurs d'esclaves  redoutent  l'arrivée  des  prédicateurs 
au  milieu  des  commanderies ,  parce  qu'ils  prévoient 
qu'ayant  à  prêcher  contre  les  voleurs  et  les  malfai- 
teurs ce  langage  retombera  nécessairement  sur  eux, 
et  tournera  à  l'avantage  de  la  liberté  des  Indiens  ; 
de  là  tous  les  obstacles  qu'ils  mettent  à  la  prédica- 
tion de  l'Evangile  ,  et  les  calomnies  dont  ils  pour- 
suivent les  missionnaires,  pour  les  rendre  odieux  aux 
habitans  en  leur  faisant  croire  qu'ils   ne  sont  que 
des   espions   qui ,    sous  prétexte    de  leur  prêcher 
une  nouvelle  religion ,  viennent  voir  ce  qui  se  passe 
parmi  eux  ,  et  appellent  ensuite  des  soldats  pour  les 
tyranniser.    Voilà  ce  que  la  corruption  et  l'avarice 
.sont  capables  d'inspirer  à  des  Espagnols  pour  con- 
server leurs  esclaves ,  et  en  augmenter  le  nombre. 
11  ne  tient  qu'au  roi  de  mettre  fin  à  ce  système  d'in- 
trigues et  de  malveillance ,  si  contraire  à  la  religion , 
en  rétablissant  les  Indiens  dans  leurs  droits.  L'em- 
pereur et  roi ,   notre  souverain  ,  est  plein  d'amour 
et  de  zèle  pour  la  religion  :    s'il  savait  combien  ce 
que  je  viens  de  dire  est  vrai,  il  proclamerait  à  l'ins- 
tant ,  je  ne  puis  en  douter,  la  liberté  de  tous  les 
Indiens  qui  gémissent  maintenant  dans  la  servitude, 
et  défendrait  de  nouveau  l'esclavage  ,   de  quelque 
espèce  qu'il  soit,  et  quelque  nom  qu'on  veuille  lui 
donner. 


(  38  ) 

ARTICLE  III. 

Obligation  des  éuêcjues  des  propinces  de  V Amé- 
rique. 

La  loi  divine,  les  saints  canons  et  la  doctrine  des 
pères  commandent  aux  évcqucs  que  l'Espagne  a 
établis  en  Amérique  de  s'intéresser  par  tous  les 
moyens  possibles  en  faveur  des  Indiens  auprès  du 
monarque,  afin  que  Sa  Majesté  daigne  enfin  leur 
faire  rendre  leur  ancienne  liberté.  Ce  devoir  des 
prélats  est  tellement  impérieux 'qu'ils  ne  doivent 
rien  omettre  pour  le  bien  remplir  ,  et  qu'il  leur 
est  même  ordonné  de  s'exposer  à  la  mort  s'il  le 
faut  pour  y  réussir. 

Ils  sont  obligés ,  sous  peine  de  prévarication , 
d'exercer  autant  qu'ils  le  peuvent  toutes  les  fonc- 
tions qui  dépendent  du  ministère  pastoral.  11  ne  faut 
pas  entendre  seulement  ici  le  gouvernement  de  leurs 
diocèses  et  la  distribution  de  la  parole  de  Dieu, 
mais  encore  le  soin  de  défendre  et  de  préserver  leurs 
diocésains  de  tous  les  malheurs  et  de  toutes  les  op- 
pressions ,  particulièrement  en  ce  qui  est  capable  de 
nuire  à  leur  avantage  spirituel.  Un  autre  devoir  des 
évêques  c'est  de  tenir  constamment  à  cette  maxime  de 
dévouement,  et  même  d'administrer  les  secours  tem- 
porels à  ceux  qui  en  ont  besoin.  11  s'ensuit  que  les 
évêques  des  Indes  sont  tenus  ,  en  vertu  de  la  loi  di- 
vine et  sous  peine  de  condamnaticm,  d'insister 
auprès  du  roi  et  du  conseil  des  Indes  pour  que  les 


(  39  ) 
Indiens,  injusiemenl  réduits  eu  esclavage,  soient 
rendus  à  leur  ancienne  liberté. 

Jésus-Christ  dit  à  saintPierre  :  Paissez  mes  brebis; 
ce  qui  signifie ,  suivant  saint  Jean  Chrysostôme  : 
Ayez  soin  de  vos  frères,  quoique  cette  sollici- 
tude soit  une  garde  des  âmes  toujours  active ,  pé- 
nible et  importune.  Un  canon  ajoute  :  A  l'égard  du 
service  dont  vous  avez  été  chargé ,  apportez-y 
toujours  un  zèle  infatigable. 

Ezécliiel  dit  que  les  évêques  doivent  compter 
parmi  leurs  devoirs  de  chercher  celui  cjui  s'est 
égaré ,  de  protéger  l'humble  ,  de  consoler  T  affligé  , 
de  fortifier  le  faible ,  et  de  guérir  celui  qui  est  ma- 
lade. G  est  ce  que  Jésus-Christ  veut  aussi  nous  faire 
entendre  lorsqu'il  dit  :  MalJieur  aux  pasteurs 
d'Israël  qui  se  nourrissent  eux-mêmes]  Ces  paroles 
s'adressent  aux  prélats  qui  n'ont  aucun  soin  de  paî- 
tre leurs  brebis ,  et  il  est  évident  qu'il  ne  s'agit  pas 
seulement  ici  de  la  nourriture  de  l'âme ,  mais  encore 
de  tous  les  secours  dont  nous  avons  besoin  dans  nos 
nécessités  temporelles. 

Saint  Jérôme,  expliquant  un  passage  des  Prover- 
l)es  ,  dit  :  <(  Ceci  peut  s'entendre  dans  un  sens 
))  figuré  :  Délivrez  ceux  qui  sont  trompés  par  les 
y>  héréticjues ,  en  leur  prêchant  la  véritable  doc- 
»  irine  ;  délivrez  par  l'exemple  de  vos  bonnes 
»  œuvres  ceux  qui  marchent  à  la  mort  en  imitant 
y)  les  mauvais  catholiques.  Si  vous  apercevez  de  vos 
»  frères  tombés  ou  sur  le  point  de  tomber  dans  le 
»  combat  de  la  persécution,  que  vos  tendres  exhor- 
»   talions  les  ramènent  à  la  vie;  et  si  vous  savez  qu'il 


(4°) 

»  y  en  a  qui  combalient  pressés  par  la  faim ,  hâtea- 
3)  VOUS  de  leur  donner  du  pain  et  des  vêtemens.  » 
Saint  Jérôme  fait  voir  ici  que  les  premiers  pasieurs 
sont  obligés  de  faire  le  bien  de  leurs  brebis ,  en  leur 
procurant  à  la  fois  les  secours  soit  spirituels,  soit 
temporels. 

Alculn,  sur  ces  mots  :  Paissez  mes  brebis,  dit 
que  ((  Jésus-Christ  recommandait  à  saint  Pierre  de 
»  fortifier  les  croyans,  afin  qu'ils  n'abandonnassent 
»  pas  la  foi  en  Jésus-Christ  ;  de  leur  fournir  les 
))  secours  humains  dont  ils  auraient  besoin  ;  de 
»  leur  inspirer  l'amour  de  la  vertu  par  leur  exem- 
w  pie  ,  et  le  goût  des  saintes  maximes  ;  de  les  dé- 
))  fendre  contre  leurs  ennemis,  et  de  ramener  ceux 
»  qui  seraient  tombés  dans  l'erreur.   » 

Cette  doctrine  est  aussi  celle  d'une  décrélale,  qui 
porte  que  a  nous  devons  être  dans  une  vigilance 
))  continuelle  à  l'égard  de  notre  troupeau  ,  et  lou- 
»  jours  occupés  de  la  pensée  du  salut  éternel  des 
»  âmes ,  éloignant  d'elles  ce  qui  pourrait  causer  leur 
))  perte,  cl  leur  procurant  tout  ce  qui  leur  est  bon.  » 
Ces  expressions  ne  tombent  pas  seulement  sur  les 
secours  de  l'âme  ;  il  faut  encore  les  entendre  des 
nécessités  de  la  vie  humaine. 

Le  bon  pasteur  ne  doit  point  fuir  à  V  approche 
du  loup ,  suivant  l'Evangile  ,  mais  lui  opposer  la 
plus  vive  résistance;  et  par  le  loup  ce  n'est  pas  pré- 
cisément le  diable  qu'il  faut  entendre  ,  ni  l'héréti- 
que, mais  le  tyran  et  l'oppresseur  des  hommes  :  tel 
est  le  sentiment  de  saint  Thomas. 

a  On  doit  supposer  ,  dit  saint  Grégoire ,  que  le 


(  41  ) 

»  loup  attaque  les  brebis  lorsque  quelque  homma 
>i  injuste  et  violent  opprime  le  chrétien  faible  et 
»  malheureux.  Dans  cette  circonstance,  celui  qu'on 
:»  croyait  un  vrai  pasteur,  et  qui  ne  l'est  pas  vérita- 
»  bleraent ,  abandonne  ses  brebis  ,  et  fuit  le  dan- 
»  ger,  qu'il  craint  pour  lui-même;  le  courage  lui 
»  manque  pour  s'opposer  à  l'injustice  ;  il  fuit  quand 
y>  il  se  cache ,  et  on  peut  lui  dire  avec  Ezéchiel  : 
))  Vous  jv' êtes  point  monté  d  la  muraille ,  et  vous 
»  n'avez  pas  fait  face  d  l'ennemi  pour  défendre  la 
y)  maison  d'Israël  en  combattant  dans  le  jour  du 
»  Seigneur.  Monter  à  la  muraille  et  faire  face  à 
J)  l'ennemi ,  c'est  s'opposer  ,  par  un  langage  plein 
»  de  liberté  ,  à  ceux  qui  maltraitent  le  troupeau. 
»  Combattons  dans  le  jour  du  Seigneur  ,  et  faisons 
»  tête  à  l'injustice  des  pervers  ,  si  nous  voulons  dé- 
»  fendre  l'innocence  avec  vigueur.  C'est  ce  que  n'a 
»  point  fait  le  pasteur  mercenaire  ;  mais  il  a  fui  dès 
a  qu'il  a  vu  venir  le  loup.   )) 

Ce  passage  de  saint  Grégoire  prouve  suffisamment 
que  les  évéques  sont  obligés ,  en  vertu  du  droit 
divin  et  sous  peine  d'être  condamnés  au  tribunal  de 
Jésus -Christ ,  de  faire  tous  les  efforts  et  les  plus 
vives  instances ,  lorsque  cela  est  nécessaire ,  pour 
délivrer  leurs  diocésains  de  la  tyrannie  et  de  la  per- 
sécution . 

Un  canon  du  décret  de  Gratien  porte  que  «  l'é- 
»  véque  doit  être  plein  de  soin  et  d'activité  pour 
»  défendre  les  pauvres,  relever  les  opprimés,  et  pro- 
»  léger  les  monastères  ;  en  cas  de  négligence ,  il 
»  sera    repris    avec    sévérité.   »     Un    autre  canon 


(42) 

ajoute  :  a  L(jisque  les  veuves  et  les  orphelins  iiuplo- 
))  rent  la  faveur  de  l'Eglise ,  les  évêques  doivent 
»  venir  à  leur  secours  contre  la  persécution  des 
y>  médians.  » 

Le  pape  Ge'lase  s'exprime  ainsi  dans  un  troisième 
canon  :  ((  Quoique  nous  devions  protéger  tous  ceux 
»  qui  attendent  de  nous  quelque  secours ,  nous 
))  sommes  plus  particulièrement  obligés  de  remplir 
»  ce  devoir  avec  les  veuves  et  les  orphelins  ,  parce 
))  que  leur  défense  nous  a  été  plus  spécialement  re- 
»  commandée  par  Dieu  même.  —  L'évêque ,  dit  en- 
»  core  le  même  pape  dans  un  autre  canon ,  lors- 
»  qu'il  est  appelé ,  doit  courir  à  la  défense  de  ceux 
))  qui  sont  sans  protecteurs,  et  des  faibles  hors 
))  d'état  de  se  défendre ,  parce  que  l'ordre  de  la 
»  Providence  les  a  établis  protecteurs  naturels  des 
»  veuves  et  des  orphelins.  » 

Saint  Grégoire  adressa  des  reproches  à  l'évêque 
Pascase  parce  qu'il  ne  protégeait  pas  assez  son  église> 
ses  monastères,  les  pauvres  et  les  malheureux. 

Dans  un  autre  canon  le  pape  Jean  disait  a  qu'il 
»  conviendrait  d'établir  des  fonctionnaires  séculiers 
»  chargés  de  proléger  les  Eglises,  les  couvens^  les 
))  veuves  et  les  orphelins,  et  d'accueillir ,  lorsqu'ils 
»  en  seraient  requis  par  les  évéques  et  les  ecclésias- 
^)  tiques,  les  plaintes  des  fidèles ,  d'en  faire  l'objet 
»  d'un  examen  sérieux ,  et  d'administrer  une  justice 
»  impartiale.  » 

On  est  donc  généralement  convaincu  qu'aux  évê- 
ques et  à  rEgllsf  appartient  très  spécialement  la 
défense  des  niciuljies  de  la   société  chrétienne  qui 


(45) 

sont  oHeiisés ,  dépouillés  ou  persécutés  par  des 
lioiumes  puissans,  surtout  si  les  juges  séculiers^  par 
corruption  ou  par  tiédeur  ,  négligent  de  remplir 
ce  devoir.  Celte  doctrine  est  appuyée  sur  un  grand 
nombre  de  canons. 

Innocent  la  professe  clairement  dans  la  glose 
d'une  décrétale  relative  à  ceux  qui  volent  des  hommes 
libres  ;  et  ce  sont  de  bonnes  lois  que  celles  qui  punis- 
sent de  la  peine  des  voleurs  les  médians  qui  achè- 
tent et  vendent  comme  esclaves  des  hommes  qui  ne 
le  sont  pas. 

Saint  Thomas  dit  que  ce  les  évéques  doivent  résis- 
))  ter  non  seulement  aux  loups  qui  causent  la  mort 
»  spirituelle  du  troupeau ,  mais  encore  aux  ravisseurs 
»  et  aux  tyrans  qui  les  accablent  de  maux  temporels; 
»  que  la  résistance  ne  doit  point  se  faire  à  main  armée, 
»  mais  en  suivant  la  marche  qui  leur  est  tracée  par 
»  l'apôtre  saint  Paul ,  qui  disait  aux  Corinthiens  dans 
»  sa  seconde  épître  :  les  armes  de  notre  milice  sont 
))  spirituelles.  Ils  doivent  donc  y  employer  les  avis 
y)  salutaires,  les  prières  les  plus  pressantes,  et,  en  cas 
»  de  refus  obstiné,  les  sentences  d'excommunica- 
))  tion.  » 

La  doctrine  que  je  défends  est  encore  celle  de 
Guillaume ,  qui ,  faisant  dans  sa  Somme  des  vertus 
et  des  vices  l'énumération  des  devoirs  d'un  évêque, 
met  au  second  rang  celui  d'employer  son  caractère 
pastoral  à  protéger  et  à  défendre  les  opprimés  et 
ceux  qui  souffrent  ;  il  prouve  son  sentiment  par  ce 
passage  des  Proverbes  :  a  Sauvez  de  la  mort  ceux  qui 
V  sont  conduits.  » 


(44) 

Il  reste  donc  dëmontré,  par  une  foule  d'autorités 
plus  ou  moins  respectables,  qu'une  des  obligations 
que  la  loi  de  Dieu  impose  aux  évêques,  sous  peine 
de  damnation  éternelle ,  c'est  de  défendre  les  op- 
primés contre  le  bras  des  hommes  puissans  qui  leur 
causent  des  peines  corporelles,  surtout  lorsque  celles- 
ci  peuvent  perdre  l'âme  de  leurs  victimes.  Or  , 
comme  c'est  à  ce  genre  qu'appartiennent  les  maux 
qu'on  fait  souffrir  aux  malheureux  Indiens  réduits 
à  la  condition  d'esclave,  il  s'ensuit  que  les  évêques 
des  Indes  sont  soumis  comme  les  autres  au  devoir 
de  faire  rendre  la  liberté  à  ces  innocentes  créatures; 
car  il  n'y  a  rien  dans  le  monde  qui  inspire  aux 
Indiens  autant  d'aversion  pour  le  christianisme 
lorsqu'ils  ne  le  connaissent  nas ,  ni  autant  de  dégoût 
lorsqu'ils  l'ont  embrassé,  que  l'injure  qu'on  leur  fait 
en  les  privant  de  leur  liberté. 

C'est  une  charge  imposée  à  tous  les  hommes ,  par 
le  droit  naturel  et  par  le  droit  divin,  de  défendre 
autant  qu'ils  le  peuvent  leurs  semblables  injuste- 
ment persécutés;  mais  les  évêques  y  sont  plus  par- 
ticulièrement obhgés  que  tous  les  autres,  puisque 
c'est  particulièrement  à  eux  que  s'adressent  ces  pa- 
roles de  l'Evangile  :  Faites  cl  votre  prochain  ce  que 
vous  voudriez  qu'on  vous  fit  à  vous-même. 

Rien  ne  prouve  mieux  la  jjuissance  du  droit  natu- 
rel à  cet  égard  que  cette  sorte  d'instinct  qui  nous  porte 
^  aimer  nos  semblables  :  c'est  lui  qui  engage  l'homme 
a  montrer  le  chemin  à  l'inconnu  qui  s'est  égaré  ; 
à  le  retirer  de  la  fosse  où  il  est  tombé,  et  à  lui  tendre 
une  main  secourable  dans  un  malheur  inattendu. 


(45) 

Quant  à  la  gravite  que  le  droit  divin  donne  à  un 
tel  devoir ,  elle  est  incontestable  d'après  une  foule 
de  passages  de  l'Ecriture  sainte.  Nous  lisons  ces 
paroles  dans  le  Deutéronome  :  ce  Vous  ne  verrez 
»  point  avec  indifférence  le  bœuf  ou  la  brebis  de  votre 
i)  frère  s'égarer  dans  leur  chemin  ;  vous  les  rarae- 
»  nerez  pour  les  rendre  à  leur  maître ,  quoiqu'il  ne 
»  soit  pas  votre  parent,  et  que  vous  ne  le  connais- 
»  siez  pas  :  vous  les  garderez  dans  votre  maison  jus- 
»  qu'à  ce  qu'il  vienne  chez  vous  pour  les  reprendre. 
»  Vous  en  ferez  autant  pour  son  ane,  pour  son  man- 
»  teau ,  ou  pour  tout  autre  objet  qu'il  aura  perdu  : 
»  vous  ne  le  laisserez  pas  sur  votre  chemin ,  comme 
))  vous  étant  étranger  ,  parce  que  c'est  le  bien  de 
»  voire  frère.  » 

Il  est  dit  dans  V Exode  :  a  Si  vous  voyez  l'ane  de 
ïi  votre  frère  ou  de  voire  ennemi  tombé  sous  la 
»  charge ,  n'allez  pas  plus  loin  sans  l'avoir  relevé.  » 
Et  dans  les  Proverbes  :  c(  Délivrez  ceux  qu'on  mène 
»  à  la  mort,  et  faites  tous  vos  efforts  pour  faire  rendre 
»  la  liberté  à  celui  qui  l'a  perdue  :  ne  vous  excusez  pas 
»  de  le  faire  en  disant  que  les  forces  vous  manquent; 
))  celui  qui  sait  tout  connaît  les  vôtres  mieux  que 
»  vous  ;  il  n'y  a  rien  de  caché  pour  celui  qui  peut 
»  sauver  votre  âme,  et  il  rendra  à  chacun  selon  ses 
)»  œuvres.  » 

((  Délivrez,  dhVEcclésinstey  de  la  domination 
»  de  1  homme  orgueilleux  celui  à  qui  il  est  fait  quel- 
»  que  injure.  y> 

«  Si  quelqu'un  ,  dit  saint  Jean ,  a  des  biens  de  ce 
»  monde,  et  que,  voyant  son  frère  en  nécessité,  il  lui 


(  -'fi  ) 

))  ferme  son  cœur  el  ses  enlrallles,  comment  l'a- 
»  mour  de  Dieu  demeurerail-il  en  lui  ?  »  Ces  biens 
dont  parle  l'apôtre  ne  sont  pas  seulement  l'argent , 
mais  encore  tout  ce  qui  peut  être  appliqué  comnie 
remède  aux  souffrances  de  l'iiumanité. 

Le  droit  canon  consacre  les  mêmes  principes  : 
«  11  est  permis  à  tout  homme  de  prêter  secours  à  son 
))  voisin  pour  repousser  l'injure,  et  quiconque,  pou- 
))  vaut  le  faire,  ne  le  fait  pas,  semble  approuver  l'a- 
»  gresseur  et  être  son  complice.  »  Saint  Thomas 
soutient  la  même  doctrine  ,  et  est  d'accord  en  cela 
avec  les  décrélales. 

Si,  d'après  ces  témoignages,  tous  les  hommes  sont 
sujets  par  la  loi  de  nature  au  devoir  de  charité , 
à  plus  forte  raison  les  évêques,  les  autres  prélats  et 
tous  les  fonctionnaires,  soit  civils,  soit  ecclésiastiques, 
attendu  que  ces  organes  de  la  justice  se  trouvent  liés 
plus  étroitement  par  la  nature  même  de  leur  état , 
qui  en  fait  des  modèles  pour  le  bien  ou  pour  le  mal, 
et  particulièrement  les  évêques.  En  effet,  par  le 
mariage  spirituel  qu'ils  ont  contracté  avec  l'Eglise  ils 
sont  les  pères  de  la  famille  de  leur  diocèse  ;  de  même 
que  les  princes,  suivant  l'expression  d'un  philoso- 
phe, sont  établis  pour  être  les  gardiens  de  la  justice , 
et ,  semblables  à  des  tuteurs ,  n'acceptent  pas  seule- 
ment cet  emploi,  mais  promettent  encore  de  veiller 
aux  intérêts  de  leurs  pupilles. 

Ainsi,  les  évêques  qui  négligent  de  défendre  les 
opprimés  sont  responsables  devant  Dieu  du  mal 
qui  leur  est  fait,  et  coupables  d'un  crime  aussi  grave 
que  celui  des  militaires  qui  laissent  prendre  par  leur 


(  'i?  ) 
faute  la  ville  dont  la  garde  leur  est  confie'e,  ou  que 
celui  d'un  capitaine  de  navire  qui  fait  périr  par  sa 
négligence  ses  hommes  et  ses  marchandises.  Mille 
autorités  irrécusables  permettent  d'accuser  les  évê- 
ques  de  tous  les  abus  dont  leurs  subordonnés  se 
rendent  coupables  :  «  Il  n'y  a  pas  de  différence  , 
»  disait  le  pape  Symmaque,  entre  tuer  et  laisser 
))  tuer;  et  l'homicide  peut  être  imputé  à  celui  qui, 
>j  ayant  pu  l'empêcher,  a  souffert  cependant  qu'il 
»  fut  commis.  »  Ceci  s'applique  à  l'esclavage  etaux 
autres  malheurs  des  hommes,  puisque  les  erreurs 
mêmes  ne  sont  pas  excusables ,  et  que  c'est  les  em- 
brasser que  de  ne  pas  les  combattre  lorsqu'on  le 
peut. 

D'un  autre  côté,  les  évêques  doivent  prévenir 
autant  qu'il  est  en  eux  les  péchés  mortels  des  âmes 
qui  leur  sont  confiées  ;  et  comme  les  Espagnols  en 
commettent  de  semblables  lorsqu'ils  s'emparent  des 
Indiens  pour  en  faire  des  esclaves,  ils  ne  peuvent 
se  dispenser  d'exercer  à  leur  égard  la  correction 
prescrite  par  l'Evangile,  en  les  exhortant  à  se  repen- 
tir du  mal  qu'ils  font  tous  les  jours. 

Un  autre  devoir  des  évêques ,  fondé  sur  la  Ici  de 
Dieu ,  c'est  d'empêcher  que  la  tranquillité  ne  soit 
troublée  dans  leurs  diocèses;  car  ce  n'est  qu'au  sein 
de  la  paix  que  la  religion  voit  fleurir  la  saine 
doctrine  et  la  bonne  morale.  Il  ne  s'agit  pas  précisé- 
ment ici  de  la  paix  avec  les  étrangers ,  mais  de  celle 
qui  doit  régner  parmi  les  habitans  du  même  pays  ; 
or  elle  est  impossible  lorsque  la  haine  et  le  désir  de 
h«  vengeance   animent  les  hommes   les  uns  contre 


i 


(48) 
les   autres,    parce  que  la  paix  n'habite  qu'avec  la 
charité. 

La  paix  n'est  autre  chose  que  la  concorde  bien 
organisée  :  elle  ne  peut  exister,  suivant  saint  Thomas, 
sans  celte  justice  qui  fait  rendre  à  chacun  ce  qui  lui 
est  dû.  Voilà  pourquoi  Isaie  a  dit  que  tt  la  paix  est 
l'œuvre  de  la  justice.  )) 

Mais  comme  il  est  très  certain  que  les  Espagnols 
ont  privé  et  privent  encore  tous  les  jours  injuste- 
ment les  Indiens  de  leur  liberté ,  il  est  impossible 
qu'il  n'en  résulte  pas  de  l'irritation  dans  les  esprits , 
des  désirs  de  vengeance,  et  d'autres  maux  qui  tuent 
la  charité  et  éloignent  la  paix ,  parce  qu'ils  sont  une 
violation  perpétuelle  de  la  justice.  Les  évéques  ne 
doivent  donc  rien  espérer  de  leur  zèle  pour  les  âmes 
tant  qu'ils  n'auront  pas  obtenu  que  la  justice  soit 
administrée  d'une  manière  impaitiale  ;  et  c'est  ce 
qui  les  met  dans  la  nécessité  de  demander  au  roi  et 
à  son  conseil  ce  qui  leur  semble  indispensable  pour 
le  bien  et  le  salut  des  hommes. 

Les  évèqnes  doivent  à  Dieu  un  compte  très  par- 
ticulier des  îlmes  non  seulement  de  leurs  diocésains 
d'ui:i  ordre  inférieur,  mais  encore  de  tous  les  magis- 
trats et  même  des  princes  et  des  rois;  car  ils  ne  sont 
pas  moins  que  les  autres  les  sujets  des  évéques  dans 
l'ordre  spirituel  :  ceux-ci  ne  peuvent  donc  se  dis- 
penser d'instruire  le  roi  des  Indes  de  tout  ce  qui  se 
passe,  et  d'en  demander  le  remède  pour  n'avoir  pas 
à  répondre  au  tribunal  de  la  Divinité  du  mal  qu'il» 
auraient  permis. 

Dieu  commande  aux  évéques  d'une  manière  si 


(49) 
expresse  de  se  dévouer  au  service  des  Indiens  escla- 
ves, que  rien  dans  le  monde  ne  saurait  les  en  dis- 
penser, quand  même  leur  sollicitude  les  exposerait 
à  la  mort-  Notre  divin  législateur  nous  dit  que  a  le 
bon  pasteur  donne  sa  vie  pour  ses  brebis  »  ;  et  il  nous 
a  donné  Fexemple  de  ce  sacrifice  afin  que  nous 
l'imitions. 

C'est  ce  qui  est  cause  que  saint  Paul  ordonne  à 
un  évèque  d'annoncer  la  vérité  non  seulement  à 
temps ,  mais  encore  à  contre  temps  ;  de  prier,  de 
supplier,  et  même  de  reprendre  et  de  menacer.  En 
effet,  si  une  brebis  du  troupeau  vient  à  se  perdre 
faute  d  avoir  employé  ces  moyens  avec  le  zèle  con- 
venable ,  l'évêque  ne  pourra  point  alléguer  pour  sa 
justification  qu'elle  a  été  dévorée  ,  parce  qu'il  devait 
prévoir  le  danger  et  veiller  avec  soin  sur  elle. 

Ainsi  donc ,  quelque  péril  qu'il  y  ait  pour  les  évê- 
ques  des  Indes  occidentales  de  perdre  la  vie  par 
les  persécutions  des  hommes  nombreux,  puissans  et 
riches  qui  retiennent  injustement  les  Indiens  dans  la 
servitude,  Dieu  leur  a  imposé  l'obligation  d'élever 
une  voix  forte  et  puissante  contre  leur  injustice  et 
leur  tyrannie  devant  le  roi  et  le  conseil  des  Indes  , 
jusqu'à  ce  qu'ils  aient  obtenu  des  ordres  du  souve- 
rain pour  faire  cesser  l'esclavage  des  habitans  de 
l'Amérique,  et  acquis  la  certitude  qu'ils  ont  été  com- 
plètement exécutés  par  la  mise  en  liberté  des  Indiens, 
et  leur  entier  retour  à  leur  indépendance  primitive. 


II. 


(6o) 

SIXIÈME 

MÉMOIRE. 

Sur  la  QUESTION  de  savoir  si  les  rois  ont  le  pouvoir 
d'aliéner  leurs  sujets,  leurs  villes  et  leur  juri- 
diction. 

AVANT-PROPOS. 

De  toutes  les  nccessiiés  politiques  auxquelles  les 
rois  puissent  soumetire  leurs  peuples  ,  la  plus  grave 
et  la  plus  funeste  c'est  de  séparer  du  domaine  de 
leur  couronne  ,  et  d'aliéner  en  faveur  d'un  maître 
particulier  ,  des  portions  de  territoire  avec  leurs 
Labilans  ,  tantôt  par  voie  de  vente  ,  de  donation  ou 
de  délégation,  tantôt  à  titre  de  concession  ou  de  pri- 
vilège. Cette  question  est  si  impoilanle  qu'elle  con- 
duit à  examiner  si  les  rois  possèdent  légitimement 
un  pareil  droit  ,  et  s'ils  peuvent  licilement  etvali- 
dement  en  uscr,soild'une  manière,  soit  d'une  autre, 
à  l'égard  de  leurs  sujets. 

Ce  qui  donne  lieu  de  traiter  cette  matière  c'est  le 
fréquent  usage  des  aliénations  de  la  part  des  mo- 
narques ;  il  est  devenu  un  des  moyens  ordinaires  de 
leur  politique ,  quoiqu'il  n'y  ait  rien  de  plus  onéreux 
ni  de  plus  nuisible  pour  les  peuples. 

Il  s'est  trouvé  des  hommes  qui,  pour  plaire  aux 
courtisans  et  aux  autres  flatteurs  des  princes ,    ont 


(  5i  ^ 

entrepris  de  prouver  que  cej  sortes  de  donations 
étaient  permises,  et  qui  ont  appelé  à  leur  secours  des 
titres  ou  des  prétextes  pour  les  justifier  ,  sans  Caire 
allcnlion  aux  suites  niallicurcuses  qu'elles  ont  pour 
les  peuples.  Ils  ont  dit  qu'elles  peuvent  avoir  lieu  : 
1».  Lorsque  le  monarque  veut  récompenser  le 
mérite  qui  s'est  dévoué  non  seulement  à  sa  fauiille  , 
mais  encore  au  bien  de  l'Etat,  où  l'on  ne  doit  janinis 
laisser  les  vertus  puldiques  sans  honneur  ,  d'après 
la  maxime  qui  fait  un  devoir  aux  rois  de  reconnaître 
dignement  par  les  honneurs  ,  les  richesses  cl  les 
emplois  ,  les  services  rendus  à  la  nation  ,  suivant  la 
pensée  d'un  grand  maître  en  politique,  le  philosophe 
Aristote(i). 

2°.  Lorsqu'il  s'agit  de  doter  des  églises  ,  des 
temples,  des  monastères  ,  ou  d'autres  étahlisscmens 
religieux  et  de  piété ,  attendu  que  le  droit  canonique 
reconnaît  le  prince  luibile  à  faire  de  semblables 
aliénations.  (2]. 

5".  Lorsque  la  cession  des  villes ,  des  forteresses 
et  des  territoires  a  lieu  en  faveur  des  grands  de 
l'Etal  qui  ont  bien  servi  la  patrie;  parce  que  celle; 
accunntlation  de  ijchesscs ,  de  splendeur  et  de  pou- 
voii-  dans  ces  sujets  rend  l'auiorilc  du  prince  plus 
respectable  au  dehors  et  au  dedans,  par  réclat  dont 
elle  environne  Je  trône,  et  qu'elle  met  ces  premiers 
c.iojcus  dans  une  position  si  avantageuse  que  non 
seulement  ib  ne  songent  jiuiais  à  conspirer  contrô 


11^  Ailslotc,  Clhirotum  cap,  V. 

(2)  CI».  I  ,  Derernm  uermulaUone  ,  (!;iiis  les  Dtcrtitjici 


(50 

la  souveraineté  ,  mais  qu'ils  s'intéressent  à  sa  con- 
servation ,  en  confondant  par  l'union  la  plus  utile 
leurs  intérêts  avec  les  siens. 

4*.  Lorsqu'un  roi  ,  ami  de  son  peuple  ,  songe  à 
prévenir  le  mal  que  pourrait  faire  tel  de  ses  succes- 
seurs indigne  de  régner.  11  serait  possible,  en  effet, 
qu'un  mauvais  prince  rendît  son  peuple  malheureux 
par  sa  tyrannie  ou  par  le  poids  des  impots,  sans 
qu'il  se  trouvât  personne  dans  les  classes  infé- 
rieures en  état  de  prendre  fait  et  cause  pour  les 
opprimés.  En  pareil  cas  il  est  utile  pour  la  nation 
de  compter  parmi  ses  citoyens  des  hommes  puis- 
sans  par  leurs  honneurs  ,  leur  autorité  ,  leurs  ri- 
chesses et  leurs  domaines,  et  par  conséquent  assez 
forts  pour  s'opposer  à  l'oppression  ,  et  pour  obliger 
le  souverain  à  marcher  droit  dans  les  voies  de  la 
justice  ,  sous  peine  de  voir  le  peuple  s'insurger,  et 
placer  sur  le  trône  le  grand  qui  aura  pris  sa  défense. 
Or  ce  moyen  de  se  délivrer  d'un  tyran  n'existe- 
rait pas  s'il  n'y  avait  des  hommes  élevés  par  le  prince 
à  ce  degré  de  puissance,  maîtres  d'un  certain  nombre 
de  villes,  commandantà  des  vassaux,  et  jouissant  des 
droits  et  des  honneurs  attachés  à  cette  haute  condition . 

5°.  Lorsqu'il  y  a  nécessité  urgente  ,  comme,  par 
exemple  ,  si  le  roi  a  fait  vœu  de  se  rendre  en  pèle- 
rinage à  la  Terre-Sainte  ou  ailleurs  ,  de  manière  à 
se  voir  engagé  dans  des  dépenses  considérables  ^ 
auxquelles  il  ne  puisse  satisfaire  sans  aliéner  quelque 
ville  ou  des  droits  dépendans  delà  couronne  (i). 

(i)  Chap.  Licct ,  rt  r  hap.  Magnœ  ,  de  /'otn. 


(  ^3  ) 

6°.  Lorsque  le  roi  a  promis  de  céder  la  seigneurie 
de  quelque  ville  pour  favoriser  la  fondation  d'un 
monastère  ,  parce  que  ce  cas  est  approuvé  par  le 
droit  canon ,  comme  on  le  voit  au  sujet  de  la  com- 
mune de  Roselles  en  Catalogne  ,  donnée  à  ce  titre 
par  Jacques  l*"" ,  roi  d'Aragon  (i). 

7°.  Lorsque  le  souverain  veut  indemniser  ceux 
de  ses  sujets  qui  ont  consumé  leur  patrimoine  à  son 
service  dans  des  guerres  légitimes,  l'Etat  n'ayant  pas. 
d'autre  ressource  pour  s'acquitter  envers  eux  (2). 

8°.  Lorsqu'il  s'agit  d'exécuter  les  dernières  vo- 
lontés du  monarque  défunt ,  père  du  roi  régnant , 
ce  moyen  étant  le  seul  praticable ,  et  avoué  d'ail- 
leurs par  les  lois  et  les  canons  (3). 

9*.  Lorsque  cette  mesure  est  commandée  par  le 
droit  de  la  reine,  et  qu'elle  est  autorisée  par  les 
lois  (4). 

10°.  Ijorsque  le  moment  est  arrivé  pour  le  prince 
d'assigner  une  dot  à  ses  sœurs,  ou  d'établir  ses  frères 
d'une  manière  digne  de  leur  rang  et  de  leur  qualité 
d'infans  du  royaume. 

11°.  Parce  que  la  raison  semble  assurer  ce  droit 
au  monarque  ,    attendu  que  l'aliénation  d'une  com- 


(i)  Chap.  Abbate ,  au  titre  De  sententiâ  et  re  judicatd ,  au  texU 
tles  Décrétalcs.  —  Chap.  Ad  apostolicœ  ,  tit.  De  donatiotiibus , 
dans  les  Décrctalcs. 

(2)  Loi  1^*  ,  Dere  militari ,  liv,  XII  du  Code. 

(3)  Cliap.  Licet,  tit.  De  ^oto.  —  La  dernière  loi ,  et  l'authentique 
Posita ,  tit.  De  fidei  commissis  ,  dans  le  Code. 

(4)  La  loi  Dotiationes  ,  (it.  De  Donat.  inter  virum  etutnrem ,  danv 
le  Code. 


(54) 
mune  avec  ses  habilans  n'est  qu'une  manière  de 
délésfuerle  gouvernement  avec  tomes  sescliar^es  et 
ses  avanlagcs  ,  et  que  celle  mesure  dépend  du  sou- 
verain, qui  peut  s'acqtii:icr  des  devoirs  de  l'admi- 
nistration par  Iiii-nienio  eu  par  quelqu'un  de  ses 
sujets  ayant  la  qualité  de  prince  ,  de  duc  ,  de  mar- 
quis, de  comlL' ,  de  vicomte  ,  de  baron  ou  de  sei- 
gneur, tout  ce  qui  se  Diit  au  nom  du  souverain  étant 
reconnu  par  la  h.i  comme  fait  |  ar  lui  nicnie  ,  qinji- 
que  son  autorité  n'agisse  pas  alors  ijumétliatemcnt. 

12",  Parce  que  si  les  honmies  sont  libres  par  le 
droit  de  nature  ,  et  si  l'on  ne  peut  ni  les  vendre  ni 
les  écbanger ,  les  donner  ou  les  aliéner  ,  cela  n'est 
vrai  qu'autant  qu'on  les  considère  en  eux-mènies  , 
isolés  et  sans  rapport  avec  les  autres  élémens  de 
l'ordre  social  ;  mais  (pie  celte  iiidépendance n'existe 
plus  lorsqu'ils  ont  conunencé  à  faire  partie  d'un 
enseiuble  composé  de  différentes  cboses  :  en  consé- 
quence ,  par  l'aliénation  d'ime  ville  ,  d'un  bourg  , 
d'un  village  ,  d'un  bameau  ,  d'un  cbraeau  ou  d'un 
fort,  avec  leurs  terres,  leurs  titres  de  juridiction  , 
leurs  babitans  et  leurs  appartenances  ,  les  liomnies 
sont  cédés  avec  les  droits  qui  en  dépendent,  tels  que 
ceux  de  patronage  et  de  seigneurie. 

iS".  P.irce  que,  suivant  le  sentiment  de  Bar- 
ibolect  d'autres  jurisconsidles,  les  roisontla  faculté, 
pour  l'bonneur  de  la  dignité  royale  ,  de  disposer 
librement  d'une  partie  de  leur  royaume  lorsque 
celte  aliénation  ne  prive  point  l'Etat  d'une  cbose  es- 
benlielle  à  son  bonbeur,  et  ne  peut  avoir  de  dange- 
reuses conséquences;  or  il  résdlle  de  ce  principe 


(55) 

qu'ils  peuvent  céder,  au  titre  qui  leur  convient  le 
mieux  ,  des  villes  ,  des  sujets  et  des  droits  de  ju- 
ridiction ,  lorsque  la  prudence  leur  permet  de  le 
faire  sons  porter  un  notable  préjudice  au  bien  de  la 
nation. 

j4''  Piucc  que  cette  politique  est  conforme  aux 
maximes  do  TEcriiure  sainte ,  où  nous  voyons  que  le 
roi  Salomon  cède  une  portion  de  son  territoire  au 
roi  de  Tyr  ,  en  écbange  de  l'or  et  du  bois  que  ce 
prince  lui  a  fournis  pour  la  construction  du  temple 
du  Sciijncur  et  du  palais  des  rois  de  Juda  ,  ainsi 
que  du  salaire  des  ouvriers  qu'il  lui  a  envoyés  pour 
travailler  à  ce  grand  ouvrage  (i). 

i5'.  Parce  que,  si  le  roi  n'avait  point  le  droit 
dont  on  vicMit  de  parler  ,  pour  en  jouir  dans  les  cir- 
constances détenuinées  ,  le  trône  perdrait  de  sa 
splendeur,  et  la  royauté  de  l'influence  dont  elle  a 
besoin  afm  de  remplir  au  dehors  et  au  dedans  de 
l'Etat  sa  noble  destination. 

Voilà  les  motifs  que  certains  politiques  appellent 
des  causes  d'une  urgente  nécessité  pour  soutenir 
que,  dans  le  cas  où  l'une  d'elles  vient  à  se  faire  sentir, 
les  rois  et  les  princes  peuvent  aliéner  des  villes,  des 
bourgs  et  des  villages ,  avec  les  droits  de  juridiction 
et  les  privilèges  de  seigneur  ,  malgré  le  serment 
qu'ils  ont  fait  à  leur  avènement  de  conserver  l'in- 
tégrité de  leur  territoire  ,  et  de  n'en  céder  aucune 
partie  ,   parce  que  ,  disent-ils ,    cette  promesse  est 


(i)  Ati  3"  liv.  des  Rois ,  chap.  9. 


(50) 

condiùoimelle  ,  et  ne  s  applique  point  aux  circons- 
tances où  le  bien  de  1  Etat  oblige  le  prince  de  faire 
autrement  (  i  ). 

Ces  publicistes  bornent  toujours  les  conséquences 
de  leur  principe  à  ce  qu'il  ne  puisse  être  appliqué 
lorsque  la  nation  doit  en  recevoir  un  dommage  con- 
sidérable ;  or  cette  restriction  suffit  pour  rendre 
incertaine  la  légitimité  de  toutes  les  aliénations. 

Je  me  propose  de  détruire  radicalement  tous  ces 
doutes  ,  en  faisant  voir  l'absurdité  d'un  pareil  droit. 
J'établirai  avant  tout  quelques  principes  d'une  vérité 
incontestable;  j'en  déduirai  ensuite  des  conséquences 
importantes ,  et  enfin  je  ferai  voir  combien  le  sys- 
tème ou  l'opinion  contraire  à  celle  que  je  combats 
est  susceptible  de  démonstration. 

MÉMOIRE. 

PARVGUAPHL    PRLMIER. 

De  la  liberté  naturelle  de  Vhomme. 

Au  commencement  du  monde  l'homme,  la  terre 
et  tous  les  êtres  étaient  par  le  droit  de  nature  libres, 
allodiaux ,  et  étrangers  à  toute  servitude. 


(i)  Cliap.  Ad  apostolicœ  ,  lit.  De  Donation.  —  Cliap.  Quiereta  , 
tit.  De  jurejur.  —  Loi  Vnica  ,  tit.  Nemùii  licet  ab.  empt.  recedere  , 
dans  le  Code.  —  Loi  Licon  ,  De  manumission. ,  dans  le  Code. —  Loi 
Cùm  ad  felicissimam  ,  et  la  ,«uitc  De  quitus  muneribus  ,  dans  le  Codo 
—  Loi  MuUi ,  tit.  De  Naufr.  non  excus.  ,  dans  le  Code.  —  Loi  ./ube- 
mus,  tif.  De  sarr.  ecc/es-  .  dans  le  Cod«. 


(  ^1  ) 

A  l'égard  de  l'homme  ,  la  raison  et  les  lois  du 
droit  civil  reconnaissent  cette  vérité.  L'espèce  hu- 
maine ayant  partout  la  même  nature  raisonnable  , 
Dieu  n'a  pas  voulu  qu'un  homme  naquît  le  sujet  d'un 
autre  ,  mais  qu'ils  fussent  tous  égaux  ,  parce  que  , 
suivant  saint  Thomas  ,  l'essence  de  la  faculté  intel- 
lectuelle n'est  point  une  chose  relative  d'un  homme 
à  im  autre  ,  mais  un  être  moral ,  absolu  ,  essentiel , 
et  nécessairement  propre  à  chaque  individu  (i  )  ;  en 
sorte  que  la  liberté  individuelle  est  un  droit  accordé 
par  Dieu  même  ,  comme  attribut  essentiel  de 
l'homme  ,  ce  qui  en  fait  le  principe  et  le  fondement 
du  droit  naturel  (2). 

La  servitude  n'est  pas  un  don  de  Dieu ,  ni  un 
attribut  naturel  de  l'homme  ;  elle  ne  doit  son  exis- 
tence qu'à  des  causes  accidentelles  :  jamais  sans 
elles  l'espèce  humaine  n'eût  vu  des  esclaves  dans 
son  sein  ;  de  là  la  maxime  qui  fait  de  la  liberté  une 
qualité  essentielle  ,  et  de  l'esclavage  un  pur  acci- 
dent (3). 

11  résulte  de  ce  principe  que  lorsqu'il  se  pré- 
sente dans  la  pratique  des  doutes  à  l'égard  de  la 
liberté  ou  de  la  servitude  d'un  individu  ,  celui-ci 
est  censé  libre  tant  qu'il  n'est  pas  clairement  prouvé 
qu'il  a  été ,  qu'il  est  et  qu'il  doit  être  esclave  ,  puis- 
que dans  le  doute  la  présomption  est  favorable  à 


(1)  Saint   Thomas,    liv.    II,   Sententiarum  ,  dist.    44»    q"<"'t-    '• 
rt.  3. 
'a)  Can.  ,  Jus  iiaturalp  ,  rlist.  i. 
''3;  Aris(ote,  liv.  II,  PI.;  mi-.  —  Saint  Tlujni.is ,  lis,  q-  ;J  j  ait.  i. 


(58) 

ce  que  le  droit  naturel  a  établi  relativement  à  Tat- 
îribut  essentiel  de  riiomme  ,  qui  est  la  liberté  pri- 
miiive. 

Le  serment  de  fidc-lilo  et  la  fidélité  elle-même 
sont  une  espèce  de  scrvlludo  ,  suivant  plusieurs 
sois  ,  dans  ce  sens  que  le  droll  d'imposer  cette  sorte 
de  dcj)endancc  est  une  violalion  de  la  liberté  :  aussi 
nid  n'est  réputé  vassal  ni  soumis  au  service  d  un 
aulre  lionnne  tant  que  le  titre  du  vasselai^^e  n'est 
pas  fondé  sur  le  fait  et  sur  le  droit  ,  d'une  manière 
et  d'après  lies  preuves  incontestables. 

On  entend  par  bonmie  libre  celui  qni  jouit  de 
la  faculté  d'user  de  son  libre  arbitre  comme  il 
]'enicnd  ,  en  disposant  de  sa  personne  ,  de  ses  biens, 
de  ses  actions  et  de  ses  droits  sans  être  soumis  à 
la  nécessité  d'ea  obtenir  la  permission  d'un  aulre 
homme. 

Toute  défense,  soit  perpétuelle ,  soit  temporaire , 
est  opposée  à  la  liberté  ;  donc  ,  tant  qu'elle  n'existe 
pas  ,  rien  ne  doit  être  présumé  défendu  :  aussi  a-t-on 
dit  que  l'homme  de  bien  ne  perd  jamais  sa  liberté  , 
parce  que  ,  d'après  saint  Paul ,  aucune  loi  n'a  été 
imposée  au  juste. 

PARAGRAPHli    II. 

De  la  liberté  primitive  des  choses. 

Au  commencement  du  monde  toutes  choses 
étaient  libres  ,  les  terres ,  les  champs  et  ce  qu'ils 
produisent  ,  parce  que  tout  participait  au  droit 
commun  de  la  loi  naturelle.  L'Ecriture  sainte  semble 


(59) 

nous  le  dire  lorsqu'elle  nous  apprend  que  Joseph  , 
devenu  minisire  de  Pharaon  ,  rendit  lu  terre  iribu- 
tairc  ,  en  supposant  qu'elle  ne  rélall  pas  aupara- 
vani. 

Ainsi,  los  terres  ni  les  autres  choses  n'étaient 
alors  sujettes  à  aucun  trihnt  ni  à  aucune  servitude 
d  une  es[)èce  parliculièrc  ;  et  quiconque  veut  nous 
persu.ider  qu'il  jouit  de  qne!([ue  droit  à  cei  égard 
doit  nous  })rOv'iver  son  liire  ,  aiiendu  qu'une  telle 
]>rélenlion  n'est  pointdc  celles  qu'on  admet  quelque- 
fois gratuilenienl. 

Les  choses ,  libres ,  furcnl  communes  quant  à  leur 
usai^^c,  parce  qy.e  Dieu  en  avait  ainsi  disposé  en 
faveur  des  honnnes.  La  propri^-lé  particulière  com- 
mença par  roccnpatlon;  et  Jes  chosej  y)rop!"es  on 
personnillcs  ciaieni  aliodiales,  c'est  à  (lire  libres  , 
de  fianc-alleu ,  exemples  de  toute  rétribution  à  l'é- 
pjard  d'un  autre  que  le  tenancier,  attendu  que  Dieu 
seul  en  était  le  maître,  el  les  avait  accordées  aux 
hommes  qui  les  occupaient,  (i) 

D'après  cette  considération  _,  la  liberté  est  d'une 
nature  si  élevée  qu'elle  ne  peut  jamais  se  perdre 
par  prescription  :  au  contraire,  la  servitude  a  un 
caractère  si  différent ,  que  lors  même  qu'elle  est 
devenue  légale  elle  se  perd  par  l'interruption  du 
droit  d'usage,  parce  qu'il  est  de  la  nature  des  choses 
de  retourner  à  leur  premier  état  de  liberté. 

(i)  Deutcronomc ,  chap>.  IV. 


(  f^v>  ) 

PARAGRAPHE  HT. 

Du  droit  quont  les  rois  sur  les  terres  devenues 
propriétés  des  personnes  particulières. 

11  n'y  a  rien  de  fondé  sur  le  droit  dans  la  pré- 
tention que  les  empereurs  etles  rois  pourraient  avoir 
de  se  donner  pour  les  maîtres  des  provinces  ,  des 
villes  et  des  terres  de  leurs  états,  ou  des  objets  appar- 
tenant au  domaine  particulier  des  habitans.  Coti- 
formément  à  ce  principe,  ceux-ci,  en  tant  que  pos- 
sesseurs de  ces  choses  ,  ne  sont  pas  vassaux  des  rois, 
mais  seulement  leurs  sujets;  car  les  princes  ne  jouis- 
sent que  de  la  juridiction  ou  puissance  sans  souve- 
raineté, etles  particuliers  sont  soumis  à  l'autorité 
royale  non  pas  précisément  comme  possesseurs  de 
terres,  mais  d'après  la  loi,  et  rien  de  plus. 

11  y  a  une  distinction  essentielle  à  faire  entre  la 
propriété  des  choses  et  la  juridiction  ou  puissance 
souveraine  sur  les  choses.  Celle-là  peut  être  allo- 
diale,  de  franc-alleu,  libre,  exempte  de  toutes  ser- 
vitudes et  de  tout  tribut  entre  les  mains  du  proprié- 
taire particulier,  sans  cesser  néanmoins  d'être  léga- 
lement sujette  de  la  puissance  qui  régit,  de  l'autorilé 
cl  delà  juridiction  souveraine. 

La  sujétion  des  choses  au  pouvoir  qui  gouverne 
est  la  cause  qui  a  fait  généraliser  la  maxime  politique 
qu'un  empereur  est  maître  de  tout  le  monde,  el 
qu'un  roi  est  le  souverain  de  toutes  les  choses  qui 
sont  dans  son  royaume. 

Mais  ceci  ne  doit  s'enlcnHre  que  de  ce  qui   est 


(  <'l  ) 

relatif  à  rexerclce  delà  puissance  souveraine,  et  non 
à  ce  qui  concerne  la  propriété  particulière  allodialc 
(les  terres. 

Les  expressions  dont  les  empereurs  et  les  rois  ont 
couturue  de  se  servir  en  disant  mon  empire ,  mon 
royaume,  etc.,  et  qui  semblent  indiquer  la  pro- 
priété de  l'empire  ou  du  royaume,  ne  signifient 
autre  chose  que  la  souveraineté,  la  puissance,  la 
juridiction  et  l'autorité  suprême  pour  gouverner,  et 
non  un  droit  de  seigneur  et  de  maître ,  ni  la  pro- 
priété des  objets  dont  on  parle. 

Quiconque  voudrait  persuader  aux  hommes  qu'il 
possède  sur  une  terre  certains  droits  de  propriété  , 
quoiqu'elle  ait  un  autre  maître,  serait  tenu  de  les 
prouver,  ces  droits  n'étant  pas  susceptibles  d'être 
reconnus  sans  preuves ,  soit  qu'il  s'agisse  de  fief,  de 
cens,  de  tribut,  ou  de  redevance  de  toute  autre  es- 
pèce. Pour  établir  une  telle  prétention,  les  titres  de 
roi,  d'empereur  ou  de  souverain  ne  suffisent  pas, 
car  les  droits  de  cette  nature  ne  sont  pas  incom- 
patibles avec  la  ID^erté  allodiale  et  de  franc-alleu 
du  propriétaire  particulier. 

La  souveraineté  et  la  propriété  sont  deux  objets 
distincts  :  la  souveraineté  n'embrasse  pas  plus  la  pro- 
priété, que  la  propriété  n'implique  la  souveraineté; 
elles  ont  chacune  leur  essence  et  leur  but  particulier. 
A  la  première  appartient  le  droit  de  gouverner  ;  la 
seconde  dispose  et  jouit  librement,  quoique  soumise 
a  la  puissance  qui  régit. 

Le  possesseur  est  censé  propriétaire  s'il  n'v  a 
preuve  d'usurpation.  Nul  ne  peut  en  exiger  le  cens, 


(6.  ) 

le  droit  d'emphyl^ose,  l'impôt,  une  pension  ou 
toute  auire  redevance,  sans  avoir  fait  preuve  d'un 
titre  :  la  qualité  de  souverain  ne  suffirait  pas  ,  car 
le  pouvoir  d'établir  rinipôl  sur  la  propriété  ne  peut 
être  la  conséquence  de  la  souvcramcié. 

Les  choses  qui  constituent  la  propriété  particu- 
lière ne  sont  point  soumises  à  la  souveraineté  directe 
et  disposante  des  empereurs,  des  rois  ni  des  princes  ; 
leur  droit  n'est  que  la  facuhé  et  l'obligation  de 
protéger  et  de  défendre  celui  du  propriétaire  con- 
tre l'invasion  et  le  vol  par  fraude  ou  par  violence. 

Il  y  a  dans  certains  étals  des  babitans  qui  sont 
vassaux  et  bommes  liges  du  roi,  c'est  à  dire  qui  se 
sont  soumis  à  une  dépendance  plus  particulière  de 
la  personne  du  roi,  r'  '  ne  obligation  plus  positive 
de  le  servir,  de  le  suivre  et  d'exécuter  ses  volontés  : 
tels  sont  les  comtes  palatins,  les  ducs,  et  d'autres 
dignitaires.  Mais  le  pouvoir  que  les  souverains  exer- 
cent sur  ces  bommes  ne  change  point  la  nature  de 
la  souveraineté  à  l'égard  des  autres  membres  dé 
l'état ,  et  malgré  la  dépendance  où  ils  sont  de  la 
souveraineté  pour  les  choses  d'administration ,  rien 
ne  leur  impose  la  domination  particulière  du  prince. 

L'Hosilensc  a  voulu  prouver  ,  contre  l'opinion 
générale  des  docteurs,  qu'au  prince  aj^panient  la 
propriété  de  tous  les  biens  et  efïetsde  son  royaume, 
à  cause  de  son  éminente  soiiueraineté ,  et  que  par 
conséqiicnt  il  peut  transférer  la  propriété  particu- 
lière, avec  ses  droits,  de  celui  qui  en  jouit  à  tout 
îmtre  individu  de  son  choix. 
T./Hostiense  a  peut-être  soutenu  la  doctrine  dont 


(63  ) 

je  parle  dans  ce  sens  que  le  prince  souverain  pour^ 
rait  croire  user  d'un  droit  ve'riiable  en  donnant  à 
quelque  membre  du  corps  politique  la  propriété 
d'im  autre  individu;  et  alors  celte  acquisition,  faite 
par  le  nouveau  possesseur,  aurait  le  même  son,  d'a- 
près la  loi,  que  celle  d'un  bien  illégalement  vendu 
par  un  possesseur  illégitime  à  une  autre  personne  , 
laquelle,  appuyée  sur  un  litre  qui  paraîtrait  juste, 
pourrait  le  posséder  par  erreur,  mais  de  bonne  foi 
et  comme  lui  appartenant',  jusqu'à  ce  que  le  temps 
eût  établi  par  la  prescription  le  fondement  de  sa 
possession  légitime. 

Mais  si  l'Hostiense  a  voulu  nous  persuader  que 
le  prince  souverain  possède  en  celle  qualité  le  droit 
inhérent  à  la  souveraineté  de  disposer  des  biens 
apparlcnant  au  domaine  particulier  des  sujets,  il  est 
tombé  dans  une  méprise  capitale,  contraire  à  l'o- 
pinion la  plus  commune  des  hommes  insfriiits  dans 
la  matière;  de  même  que  lorsqu'il  a  avancé  cette 
autre  errciu'  plus  grave  encore,  et  aussi  opposée  à  la 
raison  naturelle  qu'au  droit  divin,  que  la  venue  du 
Messie  a  fait  perdre  aux  infidèles  qui  ne  l'ont  point 
reconnu  tous  leurs  droits  à  la  propriété  des  biens 
de  la  terre  ,  pour  les  faire  passer  entre  les  mains  des 
chrétiens  (i). 

Voilà  ime  doctrine  erronée ,  très  pernicieuse ,  sub- 
versive de  l'Ecriture  sainte ,  de  l'opinion  des  pères  ; 
opposée  à  la  pieuse  couUime  de  l'Eglise  ;  provoquant 


(i)  Chap.  qiiod  mperhia  .  de  Voto ,  et  ce  que  dit  l'Hostiense  on 
cet  uadroit. 


(  G'  ) 
les  rapines,  les  guerres  injustes,  d  innombrable» 
liomicides  et  tous  les  genres  de  crimes.  D'après 
toutes  ces  raisons ,  nous  établissons  que  cette  pro- 
position est  hérétique  ,  et  combattue  par  un  grand 
nombre  de  savans. 

C'est  dans  saint  Thomas  que  nous  trouverons  la 
véritable  doctrine  sur  celte  matière  ;  il  dit  que  le 
souverain  est  le  maître  de  toutes  les  propriétés  en 
ce  sens  qu'il  est  tenu  de  les  bien  gouverner ,  et  non 
pour  s'en  emparer  ni  les  donner  à  d'autres  (i). 

PARAGRAPHE  IV. 

Conventions    constitutionnelles    sur    les    contri- 
butions. 

Aucune  charge ,  aucune  servitude ,  aucun  travail 
ne  peuvent  être  imposés  au  peuple  sans  son  consen- 
tement préalable  et  volontaire. 

L'homme  ayant  partagé  dès  l'origine  la  liberté 
commune  à  tous  les  êtres,  il  s'ensuit  que  toute  sub- 
ordination des  hommes  à  l'égard  d'un  prince  ,  et 
toute  charge  imposée  sur  les  choses  ,  ont  dû  com- 
mencer par  un  pacte  volontaire  entre  le  gouvernant 
et  les  gouvernés.  Il  résulterait  de  la  supposition 
contraire  que  la  puissance  gouvernante  du  souve- 
rain et  l'imposition  des  tributs  sur  les  choses  au- 
raient été  établies  tyranniquement,  par  des  moyens 
violens  et  opposés  au  droit  naturel ,  attendu  qu'il  n'y 
a  rien  de  plus  contraire  à  la  raison,  à  la  justice  et  à 

(i)  Saint  Thomas ,  dans  s.i  Somme  ,  liv.  XTT  ,    art.  i5. —  De  i-e^t- 
iiiiiie principuin  ,  opnsc.  ao. 


(  65  ) 

IV'quité,  que  de  priver  le  possesseur,  sans  son  con- 
senlement  et  d'une  manière  aibilraire ,  de  la  tota- 
lité ou  même  d'une  partie  des  choses  qui  sont  à  lui. 

C'est  ainsi  que  les  lois  anciennes  et  les  hommes 
qui  les  ont  expliquées  sont  d'accord  sur  ce  point, 
que l'e'lection  des  rois,  des  princes  et  des  magistrats, 
ei  1  autorité  dont  ils  sont  investis  pour  gouverner  et 
pour  établir  l'impôt,  doivent  leur  origine  à  une 
détermination  libre  des  peuples  qui  en  ont  voulu 
1  établissement  pour  assurer  leur  bonheur. 

Les  lois  civiles  et  les  droits  qui  en  dérivent  com- 
mencèrent après  la  fondation  des  communes,  et 
lorsqu'on  eut  institué  les  grands  et  le?,  petits  magis- 
trats, et  les  autres  officiers  subalternes  préposés  à 
l'exécution  des  mesures  administratives.  Le  peuple 
romain  délégua  toute  sa  puissance  au  prince  ;  mais 
il  ne  le  fit  que  pour  lui  imposer  l'obligation  de  gou- 
verner ,  nous  laissant  ainsi  l'exemple  et  la  preuve  la 
plus  démonstrative  que  la  volonté  libre  de  la  nation 
est  l'unique  cause  efficiente,  le  seul  principe  immé- 
diat et  la  véritable  source  de  la  puissance  des  rois 
et  des  princes. 

Il  n'est  pas  moins  évidejit  que  la  nation ,  expri- 
mant librement  son  vœu,  fut  aussi  la  seule  véritable 
cause  finale  et  l'objet  de  cette  transmission  de  pou- 
voir ,  puisqu'elle  n'eut  recours  à  ce  moyen  qu'afin 
d'assurer  l'avantage  ou  le  bien  de  tons,  sans  qu'on 
puisse  en  conclure  qu'elle  ait  seulement  pensé,  en 
faisant  cette  communication,  à  renoncer  à  sa  liberté, 
à  se  soumettre  à  la  domination  d'un  autre  ni  à  ce 
que  le  concessionnan-e  put  jamais  imposer  des  charges 
II.  5 


(66) 

et  des  contributions  sans  le  consentement  de  ceux 
qui  devaient  les  supporter ,  ni  rien  ordonner  qui  fût 
contraire  à  l'intérêt  général. 

Au  moment  où  la  nation  délégua  celle  portion  de 
sa  puissance  au  souverain ,  il  n'y  eut  ni  transaction 
écrite  ni  contrat  signé  pour  constater  explicitement 
ce  qu'on  venail  de  faire ,  parce  que  dans  toute  con- 
vention ce  qui  est  conforme  au  droit,  à  la  nature 
de  l'acte  principal  et  à  l'objet  que  les  mandataires 
se  proposent,  c'est  à  dire  à  leur  intérêt,  est  toujours 
censé  dit  et  reconnu .  Il  y  eut  donc  ici  des  réserves 
naturelles  non  exprimées  par  les  hommes,  comme 
de  conserver  intacte  leur  indépendance  individuelle 
et  celle  des  choses ,  leurs  propriétés,  et  le  droit  de 
n'être  soumis  qu'avec  leur  consentement  préalable 
à  la  privation  de  leurs  biens  et  à  l'établissement  des 
impôts. 

IjCs  peuples  ont  existé  avant  les  rois  et  les  magis- 
trats. Alors  ils  étaient  libres,  et  se  gouvernaient 
comme  ils  l'entendaient.  Ceci  suppose  la  nécessité 
de  certaines  dépenses  communes,  et  de  certains  biens 
assignés  pour  y  pourvoir.  Lorsqu'ils  résolurent  d'ê- 
tre gouvernés  par  des  rois ,  ils  cédèrent  ces  biens  ou 
d'autres  équivalens  à  leurs  nouveaux  chefs,  qui  de- 
vaient en  employer  le  produit  à  acquitter  les  frais  de 
la  communauté,  et,  si  la  masse  en  était  insuflisante, 
en  demander  d'autres;  car  la  concession  que  le  peuple 
faisait  du  pouvoir  dans  celte  circonstance  était  sans 
préjudice  de  son  ancienne  liberté.  La  disposition 
dont  je  viens  de  parler  fut  aussi  appliquée  à  l'entre- 
lien  du  prince  et  de  sa  famille. 


(  fj?  ) 

I  j'aui^nientallon  des  fonds  destines  à  ces  dépenses 
est  une  chaii^e  ])onr  la  communauté  ;  aussi  appar- 
tient-il aux  parties  intéressées  de  l'accorder  :  nou^ 
trouvons  encore  ici  la  règle  du  droit  naturel ,  et  une 
nouvelle  preuve  que  les  peuples  n'ont  jamais  entendu 
déléguer  au  prince  la  facidté  d'imposer  des  contri- 
butions. Tel  est  le  sentiment  de  saint  Thomas  (i). 

Saint  Raymond  de  Pégnafort,  dans  sa  Somme 
morale ,  et  beaucoup  d'autres  docteurs,  ont  prouvé 
la  même  doctrine.  Us  regardent  comme  certain  et 
incontestable,  d'après  les  raisons  que  je  viens  d'ex- 
poser, que  les  rois  et  les  princes  ne  peuvent  jamais 
exiger  plus  d'impôts  que  leurs  prédécesseurs  ou 
eux-mêmes  n'en  ont  obtenu  par  une  convention 
expresse  ou  tacite  des  peuples  qui  les  firent  rois,  ou 
des  habitans  qui  leur  ont  succédé  et  qui  les  repré- 
sentent, parce  que  les  premières  contributions  ne 
furent  exigées  par  les  rois  qu'après  avoir  été  libre- 
ment et  volontairement  consenties  par  le  peuple. 

PARAGRAPHE  V. 

Limites  de  la  puissance  juridictionnelle  des  rois. 

La  puissance  juridictionnelle  des  rois  n'est  point 
illimitée;  elle  ne  peut  avoir  que  l'étendue  qui  lui  est 
nécessaire  pour  faire  le  bien  ,  et  jamais  une  exten- 
sion capable  de  la  rendre  funeste  aux  nations. 


(i)  Saint  Thomas,  aa  ,  2%  q.  6  ,   art.  7.  _  Et  dans  sa  l.tfre  i  la 
«Uichosse  flp  Drahanf  ,  opwsr.  ;>  i. 


(68) 

Tous  les  membres  de  l'Elat  sont  sujets ,  saus  pré- 
judice de  leur  liberté,  à  laquelle  ils  n''onl  jamais  cru 
renoncer.  Tous  sont  soumis  à  la  puissance  juridic- 
tionnelle du  roi  ;  aucun  ne  l'est  à  la  personne ,  car 
ici  la  soumission  est  toute  pour  la  loi. 

C'est  en  vertu  de  cette  disposition  du  contrat 
social  que  tout  prince  souverain  est  investi  de  la 
puissance  coërcitive  contre  tous  les  individus  de  la 
nation  ,  non  pour  l'exercer  arbitrairement ,  mais 
conformément  aux  lois  ,  ainsi  que  l'établit  Aristote 
dans  son  Éticjue  (i). 

C'est  dans  ce  sens  que  doivent  être  entendues  cer- 
taines expressions  que  les  rois  font  mettre  dans  les 
décrets,  dans  les  lettres  et  dans  les  autres  actes 
émanés  de  leurs  cabinets  :  ils  y  appellent  les  peuples 
leurs  sujets.  Cette  formule,  ainsi  interprétée,  se  con- 
cilie fort  bien  avec  la  liberté  des  citoyens,  qui  n'ont 
jamais  été  des  parties  intégrantes  du  domaine  du 
prince ,  mais  seulement  des  sujets  de  la  loi. 

Sénèque  fait  allusion  dans  une  de  ses  tragédies  à 
ces  rapports  du  roi  et  des  sujets  ,  en  disant  qu'il  n'y 
a  pas  de  plus  grande  ni  de  meilleure  liberté  que  de 
vivre  le  sujet  d'un  roipieux ,  c'est  à  dire  juste. 

Saint  Tliomas  disait  aussi ,  en  partant  du  même 
principe  politique  ,  que  les  rois  et  les  princes  ne 
peuvent  prendre  le  nom  de  maîtres  des  états  ,  mais 
seulement  celui  de  directeurs ,  de  préfets  et  d'admi- 
nistrateurs du  gouvernement  public. 


(i)  Aristotclps  ,  Ethicorum,  lib.  m  ,  rh.    i?  ,  et  liv.  V  ,  ch.  9. 


Il  suit  de  là  que  les  biens  assignes  à  l'entretien 
du  monarque  ne  sont  pas  sa  proprie'ié  personnelle 
mais  celle  de  la  dignité  royale. 

Conséquemment  à  ces  principes,  la  gli>îe  du  canon 
Moïses  (i)  déclarait  que  l'éleciion  nationale  devait 
porter  tous  les  rois  sur  le  trône ,  quoique  la  couti^jg 
eût  consacré  l'hérédité. 

Il  y  a  d'autres  canons  qui  indiquent  une  sorte  de 
mariage  virtuel  entre  le  roi  et  son  royaume  ,  comme 
la  religion  nous  en  fait  voir  un  entre  Févéquc  et  son 
église  ,  à  l'imitation  du  mariage  institué  par  Dieu 
même  dans  le  paradis  terrestre  ,  entre  l'iionnne  et  la 
tomme  (2). 

PARAGRAPHE   V[. 

2^('&  obligations  d'une  ville  à  Végard  des  autres 
cités  du  royaume. 

Lorsque  le  roi  ou  le  prince  possède  plusieurs 
royaumes  ou  •  plusieurs  villes  indépendantes  les 
unes  des  autres  ,  si  un  de  ces  royaumes  ou  une 
de  ces  villes  a  la  guerre  à  soutenir  ou  quelque  cala- 
mité considérable  à  essuyer  ,  ce  n'est  pas  un  devoir 
de  justice  pour  les  autres  de  lui  prêter  secours  et 
main  forte ,  mais  seulement  une  convenance  d'é- 
quité et  une  règle  de  fraternité  de  le  faire. 

Concluons  de  là  que  le  prince  pourra  se  dispen- 
ser de  prendre  la  défense  de  la  ville  attaquée  toutes 


1)  Causa  7,  q.  i. —  La  note  sur  le  chap.  Intellccto  de  jurcjnr 
'■?)  Canon  Sicut,  eh  le  canoa  in  npifj\is,  Causa  7,7    i . 


(  7o) 
les  fois  que  celte  exj)é«iillon  sera  trop  onéreuse,  d'a- 
près raxiome  vul,vr^ire  que  charité  bien  ordonnée 
commence  par  soi-même.  Suivant  Aristoie  ,  tout 
citoyen  do^  se  dévouer  au  bien  de  la  cité  ,  et  la  dé- 
fendre"^ tous  ses  moyens;  mais,  afin  de  mieux  rem- 
pljr  ce  devoir ,  il  ne  peut  ni  ne  doit  s'employer  pour 
d'autres  villes  si  ce  dévouement  expose  la  sienne  à 
quelque  danger  ,  ou  lui  cause  quelque  dommage. 

Toute  ville  comprise  dans  un  royaume  en  faitpar- 
lie  intégrante ,  et  doit  défendre  le  corps  moral  dont 
elle  est  membre  ;  de  même  que  nous  voyons  retran- 
cher la  main ,  le  pied  ou  quelque  autre  partie  du 
corps  pour  conserver  la  vie  de  l'individu  :  cependant 
le  devoir  qui  commande  ce  sacrifice  à  une  ville  pour 
tout  un  royaume  est  beaucoup  moins  rigoureux 
que  celui  qui  lie  l'habitant  à  la  cité  ,  parce  que  c'est 
ici  sa  véritable  patrie  ,  au  lieu  qu'un  royaume  ne 
peut  être  considéré  comme  la  patrie  d'une  ville. 

Il  peut  exister  une  ville  sans  royaume;  mais  tout 
citoyen  suppose  une  cité.  L'habitant  trouve  dans 
une  ville  toutes  les  ressources  de  l'existence  sociale  ; 
mais  dans  le  fond  d'un  désert  tout  viendrait  à  lui 
mafiquer  :  c'est  ce  qui  rend  ses  obligations  envers  la 
cité  dont  il  est  membre  beaucoup  plus  rigoureuses 
que  celles  qui  sont  imposées  à  la  cité  à  l'égard  du 
corps  moral. du  royaume,  sans  lequel  l'existence 
civile  lui  serait  encore  permise. 

Si  l'obligation  d'une  ville  à  l'égard  du  royaume 
était  la  même  que  celle  d'un  citoyen  envers  la  cité  , 
elle  ne  pourrait  se  dispenser  d'essuyer  toutes  les  per- 
les et  de  courir  tous  les  dangers,   même  celui  de  sa 


»  • 


(  71  ) 
propre  raine  ,  afin  de  sauver  le  royaume  ;  de  la 
iriême  manière  que  le  citoyen  est  obligé  de  s'expo- 
ser à  tout,  et  jusqu'à  perdre  la  vie,  pour  la  défense 
de  la  cité.  Mais  il  est  incontestable  qu'aucune  ville 
n'est  obligée  de  consentir  à  sa  destruction  ,  quoique 
ce  sacrifice  soit  nécessaire  au  salut  commun  ,  c'est 
à  dire  à  celui  du  royaume,  parce  que  son  existence 
civile  n'est  pas  liée  aussi  étroitement  avec  celle  du 
royaume  que  celle  du  citoyen  avec  la  conservation 
de  la  cité. 

C'est  la  nature  qui  grave  elle-même  cette  disposi- 
tion dans  l'ame  des  hommes  en  leur  inspirant 
beaucoup  plus  d'afï'ection  pour  la  cité  qui  les  a  vu 
naître  que  pour  le  royaume  en  général.  La  com- 
numauté  d'im  certain  nombre  de  citoyens  réunis 
dans  une  seule  et  même  enceinte  prend  un  intérêt 
l)ien  plus  vif  à  la  défense  du  lieu  qui  les  lassemble 
qu'à  la  défense  des  autres  cités  de  la  grande  famille 
ou  du  royaume  ;  chacun  considère  sa  propre  ville 
comme  une  mère-patrie ,  et  le  royaume  comme  un 
aïeul  ;  plus  la  paienté  est  grande ,  plus  l'amour 
s'accroît,  et  cette  différence  en  établit  une  dans  les 
devoirs  que  les  citoyens  ont  à  remplir. 

PARAGRAPHE    VII. 

Obligations  e^'un  royaume  à  Fegard  (Viin  autre. 

Les  liens  et  les  rapports  dont  je  viens  de  parler  , 
connue  exislans  entre  la  cité  et  le  royaume,  existent 
aussi  ,  mais  bien  plus  laibles  et  bien  plus  éloignés, 
entre  deux  roy.'umes  distincts  et  indépcndans  l'un 


M 

de  Tautre,  quoique  soumis  à  uu  même  roi.  Celle 
vérité  est  trop  évidente  pour  avoir  besoin  de 
preuves. 

Nous  avons  dit  que  la  cité  n'est  pas  tellement  in- 
téressée à  la  défense  de  l'Etat  en  j^énéral  qu'elle 
doive  se  soumettre  aux  plus  grandes  calamités  ,  et 
consentir  même  à  sa  ruine  complète  pour  sauver  le 
royaume. 

Les  liens  qui  unissent  deux  royaumes  ayant  en- 
core moins  de  foice  ,  on  en  concluera  avec  raison 
qu'aucun  des  deux  pays  n'est  obligé,  par  un  prin- 
cipe de  justice  ,  de  venir  au  secours  de  l'autre  : 
j'ajoute  qu'il  n'y  est  pas  même  engagé  par  un  pur 
motif  d'équité  lorsque  les  secours  demandés  peu- 
vent être  une  cliarge  trop  pénible  pour  lui. 

11  peut  arriver  que  le  royaume  auquel  des  secours 
sont  demandés  soit  riche  ,  puissant,  et  en  état  de  les 
fournir  sans  trop  charger  ses  hàbitans  ;  en  pareil 
cas  1  équité  et  les  lois  de  l'association  font  un  devoir 
de  ne  pas  les  refuser  :  seulement  il  est  une  maxime 
que  les  rois  ne  doivent  pas  oublier  dans  celle  cir- 
circonstance  ;  c'est  que  leur  devoir  essentiel  dans 
le  gouvernement  du  royaume  est  de  faire  le  bonheur 
de  leurs  sujets  ]  or  ils  ne  l'accompliraient  pa* 
s'ils  employaient  arbitrairement  les  ressources  d'un 
royaume  pour  assurer  le  bonheur  d'un  autre. 


(75  ) 

PARAGRAPHE    VIll. 

Nullité  des  ordonnances  royales  qui  sont  contraires 
à  r intérêt  du  peuple. 

11  n'est  pas  permis  à  un  roi  ni  à  un  prince  souve- 
rain ,  quelque  étendue  que  soit  leur  puissance ,  de 
rien  ordonner  ni  de  rien  établir  relativement  à  l'in- 
térêt général  du  royaume,  au  préjudice  et  contre 
rintérèt  du  peuple,  sans  en  avoir  préalablement  ob- 
tenu l'autorisation  du  peuple  lui-mêine  :  toute  opé- 
ration de  ce  genre  doit  être  considérée  comme 
nulle  de  droit  si  elle  est  faite  sans  cette  indispensa- 
ble condition. 

iSous  avons  vu  que  le  peuple  fait  les  rois ,  et  que 
le  bonbeur  du  peuple  est  la  cause  finale  de  leur 
existence.  Il  ne  les  établit  pas  pour  être  malheureux 
par  leur  gouvernement ,  mais  afin  d'en  retirer  tout 
le  bien  possible.  Si  donc  les  rois  agissent  contre  l'in- 
térêt de  la  communavité  ,  tout  ce  qu'ils  font  est  en 
opposition  directe  avec  le  droit  des  gens;  car  ce 
n'est  pas  pour  nuire  aux  peuples,  mais  pour  en  ac- 
croître la  prospérité,  que  des  pouvoirs  leur  ont  été 
délégués  pour  gouverner. 

L'objet  que  les  hommes  se  proposèrent  en  établis- 
sant la  royauté  fut  de  faire  régner  au  milieu  d'eux 
la  paix  et  la  justice  ;  d'y  voir  naître  l'émulation  de 
la  vertu  au  profit  du  bonheur  commun^  avec  le 
secours  des  lumières  et  des  talens  dont  ils  environ- 
uai'iit  le  monarque,  et  d'êiro  défendus  au  dehors 
et  an  dedans  contre  leurs  ennemis. 


(  74  ) 

Si  les  rois  commandent  dans  l'esprit  de  ces  diffé- 
rentes intentions  des  peuples ,  ils  n'abnsenl  pas  des 
pouvoirs  qui  leur  ont  été  délégués  ;  mais  si  leurs 
ordres  blessent  l'intérêt  conunun  de  quelque  ma- 
nière que  ce  soit ,  ils  sont  donnés  sans  autorité  légi- 
time ,  et  contre  l'intention  de  ceux  qui  fondèrent 
la  royauté. 

La  liberté  est  le  plus  grand  bien  dont  un  peuple 
puisse  jouir  ;  ses  droits  sont  violés  toutes  les  fois 
qu'un  roi,  sans  consulter  son  petjple ,  ordonne  ce 
qui  doit  blesser  l'intérêt  général  -,  or ,  conmie  l'in- 
tention des  sujets  ne  fut  pas  d'accorder  au  prince  la 
faculté  de  nuire  ,  ses  opérations  doivent  être  con- 
sidérées comme  injustes  et  comme  expressément 
nulles. 

PARAGRAPHE    IX. 

Du  prince  comme  sujet  de  la  loi. 

JjC  roi,  le  prince  ou  le  gouverneur  d  un  royaume 
ou  de  toute  autre  association  ,  quelque  grande  que 
soit  leur  autorité  ,  n'ont  ni  la  liberté  ni  le  pouvoir 
de  commander  arbitrairement  ;  ils  ne  doivent  rien 
ordonner  qui  ne  soit  fondé  sur  les  lois  politiques. 

Ces  lois  n'ont  pas  été  faites  pour  l'intérêt  particu- 
lier des  gouvernans  ;  elles  n'ont  dû  avoir  pour  base 
que  l'utilité  générale  des  gouvernés  ;  les  législateurs 
ne  les  établirent  que  pour  préparer  et  pour  fonder  le 
bonbeur  des  nations ,  et  non  pour  que  les  liommes 
en  fussent  les  vils  esclaves. 

fiC  roi  n'a  donc  pas  le  pouvoir  de  nen  comman- 


(75  ) 

der  qui  soit  contraire  au  bien  public,  parce  qu'il  n'a 
d'autorité  que  comme  ministre  de  la  loi ,  et  jamais 
comme  organe  d'une  volonté  individuelle  :  voilà 
pourquoi  les  rois  ne  sont  ni  des  dominateurs  ni  des 
maîtres,  mais  des  administrateurs  légitimes  des  na- 
tions. C  est  ce  qu'indique  le  nom  même  de  roi ,  qui 
leur  a  été  donné  parce  qu'ils  dirigent  selon  la  loi , 
qui  est  le  y éùidihle  directeur.  Soumis  à  cet  ordre  po- 
litique ,  le  peuple  en  obéissant  conserve  toute  sa  li- 
berté ,  puisque  ce  n'est  pas  à  la  volonté  d'un  liomme 
qu'il  obéit ,  mais  à  l'économie  même  et  à  la  disposi- 
tion de  la  loi. 

Personne  n'a  le  droit  d'établir  une  chose  dont  il 
ne  peut  dispenser ,  car  dispenser  est  moins  qu'éta- 
blir. Lors  donc  que  l'autorité  légitime  a  Dut  les  lois 
<jue  réclame  le  bien  public  ,  le  roi  ne  peut  excepter 
personne  de  l'obligation  d'exécuter  ce  qu'elles  com- 
mandent; autrement  il  agirait  contre  l'intérêt  gé- 
néral ,  et  son  décret  serait  nul  comme  atteint  d'il- 
légitimité :  encore  moins  lui  sera-t-il  permis  de  faire 
des  lois  de  son  autorité  privée  ,  ou  de  gouverner 
arbitrairement.  Saint  Thomas  avait  donc  raison  d'é- 
crire qu'un  roi  ne  peut  rien  établir  ni  rien  comman- 
der qui  soit  contraire  à  l'intérêt  commun  de  son 
royaume  ,  et  que  ce  qu'il  ordonne  au  préjudice  de 
la  nation  est  nul  par  défaut  de  légitimité  (l). 

Aucun  souverain  n'a  le  droit  de  vouloir  ce  qui 
est  considéré   comme  impossible  ;  or   l'impossible 


(i;  Piinia  sfciiinl.T,  ((    ioo,art.  S,  .t  ilans  1;»  snlulinn    <1("^  li"i- 
arcnnims  contraires.         , 


c'est  1  opposé  de  ce  qui  esl  jui;é  nécessaire  :  ce  der- 
nier caractère  est  celui  des  préceptes  divins  et  natu- 
rels ,  parce  qu'on  pense  qu  i)  est  nécessaire  de  s'v 
conformer  ;  et  cette  qualité  a  fait  appliquer  le  nom 
d'impossible  à  son  contraire.  C'est  en  ce  sens  qu  il 
est  dit  que  le  roi  ne  peut  être  parjure,  ni  voleur,  ni 
adultère.  Le  droit  naturel  et  le  droit  divin  comman- 
dent à  ceux  qui  gouvernent  de  faire  le  bonheur  des 
peuples  ,  et  d'éloigner  tout  ce  qui  peut  leur  nuire. 
Les  rois  le  promettent  avec  serment ,  d'où  il  suit 
qu'ils  n'ont  pas  le  pouvoir  de  porter  atteinte  aux  in- 
térêts des  peuples  sans  leur  consentement. 

Tout  ce  qu'un  roi  se  permet  contre  le  bien-être 
de  sa  nation  esl  une  violation  de  l'ordre  naturel  éta- 
bli par  Dieu  même  pour  assurer  la  félicité  commune 
parmi  les  hommes  ;  et  si  le  peuple  s'y  soumet  malgré 
le  dommage  qu'il  en  reçoit ,  il  le  fera  par  la  crainte 
de  la  force  qui  le  menace  ,  mais  jamais  volontaire- 
ment, parce  que  personne  ne  peut  recevoir  avec 
plaisir  le  mal  qu'on  lui  fait.  Ainsi  celte  crainte  du 
peuple  et  l'appareil  menaçant  du  prince  impriment 
uu  caractère  de  nullité  à  tout  ce  qui  paraît  con- 
senti^ en  sorte  que  les  suites  pourront  en  être  fu- 
nestes ,  suivant  ces  paroles  du  prophète  Ezécliiel  : 
«  Que  le  prince  ne  s'empare  pas  par  violence  de 
»  l'héritage  de  la  ville  ni  des  biens  qui  sont  entre 
))  les  mains  du  peuple  ,  de  peur  que  la  ville  ne  soit 
»  ruinée  si  chaque  habitant  s'éloigne  du  champ  de 
»  ses  pères  (i).   » 

(ty  EECchirl .  oh.   (fi. 


(  77  ) 

PARAGRAPHE    X. 

Preuves  des  principes  du  paragraphe  précèdent. 

La  vérité  des  propositions  contenues  dansle  paragra- 
phe précédent  peutse  prouver  par l'Ecriture-Sainte  : 
elle  est  remplie  d'anathèmes  contre  les  oppresseurs 
de  la  liberté  des  peuples  et  contre  les  rois  qui  font  le 
malheur  des  nations:  les  plus  remarquables  sont  ceux 
que  Dieu  fait  lancer  contre  la  violence  qu'Achab  et 
Jézabel  ont  exercée  sur  Nabot  en  lui  enlevant  sa 
vigne  ,  quoiqu'ils  lui  en  aient  fait  remettre  le 
prix  (i). 

C'est  aussi  par  une  conséquence  des  mêmes  prin- 
cipes que  l'apôlre  saint  Paul,  en  même  temps  qu'il 
menace  d'user  de  la  puissance  spirituelle  qui  lui  a 
été  accordée ,  déclare  qu'il  ne  l'a  reçue  qu'à  condi- 
tion de  ne  pas  s'en  servir  pour  détruire  y  mais  pour 
édifier  en  faisant  le  bien ,  et  non  le  mal  (i)^  comme 
l'explique  saint  Thomas. 

La  même  maxime  se  trouve  dans  les  saints  canons  : 
ils  déclarent  que  les  princes  ne  peuvent  faire  aucune 
aliénation  au  préjudice  du  peuple  (3). 


(i)  Liv.  des  Rois  ,  chap.  12  et  i!\.  —  Liv.  III  ,  ch.  31. 

(2)  Saint  Paul,  cp.  2  aux  Corinthiens,  ch.  10  et  dernier. 

(3)  Ch.  Quando  et  le  ch.  Intellecto  ,  tit.  De.  jurejurando. 


(7«) 


PAKAGRAPHE  XI. 


Lte  roi  est  sans  autorité  pour'  disposer  des  biens  du 
peuple. 

Un  prince ,  lors  même  qu'il  est  souverain ,  n'a  pas 
le  pouvoir  de  donner  ni  de  livrer  les  propriétés  ou 
les  droits  du  peuple ,  ni  d'en  transiger  sans  le  con- 
sentement préalable  des  sujets. 

Ceci  n'est  qu'une  conséquence  premièrement  de 
ce  que  nous  avons  déjà  dit  :  en  effet,  nul  ne  peut 
céder  ce  qui  ne  lui  appartient  pas;  or  les  biens 
du  peuple  ne  sont  pas  la  propriété  du  prince. 

Secondement  des  justes  limites  que  nous  avons 
assignées  aux  droits  du  monarque  pour  mettre  le 
peuple  à  l'abri  de  l'usurpation  ;  troisièmement  des 
principes  établis  dans  le  neuvième  paragraphe,  sur 
la  nécessité  où  est  le  roi  de  demander  et  d'obtenir 
le  consentement  de  la  nation  pour  l'établissement  de 
nouvelles  lois;  quatrièmement  du  jugement  même 
du  pape  Innocent  dans  le  chapitre  Quia  pie rique  du 
titre  de  l'immunité  des  églises ^  où  il  est  dit  que  si 
jamais  un  prince  souverain,  fùt-il  empereur,  ordon- 
nait sans  cause  légitime  que  la  possession  des 
choses  passât  des  uns  aux  autres  à  certaines  époques, 
une  semblable  constitution  devait  être  considérée 
comme  nulle,  tant  dans  le  for  de  la  conscience  que 
dans  le  droit  politique.  C''estceque  soutiennent  aussi 
une  foule  de  décrétâlistes  qui  font  autorité;  parce 
qu'en  supposant  même  qu'un  empereur  ait  la  puis- 
sance   sur    le    monde    entier,    il   ne    s'ensuit   pas 


(  79  ) 
qu'il  puisse  disposer  des  biens  des  sujets,  sur  lesquels 
il  n  a  pas  le  moindre  droit  de  {»ropricté. 

Cette  doctrine  s'applique  également  aux  biens  pos« 
sédés  par  les  infidèles  qui  sont  soumis  aux  rois 
cbrétiens,  parce  que  les  propriétaires  en  jouissent  en 
vertu  du  droit  d'occupation,  qui  esL  le  plus  ancien 
de  tous. 

Le  roi  n'ayant  pas  le  pouvoir  de  faire  des  lois  qui 
1  autorisent  à  dépouiller  de  leurs  propriétés  les  mem- 
bres de  la  conmmnauté,  ni  de  les  donner  à  d'autres 
sans  le  consentement  de  ceux  qui  les  possèdent,  il 
s'ensuit  rigoureusement  qu'il  n'a  pas  non  plus  le 
droit  de  s'en  emparer  et  d'en  disposer  par  lui-même; 
donc  si  un  roi  convient  avec  un  autre,  dans  un 
traité  de  paix ,  que  les  perles  occasionnées  par  la 
i^uerre  à  des  sujets  des  deux  états  resteront  sans 
indemnités ,  et  si  les  parties  lésées  sont  sans  moyens 
pour  en  obtenir,  le  traité  est  liul ,  et  les  sujets  ont 
droit  d'action  contre  ce  qui  s'est  fait,  les  deux 
princes  ayant  disposé  de  ce  qui  n'était  ni  possédé 
par  eux  ni  soumis  à  leur  puissance  ,  ainsi  que  l'éta- 
blissent et  le  prouvent  les  canonistes  et  beaucoup 
d'autres  écrivains. 

PARAGRAPHE  XII. 

De  V  aliénation  des  communes  et  de  leur  juridiction. 

Nul  roi  ou  prince  souverain  n'a  le  pouvoir  de 
donner,  de  céder,  de  permuter,  de  vendre  ni  d'a- 
liéner, de  quelque  manière  que  ce  soit,  les  cités, 
les  villes,  les  villages,  les  bameaux,  \es  châteaux. 


(8^) 

les  foils,  ni  enfin  aucinie  communauté  d'habitans 
de  son  royaume ,  ni  de  transiger  ou  de  traiter  de 
route  autre  manière  du  domaine  de  ces  objets , 
sans  avoir  obtenu  le  consentement  des  sujets  qui 
doivent  être  aliénés.  Si  le  prince  signe  un  pareil 
contrat  sans  avoir  rempli  cette  condition ,  il  pèche 
mortellement;  son  acte  est  nul  de  droit,  et  ne  pro- 
duit d'autre  effet  que  de  l'obliger  en  conscience  à  le 
révoquer  et  à  rétablir  les  choses  dans  leur  premier 
état. 

Pour  que  cette  vérité  devienne  encore  plus  cer- 
taine ,  il  convient  de  savoir  que  tout  prince  souve- 
rain a,  comme  tel,  dans  ses  états  quatre  espèces  de 
biens. 

La  première  espèce  porte  le  nom  de  juridiction  ou 
de  puissance.  Ce  bien  est  un  pouvoir  sur  le  civd  et 
le  criminel  ^  accompagné  du  droit  simple  et  mixte  de 
commander;  il  est  aussi  ancien  que  la  royauté  :  son 
origine  se  trouve  dans  la  volonté  même  des  peuples 
qui  ont  jugé  à  propos  de  le  confier  aux  rois.  Mais 
lorsque  celte  délégation  est  faite  c'est  du  monarque 
que  découlent,  comme  de  leur  source  ,  toutes  les 
autres  juridictions;  le  prince  nomme  aux  places, 
donne  les  commissions,  confie  les  emplois,  et  c'est 
encore  à  lui  qu'aboutissent,  comme  à  un  centre  com- 
mun, les  recours  et  les  appels  que  1  exercice  de  ces 
fonctions  rend  quelquefois  nécessaires. 

La  seconde  espèce  est  celle  des  biens  fiscaux,  c'est 
à  dire  de  ceux  qui  appartiennent  en  propre  et  di- 
rectement à  l'état ,  à  la  nation ,  à  la  république  ou 
au  royaume  en  général,  puisque  le  fisc  est  le  sac  où 


(8i  ) 
sont  déposés  les  rentes,  les  prodiiils  et  les  autres  pro- 
ihs  qui  reviennent  au  public.  A  cette  classe  appar- 
tiennent les  chemins,  les  rivières,  les  canaux,  les 
mers,  les  ports,  les  mines,  les  salines  et  les  autres 
objets  de  cette  nature  :  on  peut  y  joindre  les  biens 
qui  sont,  non  au  roi,  mais  à  la  couronne,  et  ceux 
qu'on  nomme  communaux.  L.es  uns  et  les  autres  re- 
lèvent du  monarque  sous  les  rapports  administra- 
tifs, mais  ne  sont  point  sa  proprie'té. 

La  troisième  espèce  comprend  les  biens  patrimo- 
niaux que  le  roi  possède  comme  particulier,  et  qu'il 
a  acquis  avant  son  élection  au  trône,  ou  depuis  qu'il 
est  souverain,  comme  les  autres  babitans,  par  héri- 
tages ou  par  contrats  d'aquisition,  avec  le  fruit  de  ses 
économies  ou  de  ses  victoires  sur  les  infidèles,  à 
qui  on  a  justement  fait  la  guerre. 

Les  biens  de  la  quatrième  classe  sont  ceux  de  pro- 
priété particulière  des  sujets  ,  sur  lesquels  le  prince 
exerce  une  puissance  de  protection  et  de  gouverne- 
ment, mais  qu'il  ne  peut  régir  en  maître,  ni  directe- 
ment ni  indirectement ,  ni  comme  administrateur. 

Quanta  la  première  espèce  de  ces  biens,  le  prince 
n'a  pas  le  droit  de  l'aliéner  par  vente,  par  donation 
m  d'aucune  autre  manière  :  s'il  le  fait  ,  il  pèche 
mortellement;  il  est  tenu  de  réparer  les  torts  qui  s'en- 
suivent ,  et  son  acte  est  nul  de  droit  ,  sans  quïl  ait 
d'autre  moyen  de  le  rendre  légitime  que  de  le  faire 
approuver  par  les  sujets  qui  en  ont  souffert.  Ceux  qui 
ont  acquis  une  telle  possession  pèchent  aussi  mor- 
tellement ,  et  ont  1rs  mêmes  devoirs  à  remplir  à 
l'égard  de  ceux  qu'on  a  dépouillés. 

"•  6 


(82) 

Celte  doctrine  est  fondée  sur  des  motifs  incon- 
testables. Personne  n'a  le  droit  de  disposer  de  ce 
qui  ne  lui  appartient  pas ,  ou  dont  la  loi  ne  lui  per- 
met pas  de  faire  un  usage  arbitraire  :  s'il  le  met  à 
la  disposition  d'un  autre  ,  il  y  a  là  nullité  juridique, 
infraction  criminelle  à  une  loi ,  et  responsabilité 
pour  les  suites  du  délit.  La  juridiction  est  dans  ce 
cas ,  puisqu'elle  est  un  bien  commun  dont  l'admi- 
nistration médiate  ou  immédiate  est  la  seule  partie 
que  la  nation  ait  déléguée  à  son  roi  en  la  plaçant 
hors  de  la  sollicitude  des  citoyens ,  qu'elle  a  dispensés 
de  toute  intervention  à  cet  égard  par  le  fait  même  de 
sa  confiance  dans  le  souverain  :  c'est  ce  que  prouvent 
un  grand  nombre  d'anciennes  lois  romaines ,  d'après 
lesquelles  la  juridiction  n'était  pas  comptée  au 
nombre  des  choses  susceptibles  de  division. 

Une  constitution  impériale  défendit  expressé- 
ment de  vendre  la  juridiction  ,  à  cause  des  abus 
graves  et  multipliés  auxquels  cette  vente  donnait 
lieu(i). 

Les  jurisconsultes  reconnaissent  le  danger  immé- 
diat qui  résulte  de  la  vente  de  la  juridiction  ;  ils  se 
fondent  sur  ce  qu'il  est  naturel  que  l'acquéreur 
cherche  à  s'indemniser  des  sacrifices  pécuniaires 
qu'il  a  faits  pour  son  acquisition  en  la  rendant 
lucrative  ,  même  par  des  moyens  illicites  et  propres 
à  plonger  un  peuple  dans  la  misère. 

Cet  abus  a  fait  décider  aux  canonisles  et  aux  ihéo- 


(i)  Authentica  ,  Ut  judex  sine  qiin  ,  collât.  2. 


(85) 

logiens  que  la  vente  de  la  juridiction  est  un  péché 
mortel  :  tel  est  le  senlimenl  de  Barthole  ,  du  Panor- 
mitain  ,  de  l'Hostiense  ,  et  de  plusieurs  autres  an- 
ciens. Baldus  ajoute  que  le  délit  n'est  pas  moindre 
lorsque  la  juridiction  est  engagée  comme  nantisse- 
ment ,  parce  qu'elle  appartient  au  droit  public,  et 
non  à  celui  de  l'homme  qui  la  vend  ou  qui  la  met  en 
gage.  Salluste  avait  déjà  dit  qu'on  n'achète  pas  sans 
danger  la  chose  qui  appartient  à  la  multitude  lors- 
que c'est  une  seule  personne  qui  la  vend. 

PARAGIIAPHE    XIII. 

Sur  le  même  sujet. 

Nous  avons  dit  qu'il  n'était  pas  permis  au  roi  ni 
au  prince  souverain  de  rien  faire  ni  de  rien  com- 
mander contre  les  lois  du  droit  divin  et  du  droit 
naturel . 

Les  premières  prohibent  la  vente  de  la  juridiction, 
d'après  la  défense  qui  nous  est  faite  de  ravir  le  bien 
d'autrui  contre  l'intention  du  possesseur;  attendu 
qu'elle  n'est  pas  au  roi,  mais  au  peuple  seul,  qui  l'a 
primitivement  confiée  au  prince  pour  qu'il  l'exerçât 
par  lui-même  ou  par  les  magistrats  ,  et  non  pour 
qu'il  la  vendît. 

Cette  espèce  d'aliénation  n'est  pas  moins  contraire 
au  droit  naturel  ,  parce  que  celui-ci,  défendant  tout 
ce  qui  peut  nuire  à  un  tiers  ,  défend  aussi  par  une 
conséquence  nécessaire  une  vente  qui  expose  l'ac- 
quéreur au  danger  éminenl  de  commettre  degrande5 


(84) 

exacrions  sur  les  sujets  pour  mettre  à  profit  le  ca- 
pital employé  à  cette  acquisition. 

La  nature  de  la  société  civile  n'est  pas  moins 
forte  pour  invalider  de  pareils  contrats  ,  puisque ,  les 
hommes  n'ayant  formé  la  cité  que  pour  l'utilité  gé- 
nérale ,  celte  condition  no  serait  pas  seulement  dif- 
ficile ,  mais  presque  impossible  ,  s'ils  étaient  con- 
traints de  vivre  sous  la  juridiction  d'un  homme  qui 
n'aurait  accpiis  son  droit  qu'à  prix  d'argent  ,  puis- 
que de  part  et  d'autre  les  intérêts  seraient  récipro- 
quement dans  une  perpétuelle  opposition. 

PARAGRA.PHE  XIV. 

Sur  la  vente  des  emplois. 

Ce  que  j'ai  dit  jusqu'ici  me  conduit  à  examiner 
s'il  est  permis  au  souverain  de  vendre  les  emplois. 
Comme  il  3^  en  a  un  grand  nombre  d'espèces  ,  j'en 
ferai  remarquer  quelques  unes  avant  d'aborder  la 
question. 

Les  uns  sont  accompagnés  du  droit  de  juridiction, 
ou  d'un  autre  genre  de  pouvoir  applicable  au  gou- 
vernement bon  ou  mauvais  du  peuple  ;  tels  sont 
ceux  de  corrégidor  ,  d'alcade  ,  de  régldor  ,  d'al- 
guazil ,  d'administrateur  des  renies  de  l'Etat  ,  et 
quelques  autres  de  la  même  espèce.  Ceux-ci  ne 
peuvent  être  vendus  ,  parce  que  l'acquéreur  ou  ses 
représentans  successifs  pourraient  en  abuser  contre 
la  nation  ,  laquelle  n'a  pu  déléguer  au  prince  ses 
droits  et  ses  pouvoirs  pour  qu'il  en  fît  un  si  mauvais^ 
usage. 


(85) 

D'autres  emplois  n'ont  pas  la  même  importance 
que  ceux  que  je  viens  de  nommer  ;  telles  sont  les 
places  de  majordome  du  palais  ,  de  chambellan  du 
roi,  d'e'cuyer  ^  de  veneur,  etc. ,  qui  font  partie  de 
la  maison  du  prince  et  de  sa  famille  ,  et  dont  les 
titulaires  ne  peuvent  faire  ,  ijénéralement  parlant  , 
aucun  tort  au  corps  politique.  Le  roi  a  la  faculté  de 
les  vendre  ou  de  les  aliéner  à  perpétuité ,  bien  qu'il 
soit  peu  digne  de  la  dignité  royale  de  le  faire  ,  ainsi 
qu'une  loi  du  Code  l'établit  avec  beaucoup  de  raison. 

Quelques  auteurs  accordent  au  prince  le  droit  de 
vendre  les  emplois  de  la  première  classe  ,  pourvu 
que  ce  soit  à  des  sujets  dignes  de  sa  confiance  ;  mais 
ils  n'ont  pas  vu  combien  cette  disposition  condition- 
nelle doit  être  illusoire  dans  la  pratique  :  il  est  néan- 
moins facile  de  se  convaincre  que  les  hommes  qui 
visent  à  ces  emplois  ont  pour  but  d'arriver  à  la 
fortune  ,  et  qu'ils  ne  peuvent  réussir  que  par  les 
exactions  qu'ils  commettront  impunément.  En  vain 
prouverait-on  que  les  premiers  titulaires  seront  des 
hommes  de  bien  ;  qui  pourrait  dire  qu'ils  seront  un 
jour  dignement  remplacés? 

Lorsque  le  prince  vend  les  emplois  il  fait  tort  à 
son  peuple  et  aux  membres  les  plus  distingués  de  la 
communauté  ,  lors  même  que  1  etfet  de  cette  vente 
ne  doit  pas  s'étendre  au  delà  de  la  vie  de  l'acqué- 
reur. Les  uns  sont  indignement  traités^.',  car  on 
leur  refuse  la  justice  distributive  ,  qui  les  appelle 
aux  emplois  selon  leur  mérite  ;  et  l'autre  n'est  pas 
moms  lésé  ,  puisqu'on  ne  permet  point  qu'il  soit  ad- 
ministré ,  régi  et  jugé  par  les  hommes  qui  s'en  se- 


(86) 

raient  le  mieux  acquittés  ,  et  qu'à  leur  place  on  met 
des  individus  contre  lesquels  la  manière  dont  ils 
sont  parvenus  aux  emplois  et  l'usage  présumé  qu'ils 
doivent  en  faire  permettent  d'élever  les  plus 
justes  réclamations. 

Rien  de  plus  élevé  ni  de  plus  noble  en  soi  que  la 
profession  de  juge  ;  mais  sa  vénalité  la  dégrade  et 
l'expose  au  mépris  et  à  l'infamie,  car  on  ne  peut  se 
persuader  qu'elle  soit  le  prix  du  mérite  et  de  la 
science,  mais  plutôt  de  l'intrigue  et  de  la  cupidité  ; 
la  manière  dont  cet  emploi  est  conféré  fait  oublier 
le  respect  qui  est  dû  à  la  juridiction  et  à  l'autorité , 
et  produit  par  conséquent  un  des  plus  grands  maux 
qui  puissent  affecter  l'état  moral  de  la  nation. 

En  vain  dirait-on  que  cette  vente  n'en  est  pas  une, 
et  que  l'argent  donné  par  le  titulaire  représente 
seulement  la  somme  illimitée  des  honoraires  de  l'em- 
ploi, et  jamais  la  valeur  de  \sl  j uridiction  y  c'est  là 
une  de  ces  subtilités  métaphysiques  qui  ne  méritent 
que  le  mépris.  En  effet,  qui  ne  voit  que  l'homme 
qui  donne  son  argent  pour  se  procurer  un  emploi 
de  juge  ou  de  gouverneur  ne  sacrifie  son  capital 
qu'avec  l'intention  de  le  faire  profiter ,  et  que  pour 
y  réussir  il  se  permettra  toutes  sortes  d'injustices, 
surtout  à  l'égard  des  faibles  et  des  sujets  sans  pro- 
tection ?  Confier  à  un  homme  avide  l'exercice  d'un 
pouvoir  légal ,  c'est  mettre  un  glaive  entre  les  mains 
d'un  frénétique. 

Il  faut  convenir,  à  la  honte  du  siècle,  que  mal- 
gré l'évidence  de  ces  vérités  les  emplois  se  vendent 
publiquement. 


(«7  ) 


PARAGRAPHE    XV. 


Sur  le  même  sujet. 


Le  roi  qui  vend  les  emplois  pèche  niorlellenieni 
contre  la  juslice  commutative  et  distribiilive,  et 
contre  les  devoirs  de  son  état. 

Il  pèche  contre  la  justice  commutative ,  parce 
qu'il  reçoit  un  argent  qui  ne  lui  appartient  pas.  La 
nation,  qui  l'a  fait  roi,  lui  a  assigné  des  biens  et  des 
revenus  suffisans  pour  soutenir  l'honneur  et  la  di- 
gnité royale,  et  pour  l'entretien  de  sa  personne  et 
de  sa  famille  ;  il  doit  s'en  contenter,  et,  s'ils  ne  suffisent 
pas,  faire  un  appel  à  la  générosité  nationale  pour 
qu'ils  soient  augmentés,  au  lieu  de  s'en  procurer  par 
des  moyens  aussi  pernicieux  qu'illégitimes. 

Il  doit  compter  au  nombre  de  ses  devoirs  de 
donner  à  son  peuple  des  juges  et  des  magistrats 
intègres  et  éclairés  ;  mais ,  s'il  vend  les  places ,  il 
n'envoie  que  des  hommes  qui,  au  lieu  d'apporter 
au  milieu  des  administrés  une  honorable  léputa- 
lion,  toujours  si  nécessaire,  y  sont  déjà  redoutés 
comme  des  avares  et  d'impitoyables  concussion- 
naires. 

Il  pèche  également  contre  la  justice  dislributive, 
car  il  est  tenu  de  confier  les  places  aux  gens  de 
bien,  suivant  le  degré  de  leur  mérite  ;  or,  en  les  ven- 
dant, non  seulement  il  manque  à  son  devoir,  il 
laisse  encore  dans  l'indigence  un  grand  nombre  de 
familles  dont  les  chefs  pourraient  les  honorer  par 
leurs  lumières  et  leurs  vertus. 


(HH) 

Enfin,  il  manque  aux  obligations  de  son  état, 
puisqu'en  recevant  la  couronne  il  a  solennellement 
promis  de  gouverner  avec  justice ,  de  faire  de  l'intérêt 
public  l'objet  essentiel  de  son  gouvernement,  sans 
égard  pour  les  intérêts  privés,  et  par  conséquent  d'ac- 
corder riionneur  des  emplois  aux  citoyens  les  plus 
capables  de  les  remplir,  ce  qui  est  incpmpatible  avec 
la  vente  des  fonctions  publiques. 

D'un  autre  côté,  on  peut  assurer  que  le  prince 
n'a  pas  reçu  du  peuple  le  droit  de  vendre  les  places, 
et  s'il  en  vient  cependant  à  cette  mesure  il  est  cer- 
tain qu'il  est  la  première  cause  de  tous  les  péchés 
qui  seront  commis  par  l'acquéreur  dans  l'exercice 
de  ses  fonctions. 

Suivant  saint  Thomas  (i),  le  prince  doit  réparer 
les  torts  qui  résultent  de  cette  aliénation  des  places. 
Les  canons  établissent  la  même  règle  à  l'égard  de 
celui  qui  confère  des  bénéfices  ecclésiastiques  à  des 
gens  indignes  de  les  posséder  (2)  ;  et  elle  ne  s'appli- 
que pas  moins  aux  rois  qui  vendent  les  emplois 
qu'aux  administrateurs  des  choses  saintes. 

Tout  ce  que  nous  venons  de  dire  s'applique  éga- 
lement au  prince  qui  abandonne  les  emplois  à  quel- 
qu'un de  ses  courtisans  avec  la  faculté  de  les  vendre, 
de  les  affermer  ou  de  les  faire  remplir  par  d'autres, 
attendu  qu'ici  les  conséquences  en  sont  les'  mêmes 
que  dans  les  cas  précédens. 


(i)  Secunda  «ecnndœ,  q.  6a  ,  ait.  4  et;. 
^t)  Ch.  Si  culpa,  de  injurii} 


(89)    ' 

PARAGRAPHE    XVI. 

Suite  du  même  sujet. 

Les  acquéreurs  d'un  emploi  public  donnant  au- 
torité ou  juridiction  sur  le  peuple  pèchent  mortel- 
lement ,  parce  qu'ils  contribuent  d'une  manière 
active  au  péché  du  vendeur  ;  et  les  dispositions  juri- 
diques qui  soumettent  à  des  peines  les  injustes  ven- 
deurs ne  sont  pas  moins  sévères  à  l'égard  de  ceux 
qui  achètent  ce  qu'ils  savent  ou  ce  qu'ils  doivent 
savoir  n'être  pas  susceptible  d'être  vendu.  Cette  règle 
est  fondée  sur  ce  que  les  qualités  d'acquéreur  et  de 
vendeur  ont  entre  elles  les  mêmes  rapports  que  les 
actes  d'achat  et  de  vente. 

Ni  l'acquéreur  ni  le  vendeur  ne  peuvent  alléguer 
pour  leur  justification  que  ces  sortes  de  ventes  et 
d'acquisitions  sont  consacrées  par  l'usage.  La  pra- 
tique qu'ils  font  valoir  n'est  ni  ne  peut  être  une 
coutume  ;  le  nom  qui  lui  convient  est  celui  d'abus 
et  de  corruption.  Elle  est  désavouée  par  la  raison  , 
parce  qu'elle  produit  les  inconvéniens  et  les  maux 
dont  nous  avons  parlé  ;  elle  est  injuste,  parce  qu'elle 
nuit  ail  peuple  et  aux  individus  de  cette  classe  les 
plus  estimables  ;  elle  est  tyrannique  ,  parce  qu'elle 
prend  sa  source  dans  l'abus  du  pouvoir  et  de  la  force 
des  rois  ;  elle  est  surtout  atteinte  de  nuUité ,  inca- 
pable d'acquérir  jamais  le  caractère  de  loi  ,  parce 
qu  elle  n'a  pas  élé  expressément  consentie  par  le 
peuple,  et  qu'il  est  d'ailleurs  impossible  de  supposer 
qu'il  l'ait  tacitement  approuvée,  attendu  qu'elle  est 


(9") 
formellemenl  subversive  de  ses  inléi  éls,  et  en  oppo- 
silion  avec  l'objet  même  qu'il  s'est  proposé  lorsqu'il 
a  fondé  la  royauté. 

PARAGRAPHE    XVll. 

De  V aliénation  des  biens  de  VEtat. 

Voyons  maintenant  ce  qu'il  faut  penser  de  la  se- 
conde espèce  de  biens  soumis  à  l'administration  du 
roi,  et  que  dans  notre  division  nous  avons  appelés 
fiscaux.  Le  prince  ne  peut  les  vendre ,  les  donner 
ni  les  aliéner  d'aucune  autre  manière  ;  mais  il  dispose 
de  leurs  produits  pour  lui-même  ou  pour  ses  créa- 
tures. Il  pécherait  mortellement  en  les  aliénant ,  et 
serait  obligé  de  représenter  la  valeur  des  pertes  et 
des  dommages  qui  auraient  été  la  conséquence  de 
ces  aliénations. 

Le  roi  n'est  que  l'administrateur  des  biens  de 
l'Etat  ;  or  un  administrateur  n'a  pas  le  droit  de 
vendre  sans  l'autorisation  du  maître. 

Les  lois  considèrent  le  prince  souverain  comme 
le  père  commun  des  citoyens  ;  or  un  père  n'a  pas 
le  droit  d'aliéner  le  bien  de  ses  enfans,  excepté 
dans  certains  cas  particuliers,  et  suivant  des  restric- 
tions déterminées. 

D'autres  lois  regardent  le  prince  comme  l'époux 
de  la  république,  gouvernant  sous  le  litre  de  roi f 
or  on  sait  que  l'époux  ne  peut  aliéner  les  biens  de 
sa  femme  sans  son  consentement. 

Le  prince  ])eul  être  comparé ,  dans  ses  rapports 
avec  les  biens  de  l'Etat,  au  prélat  ecclésiastique  à 


(  91  ) 
l'égard  de  ceux  de  son  église;  or  celui-ci  ne  pour- 
rait les  vendre  de  son  autorité  privée,  parce  qu'il 
n'en  est  que  le  procureur,  et  non  le  maître. 

S'il  est  défendu  au  prélat  de  renoncer  de  lui- 
même  au  droit  de  poursuivre  ceux  qui  font  tort  à 
son  église,  comme  il  est  dit  dans  un  canon  (i)  ,  la 
même  loi  est  imposée  au  prince  pour  les  cas  où  les 
biens  de  l'Etat  seraient  envahis  ou  aliénés,  attendu 
que  d'une  usurpation  à  l'autre  l'Etat  finirait  par 
être  dissous  lui-même  si  ces  envahis semens  étaient 
tolérés . 

Des  lois  impériales  défendent  de  vendre  ou  de 
donner  les  terres  dont  il  a  été  disposé  en  faveur  des 
soldats  qui  gardent  les  frontières  de  l'empire  (2)  : 
cette  disposition  s'applique  à  tous  les  autres  biens 
du  fisc. 

La  prescription  ne  peut  avoir  lieu  à  l'égard  de 
ces  biens  d'après  la  disposition  expresse  du  droit. 
Or,  là  où  la  prescription  n'a  pas  lieu,  la  vente  ni 
aucune  autre  espèce  d'aliénation  ne  peuvent  être 
définitives,  à  cause  du  mal  que  la  communauté  en 
souffrirait  et  de  l'intention  qu'elle  a  eue  de  l'éviter. 

PARAGRAPHE    XVIII. 

Sur  les  exemptions  en  matière  d'impôts. 

Le  roi  ne  peut,  sans  cause  légitime,  exempter 
de  la  contribution  annuelle  les  sujets  qui  ont  cou- 


(i)  cil.  Co/iK/jgù  ,  de  senteutià  exconumiDicat. 
(■'.)  Lois  I  et  3,  De  fund. ,  limit. ,  dans  le  Code 


(  9^  ; 

tume  de  la  payer  au  trésor  public ,  ni  céder  les  pos- 
sessions et  les  terres  llniitrophes  du  royaume,  ni  les 
places  d'armes  situées  sur  la  frontière,  ni  les  fonds 
de  terres  qui  en  dépendent  et  qui  ont  été  assignés  à 
l'entretien  des  troupes  qui  la  défendent ,  ni  enfin 
en  dispenser  les  fermiers  d'acquitter  le  prix  de 
leurs  fermages. 

Toutes  ces  remises  appartiennent  à  celle  nom- 
breuse classe  d'aliénations  qu'une  loi  autbenliquedu 
Code  frappe  de  nullité ,  en  plaçant  hors  de  la  pres- 
cription les  objets  dont  il  vient  d'être  parlé.  Or ,  si 
l'acquisition  en  est  déclarée  nulle,  peut-on  douter 
que  la  concession  ne  le  soit  égalenienl?  (i) 

Si  le  roi  ne  peut  dispenser  de  l'obligation  de  payer 
ces  rentes,  encore  moins  pourra-l-il  accorder  à  de 
simples  particuliers  l'exemption  des  tributs  ,  car 
il  s'agit  encore  ici  d'une  aliénation  des  biens  de 
l'Etat. 

Cette  immunité  ne  saurait  être  accordée  à  titre 
de  noblesse  par  le  roi ,  attendu  que  ce  serait  au  dé- 
triment du  peuple ,  et  qu'il  n'y  aurait  pas  une  seule 
faveur  obtenue  par  les  nobles  qui  ne  fût  une  lésion 
pour  les  autres  membres  de  l'Etat. 

Ces  faveurs  du  prince  blessent  toutes  les  règles  de 
l'équilé  naturelle.  Lorsque  chacun  acquitte  sa  part 
des  charges  publiques^  l'impôt  paraît  doux  à  tout  le 
monde;  mais  si  le  peuple  paie  tout  pendant  que  les 
nobles  ne  paient  rien,  elles  paraissent  insupportables, 


(i)  AutlRTilka,  Nf.queminor ,neque  J(rmina>  -—\.o\ ,  htf  empli) 
teiith.  de  fund.  patiiin.,  dans  le  Code. 


(  95  ) 
et  sont  une  espèce  de  (létrissiire  pour  les  cuUivaieurs 
et  pour  les  autres  contribuables. 

Le  prince  doit  veiller  à  ce  qu'aucun  sujet  n'en- 
vahisse les  droits  d'un  autre  ;  donc  il  ne  perniettr  a 
point  qu'une  charge  de  l'Etat  qui  doit  être  repartie 
entre  tous  les  habitans  ne  pèse  que  sur  un  petit 
noîTibre  :  or  cet  inconvénient  aurait  lieu  si  le  roi 
pouvait  exempter  de  l'impôt  une  partie  des  sujets. 

L'essence  du  privilège  c'est  de  s'exercer  aux  dé- 
pens d'un  tiers  sur  des  objets  qui  devraient  être 
soumis  au  droit  commun  ;  or  c'est  ce  qui  arrive 
lorsque  le  prince,  par  un  privilège  particulier,  dis- 
pense un  de  ses  sujets  d'acquitter  sa  part  des  con- 
tributions. 

PARAGRAPHE    XIX. 

Les  nominations  doivent  être  gratuites. 

Le  prince  ou  tout  autre  administrateur  souverain 
d'un  état  est  obligé,  en  vertu  du  droit  naturel ,  de 
confier  sans  rétribution  et  gratuitement  les  emplois 
publics ,  tant  ceux  de  l'armée  pendant  la  guerre 
que  ceux  de  l'état  civil  pendant  la  paix. 

Le  prince  doit  conserver  à  chaque  employé  qui 
n'est  lié  par  aucun  cas  particulier  tous  les  hono- 
raires et  émolumens  attachés  à  son  emploi  ;  il  a  même 
le  droit  de  récompenser  celui  qui  fait  bien  son  de- 
voir en  prenant  sur  le  fisc  les  fonds  destinés  à  cet 
usage,  à  condition  néanmoins  que  celte  mesure  ne 
soit  qu'éventuelle ,  et  ne  puisse  acquérir  le  caractère 
<1e  perpétuité. 


(9"  ) 

Ces  différentes  propositions  ont  pour  fondement 
l'obligation  imposée  au  roi  de  faire  tout  pour  le  bien 
général  ;  or  celle  tâche  serait  difficile  à  remplir  si 
la  nomination  aux  places  n'était  pas  gratuite. 

Quoique  le  droit  de  nommer  aux  emplois  n^aug- 
mente  pas  les  revenus  du  prince,  il  ne  peut  cepen- 
dant se  dispenser  de  l'exercer ,  soit  pendant  la  guerre 
en  nommant  les  chefs  militaires  pour  la  défense  de 
l'Etat,  soit  pendant  la  paix  et  même  dans  la  première  / 
circonstance ,  en  choisissant  pour  l'administration 
de  la  justice  des  gouverneurs  et  des  juges  capables 
de  servir  1  Etat .  i 

PARAGRAPHE  XX. 

Des  propriétés  patrimoniales  du  prince. 

La  troisième  classe  de  biens  que  nous  avons  indi- 
quée dans  la  division  du  douzième  paragraphe  est 
celle  des  h\en?>  patrimoniaux . 

Le  roi  peut  légalement  aliéner  les  choses  qui  lui 
appartiennent  comme  simple  membre  de  l'Etat , 
c'est  à  dire  ses  biens  patrimoniaux ,  soit  qu'il  en  ait 
hérité  de  ses  ancêtres,  soit  qu'il  les  ait  acquis  de  ses 
propres  deniers  et  par  des  moyens  étrangers  à  ce 
qui  régit  l'administration  générale  et  les  intérêts  du 
peuple.  Toutefois  ce  genre  de  pouvoir  peut  devenir 
dangereux ,  et  il  est  bon  de  le  restreindre. 

Le  droit  que  nous  accordons  au  souverain  de  ven- 
dre ses  propriétés  ne  souffre  aucune  difficulté,  parce 
qu'il  serait  absurde  do  placer  un  roi  dans  une  condi- 


(  95  ) 
lion  pire  que  celle  d'un  simple  citoyen,  qui  dispose  à 
son  gré  et  comme  il  l'entend  de  ce  qu'il  possède. 

Mais  la  restriction  que  nous  croyons  utile  de 
mettre  à  la  faculté  qu'a  le  prince  de  vendre  son  pa- 
trimoine nous  semble  nécessitée  par  la  prudence. 
Luc  de  Pegna  voulait  qu'il  lut  reçu  comme  maxime 
politique  qu'un  souverain  n'a  pas  le  droit  d'aliéner 
son  patrimoine.  Quoique  nous  n'admettions  pas  cette 
dis[- osition ,  nous  conviendrons  cependant  que  si 
un  prince  donne  tout  ce  qu'il  a  pour  paraître  libéral, 
il  sera  exposé  au  risque  de  donner  ensuite  les  biens 
de  1  Etat  pour  conserver  sa  réputation  de  générosité. 
Cassiodore  trouvait  de  graves  inconvéniensàce  qu'un 
roi  fût  sans  propriétés,  et  Cicéron  fait  remarquer 
qu'un  riche  qui  a  été  prodigue  peut  devenir  un 
ravisseur,  (i) 

PARAGRAPHE  XXI. 

Des  propriétés  des  citoyens. 

La  quatrième  classe  de  biens  dans  un  état  com- 
prend ceux  qui  appartiennent  aux  individus  mem- 
bres de  l'association.  Le  droit  du  prince  sur  ces 
biens  se  réduit  à  les  protéger  par  une  administration 
juste  pendant  la  paix,  et  par  une  défense  rigoureuse 
en  temps  de  guerre. 

Si  le  prince  ne  peut  aliéner  les  cités,  les  villes,  les 
communes,  la  juridiction  ni  les  impôts,  attendu  que 
la  propriété  ne  lui  en  appartient  pas,  à  plus  forte 
raison  ne  pourra- 1  il  pas  disposer  des  propriétés  des 

(i)  Cassiocl.  Varias.  ,  lib.  i,  op.  ly.  — Ci<\  lil>.  dcO/Oic- 


(  'fi  ) 

citoyens,  puisqu'il  est  conforme  à  la  raison  natu- 
relle que  les  hommes,  en  établissant  les  rois,  leur 
aient  cédé  encore  moins  de  puissance  sur  les  biens 
particuliers  que  sur  les  biens  communaux. 

PARA.GRAPHE  XXII. 

De  l'aliénation  du  royaume. 

Le  roi  n'a  pas  plus  d'autorité  pour  céder  ou  pour 
démembrer  le  royaume  que  pour  aliéner  tous  les  ob- 
jets dont  il  a  été  question  jusqu'ici. 

Une  loi  de  Jean  II,  présentée  aux  cor  lès  de  Val- 
ladolid  en  1442?  déclare  nulles  toutes  les  aliénations 
de  villes,  de  villages  et  de  commîmes  du  royaume. 

Le  royaume  est  un  corps  moral.  Or,  de  même 
qu'on  ne  peut  amputer  au  corps  physique  un  de  ses 
membres  à  moins  que  ce  ne  soit  pour  lui  sauver  la 
vie ,  de  même  aussi  nul  retranchement  ne  peut  ni 
ne  doit  être  opéré  dans  le  royaume  sans  un  motif 
réel  et  incontestable  de  nécessité. 

Si  le  roi  pouvait  aliéner  valldement  une  partie  du 
royaume,  quelque  petite  qu'on  la  suppose,  il  s'ensui- 
vrait que  les  divisions  en  pourraient  être  aliénées  les 
unes  après  les  autres ,  et  qu'ainsi  le  royaume  le  se- 
rait lui-même,  attendu  que  le  droit  d'en  céder  la 
dernière  portion  ne  serait  pas  moins  réel  que  celui 
par  lequel  on  aurait  cédé  la  première. 

En  vain  dirait-on  qu'mi  roi  conserve  son  royaume, 
bien  qu'il  en  retranche  une  partie;  car  qu'importe 
que  le  nom  do  royaume  soit  conservé  à  un  pays ,  si 
le  prince  l'affalbilt  au  point  de  le  faire  mépriser  de 
ses  voisins  ?  Or  ce  malheur  politique  pourrait  arri- 


(  97  ) 
ver  s'il  avait  la  prcloiuluc  racuke  d'y  faire  la  moindre 
division. 

Il  n'y  aurait  pas  moins  d'inconvénient  si  le  nrincc; 
aliénait  des  coninmnes  en  laveur  de  sujets  de  la 
puissance  royale,  attendu  que  l'afraiblissement  du 
pouvoir  politique  en  serait  la  conséquence  inévita- 
ble, et  qu'il  pourrait  même  arriver  que  certains  su- 
jets devinssent  plus  riches  et  plus  pulssans  que  le  roi 
lui-même,  ce  qui  rendrait  extrêmement  difficile  la 
libre  administration  de  la  justice  et  des  autres  objets 
qui  intéressent  le  bien  général  du  royaume.  Les 
maîtres  d'un  grand  nombre  de  communes  devien- 
nent ordinairement  arrogans,  despotes  et  audacieux; 
la  désobéissance  aux  lois  et  au  prince  ne  leur  coûte 
rien,  et  ce  crime  reste  impuni,  parce  qu'on  regarde 
oonime  dangereux  de  poursuivre  les  coupables  ;  ces 
mêmes  hommes  se  liguent  quelquefois  pour  résister 
en  commun  à  la  puissance  royale ,  et  il  en  résulte 
des  guerres  civiles  qui  font  à  l'État  un  mal  incal- 
culable. 

Saint  Paul  nous  dit  que  le  pouvoir  émané  de 
Dieu  a  été  donné  pour  édifier,  et  non  pour  détruire. 
Concluons  de  là  que  les  rois  n'ont  pas  celui  d'aliéner 
des  communes;  car  ceci  ne  serait  pas  conserver, 
gouverner  ,  administrer  ni  améliorer  l'état  du 
royaume,  ce  qu'exprime  implicitement  le  mol  édi- 
fier, mais  l'affaiblir,  le  dégrader,  et  même  Fanéaniir. 

Le  roi  est  l'âme  politique  du  joyaume ,  pour  eu 
soutenir  la  vie,  comme  l'âme  humaine  entretient 
celle  de  l'homme  :  si  au  lieu  d'augmenter  sa  vie,  sa 
santé  et  ses  forces,  l'âme  oie  au  corps  de  son  sang  •  si 

7 


(9«  J 
elle  est  cause  que  ses  humeurs  se  vicient,  nori  scuIq- 
meni  elle  ne  remplit  pas  sa  noble  destination  natu- 
relle, qui  est  de  conserver  le  corps,  mais,  en  travaillant 
dans  un  sens  tout  à  fait  contraire,  elle  opère  sa  des- 
truction. 

Le  roi  est  un  père  de  famille.  S'il  abandonne  le 
gouvernement  d'un  grand  nombre  d'affaires  à  diffë- 
rens  sujets,  sa  charge  en  deviendra,  il  est  vrai,  plus 
légère;  mais  il  ne  remplira  pas  le  devoir  qui  lui  est 
imposé  de  veiller  à  tout  ce  qui  intéresse  le  bien  de 
ses  enfans;  et  s'il  en  résulte  des  malheurs  publics, 
c'est  à  lui-même  qu'ils  seront  justement  imputés  : 
c'était,  il  y  a  plus  de  deux  mille  ans ,  l'opinion  d' A- 
ristole,  et  saint  Augustin  l'a  professée  sous  le  règne 
de  l'Evangile. 

Saint  Thomas  compare  les  fonctions  d'vin  prince 
à  celles  d'un  pasteur ,  qui  ne  peut  ni  ne  doit  confier 
la  garde  de  son  troupeau  à  des  subalternes ,  quoi- 
qu'ils soient  soumis  à  ses  ordres  :  il  s'ensuit,  à 
l'égard  d'un  roi,  que  le  pouvoir  d'aliéner  des  com- 
munes de  son  royaume  lui  a  été  refusé,  lors  même 
qu'il  s'agit  de  ne  les  donner  qu'à  des  membres  de 
l'association  dont  il  est  le  chef  (i). 


(i)  Ordonnancos  de  Castillc  ,  loi  3'^ ,  liv.  5,  tit.  9.  — Saint  Paul, 
♦  pit.  u  aux  Corinthiens ,  cli.  i3.  —  Saint  Augustin,  De  la  cité  de 
Dieu,\iv.  19,  ch.  iG.  —  Saint  Thomas,  De  Jie§.  piinc. ,  Viy.  x, 
ch.  1  ,  vers  la  fin.  —  Aristotc,  Ethicorum  ,  liv.  18. 


(  99  ) 

PARAGRAPHE  XXIII. 

Du  consentement  de  la  nation. 

Le  roi  n'ayant  pas  la  faculté  d'aliéner  par  lui- 
jnênie  le  royaume  ni  aucune  de  ses  parties,  il  s'agit 
de  trouver  dans  le  consentement  de  la  nation  des 
moyens  légitimes  de  le  faire  lorsque  le  bien  de  l'Etat 
ou  une  grande  nécessité  politique  en  font  sentir 
l'utilité. 

C'est  dans  ce  sens  qu'il  faut  entendre  l'opinion  de 
Juan  Andres  et  celle  de  quelques  autres  auteurs , 
lorsqu'ils  soutiennent  qu'un  roi  peut  faire  des  dona- 
tions pour  une  juste  cause;  car  lors  même  que  cette 
circonstance  se  présente,  si  la  nation  ne  lui  trouve 
point  ce  caractère,  et  qu'elle  refuse  au  roi  le  pou- 
voir de  faire  l'aliénation,  celle-ci  est  nulle  si  le  prince 
prend  sur  lui  de  l'ordonner. 

On  trouve  dans  les  décrétales  plusieurs  chapitres 
où  il  est  dit  que  le  roi  a  besoin  du  consentement  de 
la  nation  pour  exempter  des  sujets  de  l'obligation  de 
payer  l'impôt,  pour  faire  dans  le  système  des  mon- 
naies des  cbangemens  qui  attaquent  les  intérêts  na- 
tionaux, et  pour  beaucoup  d'autres  choses  qui  n'ont 
pas  autant  d'importance  que  l'aliénation  d'une  ville 
du  royaume.  Juan  Andres  convient  que  si  un  roi  fai- 
sait une  concession  de  territoire  sans  le  consentement 
de  ses  habitans,  ceux-ci  auraient  le  droit  de  récla- 
mer au  tribunal  de  la  nation  contre  cette  mesure. 

Le  Panormitain  déclare  aussi  que,  sans  le  consen- 
menl  dont  il  s'agit  ici ,    le  prince  ne  peut  disposer 


(  loo  ) 
ni  des  biens  ni  (ies  droits  du  royaume  ,  parce  qu'ils 
ne  sont  pas  sa  propriété  ,  mais  celle  de  la  couronne, 
dont  il  ne  jouit  que  pour  administrer  d'une  manière 
conforme  à  la  justice  et  à  la  raison. 

C'est  par  une  conséquence  de  ce  principe  qu'à 
la  mort  d'un  roi,  d'un  comte  ou  de  tout  autre  digni- 
taire souverain ,  le  royaume  ,  le  comté  ou  la  princi- 
pauté passent  chacun  entre  les  mains  d'un  seul 
héritier  ,  quoique  le  possesseur  défunt  ait  laissé 
plusieurs  enfans  ,  parce  qu'il  n'a  pas  eu  le  droit  de 
partager  entre  eux  ce  corps  moral  que  nous  nom- 
mons l'Etat  ,  et  que  les  habitans  sur  lesquels  il  a 
régné  sont  intéressés  à  ne  pas  voir  multiplier  le 
nombre  des  înaîtres  qui  doivent  les  gouverner. 

PARAGRAPHE     XXIV. 

Des  inféodations. 

11  résulte  encore  de  ce  qu'on  vient  de  dire  que 
tout  engagement  de  territoire  à  titre  de  fief  par  le 
prince  serait  une  violation  de  lois  de  l'Etat.  Les 
décrétalistes  et  d'autres  auteurs  qui  ont  traité  cette 
matière  reconnaissent  que  le  possesseur  d'un  fief 
n'a  pas  le  droit  de  le  transférer  à  un  autre  sans 
le  consentement  des  sujets  ,  ceux-ci  n  étant  pas 
obligés  de  reconnaître  le  nouveau  seigneur  quand 
son  titre  de  succession  ne  leur  paraîi  pas  légitime. 

Le  fief  est  considéré  comme  une  partie  essentielle 
de  l'empire  ,  du  royaume  ou  de  la  principauté;  or, 
puisque  le  prince  ne  peut  aliéner  ni  villes  ,  ni 
villages  ,   ni  cliateaux  ,   ni  aucun  autre  objet  consi- 


(  ^Ol  ) 

dérable  de  l'Elal  ,  il  s'ensuit  ,  à  plus  forie  raison , 
qu'il  n'a  pas  le  pouvoir  de  démembrer  un  fief  qui 
entraîne  avec  soi  le  vasselage  des  habitans  des  terres 
inféodées. 

PARAGRAPHE    XXV. 

Suite  du  même  sujet. 

Beaucoup  d'aviteurs,  qui  ont  traité  des  ficfs ,  sou- 
tiennent la  doctrine  que  je  viens  d'exposer  ;  ils  se 
fondent  sur  la  nature  même  de  la  dignité  royale. 
L  intérêt  de  celle-ci,  disent-ils,  est  d'accroître 
les  forces  du  royaume  autant  que  le  permettent  la 
justice  et  une  sage  administration  ;  mais  il  n'y  a 
rien  de  plus  contraire  à  la  sagesse  d'un  roi  que  de 
rendre  l'Etat  moins  fort  et  moins  puissant ,  et  c'est 
cependant  ce  qui  arrive  lorsqu'il  engage  à  titre 
de  fiefs  des  communes  et  d'autres  portions  du 
territoire. 

Pour  ren^lre  plus  sensible  la  nullité  de  l'inféoda- 
tion ,  on  se  fonde  également  sur  ce  que  le  donataire 
du  fief  est  coupable  de  mauvaise  foi  ;  car  il  n'a  pu 
ignorer  qu'il  acquérait  illégalement ,  puisqu'il  n'a- 
vait pas  pour  lui  le  consentement  des  habitans  in- 
féodés ,  condition  indispensable  de  la  légitimité  de 
■'On  acquisition. 

PARAGRAPHE    XXVI. 

Objections  et  réponses. 

La  doctrine  que  nous  venons  d'exposer  ,  })arti- 
cidièremenl celle  des  quinze  premiers  articles,  a  été 


(    '02    ) 

combattue  par  quelques  auteurs  ;  je  vais  exposer  leurs 
argumens  et  y  répondre. 

Premier  argument. 

11  est  juste  de  récompenser  les  services  importans 
rendus  au  roi  ;,  surtout  lorsque  l'Etat  en  profite.  — 
Ceci  est  incontestable  ;  mais  ce  n'est  point  avec  des 
villes  ou  des  communes,  ni  en  créant  des  vassaux,  qu'il 
convient  d'acquitter  cette  dette  nationale  j  il  suffit 
d'accorder  des  biens  meubles  ,  des  pensions  ou 
d'autres  avantages  de  ce  genre,  avec  le  consentement 
des  sujets  et  sans  nuire  à  l'Etat.  L'usage  contraire  , 
suivi  en  Espagne  ,  ne  prouve  rien  ;  il  tient  à  une 
cause  extraordinaire,  qui  est  l'expulsion  des  Maures 
de  la  péninsule  ;  mais  loin  de  nuire  alors  au  royaume, 
il  multiplia  les  actions  héroïques  qui  mirent  fin  à 
celte  longue  guerre.  Les  circonstances  n'étant  plus 
les  mêmes ,  les  choses  ont  dû  rentrer  dans  les  limites 
du  droit  naturel. 

Second  argument. 

Les  rois  sont  obligés  d'avoir  et  de  doter  des  églises, 
des  hôpitaux  et  des  établissemens  de  charité,  et  nous 
voyons  que  ceux  d^Espagne  l'ont  toujours  fait  en 
leur  donnant  des  terres  ,  des  villes  et  des  vassaux  , 
d'où  l'on  peut  conclure  qu'on  a  toujours  regardé 
comme  un  des  attributs  de  la  dignité  royale  de  pou- 
voir faire  de  semblables  aliénations.  —  Nous  avons 
répondu  à  cette  réflexion  dans  ce  qu'on  vient  de  lire. 
A  l'époque  de  la  conquête  de  l'Espagne  sur  les 
Maures ,  le  loi ,  et  les  autres  chrétiens  qui  s'empa- 


(  io5  ) 

rèreiil  et  lesièrent  maîtres  des  coiniauiies  ,  pou- 
vaient en  disposer  à  leur  gré  ,  parce  qu'ils  les 
avaient  acquises  dans  une  juste  gueire  contre  les 
infidèles.  Mais  la  situation  du  royaume  est  Lien  dif- 
lerenle  aujourd'hui  ;  la  seule  doctrine  fondamentale 
qu'il  soit  permis  de  professer  ,  c'est  que  le  prince 
est  sans  autorité  pour  disposer  en  faveur  des  églises, 
des  hôpitaux  et  des  autres  établissemens  semblables, 
des  communes  et  des  sujets  de  l'Etat.  On  prétend 
s'appuyer  sur  l'opinion  commune  qui  reconnaît  dans 
les  princes  le  droit  de  fonder  des  églises  et  de  doter 
des  monastères  pour  le  salut  de  leurs  âmes  et  la  ré- 
mission de  leurs  péchés. . .  Mais ,  lorsqu'ils  s'imposent 
de  pareils  devoirs ,  c  est  avec  leurs  biens  propres 
qu'ils  doivent  les  acquitter,  et  non  avec  ceux  du 
royaume,  comme  le  prouvent  les  lois  des  Partidas. 
On  fait  valoir  aussi  quelquefois  le  chapitre  des  décré- 
lales  qui  autorise  un  prélat  à  aliéner  des  biens  de  son 
église...  Mais  il  est  évident  qu'il  ne  s'agit  ici  que  des 
aliénations  par  voie  d'échange  ,  qui  se  font  avec  le 
prince  ,  lorsque  l'intérêt  commun  le  demande  , 
comme ,  par  exemple ,  lorsque  le  fonds  ecclésiasti- 
que est  voisin  du  palais  du  roi  et  peut  convenir  à  sa 
commodité  (i). 

PARAGRAPHE    XXVII. 

Troisième  argument. 
Les  services  rendus  à  l'Etal  méritent  la  reconnais- 

(i)   Loi  ^  ,  tif.   |6  ,  rarlida2.  —  Cli.  i  ,  De reriint pcrnutlaiione. 


(  1^4  ) 

sancc  des  princes  ,  ainsi  que  nous  l'avons  observé. 
Mais  celle  vérité  ne  prouve  rien  contre  noue  doc- 
trine ,  car  ils  peuvent  conférer  pour  cela  les  titres 
honorifiques  de  comte  ,  de  marquis  et  de  duc  ,  et 
y  joindre  des  récompenses  en  argent  et  d'autres  biens 
meubles  ,•  mais  jamais  des  immeubles  ni  des  droits 
de  la  couronne  ,  parce  que  cette  aliénation,  au  lieu 
de  rendre  la  nation  plus  respectable  aux  yeux  de  ses 
voisins  ,  produirait  nn  eftét  tout  contraire  en  mon- 
trant sa  faiblesse. 

rAKAGllAPHE    XXVIII. 

Quatrième  argument. 

Nous  avons  reconnu  que .  si  un  roi  gouverne  mal 
ses  sujets ,  et  les  rend  malheureux  par  des  exactions 
devenues  insupportables ,  il  est  quelquefois  possible 
de  trouver  un  remède  à  sa  tyrannie  dans  la  pro- 
tection et  l'autorité  des  grands  qui  environnent  le 
trône  ,  et  nous  en  avons  conclu  qu'il  devait  y  avoir 
des  sujets  de  cette  classe  avoués  par  l'association  po- 
litique, et  qui  prissent  en  main  dans  certaines  cir- 
constances la  défense  du  peuple  contre  les  entrepri- 
ses de  ses  tyrans.  Mais  répétons  qu'il  n'est  pas 
nécessaire  pour  cela  que  les  grands  soient  seigneurs 
feudataires  de  villes  ,  de  communes  et  de  châ- 
teaux ,  et  qu'il  sufïit  pour  l'objet  dont  il  s'agit  qu'ils 
aient  beaucoup  de  fortune  et  do  représentation , 
qu'ils  occupent  les  grandes  places  ,  et  qu'ils  soient 
considérés  dans  TEtat  pour  leur  savoir  et  pour  leurs 
vertus  morales  et  politiques.  Ces  qualités  suflironf 


pour  les  faire  craindre  et  respecter  du  monarque. 
Si,  au  contraire,  ils  devenaient  maîtres  et  seigneurs, 
on  pourrait  craindre  de  voir  se  renouveler  parmi  les 
grands  ces  ligues  cruelles  qui ,  au  lieu  d'avoir  pour 
objet  le  bien  de  l'Etat ,  ne  font  couler  le  sang  que 
pour  augmenter  la  puissance  de  ces  ambitieux,  aux 
dépens  du  véritable  pouvoir  légitime  ,  qui  périt 
souvent  avec  le  royaume  au  milieu  des  combustions 
politiques. 

PARAGRAPHE    XXIX. 

Cinquième  argument. 

Nous  ne  regardons  pas  comme  un  litre  plus  légi- 
time ,  en  faveur  de  l'aliénation  d'une  portion  du 
territoire  et  des  habitans  du  royaume ,  la  décision 
d'un  pape  insérée  dans  le  chapitre  VI  du  litre 
(le  Koto  des  décrétales.  Le  souverain  pontife  y  di- 
sait que  le  roi  de  Hongrie  était  obligé  de  se  croiser 
et  de  passer  en  Palestine  à  la  tête  d'une  armée ,  parce 
que ,  son  père  ayant  promis  d'y  aller  et  n'ayant  pu 
le  faire ,  il  s'était  engagé  à  exécuter  lui-même  ce 
voyage. 

Il  est  certain  qu'une  pareille  expédition  ne  pou- 
vait avoir  lieu  sans  de  grandes  dépenses ,  toutes  à  la 
charge  de  l'Etat  ;  mais  il  ne  s'ensuit  pas  rigoureu- 
sement que  le  roi  CLit  la  faculté  d'aliéner  des  villes  , 
des  communes ,  leurs  droits  et  leurs  biens  immeu- 
bles, puisque  l'argent  qu'il  pouvait  lever  dans  son 
royaume  était  suffisant  pour  cela. 

El  remarquons  que    si    la  levée  de  ces  sommes 


(  io6) 

était  très  onéreuse  au  royaume  ,  le  roi  n'était  point 
obligé  d'accomplir  son  vœu  ,  parce  que  tout  le 
monde  sait  que,  lorsqu'il  y  a  une  juste  raison  de  pré- 
voir que  l'accomplissement  d'une  telle  promesse  por- 
tera de  grands  préjudices  à  un  tiers ,  sa  violation  est 
censée  permise. 

PARAGllAPHE   XXX. 

Sixième  argument. 

Nous  ne  trouvons  pas  plus  de  force  dans  les  rai- 
sonnemens  de  nos  adversaires  lorsqu'ils  font  va- 
loir une  résolution  d'Innocent  IV ,  tirée  du  cliap.  III 
du  titre  de  Sententiâ  et  re  judicatâ  ,  de  la  collec- 
tion du  Sexte  des  décidé  taies. 

Il  est  vrai  que  dans  cette  pièce  on  tient  pour  va- 
lide la  donation  que  le  roi  d'Aragon  a  faite  de  la 
commune  de  Roselles  ,  et  qu'il  est  seulement  ques- 
tion de  savoir  si  elle  doit  l'emporter  sur  une  autre 
qu'on  suppose  avoir  été  faite  par  le  même  prince  au 
monastère  de  Pobl«t,  qui  semble  l'avoir  passée  à  celui 
de  Bonifaz. 

Mais  il  faut  remarquer  que  la  commune  de  Ro- 
selles avait  été  conquise  depuis  peu  sur  les  Maures 
par  le  roi  donateur  ,  et  nous  avons  déjà  reconnu 
que  la  règle  générale  ne  s'applique  point  aux  villes 
ou  villages  qui  ont  été  soumis  dans  une  juste  guerre 
contre  les  infidèles.  Nous  avouons  que  le  roi  pou- 
vait les  aliéner  dans  de  telles  circonstances  ;  mais 
les  temps  sont  changés ,  et  nous  sommes  soumis 
aujourd'hui  à  la  raison  primitive  de  la  nature  des 


(  ^«7  ) 
choses.  Les  conmiunes  sont  au  royaume ,  ei  non  au 
roi  ;  celui-ci ,  n'étant  pas  le  propriétaire  de  l'un ,  ne 
peut  dans  aucun  cas  disposer  des  autres. 

PARAGRAPHE   XXXI. 

Septième  argument. 

On  veut  tirer  parti  de  l'obligation  où  est  le  prince 
d'acquitter  la  solde  des  gens  de  guerre  ,  et  de  se 
procurer  tous  les  objets  nécessaires  pour  la  défense 
de  l'Etat. 

Mais  c'est  bien  à  tort  que  l'on  en  conclut  que  le 
roi  peut  aliéner  des  villes  ,  des  villages ,  des  châ- 
teaux, des  juridictions  ,  des  droits  ou  des  biens  im- 
meubles de  l'Etat.  C'est  à  lui  de  pourvoir  à  ces 
divers  besoins  avec  les  fonds  qui  sont  dans  le  trésor, 
et ,  si  ce  qu'il  y  en  a  ne  suffit  pas ,  de  faire  un  appel 
à  la  nation ,  qui  en  votera  de  nouveaux  après  en 
avoir  reconnu  la  nécessité. 

Si  la  détresse  générale  ne  permet  pas  de  satisfaire 
aux  besoin?^  de  l'Etat  de  la  manière  que  je  viens 
d'indiquer,  il  en  appellera  à  la  sagesse  de  la  nation, 
qui  songera  elle-même  au  salut  commun ,  après 
avoir  mis  la  pairie  sous  la  protection  de  Dieu ,  qui 
ne  refuse  jamais  son  secours  à  celui  qui  l'implore 
avec  une  foi  vive  au  milieu  de  ses  dangers. 

PARAGRAPHE   XXXII. 

Huitième ,  neuvième  et  dixième  argumens. 
Le  huitième  argument  se  réduit  aux  motifs  qui 


(  ïo8  ) 
semblent  autoriser  le  roi  à  doter  des  églises,   des 
monastères  ,  des  hôpitaux  ;  mais  nous  y  avons  déjà 
répondu  dans  l'examen    que   nous   avons  fait    du 
second  et  du  cinquième  argument. 

Quant  à  la  neuvième  et  dixième  objection ,  nous 
convenons  qu'un  roi  doit  être  investi  de  la  faculté 
d'assurer  le  douaire  de  son  épouse  d'une  manière 
digne  de  celui  qui  donne  et  de  celle  qui  reçoit  ;  mais 
il  n'est  peut-être  pas  impossible  au  prince  de  rem- 
plir cet  objet  avec  les  biens  immeubles  provenant  de 
son  propre  domaine ,  sans  qu'il  y  ait  nécessité  de 
rien  séparer  des  biens  de  l'Etat  j  et  si  celui-ci  a  quel- 
que chose  à  fournir,  c'est  dans  ses  biens-meubles 
qu'il  faut  le  prendre  ,  et  lorsque  la  nécessité  en  a 
été  reconnue. 

Si,  pour  donner  à  l'état  de  la  reine  cette  représen- 
tation qui  doit  la  distinguer  de  toutes  les  autres 
femmes,  il  paraissait  convenable  de  lui  assigner 
pour  dot  des  villes,  des  villages,  d'autres  lieux  et  des 
forteresses,  je  ne  serais  pas  éloigné  de  penser  que 
le  roi  peut  faire  deces  sortes  de  dispositions  pour  un 
temps  déterminé  et  sans  consulter  le  peuple,  pourvu 
néanmoins  que  le  royaume  ne  doive  pas  en  éprouver 
de  dommage  considérable. 

J'applique  ce  principe  aux  égards  que  la  nation 
doit  à  l'héritier  présomptif  de  la  couronne,  parce 
que  sa  condition  est  à  peu  près  la  même  que  celle 
do  la  reine. 

Quant  aux  autres  enfans  du  roi,  à  ses  frères  et  à 
urs,  je  pense  qu'il  doit  suffire  que  le  prince 
isslgne  des  rentes  annuelles  sur  les  fonds 


ses^urs,  je 
régirait  leur  i 


(   '^9  ) 
qui  appartiennent  à  l'Etat ,  et  même  sur  les   siens 
lorsqu'il  en  possède. 

C'est  ainsi  que  ,  dans  la  sainte  Ecriture,  nous 
voyons  qu'Abraham  donne  à  ion  fils  premier  né , 
Isaac,  tous  ses  biens,  tandis  qu'il  ne  fait  aux  autres 
que  de  simples  legs  (i). 

Une  loi  du  Dcutéronome  (2)  veut  que  l'aîné  re- 
çoive une  portion  double  de  celle  des  autres  enfans; 
donc  ceux-ci  recevaient  une  portion  du  domaine 
paternel. 

Toutes  ces  assignations  doivent  se  faire  avec  le 
moins  de  surcharge  possible  pour  l'Etat,  parce  que, 
suivant  une  loi  romaine ,  les  honneurs  et  les  dignités 
d'un  seigneur  ne  doivent  jamais  être  incommodes  ni 
onéreux  pour  les  sujets  (5). 

Si  le  roi  veut  en  user  avec  cette  modération,  il 
pourra  doter  de  la  même  manière  non  seulement  les 
enfans  qu'il  aura  eus  d'un  premier  lit,  mais  encore 
ceux  d'un  second  et  d'un  troisième  mariage,  en 
œspectant  néanmoins  les  droits  de  primogéniture. 

Ces  droits  sont  fondés  sur  la  volonté  de  Dieu 
même.  Nous  lisons  dans  l'ancien  Testament  qu'Ado- 
nias,  fils  aîné  de  David,  se  plaignit  à  son  père  des 
efforts  que  faisait  Betzabée  pour  faire  tomber  la  cou- 
ronne sur  la  tête  de  Salomon  ;  et  il  est  certain  que 
ce  ne  ftit  que  par  une  disposition  mystérieuse  de  la 
volonté  divine   que  Salomon  fut  appelé    à   régner 


(1)  Gcnt'se,  cil.  2.). 

(2)  Chap.  21. 

(3)  Foy.  les  deux  ilcrnitrcs  lois  de  Stal.  et  l'mag.  ,  clans  le  Code. 


H 


(   lio  ) 
malgré  les  droits  d'Adonias,  premier  né  de  la  famille 
royale  (i). 

Les  droits  du  fds  aîné  à  la  couronne  sont  fondés 
sur  l'esprit  d'un  grand  nombre  de  textes  du  droit  ca- 
nonique et  du  droit  civil  ;  la  raison  a  même  consa- 
cré ce  principe  en  inculquant  à  tous  les  hommes 
qu'il  est  juste  que  les  plus  jeunes  obéissent  et  por- 
tent du  respect  aux  aînés,  et  que  plus  la  possession 
est  ancienne,  plus  le  droit  est  légitime,  indépendam- 
ment de  la  force  qu'il  peut  encore  recevoir  d'un 
grand  nombre  d'autres  maximes  que  je  crois  inutile 
de  rapporter. 

PARAGRAPHE  XXXIII. 

Onzième  argument. 

D'après  la  règle  du  droit  commun,  ce  qu'un 
homme  fait  faire  par  un  autre  est  censé  fait  par  lui- 
même.  Quelques  personnes  tirent  de  ce  principe  la 
conséquence  que  le  prince  peut  déléguer  la  juridic- 
tion et  l'autorité  administrative  des  villes ,  des  com- 
munes et  de  leurs  habita ns,  sans  cesser  de  les  gou- 
verner, parce  qu'il  sera  représenté  par  ceux  qui 
auront  obtenu  de  lui  leurs  titres  d'acquéreurs  ou  de 
donataires. 

Mais  il  est  impossible  d'appliquer  ce  principe  du 
droit  aux  choses  dont  l'administration  nécessite  et 
appelle  un  agent  spécial ,  lelies  que  le  gouverne- 


(i)  La  Grni-so,  di.  27.  —  DruUronoine,  th.  21.  —  Rcgum  lib.   3 
liap.  o. 


(  ïïl  ) 

nient  des   communes  et  de   lenrs   habitans  par    le 
roi. 

Jamais  les  peuples  ne  se  persuaderont  qu'ils  sont 
govivernés  par  le  prince  s'ils  cessent  de  se  voir  sous 
son  autorité  immédiate  ;  car  alors  ils  obéiront  à  plu- 
sieurs maîtres,  et  supporteront  de  nouvelles  charges. 
Les  hommes  n'ont  élu  des  rois  qu'avec  l'intention 
particulière  de  tirer  de  celle  sorte  de  gouvernement 
des  avantages  qu'aucun  autre  ne  pouvait  leur  pro- 
curer ;  et  ce  qui  le  distingue  de  celui  d'un  père  ou 
d'un  pasteur,  c'est  que,  le  dernier  ayant  sa  source 
dans  la  nature ,  le  soin  peut  en  être  confié,  au  lieu 
que  celui  du  prince  a  pour  origine  la  volonté  même 
des  hommes  ,  qui  l'ont  préféré  à  tous  les  autres. 

PARAGRAPHE  XXXIV. 

Douzième  argument. 

11  n'est  pas  difficile  de  répondre  à  ceux  qui  disent 
qu'il  y  a  des  choses  hors  de  vente ,  ou  inaliénables 
par  elles-mêmes ,  qu'on  peut  cependant  vendre  ou 
aliéner  lorsqu'elles  font  partie  d'un  tout  suscepti- 
ble lui-même  de  subir  celle  condition. 

Les  églises,  disent-ils,  les  tombeaux,  le  droit  de 
patronage  et  d'autres  du  même  genre,  ne  sont  point 
commerçableSjCt  cependant,  lorsque  la  propriété  uni- 
verselle d'un  pays  vient  à  être  vendue  avec  ses  terres, 
ses  fontaines,  ses  rivières,  ses  eaux,  ses  montagnes , 
ses  chemins ,  ses  bois,  sa  cliasse ,  sa  pêche  et  ses  au- 
tres droits, actions  et  objets,  soit  matériels,  soit  spiri- 
tuels, dépendans  de  ses  limites,  il  est  bien  entendu 


(  "-O 

que  l'église  esi  aussi  aliénée  avec  son  droit  de  patro- 
nage, surtout  lorsque  cette  vente  est  littéralement 
stipulée  dans  le  traité., 

On  conclut  de  là  que  si  un  roi  cède  à  un  empereur 
ou  à  quelque  autre  souverain,  et  même  à  toute  autre 
personne  d'un  rang  inférieur,  un  territoire  déter- 
miné, renfermant  des  villes,  des  villages,  des  por- 
tions de  communes ,  des  châteaux  et  des  maisons , 
avec  des  habitans  libres  ou  serfs,  la  juridiction  et 
la  puissance  administrative  sur  les  hommes  francs, 
et  la  propriété  directe  des  hommes  et  des  terres  de 
condition  serve,  sont  censées  transmises  à  l'acqué- 
reur. 

Je  réponds  qu'il  y  a  une  différence  essentielle  entre- 
un  roi  et  tout  autre  individu  lorsqu'il  s'agit  d'un 
contrat  de  cette  nature.  Lorsqu'un  particulier,  pos- 
sesseur d'un  territoire  tel  que  celui  qu'on  suppose , 
le  vend  ou  le  transfère,  cette  propriété  est  un  tout 
relativement  aux  objets  qui  la  composent;  mais  elle 
n'est  qu'une  partie  à  l'égard  d'un  royaume,  et  il  n'y  a 
ici  aucun  changement  dans  la  nature  des  choses  ni 
dans  la  condition  des  personnes ,  parce  que  1  une  et 
l'autre  continuent  d'être  soumises,  comme  aupara- 
vant, à  un  particulier  et  au  souverain;  et  s'il  y  a  des 
serfs  de  la  glèbe  dans  le  territoire ,  c'est  parce  qu  il 
y  a  eu  de  leur  part,  ou  du  côté  de  leurs  pères  ,  sou- 
mission libre  à  ce  régime,  la  loi  laissant  à  chaque 
homme  toute  liberté  à  cet  égard.  Mais  si  le  roi  alié- 
nait une  partie  de  son  tout  qui,  est  le  royaume,  il 
changerait  la  nature  des  choses  et  la  condition  des 
personnes  ;  en  la  cédant  à  un  souverain  11  démcni- 


(,.5) 

brcrail  le  royaume  el  ferait  un  tort  considérable  à 
sou  peuple  ;  et  en  la  transférant  à  un  de  ses  suiets 
il  nuirait  aux  habitans,  parce  que,  sans  perdre  l'auto- 
rité qu'il  a  sur  eux  ,  il  leur  imposerait  celle  d'un  nou- 
veau maître. 

Il  est  donc  impossible  de  rien  opposer  de  solide 
à  la  doctrine  d'après  laquelle  si  un  roi  cède  quelque 
partie  de  son  royaume  ,  comme  nous  voyons  que 
certains  princes  l'ont  fait  ,  il  nen  résulte  pas  que 
les  habitans  deviennent  par  cela  même  les  vassaux 
du  nouveai-  maître ,  car  malgré  cette  mesure  ,  qui 
n'est  que  de  fait ,  ils  continuent  d'être  aussi  libres 
qu'auparavant. 

PARAGRAPHE    XXXV. 

Treizième  argument. 

De  ce  que  le  savant  Bartbole  et  quelques  autres 
jurisconsultes  ont  avancé  que  le  roi  peut  disposerdes 
choses  de  son  royaume  ,  certains  auteurs  en  ont 
conclu  en  faveur  du  système  que  nous  réfutons- 
mais  cette  conséquence  mérite  encore  moins  de 
nous  arrêter. 

Nous  avons  déjà  dit ,  et  il  convient  de  répéter  ici 
dans  quelles  circonstances ,  jusqu'à  quel  point  et 
à  quelles  conditions  l'exercice  d'un  pareil  droit 
entre  les  mains  du  prince  peut  être  juste  et  rai- 
sonnable. 

Si  on  prétend  ne  l'appliquer  qu'au  libre  emploi 
des  biens  patrimoniaux  du  roi ,  ou  des  immeubles 
acquis  pendant  une  guerre  juste  contre  les  infidèles  ; 
II.  8 


(  iiO 

à  celui  des  biens  meubles  du  royaume  ou  des  renies 
assignées  à  la  reine  el  à  l'héritier  présomptif  du 
trône  ,  cette  opinion  peut  être  admise  comme  vraie, 
pourvu  néanmoins  que  son  application  n'ait  rien  de 
funeste  pour  l'Etat. 

Mais  si  on  entend  comprendre  dans  ce  système 
l'aliénation  même  des  villes  ,  des  communes ,  des 
châteaux  ,  des  habitans  ,  de  la  juridiction  ,  de  la 
puissance  administrative  et  des  emplois  publics  , 
des  terres  et  des  droits  perpétuels  du  royaume  ,  je 
déclare  que  celte  opinion  est  absolument  fausse ,  et 
ne  mérite  que  le  mépris.  Au  resle ,  c'est  par  respect 
pour  le  nom  même  de  Barthole  que  je  fais  cette 
distinction. 

PARAGRAPHE   XXXVI. 

Quatorzième  argument. 

La  cession  faite  par  Salomon  à  Hiran ,  roi  de 
Tyr,  d'un  certain  nombre  de  villes,  n'est  guère  plu? 
concLante  en  faveur  de  l'opinion  que  je  combats. 
Une  peut  être  question  dans  le  texte  de  TEcriturc 
sainte  que  de  l'abandon  des  revenus  et  de  l'usufruit 
de  ces  communes  jusqu'à  l'entier  acquittement  des 
vingt  talens  d'or  que  Hiran  avait  prêtés  à  Salomon, 
et  du  prix  des  bois  de  cèdre  qu'il  lui  avait  fournis 
pour  la  construction  du  leniple  cl  de  son  palais  (i). 

(i)  Liv.  3  des  Rois  ,  ch.  9. 


(  n5  ) 

PARAGKAPHli    XXXVII. 

Quinzième  argument. 

JLiiiiii ,  la  dernière  objection  cojilre  h^  ])rii)cipos 
((ue  je  défends  ,  et  que  j'ose  à  peine  citer,  c'est  que 
l'autorité  royale  est  réduite  presque  à  rien,  et  par 
conséquent  avilie  ,  si  on  ote  au  prince  le  droit  de 
iaire  de  ces  aliénations. 

Il  y  a  ici  ignorance  ou  calomnie.  La  di-nité  d'un 
roi  ne  consiste  pas  à  usurper  des  droits  dont  il  n'est 
que  l'administrateur.  Investi  de  tout  le  pouvoir 
nécessaire  pour  bien  -ouverner  et  pour  rendre  son 
royaimie  beureux  ,  qu'il  remplisse  celle  belle  desti- 
nation ,  elle  respect  des  peuples  en  sera  la  récom- 
pense. 


NOTES  DE  M.  LLORENTE. 

L'ouvrage  extrêmement  curieux  qui  précède  ne  fut  pai 
publié  par]'auteur  en  iSSz  ,  dans  la  ville  deSéville,  avec  les 
autres  mémoires  qu'il  avait  composés  en  faveur  des  Indiens. 
Il  n'est  pas  très  connu  enEspagne  ,  puisque  Nicolas  Antonio 
a  l'article  des  œuvres  de  notre  auteur,  prouve  qu'il  ne  le 
connaissait  pas;  car  il  se  contente  de  dire,  à  la  fin  de  son 
article:  «  Don  Thomas  Tamayo,  dans  sa  collection  de 
>.  livres  espagnols  ,  cite  un  ouvrage  qui  passe  pour  être  de 
»  notre  auteur ,  sous  le  titre  Utrum  rrges ,  jure  aligna,  sub- 
..  ditos  à  regid  corond  alicnare  possint.  »  Ce  titre  diffère 
beaucoup  du  véritable,   que  voici:  «  Quceslio  de  impera- 


(  i^G  ) 

tûrid  ual  regia puicslatt'  ;  un  vidtlicet  reges  vel principes  ^ 
jure  aliquo  vel  titulo,  et  salvd  conscientid,  cives  ac  sub- 
dilos  siios  à  regid  coronà  alienare ,  et  alterius  domini 
particularis  ditioni subjicere possint?  » 

C'est  sous  ce  titre  que  l'ouvrage  de  Las  Casas  a  été  publié 
en  latin  par  Wolfang  Griessteltor ,  et  dédié  ,  dans  la  ville  de 
Spire,  le  22  mars  1671,  <<  au  noble  et  magnifique  seigneur 
»  Adam  de  Dietriclistein ,  baron  libre  et  béréditairc  de 
i>  Hollemburg ,  Finkeslein  et  Talberg ,  et  grand  cbambellan 
»  de  l'empereur;  ambassadeur  de  l'empire  près  la  cour 
»  d'Espagne  ;  président  suprême  de  la  cour  des  illustri,s- 
■•>  simes  arcbiducs  d'Autriche,  Rodolphe  et  Ernest ,  très 
»   augustes  enfans  de  l'empereur.  » 

INolre  éditeur  avait  accompagné  le  baron  allemand  en 
Espagne,  etavait  été  attaché  pendant  cinq  ans  à  l'ambassade, 
ce  qui  lui  avait  permis  d'acquérir  la  connaissance  d'un  grand 
nombre  de  savans  ouvrages,  entre  autres  d'un  Traité  du 
très  illustre  et  très  docte  Barthélenii  de  Las  Casas ,  ayant 
pour  objet  d'examiner  si  les  rois  et  les  princes  ont  le  droit 
d'aliéner  les  biens  de  leurs  états. 

Le  savant  M.  Grégoire,  ancien  évêque  de  Blois,  a  cité 
dans  son  apologie  de  l'évêque  de  Chiapa  deux  autres  édi- 
tions du  même  ouvrage,  l'une  in-4",  publiée  àTubingen  en 
1025;  et  l'autre,  sous  le  même  format,  à  léna  en  1678. 
L'édition  que  j'ai  eue  sous  les  yeux  est  in-folio;  il  s'y  trouve 
un  ouvrage  publié  à  Francfort-sur-le-Mein  en  1701,  par 
l'imprimeur  Chrétien  Genschius,  et  divisé  en  six  parties, 
sous  le  titre  de  Jus  Domaniale  :  c'est  une  collection  de 
traités  de  droit  public,  composés  par  difïérens  auteurs. 

Je  n'ai  pas  cru  devoir  m'assujettir  à  traduire  chaque  mot 
ni  même  chaque  phrase  de  mon  auteur,  parce  que  l'état 
actuel  des  lumières  et  le  bon  goût  qui  règne  en  eussentrendu 
la  lecture  peut-être  impossible.  Le  fond  de  la  doctrine  de 
Las  Casas  est  singulièrement  remarquable;  il  n'y  a  pas  un 
esprit  éclairé  qui  n'en  doive  convenir.  Malheureusement 
cet  homme  célèbre  y  paie  le  tribut  au  mauvais  goiit   sco- 


lactique,  couuniiji  à  la  plupart  des  éciivaius  de  sou  temps, 
parliculièremcnt  à  ceux  qui  avaient  appris  dans  les  univer- 
sités d'Espagne  la  philosophie  et  la  théologie  d'après  les 
principes  d'Aristote. 

Il  vivait  dans  un  siècle  oii  l'on  déférait  aveuglément  à 
l'autorité  nominale  des  écrivains  fameux;  de  là  ses  nom- 
breuses citations  de  Barthole  ,  de  Baldus  ,  de  Cino,  d'Azon  , 
d'Oldrad  ,  de  Juan  Andres,  du  Panormitain,  et  d'une  foule 
d'autres  auteurs  qui  ne  convaincraient  personne  aujour- 
d'hui, parce  que  l'esprit  méthodique  qui  distingue  notre 
siècle  soumet  tout  à  l'analise  et  à  ses  conséquences  rigou- 
reusement déduites. 

Las  Casas  entasse  ailleurs  dans  son  traité  des  fragmens 
du  Digeste  ,  parce  que  les  lois  en  étaient  fréquemment  con- 
sultées. J'ai  cru  devoir  élaguer  de  ma  traduction  tous  ces 
passages,  ainsi  que  ceux  des  auteurs  nommés,  parce  qu'ils 
n'auraient  servi  qu'à  embarrasser  l'exposition  de  la  doctrine 
fondamentale  de  l'auteur,et  à  la  faire  confondre  quelquefois 
avec  ses  accessoires. 

Si  j'ai  conservé  quelques  citations  des  canons  des  textes 
de  l'Ecriture  sainte,  des  pères  ,  des  lois  civiles  et  des  philo- 
sophes ,  c'est  parce  qu'elles  m'ont  paru  s'appliquer  à  propos 
au  sujet  de  Las  Casas  ,  et  rentrer  dans  le  domaine  d'une  sage 
érudition  ;  au  reste  ,  j'ai  cru  même  alors  devoir  les  tirer  de  la 
suite  du  texte  pour  les  porter  en  notes  au  bas  des  pages. 

Enfin ,  je  publie  une  traduction  libre  de  Las  Casas  avec 
l'intention  de  rendre  la  lecture  de  cet  auteur  plus  suppor- 
table pour  notre  temps;  mais  j'en  garantis  la  fidélité,  parce 
que  j'ai  mis  le  plus  grand  soin  à  conserver  les  propositions 
de  l'auteur,  et  à  ne  lui  rien  faire  dire  d'étranger  à  ses 
opinions. 

C'est  pour  lui  conserver  cette  exactitude  qui  j'ai  reproduit 
jusqu  à  la  division  de  l'ouvrage  en  trente-sept  paragraphes , 
car  je  ne  doute  pas  qu'elle  ne  fût  rejelée  aujourd'hui  comme 
défectueuse  si  ce  traité  était  à  composer;  mais  l'inconvé-i 
nicnl  n'était  point  assez  grand  pour  faire  oublier  tout  ce  que 


(   "8  ) 

sou  excellente  rloclniio  offre  on  général  de  cuneux  el  d'in- 
téressafct. 

Mal»é  ces  qualités  si  remarquables  ,  il  faut  avouer  que 
l'auteii^était  loin  de  posséder  toutes  les  vérités  philosophi- 
ques etpolitiques  qui  sont  aujourd'hui  généralement  répan- 
dues. Je  lai  fait  observer  eu  parlant  de  ?es  trente  propo- 
sitions sur  la  puissance  du  pape,  et  la  même  remarque 
s'applique  à  la  question  qui  précède. 

Las  Casas  s'est  proposé  comme  difficulté  contre  sa  conclu- 
sion la  doctrine  de  plusieurs  chapitres  du  droit  canon. 
Pour  y  répondre  victorieusement  il  lui  suffisait  de  dire 
qu'elle  ne  prouve  rien ,  puisque  Rome  seule  s'en  est  servie 
pour  établir  sa  double  souveraineté  sur  toute  la  terre,  et 
qu'elle  est  condamnée  jusqu'aux  portes  mêmes  de  Rome.  Il 
pouvait  appuyer  sa  réponse  sur  des  passages  incontestables 
de  l'Écriture  sainte ,  oii  Dieu  ne  refuse  pas  seulement  au 
successeur  de  saint  Pierre  tout  pouvoir  temporel ,  mais  lui 
fait  encore  le  commandement  exprès  d'être  soumis  aux 
empereurs  et  aux  magistrats  ,  sans  jamais  perdre  de  vue  que 
cette  déférence  lui  est  commandée  avec  plus  de  rigueur 
qu'aux  autres  chrétiens  ,  pour  que  l'exemple  de  son  humilité 
soit  profitable  à  tout  le  monde. 

Quant  aux  autres  argumens ,  tués  du  texte  même  des 
Jois  ,  Las  Casas  pouvait  les  réfuter  en  établissant  hardiment 
que  toutes  les  lois  qui  furent  promulguées  par  les  empereurs 
romains  et  recueillies  dans  le  Code  Justinien  ,  ou  dans  les 
autres  répertoires ,  ne  prouvent  autre  chose  que  la  volonté 
absolue  de  ces  princes  ,  qui  oublièrent  (ce  que  Las  Casas  a 
bien  prouvé)  que  le  peuple  ne  leur  avait  pas  conféré  par  la 
loi  regia  plus  de  pouvoir  qu'il  n'en  fallait  pour  faire  régner 
la  paix  et  la  justice ,  bien  loin  de  leur  avoir  permis  de  dis- 
poser des  terres  de  l'empire  et  de  celles  de  ses  habitans. 

C'est  encore  de  la  même  mamère  qu'il  aurait  pu  et  dû 
combattre  les  conséquences  qu'on  prétendait  tirer  des  lois 
espagnoles  et  de  leurs  commentaires;  car  on  n'en  peut  con- 
clure  .Tutre  chose  sinon  qu'j»  l'époque  nii   ces  lois  furent  en 


(   '^9  ) 

vigueur  l'opiniou  dominante  reconnaissait  dans  les  rois  de 
Léon  et  de  Castille  ,  de  Navarre  et  d'Aragon  ,  le  pouvoir  de 
céder,  d'échanger  et  de  vendre  les  villes  ,  les  villages,  les 
communes  ,  les  hameaux ,  les  châteaux,  et  les  terres  avec 
leurs  habitans  ,  et  que  ces  princes  savaient  s'en  servir  au  profit 
de  leur  despotisme .  Mais  l'erreur  n'est  plus  à  craindre  depuis 
que  la  propagation  des  lumières  par  l'art  de  l'imprimerie  a 
dévoilé  aux  hommes  l'origine  de  l'autorité  des  rois ,  et  la 
direction  que  celle-ci  doit  prendre  pour  n'être  plus  en  oppo- 
sition avec  l'esprit  qui  l'a  fondée. 

Enfin,  après  avoir  prouvé  qu'un  roi  n'a  de  pouvoir  légi- 
tnne  que  celui  que  la  nation  lui  a  délégué,  il  n'est  plus 
question  que  d'examiner  s'il  faut  ou  non  qu'il  y  ait  une  cons- 
titution écrite.  Quant  au  premier  point ,  il  suffit  pour  le 
juger  de  lire  et  de  comprendre  le  texte  littéral  que  je  viens 
de  traduire:  à  l'égard  du  second,  je  ferai  remarquer  que 
la  raison  naturelle  nous  avertit  qu'on  ne  peut  admettre 
comme  possible  la  délégation  d'un  pouvoir  capable  de  faire 
le  malheur  des  hommes.  Or ,  qui  pourrait  nier  qu'une  sem- 
blable calamité  ne  soit  !a  conséquence  de  l'aliénation  des 
communes  et  de  leurs  habitans  ? 

Nous  n'avons  pas  besoin  de  l'ouvrage  de  Las  Casas  pour 
nous  convaincre  de  cette  vérité  ;  mais  il  ne  laisse  pas  pour 
cela  d'être  infiniment  précieux,  car  il  est  honorable  pour  la 
vérité  elle  -même  d'avoir  été  défendue  par  un  personnage 
aussi  distingué  par  sa  sagesse  et  sa  sainteté ,  à  une  époque 
et  dans  un  royaume  ou  il  fut  probablement  le  seul  appui  de 
ses  droits  auprès  de  Charles-Quint  et  de  Philippe  II ,  les  deux 
despotes  les  plus  puissans  de  la  terre  et  les  ^lus  jaloux  de 
leur  autorilé  absolue. 


(  ■=") 


Lettre  de  don  B.  de  Las  Casas  à  don  Barthélemi 
Carranza  de  Miranda ,  plus  tard  archevêque 
de  Tolède  ,  résidant  en  Angleterre  avec  le  roi 
Philippe,  dans  Vannée  /555 ;  sur  le  projel 
qu'avait  formé  le  gouvernement  de  rendre  les 
commanderies  des  Indiens  perpétuelles. 

Mon  très  révérend  et  très  affectiomvé  père. 

Le  20  juillet  de  la  présente  année  j'ai  reçu 
d'Antoine  Caret  la  lettre  de  Votre  Paternité  du 
6  juin  précédent.  Ce  retard  d'un  mois  et  demi  m'a 
singulièrement  contrarié,  car,  quoique  j'eusse  écrit 
depuis  assez  longtemps  et  fort  au  long  à  Voire 
Paternité  (comme  au  père  Juan),  et  tout  ré- 
cemment encore  par  l'occasion  de  Balthazar  Gar- 
cia ,  procureur  de  l'île  Espagnole  ,  si  elle  me  fût 
plus  tôt  parvenue  j'aurais  répondu  sans  perdre  un 
jour  aux  articles  que  vous  y  avez  traités ,  et  qui 
sont  tous  de  la  plus  grande  importance.  Je  sais  bien 
que  j'en  ai  déjà  écrit  à  Sa  Majesté  et  à  vous-même ,' 
mais  je  dois  reconnaître  que  mes  péchés  et  ceux  qui 
ont  été  commis  dans  les  Indes  m'ont  rendu  indigne 
de  me  faire  entendre  (romme  il  convenait ,  et  je  ne 
puis  douter  que  ce  ne  soit  pour  nous  punir  qu'une 
chose  si  évidente  trouve  encore  des  contradicteurs , 
et  est  enveloppée  de  tant  de  ténèbres. 

Avant  de  répondre  au  contenu  de  votre  lettre  je 
dois  satisfaire  le  besoin  que  j'éprouve  de  m'expli- 
quer  avec  vous  siu-  quatre  points  essentiels.  Premiè- 


(  ^^ï  ) 

rcmcnl ,  je  vous  pile ,  au  Jioiu  de  noire  Dieu ,  de 
considërer  cl  de  persuader  au  roi  que  Faffaire  des 
Indes,  sur  laquelle  Sa  Majesté  est  sur  le  point  de 
prononcer ,  mérite  la  plus  ijrande  attention  par  son 
extrême  gravité ,  et  doit  avoir,  soit  pour  le  bien  , 
soit  pour  le  mal  temporel ,  les  suites  les  plus  sérieu- 
ses qui  puissent  intéresser  un  prince  chrétien  et 
même  un  infidèle,  et  qu'à  l'égard  du  bien  ou  du 
mal  spirituel ,  il  n'y  en  a  pas  qui  doive  être  ou  plus 
funeste  ou  plus  salutaire  à  son  âme;  que  Dieu  est 
certainement  attentif  à  ce  que  l'on  va  faire  ,  et  qu'il 
attend  la  décision  du  roi  pour  le  juger  digne  ou  de 
châtiment  ou  de  récompense. 

Secondement,  j'engage  Votre  Paternité  à  ne  point 
renoncer  au  dessein  qu'elle  a  formé  depuis  long- 
temps avec  le  secours  de  Dieu  de  s'opposer  de 
toutes  ses  forces  à  ce  qui  se  trame  en  Angleterre 
contre  le  repos  du  Nouveau- Mon  de,  parce  que  si 
elle  réussit  il  y  a  à  espérer  qu'on  ne  fera  pas  plus 
mal  en  Espagne,  et  que  les  choses  en  resteront  là. 
Je  dis  qu  il  est  de  la  plus  grande  importance  que 
Votre  Paternité  empêche  qu'il  ne  soit  rien  décidé  en 
Angleterre  ni  en  Flandre ,  afin  que ,  lorsque  l'empe- 
reur ou  le  roi  seront  arrivés  ici ,  l'Es[)agne  entière  se 
lève  et  s'entende  avec  elle-même  pour  cette  grande 
affaire  ,  et  que  l'on  s'en  occupe  devant  Sa  Majesté 
avec  toute  la  sagesse  et  la  maturité  de  la  plus  sérieuse 
délibération.  Comment  ne  pas  tenir  pour  suspecte 
et  douteuse  ,  et  même  pour  téméraire ,  la  résolution 
que  le  roi  pourrait  prendre  sur  les  affaires  des  Indes 
en  Angleterre,   où  Sa  Majesté  n'est  entourée  que 


(     122    ) 

«.le  trois  ou  qu:ilie  personnes,  qui  diriijeutàlavéril»^ 
sa  conscience ,  mais  cjui  ne  sont ,  il  faut  bien  le  dire , 
que  des  hommes  connne  nous  ,  sans  privilège  pour 
ne  pas  se  tromper  lorsqu'il  s'agit  de  la  perte  irré- 
parable d'un  immense  pays ,  de  ce  Nouveau-Monde 
ou  les  générations  d'hommes  étaient  pour  ainsi  dire 
accumulées  les  unes  sur  les  autres  ,  et  dont  les  fai- 
bles restes  disparaissent  tous  les  jours  ,  victimes  de 
la  tyrannie  et  de  la  cruauté  des  Espagnols,  sans 
qu'il  y  ait  personne  pour  écouter  leurs  plaintes  -et 
j)Our  les  protéger  ,  et  pendant  qu'au  contraire  tout 
se  prépare  pour  mettre  à  jamais  leur  sort  entre  les 
mains  de  leurs  plus  grands  ennemis?  N'est-ce  pas 
un  grand  malheur  que  les  conseillers  qui  accompa- 
gnent le  roi  n'aient  aucune  connaissance  du  droit 
ni  du  fait ,  et  qu'ils  ne  veuillent  pas  s'en  rapporter  à 
cet  égard  au  conseil  spécial  que  le  roi  a  chargé  de 
cette  affaire,  et  qui  s'en  occupe  sans  relâche ,  éclairé 
par  les  rapports  et  les  aiUres  documens  qui  lui  par- 
viennent d'Amérique  ?  Ce  comité  ne  connaît-il  pas 
mieux  les  règles  et  ce  qu'il  convient  de  proposer  que 
ceux  qui  sont  avec  Sa  Majesté,  et  à  qui  l'ignorance 
presque  totale  où  ils  sont  de  ce  qui  se  passe  permet 
si  peu  de  travailler  utilement  pour  elle?  S'il  se  com- 
met quelque  erreur  dans  cette  grande  circonstance  , 
pourra-t-on  alléguer  le  prétexte  d'une  ignorance 
invincible?  11  y  a  plus  de  soixaiue  ans  que  ces  mal- 
heureux Indiens  sont  volés  ,  tyrannisés  et  massacrés 
parles  Espagnols  ;  il  y  vn  a  (Quarante  quef empereur 
lègneen  Espagne,  et  cepcnidant  il  u'a  jamais  opposé 
que  des  p:\lHaii("'  m  lant  de   misères  ,   depuis  que  \o 


(     Ï25    ) 

suis  revenu  en  Europe  démasquer  les  tyrans  et  dé- 
truire leurs  raensoni,'es.  Et  où  veut-on  en  venir 
avec  ces  apparences  et  ces  démonstrations  d'un  zèle 
si  mal  entendu ,  du  fond  de  l'Angleterre  et  de  la 
Flandre,  où  nos  rois  semblent  avoir  oublié  quils 
ont  un  royaume  d'Espagne  à  gouverner  ?  Je  pense, 
mon  révérend  père  ,  que  faire  le  bien  comme  on 
l'entend  serait  un  grand  mal  aux  yeux  des  hommes, 
et  une  abomination  devant  Dieu.  Je  suis  assuré 
qu  on  ne  fera  rien  de  bon  à  cet  égard  en  Flan- 
dre ni  en  Angleterre  ,  et  que  Dieu ,  dont  la  justice 
est  aussi  véritable  qu'infaillible  ,  ôtera  les  Indiens 
aux  rois  de  Castille  si  l'on  voit  se  réaliser  les  des- 
seins des  grands  coupables  qui  leur  donnent  de 
pareils  conseils,  sans  savoir  ce  que  conmiandent  le 
service  de  Dieu  et  celui  de  leurs  maîtres,  qui  ne  pensent 
que  parleur  tête,  et  qui  ne  voient  que  par  leurs  yeux  ; 
car  il  est  écrit  :  Regnum  à  gente  in  genteiri  trans- 
fertur  propter  injustltias ,  injurias  et  contumelicis^ 
ac  diversos  dolos.  Or  ,  dans  quels  lieux  de  la  terre 
a-t-on  vu  et  voit-on  déplus  grandes  et  de  plus  nom- 
breuses injustices  que  dans  les  provinces  du  Kou- 
vcau-Monde?  Quel  peuple  s'est  jamais  montré  plus 
calomniateur,  plus  méchant,  plus  cruel  et  plus 
trompeur  que  l'Espagnol  au  milieu  des  Indiens?  Qui 
a  moins  respecté  jusqu'ici  le  sexe,  l'âge  et  les  con- 
ditions parmi  la  race  humaine  que  les  Castillans  chez 
les  peuples  les  plus  innocens  du  Nouveau  -  Monde? 
Que  Sa  Majesté  oi  Son  Altesse  renoncent  à  six  ou 
sept  millions  qu'ils  espèrent  se  procurer  aux  dépens 
de  kl  vie  e(  de  l'iimc  des  Indiens  pour  fournir  aux 


(  '^4  ) 

besoins  de  la  couroanc  d'Espai^nc,  el  alors  on  inoL- 
Ira  moins  d'ardour  en  Angleterre  et  en  Flandre  à 
consommer  la  ruine  des  rois  des  Tndcs.  Et  de  quel 
droit  imposerait-on  à  de  malheureux  opprimés ,  qui 
n  ont  aucune  espèce  de  biens  sur  la  terre  ,  ces  tri- 
buts d'argent  arrosés  de  larmes  pour  acquitter  les 
dettes  des  rois  d'Espagne  et  celles  de  leur  couronne? 
Ils  n'ont  plus  qu'à  gémir  et  à  demandera  Dieu  jus- 
tice et  vengeance  contre  nos  souverains,  dont  l'auto- 
rité et  même  la  volonté  inexcusable  ont  favorisé  , 
depuis  la  découverte  du  Nouveau-Monde  ,  leur  des- 
truction par  les  guerres  les  plus  injustes ,  et  dont 
l'horreur  a  surpassé  tout  ce  qu'on  a  jamais  vu  chez 
les  nations  barbares ,  et  au  milieu  des  animaux  les 
plus  féroces.  Depuis  ce  temps-là  a-t-on  rien  imaginé 
de  plus  horrible  et  de  plus  déplorable  que  ce  par- 
tage qu'on  nomme  commanderies  ,  qui  assimile  les 
hommes  aux  bêles ,  et  qui  en  a  fait  périr  plus  de 
vingt  millions  sans  foi  et  sans  sacremens?  Les  rois 
pensent-ils  à  ce  qu'ils  font  lorsqu'ils  reviennent  au 
projet  de  perpétuer  les  commanderies  ,  dont  l'effet 
inévitable  sera  de  consommer  la  ruine  des  Indes,  et 
d  anéantir  jusqu'aux  dernières  traces  de  leur  popu- 
lation ? 

Mon  révérend  père,  quel  homme  prendra  sur  lui 
et  aura  le  courage  de  détromper  nos  princes  catho- 
liques, et  de  leur  faire  entendre  qu'ils  ne  possèdent 
pas  la  valeur  d'un  réale  dans  les  Indes  qu'ils  puissent 
faire  lever  en  conscience ,  en  tolérant  comme  ils 
font  et  même  en  autorisant  cx|)ressément  des  me- 
sures qui  vont  détruire  les  misérables   débris  des 


(   ^^5  ) 

races  itulleiinei  'lans  la  nouvelle  capiivilé  qu'on  leur 
pn'pare  ,  et  qui  sera  le  tenue  fatal  de  tant  d'autres 
oalaslrophes  ?  Mais  continuons. 

Troisièmement,  que  Votre  Paternité  veuille  bien 
considérer  que  tous  ceux  qui  proposent  des  mesures 
dans  les  affaires  des  Indes  n'ont  pas  pour  objet  de 
mettre  un  terme  au  mal  qu'on  leur  fait ,  mais  seu- 
lement de  déguiser  les  excès  des  hommes  qui  ont 
promis  des  millions  au  roi ,  soit  parce  qu'ils  se  sont 
aveuglés  dans  leur  présomption ,  soit  parce  qu'ils 
ont  espéré  en  avoir  leur  part ,  ou  en  faire  jouir  leurs 
parens  ,  leurs  amis  et  leurs  créatures.  Voilà  de 
grandes  difficultés  à  vaincre  si  Votre  Paternité  veut 
proposer  le  bon  remède.  Comme  les  ennemis  des 
Indiens  n'ont  que  des  moyens  injustes  ,  condamnés 
par  toutes  les  lois  et  désavoués  par  la  raison ,  ils 
vous  flatteront  pour  vous  séduire  et  vous  gagner  ; 
mais  je  supplie  Votre  Paternité  de  se  tenir  pour 
avertie  et  d'être  bien  sur  ses  gardes. 

Quatrièmement ,  Votre  Paternité  n'aura  point 
oublié  ce  qu'elle  a  elle-même  souvent  professé  dans 
ses  chaires  en  traitant  de  la  prudence  ,  d'après  les 
principes  du  philosophe  grec  dans  le  sixième  chapi- 
tre de  ses  Etiques.  Il  y  avance  ce  principe  ,  que  si 
la  fin  qu'on  se  propose  dans  les  choses  est  excel- 
lente ,  l'erreur  contraire  à  cet  égard  est  ce  qu'il  y  a 
de  plus  funeste.  Or  la  fin  pour  laquelle  on  a  pris  de 
si  fausses  mesures  à  l'égard  des  Indiens  a  été  incon- 
testablement la  cause  la  plus  active  de  leur  destruc- 
tion, et  c'est  elle  qui  agit  encore  en  Angleterre  pour 
achever  son  ouvrage.  La  fin  qui  a  porté  les  rois  de 


(  1^6) 

Casùlle  à  enireprendre  avec  justice  quelque  chose 
sur  les  Indes  ,  n'est-ce  pas  la  conversion  et  le  salut 
de  ces  peuples,  ainsi  que  leur  bien  et  leur  prospérité 
spirituelle  et  temporelle?  J'espère  que  Votre  Pater- 
nité répondra  qu'on  n'a  pas  dû  se  proposer  une  autre 
fin ,  car  elle  l'a  écrit  dans  une  autre  circonstance  à 
une  personne  qui  l'avait  consultée  sur  la  conduite 
qu'elle  devait  tenir  dans  les  Indes. 

Oui ,  la  faculté  qu'-a  le  roi  d'envoyer  dans  les 
Indes  des  Espagnols  ,  de  chercher  à  y  jouir  (  et  non 
à  s'emparer^  de  l'autorité  et  de  la  juridiction  sur  les 
rois  du  pays;  celle  qu'on  reconnaît  dans  les  sujets 
de  Sa  Majesté  de  se  transporter  et  de  rester  dans  les 
Indes ,  d'y  prendre  différentes  mesures ,  de  s'y  éta- 
blir et  d'y  administrer  les  provinces ,  tout  cela  ne 
doit  être  considéré  que  comme  un  ensemble  de 
moyens  destinés  je  ne  dis  pas  à  procurer  des  avan- 
tages au  roi  et  aux  Espagnols,  mais  à  fonder  et  à 
assurer  le  bien  spirituel  et  le  bien  temporel  des  In- 
tliens ,  sans  qu'il  doive  en  résulter  la  moiildre  perte 
ni  le  plus  léger  préjudice  à  aucune  des  nations 
indiennes. 

Si  l'on  prétend  s'emparer ,  pour  enrichir  le  roi 
d'Espagne  ,  des  immenses  royaumes  qui  composent 
les  Indes ,  et  de  cette  multitude  presque  infinie 
d'êtres  raisonnables  qui  ont  formé  des  cités  et  des 
associations  bien  mieux  organisées  que  les  nôtres, 
sauf  la  connaissance  de  la  vraie  foi  qui  leur  manque  ; 
si ,  dis-je ,  on  veut  s'en  servir  d'instrumens  pour 
l'acquisition  des  trésors  qu'on  destine  aux  rois  de 
Castille,  pour  la  fortune  et  la  domination  des  Espa- 


(J.7) 
gnols  ,  je  tiéclcue  que  celte  erreur  détestable , 
lyrannique  et  digne  de  l'enfer  ,  sera  frappée  d'ana- 
îlième  par  la  raison  naturelle  et  humaine,  et  surtout 
par  la  philosophie  chiélienne  ;  et,  en  supposant 
même  que  tout  put  se  faire  sans  tort  ni  dommage  pour 
les  Indiens ,  ce  qui  me  semble  impossible,  il  suffirait, 
pour  faire  rejeter  ce  système  comme  indigne  d'hom- 
mes justes  et  raisonnables ,  de  considérei'  dans  quelle 
opposition  choquante  on  va  se  placer  avec  celte  lu- 
mière naturelle  dont  les  maximes  sont  si  différentes. 

En  effet,  quel  bouleversement  de  toutes  les  idées, 
et  quelle  horreur  n'est  -  ce  pas  de  vouloir  faire  des 
intérêts  du  roi ,  de  la  fortune  et  de  la  grandeur  des 
Espagnols  ,  l'objet  de  cette  odieuse  combinaison  , 
sans  même  songer  à  Dieu  !  et  de  prétendre  que  la 
totalité  de  ces  nations  serve  à  jamais  ,  connue  un 
troupeau  de  brutes ,  à  celle  fin  criminelle  ,  ainsi 
que  la  chose  a  lieu  depuis  que ,  pour  le  malheur  de 
l'Espagne  ,  on  a  découvert  et  occupé  le  Nouveau - 
Monde  !  Si  Ton  persiste  dans  ce  système  ,  verra- 
i-on  de  bon  œil  en  Angleterre  et  en  Flandre  sou- 
tenir la  maxime  que  le  moyen  peut  devenir  la  fin., 
et  la  fin  le  moyen  ?  Je  m'en  rapporte  à  cet  égard 
à  Votre  Paternité. 

Répartir  les  Indiens  entre  les  Espagnols  comme 
on  l'a  fait  jusqu'ici  ,  et  comme  le  roi  d'Espagne  le 
fait  encore  en  Angleterre  ;  les  donner  d'après  le 
système  qui  a  été  suivi  en  faveur  de  don  François 
de  Mendoza,  de  don  Juan  de  Alagan,  dont  je 
raconterai  plus  loin  l'histoire  ,  et  de  Alderete  ,  c'est 
prendre  la  fin  pour  le  moyen  ,  et  le  moyen  pour  la 


fiii.  Je  n'inJicjLierai  pas  pour  Je  moment  les  autres 
vices  de  celte  opération ,  parce  que  je  me  reserve  de 
le  faire  plus  lard  ;  je  me  borne  ici  à  une  seule  con- 
sidération ,  qui  est  le  mal  que  l'on  a  fait  aux  âmes 
des  Indiens  :  en  effet ,  les  Espagnols  ont  dépeuplé 
des  milliers  de  lieues  de  pays  qui  regorgeaient  d'ha- 
bitans ,  et  c'est  le  partage  qu'on  en  a  fait  qui  a  causé 
cette  ruine  immense. 

Je  dis  des  milliers  de  lieues  ;   et   en  effet ,    la 
destruction  s'est  étendue  sur  plus  de  trois  mille  lieues. 
J'insiste  sur  ce  fait  parce  que  Votre  Paternité  dit 
dans  sa  lettre  qu'il  n'a  pas  péri  autant  de  monde  que 
je  le  dis.   J'avoue  qu'il  n'y  a  pas  lieu  de  s'étonner 
que  ce  que  j'affirme  passe  pour  incroyable,  puis- 
que l'Esprit  saint  fait  dire  à  Habacuc  :  il  est  arrivé 
de  notre  temps  des  choses  qu'on  ne  croira  point 
lorsque  le  récit  en  sera  fait.  11  me  semble  que  ces 
paroles  n'ont  été  inspirées  que  pour  marquer  l'épou- 
vantable destruction  de  la  race  humaine  dont  nous 
avons  été  les  témoins,  et  qui  est  due  en  si  grande 
partie  au  partage  que  l'on  a  fait  des  Indiens.   C'est 
une  chose    véritablement  déplorable    que   depuis 
quarante  ans  que  je  dénonce  les  massacres  commis 
sur  les  Indiens  à  nos  rois  ,  à  nos  princes  et  à  leurs 
conseils  ,  en  prouvant  que  tout  le  monde  s'est  rendu 
tyran  par  de  semblables  exécutions ,  on  n'ait  encore 
rien  fait  pour  vérifier  la  chose ,  afin  de  me  confondre 
si  j'en  impose,  et  de  me  faire  subir  la  honte  d'une 
rétractation. 

Croyez  cependant ,  mon  père ,  qu'on  voit  encore 
fumer  le  sang  des  Indiens  qui  naguère  remplissaient 


(  1^9  ) 

de  i^n-ands  royaumes Les  meuruiers  de  tant 

d'hommes  vlveiil  encore Les  archives  de  nos 

rois  sont  rempHes  de  procès  ,  de  rapports  et  de  mille 
aulrcs  témoignages  qui  tous  attestent  ces  sanglantes 
exécutions Ils  prouvent  que  des  millions  d'In- 
diens vivaient  tranquilles  dans  l'île  Espagnole,  qui  est 
plus  grande  que  l'Espagne  ;  dans  celles  de  Cuba  et 
de  la  Jamaïque,  et  dans  plus  de  quarante  autres,  où 
tout  a  été  mis  à  feu  et  à  sang  dans  une  plus  grande 
étendue  de  terres  que  celle  qui  sépare    l'Espagne 

du  royaume  de  Perse Et  pendant  que  je  vous 

écris  cette  destruction  continue  ,  et  la  tyrannie 
triomphe ,  et  devient  permanente  par  le  système  des 

répartitions Le  Nouveau-Monde  est  partout 

en  feu  ;   tout  y  périt Quel  homme ,   s'il  n'est 

insensé  ,  osera  me  le  nier  et  dire  le  contraire  ? 

Ainsi,  que  Votre  Paternité  ne  s'imagine  pas  que 
je  donne  dans  l'exagération  en  qualifiant  de  grands 
tjrans  les  hommes  que  je  dénonce  :  tant  pis  pour 
les  coupables  ,  et  puisse  le  remords  atteindre  ceux 
qui  ont  péché  !  Si  le  nom  de  tyran  ,  qui  n'inquiète 
peut-être  guère  ceux  qui  l'entendent  ,  n'avait  été 
pour  moi  un  moyen  ,  bien  faible  à  la  vérité ,  de 
répression  pendant  quarante  ans  ,  la  tyrannie  serait 
devenue  tellement  à  la  mode  cju'elle  n'eût  été  qu'un 
véritable  jeu  d'enfans  pour  les  oppresseurs.  Il  y  a 
environ  quinze  jours  qu'un  membre  du  conseil 
des  Indes,  épouvanté  de  ce  que  l'on  sait  maintenant 
sur  la  situation  de  l'Amérique  et  de  la  résolution 
qu'on  veut  prendi  e ,  me  fit  craindre  les  jugemens 
de  Dieu  en  me  reprochant  de  ne  pas  faire  la  moitié 
Ji.  9 


(  .3o  ) 

de  mon  devoir ,  puisque  je  n'appelais  pas  vingt  fois 
par  jour  la  terre  entière  à  mon  aide ,  et  que  je  n  al- 
lais pas  ,  le  bâton  à  la  main  et  la  besace  de  men- 
diant sur  le  dos,  jusqu'en  Angleierre,  réclamer 
contre  les  tyrans  ,•  car  c'était  à  moi  que  Dieu  avait 
confie  cette  entreprise  charitable  et  difficile.  Qu'au- 
rait-il  dit  s'il  avait  tout  vu  comme  moi  pendant 
soixante  ans  ? 

Revenant  à  mon  premier  objet ,  je  dis  qu'il  faut 
envisa^^er  de  bonne  foi  les  conséquences  du  partage 
des  Indiens  entre  les  mains  des  Espagnols.  On  verra 
qu'il  en  est  résulté  l'extinction  totale  de  cette  race 
dans  des  régions  immenses ,  et  que  c'est  inutilement 
que  des  milliers  de  lois  ,  de  cédules  ,  d'ordres  ,  de 
menaces  et  de  peines  ont  été  employés  pour  ar- 
rêter ces  affreuses  dévastations  ,  el  que  cette  incon- 
testable vérité  devrait  suftire  pour  ne  pas  prolonger 
un  seul  instant  de  plus  l'odieux  brigandage  qu'on 
semble  vouloir  perpétuer. 

J'ai  dit  tout  à  l'heure  que  les  rois  d'Espagne  ont 
le  droit  de  jouir  et  non  de  s'emparer  de  l'autorité  su- 
prême sur  les  rois  naturels  des  Indes,  parce  qu'ils 
ne  peuvent  parvenir  à  être  quelque  chose  dans  le 
Nouveau-Monde  que  par  le  chemin  que  Dieu  a  lui- 
même  indiqué  dansPEvangile,  et  que  notre  Rédemp- 
teur a  suivi  pour  l'instruction  de  son  Eglise  et  des  apô- 
tres qui  ont  fidèlement  observé  ses  saintes  maximes  ; 
c'est  à  dire  en  montrant  un  esprit  de  paix  et  de 
mansuétude,  et  en  faisant  connaître  aux  Indiens  le 
but  qu'ils  se  sont  proposé  et  le  motif  qui  leur  Aiit 
envoyer  d'autres  hommes  au  milieu  d'eux,  et  en  ré- 


(  j3i  ) 
glant  avec  tant  de  sagesse  la  conduite  de  leurs  délé- 
gués que  les  naturels  ne  puissent  leur  supposer 
d'autres  intentions,  ni  croire  surtout  qu'ils  sont  venus 
pour  tromper,  pour  voler,  ou  pour  répandre  le 
sang. 

S'emparer  de  l'autorité  suppose  des  efforts  violens, 
tels  que  la  guerre ,  le  pillage,  l'incendie  et  le  meur- 
tre ,  moyens  par  lesquels  on  a  commencé  et  poursuivi 
jusqu'à  présent  la  conquête  des  Indes.  L'attaque  en- 
traîne aussi  avec  soi  des  obstacles  qui  rendent  la  fin 
plus  difficile,  et  qui  peuvent  même  l'empêcher  ;  or , 
agir  contre  la  fin,  c'est  agir  contre  le  bien;  çui  des- 
truitfinemdestruit  omne  honum  :  telle  est  l'opinion 
de  nos  philosophes.  C'est  ainsi  que  l'usurpation  a 
heu,  et  que  l'ordre  naturel  se  trouve  renversé 
puisque  la  fin  devient  le  moyen,  et  Je  moyen  la 
lin  ;  et  voilà,  mon  Père,  comment  hs  rois  peuvent 
abuser  de  leur  puissance  (i). 

Votre  Paternité  suppose  qu'il  n'est  question  ici  ni 
d'échanger  ni  d'acheter  ou  de  vendre  des  Indiens,  et 
que  tout  se  réduit  à  bien  administrer  le  pays,  à 
assurer  des  récompenses  à  ceux  qui  ont  bien  servi 


(i)  Abulitur  potcstate  siLi  <o n cessa  scn  traditâ  ,  et  proindè  etc. 
undè  qiiodillarum  genfiiiin,  irnô  fidci  ampliandae  ac  cccicsi.-c  catho- 
licae  dilatandae  piè  ac  providè  constitntiim  est  in  corura  odium 
dispendiutn  et  excidium  versiim  est,  contra  jurisrommunis  regulam, 
qiire  dicit  :  Quod  favore  quorumdam  constilutum  est,  qiiibusdam  ad 
1,-Esionem  quorum  nohimus  inventnm  videri  ;  ac  alibi  :  NiiJla  iuris 
ratio  ant  cquitatis  benignitaspatitur  j  lUquoe  salubriter  pro  ufilitatc 
bominuin  introdncitur,  quànos  duriore  interpréta tione  centra  com> 
nu)dum  ipsorum  producamus  ad  sevcritntein.  His  ergo  suppositis,  ad 
Vcstr.-c  Patcrnilalis  siipposita  sernio  attenfns  crt. 


(  i32  ) 
Dieu  et  le  roi,  et  à  payer  le  salaire  des  hommes  pré- 
posés au  maintien  de  la  religion.  Mon  Père ,  rap- 
pelez-vous ces  paroles  de  l'Ecriture  :  Cette  voix  est 
bien  la  voix  de  Jacob  y  mais  ces  mains  sont  celles 
d'Esaii.  Je  parie  de  deviner  de  quelle  mine  cet  or 
est  sorti,  et  dans  quel  creuset  cet  or  a  été  fondu.  Vous 
ne  savez  donc  pas  avec  quelle  adresse  on  vient  à 
bout  dans  les  Indes  de  vendre  cent  fois  les  lots 
d'Indiens  échus  dans  les  partages?  Lorsqu'un  de 
ces  tyrans  que  je  dénonce  veut  revenir  en  Espagne, 
après  avoir  amassé  beaucoup  d'argent  et  tourmenté 
longtemps  les  Indiens,  il  vend  ce  qu'il  a  de  pro- 
priétés ou  de  fonds  de  terre,  de  bétail,  de  jumens  et 
de  chevaux.  Si  la  valeur  en  est  de  trois  à  quatre  mille 
castillans ,  l'acquéreur  en  donne  dix,  douze,  quinze 
ou  vingt  mille,  et  il  spécifie  dans  l'acte  public  de  vente 
que  telle  ou  telle  propriété  a  été  cédée  par  le  ven- 
deur pour  la  somme  de On  se  garde  bien  de 

parler  d'esclaves;  cependant  c'est  la  comraanderie 
qui  est  ici  l'objet  essentiel  du  contrat  :  le  nouveau 
commandeur  entre  en  possession  affamé  et  altéré  du 
sang  de  ces  malheureux  innocens.  Que  Votre  Paternité 
juge  si  cet  homme  se  contentera  de  se  rembourser 
par  leur  travail  de  ce  qu'ils  lui  auront  coûté.  Voilà 
de  ces  marchés  qui  se  font  chaque  jour  et  à  toute 
heure  :  or  les  juges  que  le  roi  envoie  dans  le  pays 
en  sont  instruits;  mais  ils  dissimulent  ou  permettent 
même  secrclement  ce  trafic,  dont  ils  partagent  quel- 
quefois les  bénéfices. 

On  ne  traite  pas  mieux  les  Indiens  qui  se  sont 
engagés  comme  domestiques  libres  ;  on  les  vend  pour 


(  i33  ) 
seivir  à  titre  d'esclaves  ;  mais  c'est  sur  la  chemise 
même  que  ces  malheureux  ont  sur  le  corps  que  le 
marché  s'établit,  et  c'est  pour  quarante  à  cinquante 
castillans  qu'elle  est  cédée.  Voyez,  mon  Révérend 
Père,  s'il  est  possible  de  pousser  plus  loin  le  mépris 
de  la  loi  naturelle  et  divine,  et  de  cette  justice  que 
Sa  Majesté  est  obligée  de  faire  rendre  aux  Indiens  ! 
C'est  ainsi,  mon  Père ,  que  les  Espagnols  qui  soutien- 
nent qu'il  faut  vendre  les  Indiens  en  imposent  à  Son 
Altesse  et  à  Sa  Majesté,  en  palliant  par  de  fausses 
raisons  le  système  qu'ils  proposent.  Ils  diront  qu'on 
ne  veut  employer  que  des  moyens  fort  innocens 
pour  assurer  et  faire  valoir  l'autorité  du  roi  dans  les 
Indes,  ce  qui  revient  à  livrer  pour  toujours  les  mal- 
heureux Indiens  à  leurs  bourreaux.  Ces  tyrans  paie- 
ront au  roi  six  ou  sept  millions  la  première  fois;  mais 
Dieu  sait  ce  qu'il  en  sera  la  seconde,  la  troisième  ou 
la  quatrième  année. 

Quelle  plus  grave  offense  un  prince  chrétien 
pourrait-il  commettre  contre  Dieu  et  contre  sa  loi? 
Quel  outrage  et  quel  mépris  concevra- t-on  qui 
soient  plus  dignes  d'être  punis  en  ce  monde  et 
en  l'autre  ?  Croyez-vous ,  mon  Père,  que  ce  com- 
merce infâme  ne  soit  pas  connu  de  Dieu  parce 
qu'on  a  soin  de  le  déguiser?  Les  gens  d'église  et  de 
.robe  peuvent-ils  l'i^morer?  Je  serais  bien  étonné 
qu'un  tel  artifice  eût  échappé  à  Votre  Paternité.  Ce 
n'est  pas  par  des  moyens  de  cette  espèce  qu'on  réus- 
sit à  conserver  le  genre  humain  ;  ils  doivent  au  con- 
traire hâter  le  jour  de  son  entière  destruction. 

A  l'égarddu  secondmotifallégué  par  Votre  Pater- 


(  i54) 

iiité  ou  par  ceux  qui  affectent  un  grand  zèle  pour  le  ser- 
vice du  roi  d'Espagne,  et  qui  consiste  en  ce  que  le 
régime  adopté  pour  les  Indes  assure  le  salut  de  ses 
hahilans,  et  la  récompense  des  Espagnols  qui  auront 
bien  servi  Dieu  et  le  roi ,  c'est  là ,  mon  Père ,  une 
autre  illusion  singulièrement  pernicieuse.  Je  prie 
Dieu  qu'il  ne  permette  pas  que  Bartliélemi  Las  Casas 
au  jamais  aucune  part,  grande  ou  petite,  à  ce  que 
les  Espagnols  s'imaginent  faire  de  méritoire  pour 
Dieu  et  le  roi  dans  les  Indes,  ni  à  rien  de  ce  qu'ils 
pourraient  entreprendre  de  semblable  dans  quelque 
partie  du  monde  que  ce  soit. 

J'ai  dit  et  protesté  plusieurs  fois,   en  parlant  à 
son  Altesse;  je  dis  et  je  proleste  aujourd'bui  devant 
Sa  Majesté  (afin  de  détruire  une  grande  erreur  de- 
venue dominante   dans  leur   esprit)    que  c'est  en 
conscience,  etcommesi  j'allais  paraître  devantDieu 
pour  être  jugé  ,   que  depuis  le  jour  où  l'Amérique 
a  été  découverte  les  Espagnols  y  ont  commis ,  contre 
les  intérêts  temporels ,  contre  le  salut  et  l'honneur 
des  rois  de  Castille,  les  plus  grands  excès  dont  ses 
sujets  puissent  se  rendre  coupables  à  l'égard  de  leurs 
princes;  et  si  la  religion  chrétienne  pouvait  permet- 
tre que  tous  ces  monstres  fussent  mis  en  pièces,  ce 
châtiment  serait  encore  trop  faible  pour  venger  les 
Indiens  du  mal  qu'ils  leur  ont  fait.  Que  les  rois  d'Es-. 
pagne  cessent  donc  de   croire  qu'ils  ont  quelque 
chose  à  accorder  comme  récompense  à  ceux  de  leurs 
sujets  qui  sont  passés  en  Amérique ,  et  qui  ont  eu 
part  9  la  conquête  de  ce  pays;  car  je  soutiens  que  , 
de  quelque  manière  qu'on  s'y  prenne,  on  ne  voit 


(  i35  ) 

pas  qu'ils  aient  mérilé  im  seul  inaravédi;  je  dirai, 
au  contraire,  que  le  roi  sera  rigoureusement  puni 
pour  n'avoir  pas  châtié  ces  assassins  comme  ils  Toni 
mérilé. 

Les  rois  de  Caslille  ont  une  très  grande  dette  à 
acquitter  envers  celui  qui  a  découvert  le  Nouveau- 
Monde  ;  ils  doivent  un  témoignage  de  leur  recon- 
naissance à  ceux  qui  ont  su  faire  respecter  la  majesté 
rovale  dans  le  Pérou  lorsque  des  traîtres  s'y  sont 
révoltés;  mais  il  s'en  faut  bien  que,  pour  remplir  ce 
devoir ,  ils  soient  obligés  de  leur  livrer  les  malheu- 
reux habitans  comme  on  livre  auboucher  les  plus  stu- 
pides  animaux  pour  élre  égorgés.  Si  Votre  Paternité 
jugeait  à  propos  de  lire  cet  article  à  son  Altesse ,  ou 
même  mon  mémoire  tout  entier,  je  la  prie  de  croire 
que  j  en  éprouverai  la  plus  vive  satisfaction.  Je  répon- 
drai un  peu  plus  loin  à  ce  qu'elle  a  dit  de  la  néces- 
sité de  pourvoir  à  l'entretien  des  Espagnols  qui  sont 
employés  dans  les  Indes. 

Quant  à  ce  que  vous  pensez  de  l'urgence  qu'il  y 
a  de  donner  de  la  stabilité  au  gouvernement  des 
Indes  pour  le  spirituel  comme  pour  le  temporel , 
afin  de  prévenir  l'entière  destruction  des  races  in- 
diennes, qui  ont  tant  souftèrt  d'une  maiavaise  admi- 
nistration ,  je  réponds  d'abord  que,  si  l'on  n'y  remédie 
en  effet  promptement  et  d'une  manière  sûre,  les 
provinces  où  il  existe  encore  des  Indiens  seront 
bientôt  aussi  complètement  désertes  que  les  plaines 
et  les  montagnes  de  l'île  Espagnole,  où  j'ai  vu  cinq 
rois  et  cinq  royaumes  plus  grands  que  le  Portugal , 
et  plus  de  trois  millions  d'âmes.   Je    puis  en  dire 


(  i36  ) 

autant  de  trois  mille  lieues  de  terre  dans  d'autres 
régions  ,  qui  ont  été,  comme  je  l'ai  déjà  dit,  entiè- 
rement dévastées.  J'ajoute,  mon  Père,  que  la  mesure 
qui  aie  moins  d'inconvéniens,  et  qui  est  le  seul  remède 
applicable  à  tant  de  maux,  mesure  qu'il  est,  suivant 
moi,  et,  comme  je  crois  en  Dieu ,  de  précepte  divin 
pour  les  rois  de  Castille  d'employer ,  même  avec  le 
secours  du  canon  et  en  sacrifiant  tous  les  avantages 
politiques  acquis  jusqu'à  présent,  c'est  d'arracher 
les  Indiens  au  pouvoir  du  démon,  de  les  rendre  à 
leur  liberté  naturelle,  et  de  rétablir  leurs  princes 
légitimes  dans  tous  les  droits  de  la  souveraineté. 

Je  dois  m'expliquer  ici  sur  trois  objets  essentiels. 
Le  premier,  c'est  que  pour  arracher  les  Indiens  à 
la  domination  des  Espagnols  il  faut  révoquer  les 
cédules  qui  autorisent  les  commanderies  ou  les 
répartitions  d'Indiens  :  je  prouve  par  plusieurs  excel- 
lentes raisons  que  c'est  le  meilleur  moyen  de  guérir 
le  mal  dont  on  se  plaint  :  en  effet ,  c'est  par  ce  sys- 
tème de  partage  qu'on  a  fait  périr  une  foule  de 
nations.  D'un  autre  côlé,  comme  l'ambition  et  l'a- 
varice des  Espagnols  sont  deux  maladies  incurables, 
il  est  impossible  de  leur  permettre  plus  longtemps 
de  tuer  et  de  détruire  :  or  on  reconnaîtra  ici  l'im- 
puissance des  lois  et  des  peines  ;  l'expérience  l'a  suf- 
fisamment prouvé,  et  je  l'ai  démontré  par  des  con- 
sidérations de  la  dernière  évidence  dans  le  sep- 
tième des  vingt  motifs  que  j'ai  présentés,  et  qui  sont 
en  ce  moment  sous  les  yeux  de  Votre  Paternité.  Je  la 
supplie  instamment  de  revoir  mon  mémoire ,  et  de 
prendre  connaissance  du  jugement  que  le  conseil 


(  '3?  ) 
des  Indes  en  a  porté.  Je  lui  ai  adressé  l'autre  jour 
celle  pièce  par  le  procureur  de  l'île  Espagnole,  dont 
je  lui  ai  déjà  appris  le  nom.  Votre  Paternité  voudra 
Lien  observer  que  ce  n'est  pas  Las  Casas  qui  s'exprime 
ainsi,  et  que  je  n'étais  point  en  Espagne  en  i529  , 
lorsqu'on  y  prit  les  résolutions  dont  je  désire  bien 
qu'elle  soit  instruite. 

Le  troisième  objet  sur  lequel  je  suis  bien  aise  de 
m'expliquer,  c'est  qu^on  n'a  eu  aucun  motif  juste  et 
raisonnable  de  priver  les  Indiens  de  leur  liberté,  ces 
peuples  ayant  les  mêmes  droits  que  tous  les  autres  à 
la  jouissance  de  ce  bien.  Ceux  qu'on  a  partagés  entre 
les  Espagnols  sont  des  hommes  de  tous  les  âges  et 
de  toutes  les  conditions  ;  des  enfans ,  des  adultes  et 
des  vieillards;  des  malades  et  des  sujets  pleins  de 
force;  des  grands  et  des  petits;  des  seigneurs  et  des 
vassaux ,  tous  gémissant  dans  la  plus  misérable  ser- 
vitude ,  et  flétris  non  seulement  par  le  caprice  et 
l'insolent  despotisme  d'un  maître  commandeur,  mais 
par  les  violences  de  ses  propres  domestiques,  de  ses 
esclaves  nègres ,  de  ses  enfans  et  de  tous  ceux  qui 
vivent  dans  sa  familiarité.  Chacun  se  fait  un  plaisir 
cruel  de  les  dépouiller  de  ce  qu'ils  ont,  et  de  les  faire 
trembler;  ces  malheureux  vivent  dans  une  terreur 
continuelle,  et  il  n'est  pas  un  de  leurs  tyrans  qu'ils 
ne  soient  obligés  de  servir  comme  esclaves  :  c'est  ce 
qui  arrive  surtout  lorsque  les  femmes  des  comman- 
deurs vont  s'amuser  dans  les  villages;  ils  en  sont 
alors  traités  plus  cruellement  que  s'ils  avaient  affaire 
à  des  tigres.  On  a  vu  ime  de  ces  Espagnoles,  irritée 
contre  une  Indienne,  la  faire  expirer  sous  ses  propres 


(138) 
coups ,  quoiqu'elle  eût  avec  elle  des  esclaves  qui  pou- 


vaient servir  sa  vengeance. 


Je  dirai  aussi  à  Votre  Paternité  que  les  rois  et  les 
seigneurs  naturels  sont  dépouillés  de  leurs  droits  et 
de  leurs  dignités ,  et  réduits  à  la  condition  la  plus  vile 
et  la  plus  abjecte  qu'on  puisse  imaginer.  Lorsque  les 
malheureux  opprimés  n'ont  pu  acquitter  les  tributs 
dont  on  les  accable ,  ou  s'ils  les  apportent  trop  tard, 
on  n'examine  point  s'il  y  a  eu  impossibilité  pour 
eux  de  faire  mieux  ;  on  s'en  prend  aux  caciques  et 
aux  seigneurs  ;  on  les  meurtrit  de  coups ,  on  les 
accable  de  chaînes  :  aussi  voit-on  que  tel  roi  indien, 
qui  commandait  autrefois  à  deux  ou  trois  cent  mille 
sujets,  est  maintenant  réduit  à  aller  couper  du  bois 
dans  la  montagne,  pendant  que  la  reine,  sa  com- 
pagne ,  va  chercher  elle-même  sa  provision  d'eau  à 
la  rivière.  Les  princes  et  les  infants,  qui  sont  autant 
que  ceux  d'Espagne,  labourent  la  terre,  non  avec 
la  houe,  comme  les  plus  pauvres  ouvriers,  mais  avec 
des  pieux  brûlés  à  leur  extrémité,  parce  qu'on  ne 
veut  pas  leur  confier  d'autres  instrumens  pour  cul- 
tiver la  terre  et  se  procurer  un  peu  de  pain.  Boëce 
dit  (c  que  rien  ne  rend  la  condition  de  l'Iiomme  plus 
misérable  que  d'avoir  vécu  dans  la  prospérité,  )) 
N'est-ce  point  assez  d'une  telle  infortune  pour  les 
princes  indiens?  Faut-il  encore  leur  faire  connaître 
d'autres  douleurs  ?  Non,  mon  Père ,  il  n'est  plus  pos- 
sible de  rien  ajouter  à  tant  de  maux;  le  récit  même 
en  passerait  pour  une  fable  dans  le  royaume  d'Es- 
pagne. 

Je  dis  encore  que  la  mesure  qui  a  fait  répartir  les 


(  i39  ) 

Indiens  entre  les  Espagnols  est  un  i^rand  obstacle  à 
leur  conversion.  Je  pourrais  en  donner  plusieurs 
raisons;  qu'il  me  suflise  d'en  faire  observer  trois  à 
Votre  Paternité.  Premièrement ,  Dieu  n'a  pas  de  plus 
grands  ennemis  de  sa  vérité ,  pendant  qu'on  veut 
prêcher  l'Evangile  aux  Indiens,  que  les  hommes  à 
qui  ces  malheureux  ont  été  confiés  ou  distribués.  Ils 
s'opposent  aux  desseins  des  charitables  missionnaires, 
et  les  accablent  de  malédictions  parce  qu'ils  ont  le 
courage  de  dénoncer  leurs  tyrannies,  leurs  vols  et 
leurs  cruautés.  Les  Indiens,  qui  ne  trouvent  de  pro- 
tection que  dans  ces  religieux,  leur  font  connaître 
les  tyrans,  qui  sont  alors  forcés  de  comparaître  devant 
les  tribunaux,  et  dénoncés  au  roi  d'Espagne  s'ils 
refusent  d'obéir.  Mais  telle  est  la  faiblesse  des  moyens 
de  répression  employés  contre  eux ,  que  tout  le 
monde  semble  se  jouer  de  la  vie  des  Indiens  :  la  per- 
sécution redouble;  le  nombre  des  victimes  augmente, 
et  les  zélés  missionnaires  sont  écartés  par  adresse  ou 
par  violence  des  lieux  où  les  commandeurs  ont  établi 
leur  domination.  Il  n'y  a  pas  longtemps  qu'un  res- 
pectable religieux  de  Saint-François,  de  la  province 
de  Guatiniala,  ayant  menacé  un  commandeur  de  la 
colère  de  Dieu  et  delà  justice  des mbunaux ,  celui- 
ci  le  somma  de  quitter  le  pays  avant  deux  heures  , 
en  lui  faisant  craindre  la  mort  s'il  n'obéissait  promp- 
tement.  Le  missionnaire  s'éloigna  de  la  province  avec 
le  compagnon  de  ses  travaux  apostoliques.  La  manière 
dont  ces  tyrans  remplissent  l'obligation  qui  leur  a  été 
imposée  de  faire  prêcher  la  foi  aux  Indiens  mérite 
d'être   connue,  afin    d^exciler  l'indignîtiion.  Pour 


(  i4o  ) 

empêcher  les  religieux  d'entrer  sur  leurs  terres,  et 
pour  faire  croire  qu'ils  ont  pourvu  à  l'instruction  des 
Indiens,  ils  font  venir  un  ecclésiastique  à  qui  ils 
donnent  cent  ou  cent  cinquante  castillans  pour  tra- 
vailler à  ce  saint  ministère.  Mais,  sans  pailerdes  abo- 
minations dont  cet  homme  se  rend  coupable  en  ven-, 
dant  publiquement  les  sacremens ,  et  des  mauvais 
exemples  qu'il  ne  cesse  de  donner,  les  pauvres  Indiens 
n'ont  pas  de  plus  cruel  ennemi;  il  les  dépouille  de 
ce  qu'ils  ont,  et  les  tourmente  sans  relâche  tantôt 
d'une  manière,  tantôt  d'mie  autre,  tout  en  se  disant 
leur  père  spirituel,  spécialement  chargé  d'en  faire 
des  chrétiens.  Je  vous  le  demande,  mon  Révérend 
Père ,  serait-ce  mentir  ou  commettre  un  grand  péché 
de  qualifier  tous  ces  commandeurs  du  nom  de  tjransy 
qu'ils  ont  si  bien  mérité  ? 

Le  second  obstacle  qui  rend  la  conversion  des 
Indiens  impossible  avec  le  système  des  comman- 
deries ,  c'est  qu'on  les  envoie  dans  les  montagnes  , 
très  loin  de  leurs  villages  ;  ils  s'y  louent  à  d'autres 
maîtres  ,  et  travaillent  pendant  une  partie  de  l'année 
pour  se  mettre  en  état  de  payer  le  tribut  qu'on  leur 
a  imposé  ;  beaucoup  y  meurent  de  fatigue ,  et  il  ne 
reste  pas  une  heure  aux  autres  pour  entendre  parler 
de  Dieu,  pour  assister  à  la  messe  et  participer  aux  sa- 
cremens. Que  dirai-je  delà  manière  dontleurs femmes 
et  leurs  enfans  sont  traités  ?  On  les  poursuit  quel- 
quefois comme  les  tigres,  et  ils  vont  expirer  loin  de 
leurs  demeures  au  milieu  des  champs.  Je  prends 
Dieu  à  témoin  que,  passant  un  jour  par  une  ville  avec 
un  religieux  franciscain,  le  gardien  ducouvenlnous 


(  i4i  ) 

iippritqu'il  venait  de  confesser  dix-neuf  femmes  dont 
les  maris  étaient  partis  depuis  deux  ans  pour  aller 
gagner  de  quoi  payer  l'impôt,  et  n'étaient  pas  encore 
revenus.  Croyez-vous,  mon  Père,  que  l'objet  que 
Dieu  s'est  proposé  en  assurant  aux  rois  d'Espagne 
la  conquête  de  l'Amérique,  et  en  permettant  que 
tant  d'Espagnols  arrivassent  dans  ce  pays  ,  soit  fidè- 
lement rempli  par  ces  partages  et  ces  distributions 
d'Indiens ,  si  faussement  qualifiés  de  dépôts  ? 

La  troisième  difficulté  qui  s'oppose  à  la  conver- 
sion des  Indiens ,  c'est  que  le  système  d'oppression 
et  de  cruauté  qu'on  suit  avec  eux  les  rend  impies  , 
et  leur  fait  blasphémer  le  nom  de  Dieu  et  notre  sainte 
religion  j  en  sorte  qu'à  moins  d'un  nouveau  miracle 
il  est  impossible,  ainsi  que  les  religieux  de  Cliiapa 
me  l'ont  écrit,  que  les  Indiens  croient  en  Jésus- 
Christ  en  voyant  l'exécrable  et  manifeste  opposi- 
tion qu'il  y  a  entre  ses  maximes  douces  et  bienfai- 
santes et  la  conduite  des  chrétiens  leurs  ennemis. 
Quel  scandale  n'est-ce  pas  encore  pour  eux  de  voir 
prêcher  la  foi  par  quinze  ou  vingt  moines  pauvres  , 
méprisés,  mal  vêtus,  et  réduits  à  mendier  leur  pain  , 
pendant  que  la  foule  de  ceux  qu'on  nomme  chré- 
tiens vit  dans  l'opulence,  porte  des  vêtemens  de 
soie,  ne  va  qu'achevai,  inspire  partout  le  respect,  la 
soumission  et  la  crainte,  et  fait  tout  le  contraire  de 
ce  que  veut  la  loi  de  Dieu ,  et  de  ce  que  ses  minis- 
tres recommandent!  Comment,  mon  Père,  les  In- 
diens croiraient-ils  en  Jésus-Christ ,  comment  ne 
lilasphémeraient-ils  pas  contre  la  religion  chré- 
tienne, après  l'avoir  jugée  horrible,  dure,  incom- 


(  14^  ) 

mode,  irom pense  et  ivrannique?  Aussi  sommes- 
nous  tous  portés  à  croire  qu'il  n'y  a  pas  parmi  eux 
de  véritables  chrétiens  ,  et  que  la  crainte  seule  les 
enf^age  à  nous  dire  qu'ils  le  sont  lorsque  Dieu,  par 
un  eflet  spécial  de  sa  miséricorde,  n'a  pas  fait  péné- 
trer dans  leurs  âmes  la  foi  de  nos  mystères. 

J'oppose  une  sixième  considération  essentielle  au 
système  adopté  à  l'égard  des  Indiens.  Les  distribu- 
tions qui  en  ont  été  faites  aux  Espagnols  ont  causé 
la  ruine  de  leur  gouvernement  et  de  leur  état  poli- 
tique et  civil.   Les  dominateurs  ayant  dépouillé  les 
princes  naturels  de  leur  souveraineté  et  de   leurs 
biens  ,   et  les  ayant  réduits  à  la  condition  des   plus 
malheureux  de  leurs  sujets ,  le  peuple  ne  reconnaît 
plus  de  oiiefs  ;  il  a  perdu  tout  sentiment  de  respect 
et  d'obéissance  ;  et  ,  comme  il  est  persuadé  que  les 
Espagnols  n'en  veulent  qu'à  l'or  et   à   l'argent ,   il 
s'abandonne  sans  retenue  à  l'idolâtrie  et  au  vice  , 
sans  que  personne  soit  en  état  de  l'arrêter.  Je  n'en 
dirai  pas  davantage  sur  cet  article  ,   afin  de  ne  pas 
dépasser  les  bornes  que  je  me  suis  prescrites  ;  mais  je 
proteste  à  Votre  Paternité  que  tous  ces  faits  sont  vé- 
ritables, manifestes,  et  si  généralement  reconnus  qu'il 
sera  désormais  impossible  de  les  révoquer  en  doute. 
Voilà  ,  mou  Révérend  Père ,  ce  qu'il  faut  penser 
des   commanderies    qui    ont  été    fondées    dans  le 
Nouveau-]\Ionde ,  et  des  partages  d'iiommes  qu'elles 
ont  nécessités  ;    sans  confondre  surtout  cet  état  de 
choses   avec  ce  qui  est  établi  à  Calatrava  ,   Alcan- 
tara  ou  à  Santiago,  dans  le  royaume  d'Espagne.  Afin 
d'en  faire  von-  en  pou  de  mots  la  différence  essen- 


(  ^43  ) 

tielle  ,  je  dis  que  la  repartition  des  Indiens  entre 
les  Espagnols  et  les  commanderies  durent  depuis 
l'année  i5o4,  et  n'ont  point  cessé  d'être  contiiiires 
au  droit  naturel  et  à  la  loi  divine.  Une  foule  de 
nations  libres ,  tranquilles ,  et  soumises  à  des  princes 
naturels  et  indépendans ,  ont  été  asservies  sans  cause 
léi,àtime  par  un  peuple  étranger  ,  plus  puissant  et 
armé  ;  elles  ont  du  succomber ,  parce  qu'elles  n'a- 
vaient ni  cavalerie,  ni  poudre,  ni  canons  ,  ni  armes 
pour  se  défendre  ,  et  leur  défaite  a  été  suivie  du  plus 
dur  esclavage  pour  les  caciques  et  les  sei'meurs 
comme  pour  leurs  sujets.  Elles  y  gémissent  encore»; 
l'exercice  de  toute  faculté  morale  reste  suspendu  au 
milieu  d'elles ,  et  la  connaissance  de  Dieu  leur  est  par 
conséquent  impossible  sous  le  poids  des  corvées  dont 
on  les  accable. 

Vodà ,  mot]  Père ,  les  résultats  que  devaient  avoir 
et  qu'ont  eus  réellement  les  commanderies  et  les 
distributions  d'Indiens.  Que  Votre  Paternité  refuse 
de  m'en  croire  si  elle  le  juge  à  propos  ,  mais 
qu'elle  me  permette  au  moins  de  lui  citer  comme 
autorité  Fernand  Cortès,  que  la  faveur  qu'il  avait 
accordée  à  ce  système  fit  nommer  plus  tard  marquis 
del  Valle.  Voici  comment  il  s'exprimait  dans  ses 
cédules  en  accordant  les  commanderies  :  a  Par  la 
«  présente  sont  confiés  à  titre  de  dépôt ,  à  vous 
»  Pierre-Manin  Aguado,  habitant  de  la  ville  de 
>'  San  Eslevan  del  Puerto ,  le  seigneur  et  les  na- 
))  lurels  des  lieux  de  Taniogueve  ,  de  Guancbimar 
»  et  Rancucci,  qui  ont  été  occupés  par  François 
)i  Ramirez  ,   afin  que  vous  vous  en  serviez  ei  qu'ils 


(  144) 

»  vous  aident  dans  l'exploiiation  de  vos  terres  ,  con- 
»  formément  aux  ordonnances  qui  ont  été  publiées 
))  à  cet  égard  ,  ou  qui  le  seront  à  Favenir  ;  à  condi- 
))  lion  que  vous  aurez  soin  de  leur  apprendre  les 
»  articles  de  notre  sainte  foi  catholique,  et  que  vous 
»  n'omettrez  rien  de  ce  qui  sera  utile  ou  nécessaire 
»  pour  y  réussir.  Fait  dans  cette  ville  de  San  Estevan 
»  del  Puerto,  le  premier  mars  i525.  Fernand 
»  Cortès. — Par  ordre  de  sa  seigneurie,  Alphonse 
»  de  Villanueva.  )) 

Que  Votre  Paternité  songe  un  peu  aux  moyens 
que  pouvait  avoir  Martin  Aguado  pour  prêcher  la 
foi  à  un  peuple  infidèle  qui  n'en  avait  pas  encore  les 
premières  notions.  J'en  citerai  un  autre  exemple  plus 
ancien,  et  qui  est  arrivé  dans  l'île  Espagnole  du  temps 
du  roi  Ferdinand ,  et  lorsqu'il  ne  restait  presque  plus 
d'Indiens  sur  cette  terre  désolée. 

a  Moi ,  Rodrigue  d'Albuquerque  ,  chargé  d'ef- 
))  fectuer  la  répartition  des  caciques  et  des  Indiens 
w  de  cette  île  de  Saint-Domingue ,  en  vertu  des 
))  pouvoirs  qui  m'ont  été  délégués  par  Leurs  Altesses 
))  le  roi  et  la  reine  d'Espagne  ,  et  de  les  remettre 
ï)  aux  Espagnols  habitans  dudit  pays  ;  avec  le  con- 
y)  sentement  du  seigneur  Michel  de  Pasamonte  , 
»  trésorier-général  de  ces  îles  et  de  la  Terre  Ferme, 
»  je  vous  confie  à  titre  de  dépôt ,  par  les  pré- 
»  sentes  lettres  ,  à  vous ,  Nugno  de  Guzman ,  habi- 
»  tant  de  la  ville  de  Puerto  de  Plata  ,  le  cacique  , 
»  Andres  Naybona  ,  avec  son  nitayno  (i),  Jean  de 

(i)  Prince  ou  seigneur  suboiclonnê  au  cacique,  qui  a  comme  lui 
des  vassaux  entièrement  soumis  à  ses  ordres. 


(  145  ) 

»  Barahona,  avec  ireiilc-liuit  personnes  de  service 
»  dont  vingt- deux  liomnics  et  seize  femmes.  Je  dé- 
»  clare  que  je  lui  confie  aussi ,   comme  dépendant 
»  du  même  cacique ,  six  vieillards  qui  ne  sont  pas 
»  pour  le  service  ,  et  cinq  enfans  qui  doivent  aussi 
»  en  èlre  dispensés  ;  en  outre  ,  je  lui  remets  deux 
»  domestiques  pour  l'intérieur  de  sa  maison  ,  dont 
))  les  noms  ont  été  inscrits  dans  le  procès-verbal  de 
»  visite  et   de  reconnaissance    dressé   dans  ladite 
»  ville  ,  en  présence  des  visiteurs  et  des  alcades.  Je 
»   les  confie  à  votre  garde  ,    afin  que  vous  vous  en 
))   serviez  dans  vos  fermes  et  les  mines  que  vous 
»  exploitez ,  pour  me  conformer  aux  ordonnances 
»  de  Leurs  Altesses,    à  la  charge  par  vous  de  les 
»  traiter  en  tout  et  toujours  suivant  ce  qui  vous  y 
»  est  prescrit,  et  je  vous  les  confie  pour  toute  votre 
»   vie  ,  et  vous  autorise  à  les  transmettre  à  un  héri- 
»  lier ,  fils  ou  fille  ,  et  pour  le  même  temps  ,  c'est 
n  à  dire  tant  qu'ils    vivront  ;    bien   entendu    que 
»  l'intention  de  Leurs  Altesses  n'est  point  que  vous 
»  puissiez  en  jouir  d'une  autre  manière  ,  mais  que, 
»  si  vous  ne  vous  conformez  pas  à  leurs  ordon- 
»  nances  ,  vous  soyez  déchu  de  votre  droit ,  et  que 
>'  ces  Indiens  vous  soient  otés.  En  outre,  les  devoirs 
»  de  conscience  dont   vous  avez  à  vous  acquitter 
»  envers  eux  ,  tant  qu'ils  seront  h  votre  service  , 
n  ne  regardent  plus  Leurs  Altesses,  mais  vous  seul' 
»  et  en  cas  de  contravention  à  ce  qui  est  dit  dans 
»  les  ordonnances,  vous  serez  passible  de  toutes  les 
»  pcmes  qui  y  sont  portées.    Fait  dans  la  ville  de  h 
»  Conception,    le   22  décembre    i5i4.    Rodrigue 
"•  lu 


(  "46  ) 
»  d'Alburquerque. — Par  ordre  dudllseigneurcom- 
))  missairc  ,  Alphonse  de  Arce.  » 

Si  vous  saviez ,  mon  Père ,  de  quelle  nature  sont 
ces  ordonnances  !  Je  les  ai  entre  les  mains  ,  et  leur 
impression  date  de  ce  temps-là.  Elles  sont  toutes 
révoltantes  par  leur  injustice  ou  par  l'impossibilité 
qu'il  y  a  de  les  exécuter  ;  et  quant  à  celles  qui  sont 
favorables  aux  habitans,  il  est  constant  qu'elles  n'ont 
jamais  été  observées.   Une    de  ces  dernières  porte 
que  les  Espagnols  seront  obligés  de  donner  les  jours 
de  fêtes  et  les  dbnanches,  aux  Indiens  qui  travaillent 
dans  leurs  fermes,  douze  onces  de  viande,  et    les 
autres  jours  de  la  cassave ,  sorte  de  pain  fait  d'une 
racine,  outre  une  certaine  quantité  d'un  autre  ali- 
ment  composé  de  plusieurs  plantes,    entre  autres 
de  piment.  Croyez-vous,  mon  Père,  que  ces  subs- 
tances fassent  bien  propres  à  nourrir  des  hommes 
sans  cesse  courbés  vers  la  terre,  et  dévorés  par  l'ar- 
deur du  climat?  Pensez- vous  qu'il  y  eût  beaucoup  à 
glaner  sur  les  hommes  dans  unjjays  autrefois  si  peuplé, 
et  où  nous  voyons  en  1 5 1 4donner  vingt-deux  hoimnes 
et  seize  femmes ,  six  vieillards  et  cinq  enfans ,  parce 
qu'on  ne  pourra  les   faire  travailler?  Croyez-vous 
que  la  puissance  des  rois  de  Castille  et  les  Espagnols 
qui  sont  entrés  dans  cette  île  et  dans  les  pays  voi- 
sins, aient  été  véritablement  utiles  à  tant  de  millions 
d'âmes ,  qui  brûlent  aujourd'hui  dans  l'enfer  ? 

Que  Votre  Paternité  apprenne  aussi  qu'à  l'époque 
où  je  me  suis  occupé  des  affaires  des  Indes,  chaque 
gouverneur  a  ajouté  de  son  propre  chef  de  nou- 
velles dispositions  aux  cédulcs  de  partage  et  de  dé- 


I 


(  147  ) 
pot  concernant  les  Indiens,  non  pas  pour  en  chan- 
ger la  nature,  mais  pour  corriger  ou  pour  adoucir 
seulement  ce  qu'il  y  avait  de  trop  dur  dans  les 
formes;  on  dit  donc  aujourd'hui  :  Je  vous  confie, 
à  vous**^,  le  cacique  de  tel  endroit  avec  ses  sujets, 
afin  que  vous  vous  en  aidiez  dans  vos  mines  et 
dans  vos  fermes.  Il  fut  imaginé  un  grand  nombre 
d'autres  formules  du  même  genre  pour  raitiger,  au 
moins  dans  les  termes,  ce  que  les  anciennes  disposi- 
tions offraient  de  révoltant,"  mais  l'essence  en  est 
toujours  la  même,  et  c'est  par  elles  qu'on  a  constam- 
ment livré  sans  pitié  les  Indiens  à  la  merci  des  Es- 
pagnols. On  peut  dire  aussi  que  cette  barbare 
coutume  est  devenue  de  jour  en  jour  plus  invé- 
térée ,  en  sorte  qu'aujourd'hui  les  lois ,  les  ordon- 
nances ,  les  menaces  et  les  peines  mêmes  seraient 
sans  force  contre  le  mal,  tant  il  a  jeté  de  profondes 
racines. 

Nous  pourrions  décider,  d'après  la  définition  ou 
la  description  que  je  viens  de  citer,  s'il  est  vrai, 
comme  je  l'ai  avancé,  que  la  mesure  du  dépôt  soit 
inlrinsèquementmauvaise,  en  sorte  qu'on  ne  puisse 
la  justifier  dans  aucun  cas  ni  de  quelque  manière 
que  ce  soit,  et  s'il  n'est  pas  au-dessus  de  tout  pouvoir 
humain  de  l'établir  et  d'en  faire  l'octroi  à  quelque 
sujet.  Quant  à  mon  opinion  personnelle,  je  regarde 
l'affirmative  comme  incontestable,  et  voici  com- 
ment on  peut  la  démontrer.  Le  système  de  gouver- 
nement d'un  peuple  libre  est  de  soi-même  et  essen- 
tiellement mauvais  lorsque  les  membres  du  corps 


(  i48  ) 
politique  sont  privés  sans  un  juste  motif  de  leur  li- 
berté naturelle  ;  or  c'est  ce  qui  est  arrivé  aux  peu- 
ples indiei^s  par  la  mesure  du  partage  et  de  la  dis- 
tribution  qui   en  a  été  faite   aux  Espagnols.  Des 
nations  entières  ont  perdu  ce  bien,  qui  est  un  don  du 
créateur ,  sans  avoir  mérité  une  si  énorme  peine,  et 
on  leur  a  même  ôté  les  terres ,  l'or  et  l'argent  qu'ils 
avaient  légalement  acquis  ;  et  tout  cela  n'a  été  qu'une 
conséquence  des  cédules  qui  ont  fondé  et  organisé 
les  commanderies ,  et  des  autres  raisons  de  politique 
et  d'intérêt  dont  j'ai  parlé  un  peu  plus  haut.  Donc 
ces  commanderies  ou  distributions  sont  injustes  en 
elles-mêmes.  Je  ne  crois  pas  cpi  il  soit  nécessaire  de 
prouver  combien  était   dénuée  de  toute  justice  la 
manière  dont  on  a  procédé  à  Tégard  des  Indiens  ;  car 
il  est  bien  évident  que  ce  n'est  pas  ainsi  qu'il  faut  sou- 
tenir la  religion  et  travailler  à  la  répandre  dans  un 
pays  idolâtie;  elle  parle  assez  clairement  d'elle-même 
sans  avoir  besoin  des  secours  violens  qu'on  lui  a 
prêtés  :  on  peut  même  assurer  que  ces  commanderies, 
loin  d'être  un  moyen  de  conversion,  ne  servent  qu'à 
exciter  la  bainedes  Indiens  contre  elle,  et  à  provoquer 
leurs  blasplièmes.  Ce  système  ne  convenait  pas  plus 
à  l'amélioration  de  l'ordre  purement  terrestre  et  po- 
litique des  Indiens,  puisque  cette  forme  d'adminis- 
tration est  une  tyrannie  manifeste  lorsqu'on  l'appli- 
que à   des  hommes  libres,    et  qu'il  sufîit  de  dire 
qu'elle  a  tout  détruit  pour  faire  voir  qu'elle  n'aurait 
pas  même  convenu  à  des  animaux. 

Secondement,  toute  forme  de  gouvernement  qui 


(  1^9  ) 
dépouille  les  princes  et  les  peuples,  et  les  plonge 
dans  la  plus  horrible  servitude,  est  essentiellement 
injuste  et    détestable;  or  tel  est  le  système  que  je 
combats;  donc,  etc. 

Troisièmement,  on  ne  peut  regarder  que  comme 
essentiellement  mauvaise  toute  administration  qui 
met  des  entraves  à  la  propagation  de  la  foi,  qui  fait 
mépriser  la  religion,  et  qui  rend  odieux  à  une  foule 
de  nations  le  Dieu  des  chrétiens,  dont  le  nom  est 
blasphémé  comme  celui  d'un  législateur  injuste  et 
cruel.  Par  toutes  ces  raisons,  et  par  d'autres  que  j'ai 
déjà  exposées ,  il  doit  paraître  évident  que  rien  ne 
manque  à  la  certitude  de  la  proposition  affirmative 
que  j'ai  voulu  défendre. 

Il  me  semble  que  j'en  ai  dit  assez  pour  faire  voir 
qu'il  ne  peut  exister  aucun  motif  ni  aucun  prétexte 
qui  engage  Sa  Majesté  à  accorder  des  commanderies, 
et  que  ceux  qui  en  ont  acquis  n'en  jouiront  jamais 
en  sûreté  de  conscience ,  et  sans  avoir  à  craindre  la 
juste  sévérité  des  jugemens  de  Dieu.  En  vain  cher- 
cherait-on à  excuser  ce  système  en  disant  qu'en 
Espagne  il  y  a  des  seigneurs  et  des  vassaux-  je  sou- 
liens  que  cette  comparaison  est  absurde,  et  qu'elle  a 
été  inspirée  par  Satan.  En  eftei ,  s'il  a  été  fondé  de 
ces  institutions  par  les  rois  d'Espagne  à  une  époque 
déjà  éloignée,  et  si  on  les  tolère  de  nos  jours,  on 
n'en  doit  rien  conclure  en  faveur  du  nouveau 
système ,  qui  eu  diffère  essentiellement  ;  car  nous  re- 
marquons que  les  Indiens  ont  leurs  seigneurs  et  leurs 
rois  particuliers  ,  dont  Vauioriic  n'est  [>as  moins  in- 
violable que  celle  de  no.^  rois.  C'est  ce  droit  que  les 


(i5o) 

légistes  ont  spécialement  reconnu  (i).  Voilà  pourquoi 
la  souveraineté  de  nos  rois  leur  est  odieuse.  Je  dis 
qu'elle  est  presque  insupportable,  puisqu'on  ne 
pourrait  la  justifier  que  par  l'intention  que  l'on  a  de 
prêcher  l'Evangile  à  ceux  à  qui  on  la  fait  subir ,  et 
que  cet  objet  n'entre  pour  rien  dans  la  conquête.  Je 
vous  prie ,  mon  Père ,  de  réfléchir  sur  cette  matière, 
d'après  la  règle  chrétienne  qui  ne  nous  permet  pas 
la  plus  légère  irrégularité  dans  nos  actes  si  nous 
voulons  nous  sauver,  et  de  vouloir  bien  m'averiir 
charitablement  de  mon  erreur  si  vous  croyez  que  je 
me  trompe. 

Je  vais  prouver  maintenant  le  second  point  que 
j'avais  en  vue ,  c'est  à  dire  qu'il  y  aura  bien 
moins  d'inconvéniens  à  délivrer  les  Indiens  du  joug 
et  de  la  puissance  des  Espagnols.  Je  suppose  d'acord 
comme  incontestable  ce  que  je  viens  de  prouver ,  et 
ce  que  vous  regardez  vous-même  comme  une  vérité 
démontrée ,  c'est  à  dire  que  le  droit  des  souverains 
de  Castille  pour  se  mêler  des  affaires  des  Indes ,  et 
la  fin  qu'ils  ont  dû  se  proposer  constamment,  sans 
s'occuper  de  l'intérêt  de  l'Etat  et  de  celui  des  parti- 
culiers ,  ne  peuvent  avoir  d^autre  fondement  que  le 
bien  soit  spirituel,  soit  temporel  des  Indiens.  Voilà  le 
but  légitime  de  leur  entrée  et  de  leur  établissement 
dans  les  Indes ,  le  seul  enfin  qui  doive  les  guider 
dans  les  actes  de  leur  administration  et  de  leur  puis- 
sance. Non,  mon  Père,  il  n'y  a  pas  à  hésiter  sur  le 


(i)  Intcrcst,  fliscnt-ils,  subditorura  non  habcrc  pliiros  dominos. 
et  quôd  corumdominiis  sit  liber. 


(  i5i   ) 

parti  qu'il  y  aurait  à  prendre  entre  les  intérêts  des  peu- 
ples indiens  et  ceux  de  nos  rois  et  des  colons  leurs 
sujets.  Si  les  intérêts  politiques  des  souverains  d'Es- 
pagne doivent  soufîVir  de  leur  concurrence  avec  le 
bien  spirituel  el  temporel  des  Indiens,  qu'ils  soient 
sacrifiés ,  et  ne  respectons  pas  davantage  dans  ce  cas 
la  fortune ,  le  corps  et  l'âme  des  Espagnols  qui  se 
sont  emparés  des  Indes.  Il  est  reconnu  ,  par  tout  ce 
qui  porte  le  nom  de  chrétien ,  que  le  salut  de  l'ame 
commande  le  sacrifice  de  tout  ce  qui  peut  lui  nuire 
dans  l'ordre  temporel,  et  que  celte  loi  suprême  a 
pour  fondement  la  charité  que  nous  devons  à  nos 
frères.  Ce  que  j'ai  dit  prouve  que  l'application  de 
cette  règle  doit  avoir  lieu  quand  il  y  a  avantage 
temporel  au  péril  de  l'âme,  parce  qu  il  n'a  été  permis 
aux  rois  d'Espagne  et  à  leurs  sujets  de  s'occuper  de 
leurs  intérêts  temporels  qu'à  condition  d'améliorer 
l'état  politique  et,  à  plus  forte  raison,  l'élat  moral  et 
religieux  des  Indiens. 

Un  autre  motif  de  cette  préférence  que  la  justice 
réclame  en  faveur  des  Indiens,  c'est  que  les  Espa- 
gnols sont  en  si  petit  nombre  qu'on  ne  peut  conce- 
voir que  leurs  intérêts  puissent  balancer  un  instant 
ceux  des  Américains.  L'Espagne  entière  réclamerait 
la  possession  des  Indes  ,  que  son  droit  n'en  serait  pas 
moins  illusoire,  tant  la  multitude  des  races  et  des 
nations  du  Nouveau-Monde  l'enij^M^rte  sur  la  popu- 
lation de  ce  royaume. 

Il  se  présente  ici  une  troisième  raison  ;  c'est  que 
les  objets  matériels  que  les  colons  espagnols  possè- 
dent sont  dans  les  pays  mêmes  des  Indiens,  où  ils 


(  i50 

n'avaient  pas  le  thoil  tle  rien  oecuper.  Les  rois  in- 
diens pouvaient  inconlestablenienl  leur  en  fermer 
l'entrée  j  ils  pouvaient  les  empêcher  d'y  enlever  l'or, 
l'argent  et  tout  ce  qui  a  quelque  valeur,  de  la  même 
manière  que  le  roi  d'Espagne  peut  et  doit  même 
défendre,  lorsqu'il  le  juge  convenable,  et  sans  être 
obligé  d'en  rendre  compte  à  personne,  de  laisser 
sortir  de  son  royaume  pour  la  France  l'or,  l'argent, 
les  chevaux  et  d'autres  marchandises ,  et  de  même 
que  le  roi  de  France  a  la  faculté  de  faire  des  lois  pro- 
hibitives à  l'égard  de  l'Espagne,  pour  qu'aucun 
objet  du  même  genre  ne  soit  importé  de  son  royaume 
dans  notre  pays. 

J'ai  dit  que  la  justice  doit  faire  préférer  le  bien 
temporel  et  spirituel  des  Indiens  au  bien  temporel 
et  spirituel  des  Espagnols ,  lorsqu'il  est  impossible  de 
les  concilier  l'un  avec  l'autre.  Je  conviens  que  cette 
proposition  doit  paraître  extraordinaire  à  certains 
esprits;  je  vais  prouver  qu'elle  ne  l'est  pas. 

La  première  raison  que  j'en  donne  ,  c'est  que  la 
conversion  et  le  bien  temporel  des  Indiens  étaient 
pour  les  rois  de  Castille  la  fin  principale  qu'ils  avaient 
à  remplir  dans  les  Indes  ,  et  le  Ibndement  du  droit 
dont  ils  allaient  jouir.  Quant  aux  Espagnols  qui  s'y 
étaient  transportés  ,  nos  rois  n'avaient  pas  plus  à 
faire  pour  eux  à  cet  égard  que  pour  leurs  autres 
sujets  ;  car  il  faut  remarquer  que  ce  n'est  [)as  un 
devoir  essentiel  et  rigoureux  de  prendre  soin  des 
âmes  de  leurs  sujets  auliement  qu'en  établissant 
de  sages  lois  pour  jnainlenir  la  paix  et  les  bonnes 
mœurs  dans  l'ordir  politique  ,  afin  de  remplir  un 


(  i53  ) 

des  objets  les  plus  essentiels  de  la  royauté  ,  qui  est 
de  rendre  les  crimes  plus  rares  et  l'amour  de  la  venu 
plus  commun.  La  seule  obligation  réelle  et  impor- 
tante qu'ils  aient  contractée  avec  l'Eglise  par  un 
mouvement  libre  et  spontané  de  leur  volonté  ,  c'est 
d'employer  directement  leur  puissance  ,  avec  un 
zèle  digne  de  leur  destination ,  à  favoriser  le  salut 
de  tant  de  millions  d'ames  qui  sont  dans  les  Indes  , 
toutes  prêtes  à  embrasser  la  foi  en  Jésus-Christ,  en 
envoyant  dans  tous  les  lieux  de  ces  immenses  pro- 
vinces des  prédicateurs  ,  des  prélats ,  et  tous  les 
auti'es  hommes  nécessaires  à  cette  utile  entreprise  ; 
en  y  faisant  élever  des  monastères  ,  des  églises  et 
des  hôpitaux  ,  pour  donner  au  culte  chrétien  non 
seulement  tout  ce  qui  lui  est  nécessaire ,  mais  encore 
ce  qui  doit  servir  à  sa  propagation  ,  à  sa  stabilité  , 
à  son  honneur  et  à  son  empire  sur  les  hommes  , 
comme  à  la  gloire  de  Dieu  et  au  salut  des  Indiens. 

La  seconde  raison  que  je  puis  faire  valoir ,  c'est 
que ,  Jésus-Christ  étant  venu  sur  la  terre  pour  les 
Indiens  comme  pour  les  Espagnols  ,  et  ayant  ré- 
pandu son  sang  pour  les  uns  comme  pour  les  autres, 
il  faut  en  conclure  que  les  brebis  perdues  doivent 
être  amenées  de  tous  les  lieux  du  monde  dans  la 
bergerie ,  par  un  effet  de  la  bonté  et  de  la  miséri- 
corde divine,  qui  ne  perd  point  de  vue  ses  prédes- 
tinés (i),  et  que  cette  économie  est  d'autant  plus 
digne  de  Dieu  ,    que  le  nombre  des  âmes  à  faiie 


(i;  Ncc  ipud   ipsiini  (vi'ifaf  iilln  modo  acrcpfio  pci'îon.'iriim. 


(  >54) 
entrer  dans  les  voies  du  salut  est  prodigieux  ,  et 
rend  pour  ainsi  dire  insensible  celui  des  habitans  de 
ce  petit  coin  de  terre  qu'on  nomme  l'Espagne.  On 
peut  donc  croire  que  Dieu  a  infiniment  plus  d'âmes 
à  sauver  parmi  les  Indiens  qu'au  milieu  des  Espa- 
gnols ,  et  voilà  ce  qui  semble  imposer  plus  rigou- 
reusement aux  rois  de  Castille  l'obligation  d'agir  pour 
leur  conversion  e  t  pour  leur  salut. 

Enfin ,  une  troisième  considération  vient  à  l'appui 
de  mon  sentiment,  et  détruit  toutes  les  objections  et 
les  raisonnemens  contraires.  Tout  le  monde  sait  que 
les  Espagnols  qui  ont  passé  et  qui  sont  maintenant 
dans  les  Indes  ont  commis  et  commettent  encore 
volontairement  mille  cruautés  sur  des  nations  inno- 
centes, qui  ne  leur  ont  fait  aucun  mal.  Le  nombre  de 
ces  coupables  est  si  grand  ,  que  s'il  existe  en  dehors 
une  poignée  de  ces  Européens  qui  soit  irréprochable, 
ce  que  je  n'oserais  dire  ,  il  serait  inutile  d'en  tenir 
compte  ,  d'après  l'axiome  quod  parùm  vel  quasi 
nihil  est ,  nihil  videtur  esse  y  or  si  ces  tyrans ,  aussi 
nombreux  que  barbares,  ont  mille  fois  mérité  la  mort, 
il  s'ensuit  nécessairement  que  le  roi  d'Espagne,  pour 
arrêter,  comme  Dieu  le  lui  ordonne ,  les  fléaux  qui 
désolent  les  Indiens  ,  doit  se  mettre  au-dessus  de 
toute  considération  à  l'égard  des  Espagnols  d'Amé- 
rique ,  et  ne  compter  pour  rien  le  danger  que  ces 
oppresseurs  peuvent  courir  de  perdre  leurs  biens 
temporels  et  même  leurs  âmes  ,  afin  d'arracher  de 
leurs  mains  ces  grandes  provinces  ,  peuplées  de  tant 
de  millions  d'èucs  inoifensifs  dont  ils  causent  tous 
les  jours  la  mort  spirituelle  et  corporelle. 


(  i55  ) 

D'après  ces  principes  ,  il  est  facile  de  voir  quel 
parti  pre'sente  le  moins  d'inconvéniens  ;  c'est  évi- 
demment celui  de  délivrer  ces  nations  du  joug  des 
Espagnols ,  quelque  dommage  temporel  qu'il  doive 
en  résulter  pour  les  rois  d'Espagne ,  et  même  aux 
dépens  de  la  vie  et  du  salut  éternel  des  Espagnols  , 
puisque  tel  est  le  sort  auquel  ils  se  condamnent  eux- 
mêmes  par  leur  propre  méchanceté. 

On  ne  peut  douter  de  ce  que  je  viens  de  dire  si 
l'on  considère  que  c'est  une  règle  divine ,  nécessaire- 
ment applicable  aux  affaires  humaines,  que  tout  gou- 
verneur ou  administrateur  général  puisse  tolérer 
certains  désordres  pour  en  prévenir  d'autres  plus 
grands  ;  or  c'est  cette  règle  qu'il  importe  d'appli- 
quer dans  l'affaire  présente.  Remarquez  ,  mon  ré- 
vérend Père  ,  que  les  Espagnols  tyrannisent  et  font 
périr  les  nations  indiennes  ;  qu'ils  ont  résisté  à  la 
loi,  ainsi  qu'aux  ordres  formels  de  l'empereur  ,  qui 
voulait  sauver  les  opprimés,  ce  que  prouvent  évidem- 
ment ses  dernières  ordonnances  ;  que  la  révolte  des 
Espagnols  contre  leur  monarque  n'a  eu  pour  cause 
que  l'intention  de  conserver  leur  domination  tyran- 
nique  ;  qu'ils  persévèrent  dans  le  crime  en  com- 
mettant tous  les  jours  des  actions  qui  outragent  Dieu, 
et  qu'ils  déshonorent  la  religion  par  leur  turpitude  ; 
qu'ils  ont  précipité  dans  l'enfer  une  grande  partie  de 
1  espèce  humaine,  parce  qu'avant  d'être  immolée  par 
ces  hommes  féroces  elle  n'a  pu  connaître  Jésus- 
Christ,  ni  participer  à  ses  sacremens  ;  ce  qui  est  pour 
moi  plus  clair  que  la  lumière.  Si  vous  remarquez, 
mon  Père  ,  toutes  ces  circonstances  ,  je  ne  doute 


(  >56  ) 

pas  que  vous  ne  soyez  enfin  convaincu  qu'au  lieu 
de  perraellre  le  syslème  que  je  dénonce  depuis  si 
longtemps  ,  il  y  aura  moins  de  mal  à  ce  que  le  roi 
perde  tout  son  temporel  dans  les  Indes  ,  et  les  Es- 
pagnols leurs  corps ,  et  même  leurs  âmes  ;  car  ils 
ont  mérité  de  périr  d'abord  par  le  glaive ,  pour  avoir 
méconnu  l'autorité  de  l'empereur  ,  et  d'être  ensuite 
précipités  dans  l'enfer,  comme  coupables  d'habitudes 
invétérées  dans  le  mal ,  puisqu'ils  ont  les  mains  tou- 
jours teintes  de  sang  humain  ,  et  qu'ils  continuent 
de  poursuivre  avec  une  insatiable  cruauté  l'entière 
destruction  de  leurs  victimes. 

Enfin ,  à  l'égard  du  troisième  point ,  qui  fait  un 
devoir  de  conscience  au  roi  d'arracher  le  plus  promp- 
tement  possible  les  malheureux  Indiens  à  la  tyrannie 
des  Espagnols,  on  ne  me  pardonnerait  pas  d'avoir 
cru  qu'il  faut  des  preuves  à  Votre  Paternité  pour  la 
convaincre.  Toutefois,  comme  il  est  possible  que 
cette  lettre  tombe  un  jour  entre  les  mains  de  quelque 
laïque ,  j'en  citerai  ici  quelques-unes  qui  seront  à  la 
fois  des  autorités  et  des  raisons,  (i) 


(i)  Isaïc  dit  :  Quocritc  judicium,  subvcnit.c  oppresse,  jiidicatc  pu- 
pillo ,  defondite  viduam,  etc.  —  Saint  Jérôme,  chap.  21  :  Expresse 
JJotninus  loquens  regibus  inquit  :  Judicatemane  judicium,  et  redc- 
mite  vi  oppressum.  —  Dans  le  chapitre  suivant  il  ajoute  :  H.iec  dicit 
Dominus  :  Facite  judicium  et  justitiam,  et  libérale  vi  oppressum  de 
manu  calumniatoris,  et  advenam  ,  et  piipilhim,  et  viduam  nolite 
contristaii  neque  opprimari  inique,  etc. — Saint  Jérôme  commente 
ainsi  ces  paroles  dans  son  4"  livre,  en  parlant  des  devoirs  des  rois, 
'i^.  q.  s.  ;  Kcgnm  oflicium  est  prcvpriuin  facerc  judicium  et  justiliani, 
rt  libcraro  de  inanu  caluriinianfiura  vi  oppresses,  et  pcrrgrinis  et 
vidnis,  quftfariliùs  opprimunfuv  à  potcstalibus,  prœhcreauxiliuni.  Ef 


(  »57  ) 

Je  vous  prie  ,  mon  Père ,  de  vouloir  Lien  excuser 
el  me  pardonner  celte  longue  digression  sur  une 
matière  que  personne  ne  connaît  aussi  bien  que  vous. 
Enfin,  je  pense,  avec  tous  ceux  qui  n'ont  aucun  inté- 
rêt à  démêler  en  Amérique,  et  qui  n'en  attendent 
rien,  que  pour  mettre  fin  aux  cruautés  des  Espagnols, 
et  arrêter  la  destruction  complète  de  ce  pays ,  le  roi 
doit  user  de  tous  les  droits  de  la  souveraineté ,  ne 


ul  curam  eis  prœceptomm  Dei  majorem  injicerct,  intulit  :  Nolite 
contristari,  ut  non  solum  cripiatis,  sed  ncpatiamini  quiclem  ut  vcstra 
connivcntia,  id  est,  inlcrpietativo  conscnsu ,  negligenlia  vel  sîmu- 
lalionc  cvcniat  eos  ab  aliis  contristari,  etc.  Si,  inquit,  hoc  faccretis, 
ô  reges  Juda,  tcnebilis  pristinam  potcstatcm. — Voilà  Iclangagcd'un 
prophète  et  de  saint  Jcrôinc.  Le  même  père  de  l'Eglise  s'exprime  de 
la  manière  suivante  sur  le  Tcrset  24  :  Exue  eos  qui  ducuntur  ad 
mortem,  et  qui  trahuntur  adinteritum  liberarc  non  cesses.  Si  dixcris 
vires  non  suppctunt,  qui  scrutator  est  omnium,  ipse  intclligit  et 
conservatorem  animse  tuœ  nihil  fallit  ,  reddctque  homini  juxta 
opéra  sua. — On  lit  aussi  ces  paroles  dans  le  4*^  livre  de  rEcclcsiaste  : 
Libéra  eum  qui  injuriam  patitur  de  manu  superbi  ;  et  dans  le  34'^ 
d'Ezcchiel  :  Exprobratur  à  Domino  pastoribus  et  rcctoribus  populo- 
rum...  qui  quod  infirmum  erat  non  consolidabant,  quod  œgrotum 
non  sanabant,  quod  confractum  non  alligabant ,  et  quod  abjectum 
non  reducebant,  et  quod  pcrierat  non  qu.iercbant.  Et  dispcrsœ  sunt , 
inquit,  oves  mea;,  et  factœ  sunt  in  dévora tionem  omnium  bestiarum, 
jd  est,praedonum  et  crudclium  tyrannorum.  Quod  si  rcx  plus  et  chris- 
tianus,  legibus  utens,  impedivct  tôt  mala  tantaque  facinora,  et  vasta- 
tionem  vehementissimam  illius  orbis,  nccnon  purgarc  régna  il!a  tam 
scclcslibus  injustis  et  nocivis  prœdonibus  Iiostibus  quidem  etjactura 
gcntis  humani  non  potest,  necesse  habct  ut  armorum  providentiâ  et 
rigorc  impcdiat,  purgct  et  tollat.  Ferro  cnim  necesse  est  ut  abscin- 
dantur  vulnera  qune  fomentorurn  non  recipiunt  medicinam.  Regia 
enim  majcstas,  legibus  et  armis  decorata,  ufroque  temporc,  belloruni 
scilicct  et  pacis,  rectè  habct  populos  gubcrnare  :  quatenùs  princeps 
in  regno  non  solum  legibus  calumniarum  iniquitates  expellat,  sed 
in  hostibus  prceliis  victor  évadât,  et  fiât  tam  juris  religiosissinius 
quàm  victis  hostibus  magnificus  triumphatorj  ut  habctur  in  proœmio 


(  i58  ) 

plus  souffrir  tant  d'horribles  attentais,  et  y  exercer 
sa  puissance  non  avec  la  faiblesse  qu'il  a  montrée 
jusqu'ici,  et  en  sollicitant  pour  ainsi  dire  la  sou- 
mission à  ses  lois,  mais  avec  l'appareil  d'une  armée 
et  à  coups  de  canon  s'il  le  faut ,  puisqu'il  dispose 
d'une  force  suffisante  pour  cela.  Je  dis  aussi  qu'il 
doit  y  employer  tout  l'argent  qui  lui  vient  des  Indes, 
parce  qu'il  n'a  pas  le  droit  d'en  recevoir  un  seul 


institutionum.  Manifestum  est  cnim  quotl  si  legibus  rex  inhibere 
mala  et  oppressioncs  sive  calumnias,  subditorum  propter  inobedien- 
tiàm  vel  potentiam  tyrannorum  non  potcst ,  tenetur  per  violentiae 
potentiam  et  vires  bellicas  etiam  personaliter,  bello  assistendo,  et  cum 
suo  periculo  illa  tollere.  Kani  si  in  hoc  bcUi  certamlue  fideliter  mor- 
tuus  fuerit,  régna  illi  cœlestia  es.  his  qui  et  pbtemperaverint  minime 
negabuntur.  Et  propterca.  Ecoles.  7  :  Koli  quercre  fieri  judcx  nisi 
valeas  virtute  iniimpcrc  iniquitates,  ne  forte  cxtimcscas  f'aciem  po- 
tentisetponasscandalum  in  agilitate  tua.  Virtute^uidem  in  regibus 
armonim  quâ  possit  sibi  siibjugaïc  superbes  et  rebelles,  ac  dissiparc 
omne  mal'un  intuitu  suo.  —  Proverb.  20  :  Et  ibi  dissipât  impios  rex 
sapiens,  et  incarnat  super  eos  forniceni ,  id  est,  triumphat  de  cis. 
Fornix  cnim  crat  arcus  triumphalis  qui  antiquitùs  crigebatur  \icto- 
ri,  etc.,  ut  patetlib.  1  Regumctin  gestisSaulis.Quod  si  rexliœcadlii- 
bere  tenipestivè  remédia  neglcxerit,  scu  simulavcrit,  profcctô  apud 
Deum  reum  tôt  malorum  et  pcrditionis  tam  impiœ  et  universalis 
effici  dubitabit  nemo.  Mortcm  namque  langucntibus  probatur  infli- 
gera qui  hanc  ciim  possit  non  excludit;  et  error  cui  non  rcsistitur 
approbatur,  et  consentira  vidclur  errantibus  qui  ad  rcsccanda  quae 
corrigi  debent  non  occurrit.  Et  non  solùm  qui  faciunt,  scd  etiam  qui 
consentiunt  participes  judicantur ,  et  libat  Domino  prospéra  qui  ab 
afllictis  pellit  adversa  ;  negligere  enim,  cùm  possit,  perturbarc  perver- 
ses ,  nihil  est  aliud  quam  favcre.  Ncc  caret  scrupulo  consensionis  oc  • 
cultœ  qui  manifesto  facinori  desinit  obviare.  Et  probat  odisse  se  vitia 
qui  condemnat  errantes;  et  latuni  pandit  delinquentibus  aditum  qui 
iungit  cum  pravitatc  conscnsum.  Et  nibil  prodest  alicui  non  puniri 
proprio ,  qui  punicndus  est  de  aliène  peccato.  V.  la  83*  dist.  passim , 
et  la  86-. 


(    i5y  ) 

réal  avant  d'y  avoir  extirpé  les  racines  du  mal 
l>ar  l'établissement  d'une  administration  juste  et 
[Kiternelle. 

Deux  choses  me  semblent  incontestables.  La 
première  est  la  nécessité  de  réduire  par  les  armes 
les  tyrans  qui  dominent  dans  le  Pérou  ;  c'est  par  là 
qu'il  est  important  de  commencer,  aucune  résistance 
n'étant  à  craindre  d'ici  â  plusieurs  années  dans  les 
autres  contrées  de  l'Amérique ,  quoique  les  Espa- 
gnols y  aient  secoué  le  joug  de  l'autorité  royale 
en  comptant  sur  les  secours  et  la  protection  des 
révoltés  du  Pérou.  Ce  moyen  est  le  seul  dont  on 
puisse  attendre  quelque  bien.  Après  la  soumission 
des  rebelles  on  rendra  la  liberté  aux  Indiens,  et 
l'on  s'occupera  de  faire  succéder  l'ordre  à  la  con- 
fusion. 

Le  second  objet  sur  lequel  il  me  paraît  impos- 
sil^le  d'élever  le  moindre  doute ,  c'est  qu'on  n'a  pas 
le  droit  d'exiger  le  moindre  tribut  des  Indiens  jus- 
qu'à ce  que  l'opération  dont  je  viens  de  parler  soit 
terrninée.  Ceci  est  un  devoir  si  impérieux  pour  le  roi 
qu'il  ne  peut  y  manquer  sans  pécher  mortellement. 
11  nous  conviendra  donc  de  soutenir  que  le  roi  a  été 
dupe  d'un  prestige ,  et  que  son  confesseur  le  laisse 
dans  une  fausse  et  trompeuse  sécurité.    Sa  Majesté 
entretiendra  dans  le  pays  cinq  cents  hommes  de 
guerre  pour  y  maintenir  l'ordre  établi,   et  il  sera 
défendu  sous  peine  de  mort,  à  quiconque  ne  fera 
pas  partie  de  cette  troupe,  d'avoir  vme  arquebuse  à 
sa  disposition  :  toute  tentative  de  révolte  deviendra 
par  là  impossible.  Mais  je  déclare,  devant  Dieu  et 


(  i(k)  ) 

(levant  les  hommes  ,  qiu-  si  on  ne  prend  le  parti  de 
détruire  promptcment,  cl  de  la  manière  que  je  viens 
d'indiquer ,  ces  traîtres  et  ces  tyrans ,  le  nombre 
en  deviendra  si  considérable  que  lorsque  le  prince 
voudra  plus  tard  suivre  ce  conseil  ses  ordres  ne 
pourront  plus  être  exécutés ,  et  on  verra  la  révolte 
prendre  la  place  de  la  légitimité,  parce  que  Dieu 
l'aura  ainsi  voulu  dans  sa  justice. 

Je  rapporterai  ici  un  fait  remarquable  que  le  saint 
archevêque  de  Florence  a  cité  dans  son  histoire , 
5«  partie,  titre  22, chapitre  7.  Le  pape  Martin  V,  à 
la  prière  de  l'empereur  Sigismond  ,  envoya  un  saint 
homme,  le  cardinal  N.  Julien,  en  Bohème,  avec  le 
titre  de  légat ,  pour  convertir  les  hérétiques  qui 
commençaient  à  se  montrer  dans  cette  partie  de  l'Al- 
lemagne. Le  légat,  voyant  qu'il  serait  impossible  de 
les  ramener,  en  écrivit  à  l'empereur,  et  lui  conseilla 
de  les  faire  périr  par  le  glaive  ,  afin  de  délivrer 
promplement  ses  Etats  de  celte  nouvelle  contagion. 
Sigismond  refusa  de  suivre  ce  conseil  ;  soit  que  cette 
mesure  lui  parût  trop  violente,  soit  qu'il  craignît 
d'affaiblir  les  forces  de  son  ro^^aume ,  il  se  flatta  d'en 
venir  à  bout  avec  le  temps,  et  sans  avoir  recours 
aux  armes.  Mais  ces  hérétiques  se  multiplièrent  tel- 
lement qu'ils  formèrent  bientôt  une  armée  formi- 
dable ,  avec  laquelle  ils  désolèrent  tous  les  pays  qui 
n'embrassaient  pas  la  nouvelle  doctrine,  en  sorle 
qu'en  peu  de  temps  toute  la  Bohème  fut  hérétique. 
Ce  malheur  ne  serait  point  arrivé  si  l'on  eiit  tra- 
vaillé, dès  l'invasion  de  l'hérésie,  à  en  poursuivre  les 
partisans,   comme   le  légal   l'avait  conseillé.  Vous 


(  iGi   ) 
voyez,  mou  PèrO;  quelle  apj)lic:ilion  on  peut  faire 
de  cet  exemple  à  la  (picsiion  des  Espagnols  révoltés 
de  rAraériqiie 

Votre  Paternité  osl  persiiadée  qu'il  faudrait  divi- 
ser le  gouvernement  des  Indes ,  la  partie  puremeni 
civile  appartenant  aux  oOicicrs  du  roi,  et  l'autre  aux 
évoques.  Mais  je  ne  crains  pas  de  dire  qu'elle  a  été 
complètement  trompée  par  ceux  qui  lui  ont  parlé 
de  la  situation  de  l'Amérique.  Cette  division  existe 
depuis  longtemps.  L'erreur  de  beaucoup  de  monde 
consiste  à  croire  que  les  commanderies  et  les  par- 
tages d'Indiens  ont  été  imaginés  afin  de  mettre  les 
Espagnols  en  étal  de  leur  apprendre  plus  facilement 
les  vérités  de  notre  sainte  religion;  mais  j'ai  la  cer- 
titude que  l'homme  cpii  conçut  l'idée  de  ce  plan 
en  1 5o4,  et  que  je  vis  alors  dans  les  Indes ,  était  (on 
éloigné  d'un  pareil  dessein.  Gjmment  aurait-il  pensé 
à  faire  prêcher  le  christianisme  par  des  hommes  cor- 
rompus et  ignorans  ,  qui  avaient  cux-mémcs  besoin 
d'être  convertis,  et  qui  auraient  oppose  plus  de  résis- 
tance aux  missionnaires  que  les  Indiens ,  dont  l'infi- 
délité n'était  plus  que  négative  depuis  que  le  cuire 
des  idoles  était  détruit  à  Saint-Domingue,  et  qui  , 
par  le  fond  même  de  leur  caractère,  étaient  disposés 
à  une  conversion  aussi  proniptc  que  facile?  L'instruc- 
tion chrétienne  des  îial)iians  du  Nouveau-Monde 
n'entra  pour  rien  dans  les  vues  de  l'auteur  du  sys- 
tème ;  îl  ne  songea  qu'à  procurer  aux  Espagnols  de 
1  or  et  des  esclaves  ,  en  sacrifiant  la  liljerté  et  la  vie 
de  ces  malheureux,  dont  la  ruine  frappait  les  regards 
de  tout  le  monde,  sanscpi'cm  fît  rien  pour  l'arrêter, 
II.  ,1 


(  i60 

parce  qu'il  eût  fallu  les  rendre  à  la  liberté .  et  que 
la  soif  de  l'or  et  l'ambition  commandaient  au  con- 
traire d'en  faire  des  esclaves.  11  espéra  les  retenir 
dans  celte  dure  condition  en  chargeant  leurs  maîtres 
de  leur  apprendre  ,  pour  toute  religion ,  la  prière 
Ave  Maria  ;  et  c'est  ainsi  qu'il  se  tlattait  d'en  impo- 
ser à  ceux  qui  connaissaient  les  conditions  du  partage 
des  Indiens  et  de  l'établissement  des  commanderies. 
Quel  catéchisme,  mon  révérend  Père,  que  VAi^e 
Maria  pour  des  hommes  qui  ne  savaient  si  ces  paroles 
signifiaient  une  pierre  ou  un  bâton,  ou  quelque  chose 
de  bon  à  boire  ou  à  manger!  Votre  Paternité  en  aura 
une  juste  idée  si  elle  prend  connaissance  du  onzième 
des  vingt  motifs  qu'elle  a  maintenant  sous  les  yeux. 
Il  en  résulte  qu'il  serait  hors  de  propos  et  inutile  de 
vouloir  fonder  deux  sortes  de  gouvernement  dans 
les  Indes ,  puisqu'ils  y  existent  réellement  ;  le  seul 
objet  important  c'est  de  sauver  l'honneur  de  la  reli- 
gion chrétienne  ,  et  l'espèce  humaine  ,  près  de  s'é- 
teindre dans  le  Nouveau-Monde. 

Je  réponds  à  la  quatrième  de  vos  observations  en 
disant  qu'il  faut  absolument  rétablir  dans  tous  leurs 
droits  les  seigneurs  naturels ,  les  rois  et  les  caciques 
des  Indes,  ainsi  que  tous  leurs  sujets.  Cette  mesure 
est  aussi  essentiellement  juste  et  nécessaire  qu'au- 
cune de  celles  que  les  hommes  aient  jamais  propo- 
sées ,  et  il  est  impossible  que  la  loi  naturelle  et  la 
loi  positive  ,  ainsi  que  l'ancienne  et  la  nouvelle  loi 
de  Dieu ,  permettent  ou  commandent  de  faire  autre- 
ment. Je  conclus  de  là  ou  que  les  Indiens  seront 
rendus  à  la  liberté ,  ou  qu'aucune  puissance  humaine 


(  i65  ) 

n'aura  droit  de  légilimer  la  tyrannie  qui  pèse  sur  ces 
malheureux ,  ni  d'absoudre  les  coupables  des  péchés 
horribles  qu'ils  auront  commis.  Or,  mon  Père  si 
les  rois  naturels  et  les  seigneurs  des  Indes  doivent 
être  rétablis  dans  leur  ancienne  autorité  ,  et  recou- 
vrer leur  indépendance,  ainsi  que  vous  le  reconnais- 
sez avec  tant  de  fondement ,  connnent  pourrait-on 
croire  qu'ils  aient  à  fournir  au  roi  de  Castille,  après 
leur  rétablissement,  les  tributs  qu'ils  payaient  à 
Montézuma  ,  dont  la  puissance  était  au  moins  égale 
à  la  sienne?  S'ils  les  fournissent  au  roi  d'Espagne,  ou 
ils  les  refuseront  à  Montézuma ,  ou  bien  ils  les  paie- 
ront à  l'un  et  à  l'autre.  S'ils  les  refusent  à  leur  véri- 
table souverain ,  connnent  pourra-t-on  dire  qu'on  a 
rendu  à  celui-ci  ses  anciens  droits  ,  sa  liberté  et  la 
disposition  des  tributs  acquittés  par  son  peuple?  Et 
s'ils  consentent  à  se  soumettre  à  un  double  tribut 
pense-t-on  que  la  loi  chrétienne  et  l'équité  naturelle 
ne  soient  point  offensées  de  celte  exaction  commise 
sur  un  peuple  libre?  Les  lois  des  empereurs  païens 
repoussent  et  condamnent  sans  restriction  cet  usage  ^ 
comme  opposé  à  la  raison  et  à  la  justice  naturelle. 
Je  passe  à  voire  cinquième  considération. 

Vous  dites,  dans  votre  quatrième  proposition, 
que  le  roi  d'Espagne  doit  être  reconnu  pour  maître 
souverain  de  toute  l'Amérique  ,  afin  de  ne  trouver 
aucun  obstacle  dans  l'établissement  et  la  conservation 
de  la  foi  cathohque,  et  que  cette  raison  justifie 
pleinement  la  nécessité  de  lui  payer  le  tribut  comme 
à  Montézuma  ou  à  tout  autre  prince. 

Quant  à  la  première  partie  de  votre  syllogisme, 


(  ir>i  ) 

jaccortlc  que  le  roi  d'EspîJ'^iK!  doii  cire  rccoimu 
(îans  les  Indes  pour  le  chef  suprême  de  Ions  les 
princes  qui  rèi^nenl  dans  ce  pays,  mais  seulement 
lorsqu'ils  auront  été  convertis  [)ar  ses  soins  charita- 
hles  à  la  religion  chrétienne;  lorsqu'il  sera  bien 
prouvé  que  c'est  volontairement  et  sans  violence  que 
ce  changement  s'est  opéré  ;  que  ,  par  un  traité  spé- 
eiâi  ,  nos  rois  auront  promis  de  rendre  leiu'  souve- 
raineté utile  aux  Américains ,  à  leurs  institutions  et 
h  celles  de  leurs  lois  qu'on  aura  pu  maintenir ,  et 
que  les  rois  indiens,  de  leur  côté  ,  auront  juré  avec 
lettiTs  sujets  de  reconnaître  les  souverains  de  Cas- 
tïUe  pour  maîtres  suprêmes ,  et  d'obéir  à  leurs  lois 
justes  et  à  leurs  ordonnances. 

Je  viens  maintenant  à  votre  conséquence,  qui  csi 
que  les  Indiens  doivent  des  tributs  aux  rois  d'Espa- 
gne. En  ne  consultant  que  la  loi  naturelle  ,  le  droit 
et  la  coutume  de  tous  les  peuples  et  de  tous  les 
temps ,  je  dis  et  je  crois  avoir  prouve  que  les  seigneurs 
indiens,  en  supposant  que  la  souveraineté  de  nos 
princes  leur  soit  utile  ainsi  c|u'à  leurs  peuples, 
peuvent  s'acquitter  par  l'envoi  qu'ils  feront  chaque 
année  d'un  simple  don,  qui  sera  le  signe  de  leur 
soumission  et  le  gage  de  leur  reconnaissance.  C'est 
ainsi  que  les  rois  de  Tunis  ont  rempli  leurs  devoirs 
de  vassaux  à  l'égard  de  l'empereur ,  avec  quelques 
chevaux  et  des  présens  j  et  nous  savons  que  les  anciens 
rois  de  Caslille  n'en  recevaient  pas  davantage  des  rois 
de  Grenade ,  et  ne  se  mêlaient  en  rien  de  leur  gou- 
vernement ,  malgré  le  droit  qu'ils  avalent  de  le  faire  , 
puisque  ce  n'était   que  par  l'injuste    Invasion  dc^^ 


(   ^65  ) 

Mauros  qu'ils  avaient  perdu  ce  ruyaunic.  Le  dioit 
.le  l'crapcreur  sur  Tunis  n'élait  pas  moins  inconte»- 
•  able ,  ce  prince  y  ayant  élevé  lui-même  sur  le  tronc 
celui  qui  cnéluil  le  maître.  Noire  droit  à  jouir  de  la 
possession  des  Indes  est  bien  moins  fondé  ,  et  si  les 
rois  indiens  consentent  à  céder  au  nôtre  leurs  sali- 
nes, leurs  mineurs  et  leurs  mines  d'or  et  d'argent, 
<lont  leurs  peuples  ont  formé  leur  domaine  et  leur 
apanage  ,  il  serait  fort  injuste  de  ne  pas  reconnaître 
dans  ce  traité  un  des  plus  importans  services  que 
les  rois  d'Espagne  puissent  recevoir. 

Lorsque  les  seigneurs  indiens  auront  abandonné 
à  nos  rois  les  biens  que  j'ai  indiqués ,  on  n'aura  pas 
la  moindre  corvée  à  exiger  d'eux  ni  de  leurs  sujets. 
Il  me  paraît  même  évident  que  ce  serait  une  injustice 
«.le  s'emparer  des  revenus  et  des  impôts  qiû  sont 
payés  à  Moniézuma  et  aux  caciques,  et  de  charger 
de  deux  tributs  à  la  fois  les  Indiens  leurs  sujets  :  au 
contraire  ,  ces  rois  ne  peuvent  j)as  même  êirc  légi- 
timement privés  du  droit  de  <lisposcr  pour  leur  ser- 
vice de  certaines  mines  qu'ils  se  seront  réservées;  et^ 
à  l'égard  de  celles  qu'ils  céderont  aux  rois  de  Cas- 
lille,  s'ils  en  font  tirer  malgré  cela  de  l'or  à  leur 
profit,  ou  que  leurs  sujets  les  exploitent  pour  eux- 
mêmes ,  il  est  juste  que  le  produit  leur  en  appar- 
tienne entièrement,  et  sans  qu'on  puisse  en  prélever 
le  quint  pour  la  part  du  roi  d'Espagne  ,  à  moins  que 
les  seigneurs  et  les  peuples  indiens  n'y  consentent 
expressément  en  renonçant  à  leur  droit ,  et  en  s'obli- 
geant  à  acquitter  ce  tribut  pour  leur  nouveau  maître. 
Mais  si  les  princes  ou  les  peuples  du  Nouveau- 


(  i66  ) 

Monde  refusent  d'admettre  ce  régime ,  comme  ils 
sont  francs  et  libres  par  la  loi  de  nature,  il  n'y  a 
iii  obligation  ni  contrat  qui  permette  de  croire 
qu'ils  ont  cédé  et  abandonné  leurs  droits  à  cet  égard  ; 
je  dis  même  que  sans  cette  concession  les  mines,  les 
mineurs  et  les  salines  ne  seraient  pas  devenus  la 
propriété  légitime  des  rois  d'Espagne.  Ces  derniers 
avantages,  ainsi  que  les  droits  d'importation  et  d'ex- 
portation qui  leur  seront  payés  par  les  navires  espa- 
gnols, et  une  foule  d'autres  bénéfices  que  le  fisc 
trouvera  dans  ces  provinces,  suiîîront  et  au-delà 
pour  indemniser  les  rois  d'Espagne  des  dépenses 
qu'ils  auront  faites  pour  introduire  et  conserver  la 
foi  catholique  dans  le  pays ,  attendu  que  ni  la  raison 
ni  la  loi  divine  ne  font  un  devoir  de  prêcher  aux  In- 
diens la  religion  chrétienne  avec  plus  de  soin  et  de 
peine  qu'à  toute  autre  nation  du  monde  et  qu'aux 
Espagnols  eux-mêmes. 

Les  dépenses  que  les  rois  d'Espagne  font  ou 
pourront  faire  à  l'avenir  pour  l'établissement  des 
audiences,  des  vice-royautés,  des  gouverneurs  et 
des  autres  fonctionnaires  administrateurs ,  n'ont  pas 
pour  objet  l'intérêt  ni  le  bonheur  des  Indiens,  qui 
sont  naturellement  bons  et  pacifiques,  parce  qu'un 
gouverneur  leur  suffit  pour  cinq  cents  lieues  de  pays, 
et  que  ce  n'est  pas  aux  juges  espagnols  qu'ils  ont 
affaire ,  mais  à  leurs  caciques,  qui  leur  administrent  la 
justice.  C'est  pour  les  avoir  privés  de  leurs  juges  na- 
turels, afin  de  les  soumettre  aux  tribunaux  espagnols, 
que  la  destruction  de  cette  race  a  été  marquée  par 
des  progrès  si  effrayans.  Ce  n'est  pas  non  plus  pour 


(  i67  ) 
eux  qu'on  a  établi  des  audiences ,  car  ils  n'en  ont 
jamais  besoin,  mais  pour  les  Espagnols,  qui  ne  peu- 
vent vivre  en  paix ,  et  qui  ne  cessent  pas  d'être  en 
procès  les  uns  avec  les  autres,  et  de  se  faire  mutuel- 
lement tout  le  mal  qu'ils  peuvent.  Il  faut  en  dire 
autant  des  grands    administrateurs  et  d'une  foule 
d'autres  ministres  de  la  justice.  C'est  par  nécessité 
que  nos  rois  ont  ordonné  qu'il  y  en  eût,  et  c'est  un 
motif  semblable  qui  les  oblige  d'en  envoyer  tous  les 
jours  de  nouveaux  pour  proléger  les  Indiens  con- 
tre les  Espagnols,  qui  les  volent,  les  oppriment  et  les 
font  mourir,  ainsi  qu'il  est  à  la  connaissance  de  tout 
le  i^ionde ,  avec  un  acharnement  difficile  à  conce- 
voir. Ces  faits  déplorables  imposent  aux  rois  d'Es- 
pagne l'obligation  la  plus  expresse  de  pourvoir ,  à 
leurs   frais,   à  ce  qu'il  y   ait  toujours  un  nombre 
suffisant  de  juges  pour  la  défense  des  Indiens,  puis- 
que l'espèce  d'hommes  qui  franchit  l'Océan  pour 
aller  les  opprimer,  est  injuste  et  vile,  cruelle,  arro- 
gante, et  essentiellement  portée  au  vol,  aubrigan-^ 
dage  et  à  l'homicide. 

Voilà,  mon  Père,  à  moins  que  je  ne  sois  un  in- 
sensé ,  le  véritable  et  l'unique  moyen  d'acquérir  lé- 
gitimement l'autorité  et  la  puissance  sur  un  peuple 
ou  dans  un  royaume.  Je  vous  prie  de  vous  rappeler 
à  cet  égard  les  paroles  mêmes  de  Jésus-Christ  dans 
le  lo*'  chapitre  de  l'Evangile  de  saint  Jean.  Celui  qui 
entre  par  cette  porte  dans  le  domaine  de  "la  juridic- 
tion, et  qui,  dans  ses  rapports  avec  le  peuple,  prend 
pour  règle  les  principes  de  la  justice,  fonde  son 
droit  et  son  pouvoir  sur  la  loi  de  Dieu,  qui  devient 


(  1(^8  ) 

sa  garantie;  il  les  fonde  sur  les  lois  divines  cl  hu- 
mâmes ,  en  sorte  qu'ils  ne  [encontreront  nulle  pail 
dcsconlradictcurs,  et  qu'ils  acquerront  au  contraire 
chaque  jour  de  nouvelles   forces  et  le  plus  ferme 
appui  dans  le  consentement  j^'énéral  de  la  nation. 
Quanta  celui  qui  ne  connaît  d'autre  voie ,  pour  s'éta- 
blir prince  ou  monarque,  que  celle  de  l'invasion, 
vous  savez ,  mon  Père  ,  quelle  est  à  cet  égard  l'opi- 
nion du  grand  saint  Léon(j).  C'est  par  cette  voie 
que  les  rois  de  Castille  devaient  entrer  dans  les  Indes. 
Mais  ils  n'y  oui  pénétré  qu'en  forçant  toutes  les  bar- 
rières, et  depuis  leur  usurpation  le  système  le  plus 
fidèlement  suivi  a  été  digne  de  ces  commencemens. 
A  Dieu   ne  plaise  que  je  prétende  inculper  ici  les 
rois  d'Espagne;  je  dis  seulement  (jue  le  mal  est  ar- 
rivé par  la  faute  des  hommes  dont  ils  se  sont  servis ,  et 
<|ui  les  ont  trompés.  Que  Votre  Paternité  supplée  par 
ses  réflexions  à  ce  que  j'omets  ici  sur  les  conséquen- 
ces possibles  de  ce  <juc  je  viens  de  dire,  et  en  sup- 
posant que  la  justice  doit  seule  être  prise  pour  règle , 
et  que  c'est  devant  Dieu  que  tout  cela  sera  un  jour 
examiné  et  juge. 

Ce  serait  rendre  un  grand  service  au  roi  de  for- 
mer entre  nous  ,  et  avec  tous  ceux  de  ses  sujets  qui 
l'aiment  sans  intérêt  personnel  et  pour  lui-même, 


(i)  Prmcipatus  quciu  .lul  scditio  extoisif  aut  ambitio  ocCiipavit, 
ttiainsi  moiihus  aut  actilms  non  ulituclil  (  (juaiito  luagis  si  actibiis 
et  raoribus  j;ravisi>imc  ollendil),  ipsiiis  taïucn  iuilii  siiicst  pcrniciosiis 
cxcinplo.  Et  cliincilo  est  ut  l)oiio  pciagaiitur  oxifn  qii.T  malo  sunt 
inchoala  principio.  L.  i,  rj.  c.  c.  Pvineipatîis 


(  ï^9  ) 
une  saillie  coalition ,  nCin  d'cclaircr  sa  conscience  et 
de  détruire  les  sophismes qui  ont  surpris  la  sagesse  et 
Ja  rectitude  de  son  jugement.  Le  premier  eflet  de 
cette  noble  entreprise  serait  d'engager  Sa  Majesté  à 
remédier  promptement  aux  maux  de  l'Amérique , 
et  de  faire  succéder  une  juste  sollicitude  à  rindifïc- 
rence  qui  enhardit  les  oppresseurs  des  Indiens  ,  et 
qui  prépare,  si  elle  dure  plus  longtemps,  leur 
dernière  catastrophe. 

La  sixième  pensée  de  Votre  Paternité  est  qu'il 
faut  des  Espagnols  pour  gouverner  les  Indiens  ,  sur- 
tout en  ce  qui  concerne  la  religion.  Combien  nous 
devons  demander  à  Dieu,  mon  Père,  qu'il  nous 
préserve  de  tout  aveuglement ,  et  des  pièges  cpie 
nous  tend  la  cruelle  perversité  des  tyrans  espagnols, 
qui  n'ont  que  trop  réussi  à  faire  excuser  leur  détes- 
table oppression  !  C'est  ce  dernier  motif  qui  leur  a 
fait  publier  que  les  Indiens-n'ont  rien  qui  les  dislin- 
gue des  brutes,  et  ceLa  parce  qu'ils  les  ont  trouvés 
,  doux  et  pacifiques ,  sans  chevaux  et  sans  armes  de  fer 
j  pourse  défendre.  Oui ,  plût  h  Dieu ,  je  le  répèle ,  que 
l'administration  civile  fût  aussi  régulière  en  Espagne 
qu'elle  l'était  chez  les  Américains  ,  et  que  l'ordre 
n  y  fût  pas  plus  souvent  trouble  qu'il  ne  l'était  au 
milieu  de  ces  peuples  avant  l'usurpation  ! 

Dans  quelle  partie  du  monde  trouverait-on  des 
peuplades  sinon  plus  étendues,  du  moins  aussi 
nombreuses  et  aussi  riches  en  hommes  que  dans  les 
Indes  ?  Où  nous  fera-t.-on  voir  une  capitale  aussi 
grande  que  Mexico.,  qui  renfermait  plus  de  deux 
cent  mille  habitqns?  Y  en  avait-il  comme  Tlascala, 


(  i7<->  ) 
Mechoacan,  Tapaca,  Tezcuco,  etc.,  qui  faisaient  la 
force  et  la  gloire  de  la  Nouvelle-Espagne?  comme 
Guatlmala,  Cuzco,  et  tant  d'autres  populations  où  la 
société  humaine  ,  parfaitement  organisée  malgré  la 
multitude  de  ses  membres,  vivait  dans  l'union  et  le 
bonheur  ?  La  politique  a  pour  objet  de  faire  régner 
l'ordre  entre  les  états  par  l'exercice  réciproque  de  la 
justice;  or  comment,  sans  elle,  l'ordre  et  la  jus- 
tice auraient-ils  régné  si  longtemps  au  milieu  de  ces 
immenses  réunions  d'hommes?  Dans  ce  pays  ,  où 
nous  avons  été  conduits  par  nos  péchés  et  pour 
notre  malheur  ,  aurions-nous  trouvé  tant  d'hom- 
mes dans  des  villes  et  des  villages  ,  si  l'on  n'y  avait 
eu  aussi  bien  que  nous  le  secret  d'y  fonder  l'or- 
dre ,  la  paix  et  l'administration  de  la  justice  ?  Sans 
ces  trois  conditions  ,  comment  pourrait-on  espérer 
de  voir  durer  une  ville  ,  une  république  ou  toute 
autre  association  d'hommes?  Vous  savez,  mon  Père, 
ce  qu'a  prouvé  à  cet  égard  le  philosophe  grec  dans 
ses  Ethiques  et  dans  sa  Politique ,  et  il  n'y  a  pas  un 
homme  sage  qui  ne  pense  comme  lui.  Les  Indiens 
n^ont  donc  pas  besoin  des  Espagnols  pour  l'adminis- 
tration de  leur  pays.  Affirmer  le  contraire  est-  ce 
autre  chose  que  faire  valoir  de  vains  prétextes  et  des 
motifs  illusoires,  afin  de  perpétuer  dans  les  Indes 
le  vol ,  l'oppression,  l'esclavage  elles  commanderles  ? 
Je  vais  plus  loin,  mon  Père,  et  j'affirme  avec  vérité  que 
si  on  eût  voulutout  remettre  sur  l'ancien  pied  chez  les 
Indiens  ,  il  aurait  fallu  ne  pas  laisser  un  seul  Espa- 
gnol dans  les  Indes.  En  effet,  à  qui  doit-on  imputer 
la  confusion  et  le  désordre  qui  régnent  maintenant 


(  '7>  ) 
dans  ce  pays  ,  api-ès  l'anëanlisseinenl  de  ses  lois 
civiles  et  municipales ,  qui  avaient  toute  la  perfection 
qu'un  peuple  païen  était  capable  de  leur  donner? 
]N'est-ce  pas  aux  Espagnols,  qui  ont  fait  de  ces  con- 
trées le  théâtre  des  plus  grands  bouleversemens 
dont  l'histoire  fasse  mention  ?  Soyez  donc  prudent , 
mon  Père  ,  et  n'ajoutez  pas  foi  trop  légèrement  aux 
discours  que  le  mensonge  ,  l'égoisme  et  la  cruauté 
inspirent  à  quelques  personnes. 

Quant  à  ce  qui  regarde  la  religion  ,  je  dis  qu'il 
faudrait  supposer  l'impossible  pour  tirer  parti  à  cet 
égard  des  Espagnols  ,  c'est  à  dire  admettre  qu'ils 
resteront  en  Amérique  pour  y  maintenir  l'autorité 
du  roi  d'Espagne  ,  et  qu'ils  n'y  resteront  pas ,  parce 
qu'il  y  aura  lieu  de  craindre  qu'ils  ae  corrompent  la 
foi  et  la  religion  de  Jésus-Christ  par  leurs  crimes  et 
par  les  exemples  de  perversité  qu'ds  y  donnent  tous 
les  jours.  Qu'ils  reviennent  donc  tous  en  Espagne  , 
à  ^exception  de  ceux  qu'on  pourra  croire  dignes  de 
rester  pour  enseigner  la  religion  chrétienne  aux  In- 
diens ,  et  les  affermir  dans  les  usages  et  les  habitudes 
d'un  peuple  véritablement  converti.  Je  proleste 
devant  Dieu  que  cette  mesure  est  indispensable ,  et 
qu'il  n'a  jamais  pu  en  exister  de  meilleure  ni  de  plus 
convenable  au  caractère  des  Indiens.  Que  Votre 
Paternité  juge  d'après  cela  si  les  Espagnols  ont  été 
et  s'ils  sont  encore  nécessaires  dans  les  Indes  pour 
y  conserver  la  religion  ;  qu'elle  veuille  bien  se  rap- 
peler ce  que  j'ai  dit  pour  prouver  le  contraire. 

Et  comme  ici  Dieu  se  plaît  à  prouver  de  plusieurs 
manières  ce  que  j'avance,  après  l'avoir  fait  tant  de 


(  ï?-^  ) 

fois  depuis  ([ue  j'ai  aLlressé  mes  piainles  au  roi ,  j'ii, 
maintenant  sous  les  yeux,  une  le itie  qui  n/csl  parvc 
nue  Jcpuis  quatre  jours  do  la  Nouvelle-Espagne,  cl 
que  je  vous  envoie  par  le  même  courrier.  Elle  est 
d'un  vénéiaLlc  religieux  augustin ,  de  la  famille 
même  de  V empereur,  et  qui  a  occupé ,  avant  d'entrer 
en  religion  ,  des  emplois  considérables  à  la  cour.  La 
lecture  que  je  vous  prie  d'en  faire  vous  donnera  une 
juste  idée  des  commanderies,  et  de  ce  qu'il  est  per- 
mis d'en  attendre  ;  de  la  conduite  des  Espagnols  , 
et  des  services  spirituels  qu'ils  peuvent  rendre  aux 
Indiens. 

Que  ceux  -là  sont  peu  au  courant  de  la  vérité  qui 
osent  prendre  sur  eux  de  donner  des  conseils  au 
roi  sur  ce  qu'il  convient  de  faire  dans  les  Indes  !  11 
faudra  qu'ils  conviennent  d'ime  manière  ou  d'une 
autre  (car  on  ne  résiste  point  à  la  vérité)  que  non 
seulement  les  Espagnols  ne  sont  d'aucune  utilité  dans 
les  Indes  ,  mais  encore  qu'ils  y  entravent  l'adminis- 
tration civile ,  et  qu'à  l'égard  de  la  religion  ,  dont  ils 
se  mêlent,  il  serait  impossible  de  lui  faire  plus  de 
tort  dans  l'esprit  des  Indiens. 

Il  n'y  a  donc  plus  que  l'intérêt  des  affaires  pure- 
ment temporelles  du  roi  d'Espagne  qui  puisse  otfrii 
un  motif  suflisant  d'employer  des  Espagnols  dans 
les  Indes  j  cet  ordre  de  choses  est  le  seul  dont  les 
Indiens  puissent  profiter,  comme  cianl  une  consé- 
quence de  notre  arrivée  au  milieu  d'eux.  Mais  si 
cet  avantage  qu'ils  reçoivent  de  nous  n'est  pas  tro}! 
chèrement  payé  par  le  sacrifice  de  leur  sang ,  de 
leurs  fortunes  cl  de  leur  vie;   s'il  faut  î\^\\  Espa- 


(  175  )) 
gnuls  |)Our  iiitlemnilc  que  l'cspiice  hiunaine  périsse' 
«ont  entière  dans  le  Nouveau-Monde ,  je  ne  sais  plus 
^ur  quel  fondement  repose  la  justice  j  et  je  doute 
«{u'il  existe  un  seul  homme  sensé  et  croyant  en  Dieu 
à  qui  une  condition  semblable  paraisse  raisonnable  ; 
car,  mon  Père,  puisqu'il  a  péri  et  qu'il  périt  encore 
de  si  grandes  multitudes  d'Indiens  sans  foi  et  sans 
sacremens,  el  que  ceux  mêmes  qui  ont  été  baptisés 
maudissent  en  expirant  une  religion  qu'ils  ne  peu- 
vent juger  que  d'après  le  caractère  de  leurs  bour- 
reaux, ne  sommes-nous  pas  fondés  à  demander  quel 
bien  leur  ont  fait  l'arrivée  des  Espagnols  et  la  sou- 
veraine lé  du  roi  d'Espagne  ? 

Ce  que  je  vient»  de  dire  peut  servir  à  faire  trouver 
la  solution  de  cette  espèce  de  problème  politique.  Je 
dirai  donc  que  pour  le  maintien  de  la  puissance  de 
nos  rois  dans  les  Indes  il  n'est  pas  nécessaire  de  favo- 
riser ce  mouvement  général  et  si  vif  qui  entraîne  les 
Espagnols  vers  le  Nouveau-Monde ,  ni  de  leur  per- 
mettre d'y  rester  aussi  longtemps  qu'ils  voudront  ;  il 
suffit  que  Ton  ait  dans  chaque  royaume  trois  ou 
quatre  villes  d'une  étendue  el  d'une  population  pro- 
portionnée à  celle  des  Indiens  du  même  pays.  Gua- 
timala  forme  un  royaume  d'environ  quatre-vingts 
lieues  ;  on  y  comptait  une  multitude  de  villages  in- 
diens :  les  Espagnols  n'y  ont  cependant  formé  que 
trois  éiablissemens.  La  ville  de  Santiago  n'a  guère 
que  deux  cents  habiians;  San  Salvador,  cinquante  ; 
San  Miguel,  vingt-cinq.  Le  royaume  de  Cbiapa  est 
presque  aussi  étendu  que  Guatimaln ,  et  cependant 
la  ville  de  ce  nom  est  la  seule  (|ui  oiTre  une  popula- 


(Ï74) 
lion  de  cinquante  Espagnols,  si  même  elle  s'élève 
jusqu'à  ce  nombre.  Peu  d'Espagnols  suffiraient  donc 
pour  maintenir  l'autorité  du  roi  chez  des  hommes 
nus,  pauvres,  sans  armes,  naturellement  bons  et 
pacifiques,  et  leur  entretien  coûterait  peu  si  les  rois 
et  les  seigneurs  naturels  du  pays  cédaient  leur  droit 
sur  les  mines ,  les  pierres  précieuses ,  les  salines  ,  et 
sur  d'autres  objets  qui  forment  aussi  en  Espagne 
une  partie  des  revenus  de  la  couronne,  et  auxquels 
il  faut  joindre  ceux  des  douanes  et  une  foule  de  tarifs 
qui  viendront  chaque  jour  accroître  les  produits  du 
fisc,  comme  je  l'ai  déjà  fait  remarquer.  Tant  d'a- 
vantages étant  assurés  au  roi  d'Espagne ,  j'en  conclus 
qu'il  ne  peut  refuser  aux  Espagnols  qui  seront  char- 
gés de  maintenir  sa  puissance  dans  les  Indes  une 
partie  de  ces  revenus ,  afin  qu'ils  puissent  fonder  des 
établissemens  et  devenir  colons.  Or,  je  le  répèle, 
ce  n'est  pas  aux  Indiens  à  payer  les  frais  de  ces 
spéculations,  et  je  puis  le  prouver  de  plus  d'une 
manière. 

Premièrement ,  c'est  pour  favoriser  rétablissement 
des  Espagnols  en  Amérique  que  la  souveraineté  du 
pays  a  été  accordée  au  roi  d'Espagne.  Secondement, 
c'est  le  motif  qui  a  porté  les  princes  indiens  à  lui 
faire  l'abandon  des  droits  dont  je  viens  de  parler. 
Troisièmement,  on  s'est  proposé  d'arriver  au  même 
but  lorsque  des  mesures  ont  été  prises  pour  que  les 
Espagnols  s'établissent  dans  ces  beaux  royaumes , 
où  ils  fondent ,  sur  les  terres  mêmes  des  Indiens , 
d'immenses  héiùtages,  des  exploitations  considéra- 
bles et  des  plantations  de   toute  espèce,   dont  les 


(  ,75  ) 

bénéfices  sont  énormes ,  et  surpassent  infiniment  touî 
ce  que  leur  ambition  aurait  pu  concevoir  et  se  pro- 
mettre. Or  qui  oserait  dire  qu'après  de  si  vastes 
acquisitions  les  Indiens ,  qui  se  voient  dépouiller  ^ 
doivent  encore  quelque  chose  aux  Espagnols ,  et  que 
s'ils  trouvent  quelques  avantages  précaires  à  certaines 
spéculations,  ils  sont  obligés  de  les  payer  à  leurs 
nouveaux  maîtres?  Quatrièmement,  les  rois  de  Cas- 
tille  sont  rigoureusement  obligés  de  supprimer  toutes 
les  charges  qui  pèsent  sur  les  rois  indiens  et  sur 
leurs  sujets,  à  cause  de  l'extrême  pauvreté  dans 
laquelle  ilssont  tombés,  et  afin  qu'ils  ne  pensent  pas 
que  la  foi  leur  est  vendue,  comme  ils  le  croient  et 
l'ont  toujours  cru.  Ce  fut  pour  éviter  ce  scandale 
que  saint  Paul  travaillait  de  ses  propres  mains,  afin 
de  n'être  point  à  charge  à  ses  frères ,  parce  qu'il  crai- 
gnait, en  demandant  des  secours  à  ceux  qui  venaient 
l'entendre ,  de  porter  préjudice  à  la  religion  dans 
leur  esprit,  et  d'empêcher  le  triomphe  de  l'Evangile. 
Ce  point  de  discipline  a  constamment  et  sérieuse- 
ment occupé  l'Eglise  chrétienne  :  Necesse  est ,  dit 
un  canon  du  4'  concile  de  Carthage ,  ut  ab  ilUsper- 
ditio  requiratur  quorum ,  spolia  pertimescentes ,  cl 
haptismi  gratia  et  sic  àjide  se  subtraxerunt.  Cin- 
quièmement, ce  qui  prouve  encore  que  les  Indiens 
ne  doivent  pas  être  obligés  de  fournir  à  l'entretien 
des  Espagnols  qu'on  jugera  nécessaire  de  laisser  dans 
leur  pays  pour  y  maintenir  l'autorité  du  roi  d'Es- 
pagne, c'est  cette  immense  acquisition  d'or,  d'ar- 
gent, de  perles  et  de  richesses  de  toute  espèce  qu'ils 
ont  faite  dans  les  Indes,  et  qui  a  coûté  des  tourmens 


îiicroyaLlès  el  la  luorl  tic  plusieurs  millions  d'AiVic- 
ricains,  sur  une  immense  ctencluc  de  pays  ,  où  l'in- 
cendie et  la  dévastation  continuent  peut  -  être  en- 
core. Est-ce  trop,  pour  expier  tant  de  crimes,  de 
ne  plus  rien  demander  aux  Indiens  ? 

La  dépense  que  le  roi  d'Espagne  serait  obligé  de 
l'aire  pour  l'entretien  de  ces  Espagnols  serait  bien 
moins  considérable  que  le  prétendent  certaines  gens, 
qui ,  tout  en  paraissant  s'occuper  vivement  de  l'in- 
térêt de  noire  souverain,  nuisent  infiniment  à  la 
perception  des  justes  droits  qu'il  aurait  pu  établir. 
Je  dis  qu'il  en  coûUîra  peu  pour  cela ,  et  jo^prie  Votre 
Paternité  de  vouloir  bien  réfléchir  sur  la  raison  que 
j'en  donne ,  cL  de  la  présenter  au  roi;,  parce  que  si  Sa 
Majesté  daigne  la  prendre  en  considération  elle  re- 
connaîtra qu'elle  est  véritablement,  etd'ane  manière 
solide  ,  le  maître  et  le  roi  du  Nouveau  -  Monde. 
Qu'elle  établisse  dans  le  Mexique  trois  cents  hommes 
avec  un  salaire  de  trois  cents  ducats  par  an;  qu'on 
leur  donne  des  terres  et  des  montagnes,  des  eaux  , 
et  d'autres  objets  qu'on  pourra  céder  sans  faire  ton 
aux  Indiens,  et  suivant  la  qualité  de  ceux  qui  seront 
ainsi  gratifiés.  Il  se  trouvera  eu  Espagne  ou  en  Amé 
rique  dix  raille  personnes  qui  remercieront  le  ciel 
d'avoir  obtenu  de  ces  places.  Mais  surtout  que  ces 
Espagnols  n'y  soient  pas  à  perpétuité ,  dans  la  crainte 
qu'ils  ne  finissent  par  surprendre  et  tromper  la  con- 
fiance royale,  mais  seulement  pour  un  temps  limité, 
afin  de  voir  le  parti  qu'on  aura  pu  en  tirer,  et  le 
bien  qu'ils  y  auront  l'ail.  Qu'on  leur  défende,  ainsi 
que  je  l'ai  dit,  sous  peine  de  mort,  d'avoir  des  arque 


(  '77  ) 
husos  à  leur  clis|)osiiion,    à  moins  qu'ils    n'exercent 
le  métier  de  soldats.  Je  prétends  (jue  celle  dépense 
ne  surpassera  pas  les  revenus  de  dix  à  douze  coni- 
manderies. 

Quoique  les  Indiens  ne  soient  pas  obligés  de  la 
supporter,  on  les  verra  néanmoins  donner  volon- 
tairement de  ce  qu'ils  possèdent  pour  faire  plaisir 
aux  religieux  missionnaires  qui  les  y  auront  eno^a^és 
jusqivà  ce  que  le  roi  ait  réduit  les  Espagnols  à  res- 
pecter  ses    volontés.   Lorsque  cette   garnison  sera 
établie  ,    qu'on   rende   la  liberté  aux    Indiens  :  je 
réponds  que  ce  bienfait  en  fera  des  sujets  fidèles  , 
prêts  à  verser  leur  sang  |)our  le  roi ,  et  qui  lui  paie- 
ront deux  ou  trois  millions  de  tributs.  Quant  aux 
Espagnols  ,   plusieurs  de  ceux  qui  se  sont  enricbis 
s'embarqueront  pour   revenir  en  Espagne  ,    après 
avoir  perdu  leurs   esclaves  indiens  ;    ils   y  auront 
vendu  leurs  biens  dans  l'impossibilité  où  ils  se  seront 
vus  de  les  ai)porter  en  Europe.  L'acquisition  en  aura 
été  faite  par  d'autres  Espagnols  ,  et  la  population  y 
gagnera.  D'autres  ne  demanderont  pas  mieux  que 
de  rester  sans  qu'on  cbange  rien  à  leur  condition  , 
et  c'est  ainsi  que  les  Indes  se  rempliront  d'Espagnols 
par  l'établissement  de  cette  garnison  _,  qui  fera  res- 
pecter l'autorité  du  roi.   Les   irois   cents  hommes 
<lont  je  parle  ne  jouiront  pas  seulement  de  deux  ou 
trois  cenl  s  ducats, que  le  roi  leur  fera  compter;  ils 
pourront    encore    mettre    à    profit    cet    argent    en 
exploitant  des  fermes  et  des  brandies  de  c(mmierce, 
qui  ne  manquent  jamais  d'enrichir  les  entrepreneurs, 
à  cause  de  l'extrême  fertilité  du  sol  et  des  autres 
II. 


12 


(  '78  ) 
ressources  qu'il  pr«isenle.  F^es  Espagnols  façonnés  à 
ce  système  sufllront  pour  maintenir  l'ordre  depuis 
l'entrée  de  la  Nouvelle-Espagne  jusqu'à  Nicaragua  , 
c'est  à  dire  sur  une  étendue  de  plus  de  cinq  cents 
lieues  de  pays,  il  conviendra  d'établir  une  force  de 
cinq  cents  honnnes  dans  le  Pérou,  après  avoir 
exterminé  par  la  guerre  ou  de  toute  autre  manière 
les  tyrans  et  les  traîtres  qui  désolent  cette  contrée.  Ce 
nombre  suffira  pour  tout  le  territoire,  qui  a  été 
occupé ,  ou ,  pour  mieux  dire  ,  détruit  par  les  Espa- 
gnols de  ce  grand  royaume.  Tel  est,  mon  révérend 
Père,  le  premier  et  le  principal  moyen  que  les  rois 
d'Espagne  doivent  employer  pour  conserver  leur 
autorité  dans  les  Indes ,  et  pour  y  faire  cesser  le  règne 
de  la  terreur  et  de  la  tyrannie  ;  c  est  par  lui  qu'on  y  éta- 
blira l'ordre  et  le  gouvernement  le  plus  convenable  à 
la  conservation  de  la  colonie  et  au  salut  des  Indiens. 
Enfin,  votre  septième  considération  se  trouve 
amplement  réfutée  par  les  lalsons  que  j'ai  déduites 
pour  faire  voir  qu'il  est  diabolique ,  pernicieux  et 
contraire  à  toute  loi  et  à  la  raison  universelle  de  con- 
fier des  Indiens  à  titre  de  dépôt ,  soit  à  perpétuité  , 
soit  pour  un  temps  limité  ,  ne  lût -ce  que  pour  un 
jour  ou  même  que  pour  une  heure  ,  parce  que  cette 
mesure  est  une  entreprise  criminelle  contre  leur 
liberté  ,  attentatoire  aux  droits  de  leurs  seigneurs 
légitimes  ,  la  source  de  mille  aulrçs  monstruosités  , 
et  qu'elle  finit  toujours  par  mettre  à  la  disposition 
de  frénétiques  armés  de  poignards  les  hommes  les 
plus  soumis  et  les  plus  innocens  qu'il  y  ait  sur  la 
terre. 


(  179  ) 
Je  conclus  de  là  ,  mon  Père  ,  que  le  roi  ni  le  pape 
n'ont  pas  plus  de  pouvoir  qu'un  simple  particulier 
pour  ordonner  de  semblables  dispositions.  Que 
Votre  Paternité  veuille  bien  ne  plus  se  faire  illusion 
à  cet  e'gard  ,  et  détromper  les  personnes  qui  envi- 
ronnent le  roi ,  et  le  roi  lui-même  ;  qu'elle  dise 
que  si  on  défend  aux  Espagnols  qui  vont  en  Améri- 
que d'exercer  l'autorité  civile  et  criminelle ,  on  fera 
certainement  cesser  les  maux  qui  désolent  ce  pays  ; 
qu'elle  ne  laisse  pas  ignorer  que  l'empereur  et  son 
confesseur  ,  le  père  Pierre  de  Soto  ,  furent  trompés 
par  la  méchanceté  et  la  ruse  des  Espagnols  conqué- 
rans  du  Mexique ,  qui  envoyèrent  trois  fois  des 
commissaires  à  leurs  frais  en  Europe  pour  van- 
ter le  système  des  partages  et  pour  annoncer  qu'ils 
donnaient  au  moins  un  ducat  par  jour  aux  Indiens 
pour  leur  nourriture,  pendant  que  ces  malheureux 
étaient  réduits  à  la  dernière  extrémité  ,  sans  que 
personne  se  chargeât  de  les  défendre.  Fidèles  à  ce 
plan  de  déception ,  ils  firent  entendre  au  confesseur 
que  s'il  examinait  sérieusement  cette  affaire  il 
verrait  qu'ils  ne  demandaient  rien  ,  puisqu'ils  ne 
réclamaient  aucune  juridiction,  soit  civile,  soit  cri- 
minelle ,  comme  si  ces  tyrans  en  avaient  joui  jus- 
qu'alors,  ou  qu'ils  en  eussent  eu  besoin  pour  con- 
sommer plus  vite  la  ruine  des  Indiens  !  ïel  fut  le 
succès  de  leur  audace  et  de  leurs  mensonges ,  qu'on 
leur  accorda  plusieurs  cédules  qui ,  au  mépris  de 
lois  tout  récemment  émanées  du  trône  ,  prolon- 
geaient la  durée  des  commanderies  au-delà  de  la 
vie  des  possesseurs  ;  disposition  funeste ,  qui  ne  fiât 


(    l8o  ) 

pas  le  seul  crime  de  ces  Uiaiis  ,  el  qui  n'a  pu  que 
rendre  plus  redoiiiable  le  jugement  que  le  monarque 
et  le  religieux  amont  à  subir  un  jour  devant  Dieu. 

J'ai  rendu  compte  de  cctie  manœuvre  dans  plu- 
sieurs de  mes  lettres  au  roi  et  à  Votre  Paternité.  Je 
vous  supplie,  mon  Père,  de  ne  plus  revenir  sur  ce 
que  vous  appelez  les  conditions  et  les  lois  qu'on  a 
imposées  aux  Espagnols  ,  ni  sur  les  peines  dont 
vous  croyez  qu'on  punira  leur  forfaiture.  Je  vous 
déclare  que  je  ne  vois  dans  tout  cela  qu'un  leurre 
de  Satan  et  de  ses  ministres  ,  propre  à  tromper  la 
bonne  foi  et  à  détourner  l'attention  de  notre  prince 
de  la  ruine  des  pauvres  races  indiennes  ,  devenue 
inévitable  par  le  système  funeste  et  adroitement 
déguisé  dos  répartitions  et  des  abominables  com- 
manderies.  Je  m'engage  avec  vous ,  et  devant  Sa 
Majesté  ,  à  prouver  tout  ce  que  je  viens  d'exposer 
dans  cette  lettre  ,  d'après  les  principes  de  la  loi 
naturelle  et  divine  ,  et  l'autorité  des  lois  humaines 
et  canoniques.  Je  puis  assurer  que  rien  ne  manquera 
à  la  justification  de  ce  Mémoire  ,  et  que  le  conseil 
des  Indes  m'offrira  dans  ses  archives  des  milliers  de 
preuves  de  tout  ce  que  j'avance.  Je  répondrai  plus 
tard  aux  autres  points  contenus  dans  votre  lettre , 
et  je  termine  celle-ci,  qui  est  du  mois  d'août  i555. 


(    i8r    ) 

»  Kv^VX\\\V\VVV\\tVViV\,XVVV\.Vl,VV\\\V\'V\\\VWVVVVV\.V\'VfcV\,VVV<VS(\V\V\\\.V\VVVWV\X.\rtV\\W;VV'ï 

RÉPOISSE 

DE  DON  BARTHÉLEMI  DE  LAS  CASAS 

Aux  questions  qui  lui  ont  élé  proposées  sur  les  araires 
du  Pérou  en  i5o4. 

Premier  doute.  Sur  les  trésors  de  Caxainalca 

Les  provinces  du  Pérou  sont  immenses  ;  elles 
s  étendent  depuis  Quito  inclusivement  jusqu'au 
royaume  du  Chili,  et  embrassent  mille  lieues  de 
terre  en  longueur,  et  cinq  à  six  cents  en  largeur.  Les 
liabilans  ne  connaissaient  d'autre  religion  que  l'ido- 
lâtrie; une  partie  adorait  le  soleil,  et  l'autre  les 
pierres,  les  rochers  ou  les  collines.  Avant  l'arrivée 
des  Espagnols  dans  le  Pérou  aucun  Indien  de  cette 
contrée  n'avait  eu  affaire  aux  Européens;  aucun 
n'avait  insulté  au  culte  des  chrétiens,  parce  que  ces 
peuples  étaient  inconnus  au  reste  du  monde ,  et 
pour  ainsi  dire  relégués  au-delà  de  la  ligne  équi- 
noxiale  du  côté  du  pôle  austral.  Les  Espagnols  en- 
trèrent dans  les  royaumes  du  Pérou  en  i55i, 
espérant  y  trouver  beaucoup  d'or  et  d'argent.  Ils 
s'emparèrent  en  arrivant  de  la  personne  d'un  sei- 
gneur du  pays,  nommé  Athabaliba ,  sans  que  rien 
put  motiver  de  leur  part  cette  violation  du  clroii  des 
gens.  Ils  n'avaient  en  effet  qu'un  objet  en  vue;  c'était 
d'occuper   une    belle    et    riche    contrée,    et    d'en 


(   '8.  ) 

jouir  tranquilleuienl.  Le  prince  péruvien  offrit  d'ac- 
quitter sa  rançon  en  livrant  à  ses  ennemis  une 
maison  remplie  de  métaux  précieux  ;  la  condition 
ayant  été  acceptée,  Aibabaliba  tint  parole,  et  les 
Espagnols  se  partagèrent  ses  trésors,  en  faisant  la 
part  du  roi  d'Espagne ,  qui  était  du  cinquième  de 
tout  l'or  et  l'argent.  Malgré  cet  énorme  avantage , 
ils  eurent  la  cruauté  d'étrangler  leur  prisonnier,  et 
de  livrer  son  corps  aux  flammes,  sous  prétexte  qu'é- 
tant encore  entre  leurs  mains  il  avait  envoyé  de 
tous  côtés  l'ordre  de  rassembler  des  soldats  et  de 
venir  à  son  secours  contre  ses  ennemis.  La  question 
est  de  savoir  s'il  y  a  obligation,  pour  chacun  des  Es- 
pagnols qui  firent  prisonnier  et  qui  assassinèrent 
Atbabaliba  ,  de  restituer  l'or  et  l'argent  dont  leur 
troupe,  qui  ne  s'élevait  pas  à  deux  cents  hommes, 
s'empara  dans  le  palais  de  ce  prince ,  ou  si  chaque 
Espagnol  est  seulement  tenu  de  rendre  la  part  qui 
lui  échut,  ou  enfin  s'il  n'a  rien  à  restituer. 

Second  doute.  Surle  temps  où  aucune  taxe  ne  ré- 
glait les  tributs  exigés  des  Indiens. 

Lorsque  les  Espagnols  découvrirent  le  Nouveau- 
Monde  le  pape  Alexandre  VI  confia,  par  une  bulle 
expresse ,  aux  souverains  de  Castille  et  de  Léon  le 
soin  de  continuer  cette  entreprise ,  sous  l'expresse 
condition  qu'ils  enverraient  des  prêtres  et  des  mis- 
sionnaires pour  en  convertir  les  habitans  à  la  religion 
chrétienne.  L'empereur,  de  glorieuse  mémoire,  fit 
remettre  à  ceux  de  ses  capitaines  qui  allaient  dans 


(  l«^^  ) 

le  Nouveau-Moudc  de  bonnes  et  de  saintes  ins- 
tructions afin  que  la  loi  fût  piécliëe  aux  naturels. 
Malheureusement  personne  ne  soni^eaà  se  conformer 
aux  intentions  du  prince;  on  voulait  seulement  s'em- 
parer, à  quelque  prix  que  ce  fût ,  des  richesses  du 
pays,  et  revenir  en  Espagne  pour  en  jouir.  C'est 
ainsi  qu'après  la  mort  dAthabaliba  ,  le  principal 
souverain  du  Pérou,  plusieurs  Espagnols  apportè- 
rent dans  la  péninsule  une  partie  des  trésors  dont 
ils  l'avaient  dépouillé ,  tandis  que  d'autres  ,  qui  ne 
croyaient  pas  en  avoir  encore  assez,  restèrent  dans  le 
pays  pour  en  amasser  de  nouveaux.  Ces  Espagnols  ne 
sont  pas  tous  morts,  et  il  y  en  a  plusieurs  que  je 
pourrais  nommer.  La  découverte  de  tant  de  métaux 
précieux  fut  à  peine  connue  qu'un  grand  nombre 
d'Espagnols  s'embarquèrent  pour  le  Pérou,  et  en- 
vahirent en  tous  sens  cette  vaste  région  ,  dont  ils 
soumirent  d'abord  les  habitans  par  la  force  des  ar- 
mes, pour  en  faire  ensuite  des  tributan-es,  et  plus  que 
des  esclaves,  puisqu'ils  leur  enlevèrent  tout  ce  qu'ils 
possédaient,  sans  leur  laisser  même  les  plus  grossiers 
alimens  pour  leur  subsistance  et  celle  de  leurs  fa- 
inilles.  Partout  où  ils  portèrent  leurs  armes  les  In- 
diens furent  asservis  et  traités  connue  un  vil  trou- 
peau. Le  capitaine  donnait  à  chacun  de  ses  soldats  un 
certain  nombre  de  villages  indiens;  celui-ci  en  ob- 
tenait vingt,  celui-là  trente,  ou  même  un  plus 
grand  nombre.  Le  produit  du  travail  des  Indiens 
était  ,  pour  le  connuandeur,  de  dix  mille  [)esos  par 
année;  d'autres  en  reliniient  trente,  et  même  jusqii  a 
cinquante  mille;  en  un  mot  chaque  soldat  tirait  de 


(  '«4  ) 

ses  ludions  autanl  qu'il  pouvail,  allenduque,la  quo- 
tité dutribut  n'ayant  été  fixée  pour  personne ,  l'anibi- 
lion  des  maîtres  était  insatiable  et  sans  bornes.  Tel 
fut  le  système  suivi  par  les  Espagnols  dans  toutes  les 
parties  du  Pérou ,  à  mesure  qu'ils  en  envahirent  et 
s'en  partagèrent  les  provinces  et  les  babitans.  Tel 
est  aussi  celui  que  l'on  suit  maintenant  dans  le  Cbili, 
et  partout  où  l'on  pénètre.  Lorsque  les  indigènes 
ont  voulu  défendre  leur  patrie  ils  ont  péri,  victimes 
de  la  force  majeure  des  Espagnols,  ou  ils  sont  tom- 
bés dans  l'esclavage,  ce  qui  est  aujourd'hui  la  con- 
dition générale  des  Péruviens.  Les  soldats  qui  furent 
alors  nommés  commandeurs  ont  imposé  ,  en  maî- 
tres absolus ,  des  tributs  dans  le  Pérou  pendant 
treize  à  quatorze  ans.  Il  est  question  de  savoir  s'il 
y  a  obligation  pour  chacun  en  particulier  de  res- 
tituer tout  ce  qu'il  a  enlevé  à  ses  Indiens,  ou  s'il  est 
solidairement  tenu  de  rendre  tout  ce  que  tous  ont 
pillé  ,  ou  enfin  si,  après  avoir  rendu  ce  qu'il  a  pris 
pour  son  propre  compte  ,  il  aura  acquitté  le  devoir 
que  sa  conscience  lui  impose. 

Troisième  DouTl^.  «Swr  le  temps  des  premières  taxes 
et  des  tributs. 

Après  l'époque  dont  je  viens  de  parler  les  reli- 
gieux missionnaires  et  d'aulies  personnes  aussi  zélées 
pour  riionneur  et  le  service  de  Dieu  ,  voyant  les 
cruautés  inouïes  que  les  Espagnols  exerçaient  sui 
les  Indiens  ,  engagèrent  les  commissaires  du  roi  à 
réduire  el  à  fixer  les  tributs  que  les  Indiens  auraient 


(  185  ) 

.1  p;iycr  ,  alin  de  leur  procurer  au  uiolns  de  quoi  se 
couvriret  lesalimens  nécessaires.  On  établit  alors  une 
espèce  de  taxe  sur  les  Fonds  de  terre.  11  fut  réglé  que 
chaque  lot  ou  partage  d'Indiens  fournirait  à  son 
commandeur  tout  ce  qui  serait  nécessaire  à  sa  maison 
lorsqu'il  en  ferailla  réquisition.  On  vit  alors  les  soldats 
demander  tout  ce  qu'ils  s'imaginaient  leur  être  indis- 
pensable ,  et  les  commissaires  pour  les  taxes  ne  leur 
rien  refuser,  parce  qu'ils  manquaient  d'énergie  pour 
être  justes  ,  et  qu'ils  craignaient  une  révolte  des 
soldats    commandeurs.    Ils    composèrent    donc   la 
taxe  des   Indiens   d'une    grande   quantité    d'or  et 
d'argent ,   et  d'une   foule  d'autres  objets  plus  ou 
moins  utiles ,    tels  que  lentes  ,   étoffes  ,  sacs  ,  cou- 
vertures pour  des  chevaux  ,   chaussures  ,  nattes  , 
selles  ,  bâts  ,  brides  ;  outre  des  provisions  ,  comme 
des    moulons,    des  porcs ,   des   poules  ,    du  pois- 
son   frais    ou    salé ,    et   beaucoup   d'autres   objets 
du   même    genre.  L'établissement  de   ces   fourni- 
tures fut  injuste  ,  parce  que  la  crainte  seule  d'un 
soulèvement  l'avait  rendu  nécessaire.  Je  dirai  cepen- 
dant que  le  lot  d'Indiens  qui  avait  contribué  jusqu'a- 
lors   pour  trente    mille   pesos  ne  fut  imposé  qu'à 
vingt  mille    par   les  experts  ,    non   que  la   justice 
avouât  une  semblable  disposition  ,  mais  parce  que  , 
ne  pouvant  mieux  faire ,  ils  bornèrent  là  l'intérêl 
cpi'ils  portaient  au  malheureux  sort  des  Indiens  , 
ainsi  que  les  commissaires   l'ont  souvent  protesté 
(levant  moi.  Je  dois  déclarer  aussi  que  ces  comman- 
deries  ,  bien  qu'établies  jvir  les  officiers  de  l'empc- 
^•reur  et  loi ,    n'en  étaient  pas  moins  une  inslilulion 


(  >86) 

conlraire  àleiirs  vues  et  même  à  celles  du  monarque , 
car  le  prince  et  ses  ofiiciers  ne  les  imaginèrent 
qu'afm  de  prévenir  l'insurrection  dont  ils  croyaient 
que  ce  pays  était  menacé.  D'ailleurs  il  faut 
remarquer  que  lorsque  les  commissaires  chargés 
de  l'établissement  des  taxes  remettaient  à  un  soldat 
espagnol  la  cédule  ou  le  titre  de  quelque  coraman- 
derie  ,  ils  lui  enjoignaient  au  nom  du  roi  d'avoir 
soin  d'en  faire  instruire  les  Indiens  des  vérités  delà 
religion  ;  voilà  pourquoi  on  rencontrait  ,  quoique 
bien  difficilement ,  quelques  prêtres  dispersés  çà  et 
là  dans  les  commanderies.  Il  est  maintenant  ques^ 
tion  de  savoir  si  chacun  de  ces  soldats  commandeurs 
est  obligé  de  restituer  tout  ce  qu'il  a  levé  sur  les 
Indiens  depuis  l'établissement  des  tributs  ,  ou  s'il 
n'est  tenu  qu'à  la  restitution  d'une  partie  de  ces 
biens  ,  et  enfin  s'il  faut  établir  ,  à  l'égard  de  celui 
qui  a  entretenu  un  prêtre  dans  sa  commanderie  , 
une  autre  règle  que  pour  celui  qui  n'en  a  pas 
employé. 

Quatrième  doute. «Sz/r  les  taxes  qui  existent  encore 
dans  le  Pérou. 

Les  commandeurs  ont  maintenu  jusqu'à  présent 
les  taxes  dont  je  viens  de  parler.  Le  vice-roi,  mar- 
quis de  Canète,  et  le  juge  du  Pérou  en  ont  même 
augmenté  quelques-unes,  en  même  temps  que,  pour 
ne  pas  trop  révolter  les  Indiens,  ils  eu  ont  diminué 
d'autres,  qui  ne  laissent  pas  cependant  d'être  toujours 
excessives.  11  y  a  quelques  commandeurs  qui  ont  avec 


(  i87  ) 
eux  un  prêlre  charge  d'instruire  leurs  Indiens  ;  d'au- 
tres en  ont  deux  ;  on  en  voit  qui  s'en  passent,  et  qui 
ne  savent  pas  même  employer  des  laïques àce  minis- 
tère. Il  y  a  des  commandeurs  qui  ne  manquent  pas 
d'instruction;  mais  la  plupart  en  ont  fort  peu,  et  c'est 
pour  cela  qu'au  lieu  de  trois  prêtres  dont  ils  auraient 
besoin  ils  n'ont  qu'un  seul  religieux  pour  suffire  à 
tout.  Le  commandeur  lui  donne  quatre  cents  pesos 
pour  ses  honoraires ,  et  garde  pour  lui  le  reste  du 
produit  de  la  commanderie ,  qui  peut  s'élever  à  dix 
mille  pesos  plus  ou  moins.  Dans  certaines  comman- 
deries  la  moitié  des  Indiens  n'a  pas  encore  reçu  le 
baptême ,  et  l'on  ne  songe  point  à  les  instruire  pour 
en  faire  des  chrétiens;  ils  paient  cependant  des  tri- 
buts à  leurs  maîtres  comme  les  autres.  Plusieurs 
possesseurs  de  ces  établissemens  les  tiennent  du 
vice-roi  ou  des  juges,  et  non  des  anciens  gouver- 
neurs ;  d'autres  les  ont  reçus  des  officiers  du  roi , 
ou  en  jouissent  même  malgré  le  roi  et  ses  délégués  ; 
on  leur  en  laisse  la  possession  sans  leur  dire  qu'ils 
n'en  S0nt  pas  les  maîtres  légiûmes,  ce  qui  est  cause 
qu'ils  les  regardent  comme  des  récompenses  que  le 
roi  a  voulu  accorder  à  leurs  services.  Un  autre  motif 
empêche  aussi  de  les  inquiéter  ;  c'est  la  crainte  qu'ils 
ne  se  mettent  à  la  tête  des  Indiens  pour  se  révolter 
contre  le  roi.  Telle  est  maintenant  la  situation  du 
Pérou.  Or  on  peut  demander  si  ces  connnandeurs 
sont  tenus  de  restituer,  et  si  ceux  qui  ont  assez  d'ins- 
truction religieuse  pourront  retenir  la  totalité  ou 
une  partie  seulement  de  celte  taxe. 


(  '^^  ) 

Cinquième  doute.   Sur  les  personnes  qui  ont  des- 
relations ai>ec  les  commandeurs. 

L'or  qui  circule  dans  le  Pérou  a  passé  presque 
tout  par  les  mains  de  ces  commandeurs:  le  marchand 
de  draps  et  de  soiries  en  reçoit  des  lingots  en  échange 
de  ses  marchandises  ;  l'avocat  et  l'homme  de  plume 
pour  leurs  travaux,  et  le  médecin  pour  ses  visites  ;  le 
tailleur  cinq  pesos  pour  la  façon  d'un  habit;  les  domes- 
tiques cinq  cents  pour  leurs  gages,  et  les  prêtres  deux 
cents  pour  leurs  messes  et  leur  casuel.  D'après  ce  que 
j'ai  dit  dans  les  paragraphes  qui  précèdent,  et  si  l'on 
suppose  que  les  terres  de  ces  commandeurs  appar- 
tenaient aux  Indiens  à  qui  ils  les  ont  enlevées  ;  que 
les  vignes  qu'ils  ont  plantées  l'ont  été  sur  ces  mêmes 
terres  et  par  les  Indiens  eux-mêmes ,  et  que  les 
troupeaux  qu'ils  possèdent  sont  fournis  par  les  habi- 
lans  et  nourris  sur  leurs  propriétés  (en  sorte  que  non 
seulement  les  tributs ,  mais  encore  les  bien*  et  les 
terres  qu'ils  possèdent  semblent  appartenir  aux 
Indiens,  d'après  les  raisons  que  j'ai  exposées),  il  sera 
question  de  savoir  si  les  personnes  qui  ont  des  rela- 
tions d'intérêt  avec  ces  commandeurs  ,  et  qui  en 
reçoivent  de  l'argent,  sont  obligées  d'en  faire  la 
restitution.  Je  conviens  cependant  qu'il  y  a  beaucoup 
frofllciers  du  roi  dans  le  Pérou  qui  ne  savent  pas 
que  certains  commandeurs  perçoivent  injustement 
des  tributs,  et  que  les  Ibnds  qu'ils  possèdent  ont  été 
mal  acquis,  bien  qu'à  cet  égord  ils  puissent  connaî- 
tre jusqu'à  im  certain   point  la  vérité,  parce  qu'ils 


(  iSy) 
reiitendent  de  la  bouclic  nieiiie  des  prédicateurs 
ilans  les  chaires  ou  dans  les  lieux  qu'ils  f'réqucnlenl. 
Quoiqu'il  en  soit,  il  est,  je  le  répète,  question  de 
savoir  si  nous  pourrons  absoudre  les  marchands,  les 
médecins,  les  avocats,  les  employés,  les  religieux,  et 
bien  d'autres  individus  qui  reçoivent  de  l'argent 
des  commandeurs. 

Sixième  doute.  Sur  les  mines cFoî^ et  d'argent. 

Lorsque  les  Espagnols  arrivèrent  dans  le  Pérou 
il  y  avait  des  mines  en  exploitation ,  comme  celle  de 
Porco  et  quelques  autres  ,*  les  unes  appartenaient  à 
Guaynacapac  ,  qui  régnait  dans  le  pays,  et  les  autres 
à  des  particuliers,  qui  les  exploitaient  pour  payer  à  ce 
prince  les  tributs  qu'ils  lui  devaient.  Les  Espagnols 
en  on|  découvert  plusieurs  d'or  et  d'argent  depuis 
cette  époque,  et  les  Indiens,  de  leur  côté,  n'ont 
pas  été  moins  heureux  :  les  unes  ont  été  trouvées 
par  hasard ,  et  les  autres  à  la  suite  de  recherches  et 
de  travaux  dirigés  vers  cet  objet.  Toutes  celles  qui 
sont  actuellement  connues,  et  qui  ont  quelque  impor- 
tance, sont  devenues  la  propriété  des  Espagnols  , 
autant  celles  qui  étaient  déjà  en  exploitation  que 
celles  dont  la  découverte  est  due  aux  Européens  ; 
quant  aux  mines  qui  n'appartenaient  pas  à  des  par- 
ticuliers ,  le  domaine  royal  s'en  est  saisi.  D'un  autre 
coté  les  Espagnols  ont  pris  des  mesures  tellement 
efficaces  pour  jouir  exclusivement  des  mines  dont  ils 
se  sont  emparés ,  et  les  agens  du  roi  d'Espagne  les 
ont  si  bien  imités  ,  que  personne  n'oserait  se  pré- 


(   M)o  ) 
senter  aujourd'hui  pour  en  jouir  comme  d'un  bien 
commun.  Parmi  celles  qui  onl  élé  trouvées  par  les 
Espagnols  ,  les  unes  datent  de  vingt-cinq  ans  ;  les 
autres  sont  beaucoup  moins   anciennes ,  et  on  en 
découvre  tous  les  jours  de  nouvelles  d'une  grande 
richesse  :  je  me  contente  de  citer  celles  de  Guamanga. 
Il  est  incontestable  que  c'est  contre  le  droit  et  la 
volonté  des  Indiens  que  ces  mines  ont  été  exploi- 
tées j  usqu'ici  par  des  Espagnols ,  et  je  le  prouve  par 
deux  raisons.  La  première ,  c'est  qu'elles  sont  situées 
sur  des  fonds  de  terre  qui  leur  appartiennent,  et 
que  les  naturels  les  regardent  encore  comme  leur 
propre  bien ,   quoiqu'ils  n'en  jouissent  point  :  cela 
est  si  vrai,    qu'on  ne   trouverait  pas  un   pied    de 
terrein   dans  le  Pérou  qui  n'ait  pour  propriétaire 
quelque  ville  ou  quelque  communauté  d'Indiens;  et 
j'en  appelle  à  cet  égard  à  ceux  qui  ont  parcoi^ruces 
contrées  et  qui  en  connaissent  l'administration.  La 
seconde  raison  c'est  que  tout  l'or  et  l'argent  qui  sort 
de  ces  mines  est  le  produit  du  travail    forcé  des 
indigènes,  qui  sont  sous  la  verge  des  Espagnols.  Le 
mal  qu'ils  en  reçoivent  est  énorme  et  intolérable,  et 
s'ils  ne  se  révoltent  pas  contre  leurs  tyrans ,  c'est 
qu'il  leur  serait  impossible  d'v  réussir.  Il  faut  obser- 
ver aussi  que  les  Espagnols  qui  sont  entrés  jusqu'à 
présent  dans  le  Pérou  ne  s'y  sont  établis  que  contre 
le  gré  des  Indiens ,  quoiqu'on  n'y  compte  pas  moins 
de  vingt  villes  espagnoles,  grandes  ou  petites,  sans 
parler  de  celles  qui  existent  dans  le  Chili.  Les  Indiens 
ne  tolèrent   ces  établissemens  que  parce  qu'ils  sont 
convaincus  qu'ils  n'ont  aucun  moyen  de  les  empe- 


(  191  ) 
cher.  Il  est  bien  vrai  que  le  roi  deCasiille  et  deLe'on 
est  possesseur  d'une  bulle  d'Alexandre  VI  par  la- 
quelle ce  pape  l'autorise  à  poursuivre  la  découverte 
des  Indes,  ainsi  que  je  l'ai  rappelé  dans  mon  second 
doute ,  à  condition  qu'il  y  fera  prêcher  l'Evangile  et 
administrer  la  justice  ;  mais  les  triljuts  qui  sont 
acquittés  par  les  Indiens  suffisent  pour  cela,  et  on 
peut  nier  qu'il  faille  leur  ôler  les  mines  qui  font 
partie  de  leurs  domaines,  et  dont  le  produit  leur  est 
si  nécessaire  pour  payer  les  impôts  et  les  autres 
charges  dont  on  les  accable.  D'après  ces  considéra- 
tions ,  il  se  présente  ici  trois  problèmes  à  résoudre  : 
le  premier  consiste  à  savoir  si  le  roi  d'Espagne  a  le 
droit  de  posséder  et  de  faire  exploiter  pour  lui-  même 
quelque  mine  dans  le  Pérou;  le  second,  si  le  même 
droit  appartient  aux  Espagnols  qui  sontdans  ce  pays; 
et  le  troisième  si  le  roi  peut ,  ainsi  que  les  Espagnols, 
s'emparer  du  produit  des  mines  qui  étaient  connues 
des  Péruviens  avant  la  découverte  de  l'Amérique , 
ou  bien  si  le  roi  est  obligé  de  rendre  l'or  et  l'argent 
qui  ont  été  enlevés  pour  lui  aux  Indiens,  ainsi  que 
les  mines  qui  les  ont  fournis. 

Septième  doute.  Sur  les  trésors  qu'on  trouve  dans 
les  sépultures. 

Avant  rétablissement  du  christianisme  'dans  le 
Pérou,  les  habitans  de  cette  contrée  qui  possédaient 
de  grands  biens  se  faisaient  enterrer  avec  leurs 
richesses,  qui  consistaient  enor  et  en  argent,  en  perles, 
en  émoraudes ,  en  vases  de  toute  espèce  et  en  étoffes 


(   ,y2  ) 

tl'iiii  grand  prix.  Cel  usage  supcrslilieux  clail  loiulé 
premièrement  sur  la  persuasion  dans  laquelle  ils 
étaient  que  de  riches  sépultures  honoraient  les  morts 
autant  que  les  vivans;  secondement  sur  ce  qu'ils 
s'imaginaient  qu'ils  auraient  dans  un  autre  monde 
la  jouissance  de  ces  trésois ,  et  que  plus  ils  en  au- 
raient fait  déposer  dans  leurs  tombeaux,  plus  leur 
gloire  serait  grande ,  tandis  que  ceux  qui  seraient 
allés  dans  l'autre  monde  sans  rien  emporter  y  vi- 
vraient dans  le  mépris  et  la  misère.  De  là  cette,  suite 
de  sépultures  plus  ou  moins  somptueuses  que  les 
familles  opulentes  élevaient  et  conservaient  avec  le 
plus  grand  soin ,  et  dans  lesquelles  étaient  déposées 
les  cendres  de  leurs  ancêtres  avec  une  partie  des 
richesses  dont  ils  avaient  joui.  Depuisl'année  i554 
il  a  été  trouvé  dans  les  tombeaux  de  la  seule  ville 
indienne  de  Truxilloplus  de  cinq  cent  mille  ducats, 
dont  les  quatre  cinquièmes  sont  tombés  entre  les  mains 
des  Espagnols.  Il  y  a  de  ces  sépultures  qui  appar- 
tiennent à  des  Indiens,  et  ceux-ci  les  conservent  avec 
d'autant  plus  de  soin  et  de  respect  que  les  corps  de 
leurs  aïeux  y  ont  été  déposés  :  on  en  voit  d'autres 
qui  sont  si  anciennes  que  les  Indiens  ne  sauraient 
dire  à  qui  elles  ont  servi  ;  ils  savent  seulement  qu'elles 
ont  été  élevées  pour  des  seigneurs  de  la  ville  où  on  les 
trouve,  et  dont  il  ne  reste  plus  aucun  souvenir.  Les 
Espagnols  mettent  beaucoup  d'empressement  à  visi- 
ter ces  tombeaux,  malgré  l'opposition  des  Indiens, 
et  ils  s'emparent  de  tout  ce  qu'ils  y  trouvent.  La 
question  est  de  savoir  si  ces  Espagnols  sont  obligés 
de  restituer  tout  ce  qu'ils  prennent  dans  ces  sépul- 


(  '9^  ) 
I lires,  cl  s'il  y  a  quelque  dlfrércnco  mire  les  lom- 
bcaux  qui  n'appardcnncnl  h  personne  el  ceux  qui 
ont  des  maîtres;  cnsorle  que  les  violaicurs  puissent 
rester  possesseurs  des  olijcts  qu'ils  ont  pris  dans  les 
premiers,  tandis  qu'ils  devront  rendre  ce  qu'ils  ont 
trouvé  dans  les  autres, 

HUITIÈME  DOUTE.  Surles  choses  qui  ont  été  offertes 
aux  lieux  consacrés  par  la  superstition  des 
Indiens. 

Les  Indiens  du  Pérou  donnent  le  nom  de  gua~ 
cas  aux  lieux  où  se  trouvent  les  objets  qu'ils  ado- 
rent j  comme,  par  exemple,  aux  collines,  aux  sites 
où  est  la  pierre  dont  ils  ont  fait  le  réceptacle  delà 
divinité  ,  et  au  puits  où  ils  vont  se  laver  avant  de 
sacrifier  au   démon  :  quelquefois,   prenant  ic  tout 
pour  la  partie ,  ils  appellent  guaca  l'objet  même 
qu'ils  adorent ,   comme  la  pierre  ,   l'arbre,    la  fon- 
taine ,  etc.  Avant  leur  conversion^au  christianisme 
ces   peuples  offraient   à  leurs  guacas  une  grande 
quantité  d'or,  d'argent,  d'étoffes,  de  vases  précieux 
et  de  pierres  fines.  La  plus  fameuse  Axt^  guacas  du 
Pérou  était  le  temple  même  du  soleil,  dans  la  ville 
de  Cuzco ,  lequel  %st  devenu  un  couvent  de  domi- 
nicains. Il  y  avait  dans  son  enceinte  une  immense 
(juantité  d'or  et  d'argent ,  et  d'autres  offrandes  du 
plus  grand  prix ,  que  les  idolâtres  avaient  consacrées 
au  culte  du  soleil ,  objet  de   l'adoration  des  Incas  , 
qui  sont  la  partie  la  plus  distinguée  de  la  population 
du  Pérou.  Les  Espagnols  s'emparèrent  de  toutes  ces 
H.  i5 


(  19^  ) 
richesses  et  d  une  foule  d'aulics  trésors  qu'ils  dé- 
couvrirent clans  diflcrentes  guacas ,  particulièrement 
dans  celle  de  Pacbacaniac.  On  trouve  de  ces 
inonumens  religieux  dans  presque  toutes  les  villes 
du  Pérou  ,  et  les  richesses  en  sont  presque  incal- 
culables. La  question  est  de  savoir  si  les  Espagnols 
qui  ont  dépouillé  les  guacas  sont  tenus  de  restituer 
ce  qu'ils  ont  pris  ,   et  à  qui  ils  doivent  le  rendre. 

Neuvième  doute.  Sur  les  chacaras  des  Indiens. 

L'Inca  Guaynacapac  s'était  réservé  dans  chaque 
ville  de  son  empire  des  terres  dont  il  avait  formé  un 
domaine  royal ,  auquel  on  avait  donné  le  nom  de 
chacara  de  l'Inca.  Le  premier  de  ces  mots  signifie 
héritage,  et  le  second  est  le  nom  des  rois  du  Pérou, 
comme  Pharaon  celui  des  souverains  de  l'Egypte. 
La  culture  en  était  laissée  aux  habitans ,  qui  y  se- 
maient du  maïs  ,   et  qui  acquittaient  le  tribut  qu'ils 
devaient  au  priiipe  en  versant  les  produits  de  ces 
terres  dans  les  greniers  de  l'Etat.  La  ville  de  Cuzco 
était  la  capitale  de  cet  empire  ;  Guaynacapac  ,  dont 
les  petits-fils  vivent  encore,  y  avait  établi  sa  cour, 
et  gouvernait  plusieurs  provinces  comme  souverain 
naturel  et  légitime.   On  prétena  cependant  qu'il  en 
possédait  quelques  autres  à  litre  de  conquête ,   et 
qu'il  n'avait  pas  ménagé  la  tyrannie  pour  y  établir 
le  domaine  royal  dont  je  viens  de  parler.  Les  Espa- 
gnols se  sont  emparés  de  ces  fonds  de  terres  ,    qui 
sont  les  plus  fertiles  du  pays,  et  ils  les  ont  convertis 
en  vignes  et  en  jardins  ,  qu'ils  font  cultiver  comme 


(  195  ) 
leurs  propriétés  parliculières.  Il  s'agit  de  savoir  s'ils 
sont  tenus  tle  rendre  ces  biens,  et  à  qui  il  faut  qu'ils 
les  rendent. 

Dixième  doute.  Sut^  la  prise  de  Cuzco. 

Lorsque  les  Espagnols  envahirent  le   Pérou  ils 
soumirent  les  Indiens  qu'ils  rencontrèrent  sur  leur 
passage  ;  mais  au  moment  où  ils  allaient  entrer  dans 
Cuzco  ,  les  habitans ,  qui  avaient  d'abord  voulu  se 
défendre,  jugeant  que   ce    parti  était  impossible , 
abandonnèrent   leur  capitale  et  s'éloignèrent.    Les 
Espagnols   mirent  la   ville  au   pillage  ,   enlevèrent 
toutes  les  richesses  du  temple  du  soleil  et  de  celui 
(le  la  lune  ,  et  se  partagèrent  les  maisons  des  habi- 
tans,,  dont  les  murs  subsistent  encore  ,  parce  qu'ils 
ont  été  construits  avec  une  pierre  extrêmement  dure. 
Beaucoup  d'Espagnols  ont  bâti  depuis  dans  l'enceinte 
de  ces  murailles  ou  sur  les  murailles  mêmes  ,   parce 
que  ces  édifices  n'étaient  couverts  que  de  chaume, 
et  que  leur  construction,  trop  simple,  ne  pouvait  con- 
venir à  des  Européens.  Les  combles  en  ont  été  cons- 
truits en  tuiles  ;  on  y  a  formé  plusieurs  étages,  et 
pratiqué  des  entresols.  11  y  a  vingt-cinq  ans  que  les 
Espagnols  sont  établis  à  Cuzco,    où   ils  se    sont 
emparés  des  terres,   qu'ils  font  cultiver  pour  leur 
propre  compte,   et  d'où  ils  tirent  des  produits  très 
considérables.  Ils  n'ont  pas  fait  la  moindre  restitution 
aux  habitans  de  Cuzco  et  de  la  province,  qui  sont 
obhgés  de  cultiver  pour  vivre  les  terres  des  monta- 
gnes des   environs  de  cette  ville  depuis  qu'on  les 


(  i9^>  ) 
a  chassés  de  leurs  fertiles  vallées.  Les  maisons  dont 
les  Espagnols  s'emparèrent  appartenaient  au  roi 
Guaynacapac  cl  à  ses  enfans,  et  non  à  ses  autres 
iiarens  ,  qui  composaient  sa  cour  et  logeaient  dans 
son  palais.  On  demande  si  les  Espagnols  doivent 
restituer  ces  maisons  et  ces  terres  aux  Indiens  ,  ou 
s'ils  peuvent  les  garder,  n'ayant  aucun  scrupule  de 
s'en  être  emparés  ,  puisqu'ils  voient  ces  édifices 
transformés  en  cathédrale,  en  maison  épiscopale  , 
et  en  monastères  des  quatre  ordres  religieux? 

Onzième  doute.  Sur  la  souveraineté  de  V Inca. 

Guaynacapac  était  souverain  du  Pérou  ;  il  rognait 
sur  les  provirices  qui  s'étendent  depuis  le  Chili  jus- 
qu'à Quito  ,  c'est  à  dire  sur  une  étendue  de  mille 
lieues.  Ce  prince  n'était  plus  lorsque  les  Espagnols 
arrivèrent  dans  le  Pérou  ;  mais  ils  y  trouvèrent  ses 
deux  fils  ,    Alhahahha  et    Guascar  ,   et  plusieurs 
autres  de  ses  enfans.  Les  deux  premiers  étaient  les 
seuls  qui  régnassent  dans  le  pays  lorsque  les  Espa- 
gnols y  arrivèrent ,  et  ils  étaient  en  guerre  au  sujet 
de  l'empire ,  ou  pour  une  partie  seulemcnl  des  états 
de  leur  père  ,  dont  chacun  réclamait  la  souveraineté 
exclusive.  Ces  deux  princes  sont  morts,  ainsi  .que 
tous  les  autres  enfans  de  Guaynacapac  ;  sa  dynastie 
n'est  pourtant  pas  éteinte ,   puisqu'il  existe  encore 
des  petits-fils  de  ce  monarque  dans  le  Pérou.    La 
plupart ,   révoltés  de  la  tyrannie  des  Espagnols  ,  se 
sont  réfugiés  dans  la  province  et  les  montagnes  des 
Andes,  où  ils  adorent  encore  le  soleil;,  qu'ils  prennent 


(^97) 
pour  un  dieu ,  comme  ils  le  faisaient  avant  l'arrivée 
des  Espagnols  dans  le  Pérou.  L'un  de  ces  princes  , 
nommé  Tito  ,  règne  maintenant  sur  les  peuples  des 
Andes;  il  a  une  cour,  et  des  gardes  qui  vaillent 
autour  de  son  palais.  Il  vit  dans  cette  province , 
avec  le  reste  de  la  dynastie  de  Guaynacapac  ,  pour 
n'être  pas  réduits  ,  comme  les  autres  Indiens  ,  à 
servir  les  tyrans  espagnols.  Ces  princes  sont  disposés 
à  se  faire  chrétiens  ,  et  même  à  revenir  dans  la  pro- 
vince de  Cuzco  ;  mais  ils  demandent  que  le  roi  d  Es- 
pagne assure  leur  subsistance  ,  et  ils  sont  prêts  à  se 
contenter  chacun  d'une  commanderie  espagnole. 
JjC  prince  Tito  a  écrit  un  grand  nombre  de  lettres 
au  proviseur  de  Cuzco  ,  afin  de  l'engager  à  venir 
dans  les  Andes  pour  entendre  les  propositions  qu'il 
avait  à  lui  faire  ;  l'administratem-  espagnol  s'y  est 
enfin  rendu  ,  et  a  oljtenu  qu'il  fût  planté  des  croix 
dans  ces  montagnes.  Le  prince  l'a  prié  de  le  recom- 
jiiander  au  vice-roi ,  et  de  l'assurer  qu'il  reviendra 
avec  sa  famille  ,  pour  se  faire  chrétien  ,  si  on  lui 
donne  de  quoi  vivre.  La  question  est  de  savoir  si  le 
rui  d'Espagne  est  obligé  de  fournir  à  Tito  les  moyens 
de  revenir  dans  la  capitale  de  ses  ancêtres  ,  et  de  lui 
lendre  le  royaume  du  Pérou  ,  en  se  contentant  de 
la  haute  souveraineté  sur  le  V)ays  afin  d'y  maintenir 
l'ordre  ,  ou  s'il  peut  en  siireté  de  conscience  le  laisser 
dans  ces  montagnes ,  dépouillé  de  ses  droits  légi- 
lliiies.  Il  y  a  des  personnes  qui  n'approuvent  pas  que 
l'on  rende  la  royauté  à  Tito  ,  parce  qu'il  y  aurait  à 
craindre  qu'il  ne  se  révoltât  avec  son  peuple  contre 
les  Espagnols ,    ou  qu'il  ne  l'empêchât  de  se  faire 


(  ^98  ) 
chrétien  ;  d'autres  ,  au  contraire ,  pensent  qu'il  faut 
qu'il  revienne,  et  répondent  que  la  révolte  n'est  plus 
à  craindre  depuis  qu'il  y  a  plus  de  six  mille  Espa- 
gnols dans  le  Pérou ,  dont  cent  pourraient  en  dé- 
truire tous  les  habitans ,  ce  nombre  ayant  bien  suffi 
pour  les  soumettre  à  la  domination  du  roi  d'Espagne. 
Quant  à  la  crainte  que  Tito  n'inspire  à  ses  sujets  de 
l'aversion  pour  le  christianisme,  on  peut  assurer, 
au    contraire,    que  s'il  revenait    tous  les  Indiens 
demanderaient  le  baptême  dan«  les  Andes ,  et  ceux 
qui  habitent  dans  la  province  de  Cuzco  en  devien- 
draient meilleurs  chrétiens ,   parce  qu'ils  sont  très 
soumis  à  leurs  princes  ,  et  très  portés  à  les  imiter. 
Or ,  comme  on  peut  compter  sur  la  sincérité  de 
rinca,  une  fois  qu'il  aurait  embrassé  notre  religion, 
son  exemple  entraînerait  un  grand  nombre  de  ses 
sujets,  qui  vivent  dans  l'idolâtrie  quoiqu'ils  aient  reçu 
le  baptême,  parce  qu'ils  sont  consternés  de  l'absence 
de  leur  roi ,  et  qu'ils  ne  croient  pas  qu'il  leur  soit  per- 
mis d'avoir  une  autre  religion  que  ceUe  de  leur  maître, 
qu'ils  savent  bien  n'avoir  pas  renoncé  à  celle  de  ses 
aïeux.  Je  ferai  remarquer  aussi  que  Guaynacapac  , 
aïeul  du  roi  Tito  ,  a  été  souverain  légitime  de  quel- 
ques provinces  du  Pérou  qui  avaient  appartenu  à  ses 
prédécesseurs  ;  que  d'autres  furent  soumises  par  le 
même  prince ,  et  réduites  à  lui  payer  tribut  sans  cause 
léguime  ,  et  aussi  injustement  que  tout  le  Pérou  l'a 
été  par  les  Espagnols. 


(  199  ) 

Douzième  doute.  Sur  la  bonne  foi  dont  quelques 
soldats  prétendent  faire  leur  apologie. 

Les  Espagnols  qui  sont  allés  dans  le  Pérou  ,  et 
particulièrement  ceux  qui  l'ont  découvert  ,  y  ont 
commis  de  très  grands  crimes  :  ils  y  ont  fait  mourir 
Athabalibapour  s'emparer  de  ses  trésors  ;  poursuivi, 
brûlé  ou  massacré  un  grand  nombre  d'Indiens ,  et 
réduit  cette  race  entière  à  la  condition  d'esclaves  et 
de  tributaires  :  je  dis  d'esclaves,  car,  quoiqu'on  ne 
les  vendît  pas  comme  dans  d'autres  pays  du  Nou- 
veau-Monde ,  ils  n'en  partagaient  pas  moins  louies 
les  autres  misères  de  cette  injuste  condition.  Ces 
crimes  ne  sont  pas  les  seuls  qu'on  puisse  reprocher 
aux  Espagnols;  je  ne  parlerai  pas  des  autres  ,  l'objet 
dont  je  traite  en  ce  moment  pouvant  se  passer  de 
cette  triste  énumération.  La  question  est  de  savoir 
s'il  peut  se  trouver  parmi  ces  Espagnols  des  gens  de 
bonne  foi  et  qui  aient  été  dans  une  ignorance  invin- 
cible du  mal  qu'ils  faisaient  ,  en  sorte  qu'ils  soient 
dispensés  pour  cela  de  le  réparer.  Quelques  Espa- 
gnols font  valoir  ce  motif  pour  leur  défense ,  et 
assurent  qu'ils  étaient  loin  de  se  croire  coupables 
pendant  qu'ils  tuaient  les  Indiens,  ouïes  rendaient 
tributaiics.  Us  se  fondent  sur  ce  que  ces  hommes 
étaient  des  infidèles ,  des  idolâtres  et  des  ennemis  de 
Dieu  ,  ce  qui  les  leur  faisait  rcgartler  comme  de  vé- 
ritables animaux  qu'on  pouvait  tuer  sans  oflonscr  la 
divinité.  D'un  autre  côté,  il  ne  paraît  pas  qu'il  puisse 
y  avoir    d'ignorance    invincible  à   l'égard  des   dix 


(    20O    ) 

coiumandciiicns  de  Dieu ,  ni  par  conséqucnl  qu'il 
soit  possible  de  cioire  qu'on  ne  pèche  pas  morlelle- 
nient  en  luant  son  semblable  ,  alors  même  qu'il 
s'agit  d'un  idolâtre  ,  en  pillant  ses  propriétés  , 
quoiqu'il  soit  un  infidèle,  et  en  le  brûlant  sans  motif 
légitime  ,  bien  qu'il  ne  croie  pas  en  Jésus-Christ. 

Ces  questions  enabrassent  toutes  les  difiicullés  de 
la  matière  du  gouvernement  des  Indes.  Si  Dieu 
daigne  accorder  à  ceux  qui  sont  chargés  de  les 
résoudre  les  luuiières  nécessaires  pour  s'en  acquit- 
ter conformément  à  sa  loi  et  à  ses  commandemens, 
je  ne  doute  pas  qu'on  ne  découvre  une  multitude 
d'erreurs  très  pernicieuses  dans  ce,  qu'on  a  pensé  en 
Espagne  sur  les  affaires  du  Nouveau-Monde,  depuis 
que  ,  pour  le  malheur  de  l'espèce  humaine ,  nous 
nous  en  sommes  emparés.  On  verra  alors  quel 
danger  nous  avons  couru  de  donner  dans  l'erreur  , 
les  uns  ou  les  autres,  par  l'eflet  de  notre  ignorance 
et  par  l'airectation  que  nous  avons  mise  à  ne  vou- 
loir pas  connaître  ce  qu'il  nous  importait  le  plus  de 
bien  savoir.  Tous  les  malheurs  des  Indiens  sont 
venus  d'abord  de  la  profonde  méchanceté  des 
Espagnols  ,  et  ensuite  du  mépris  constant  qu'ils  ont 
eu  pour  les  principes  que  je  vais  développer,  ou  du 
peu  do  soin  qu'ils  ont  mis  à  s'en  faire  instruire. 
Ainsi,  pour  répondre  aux  ([uesiions  que  je  viens 
d'exposer,  et  après  avoii'  invoqué  l'assistance  de 
notre  Dieu  ,  je  traiterai  ce  grave  sujet  le  i>lus  briè- 
vement qu'il  me  sera  possible  ,  f(uoiqu'il  soii  bien 
au  -dessus  des  forces  do  njun  esprit  ^    cl  qu'il  fallût 


..i 


(    '^01    ) 

un  icmps  [)liis  consKlcrable  pour  on  parler  conve- 
nablement. J'établirai  d'abord  quelques  principes 
incontestables  ,  et  j'en  déduirai  ensuite  les  con- 
séquences pour  les  appliquer  à  la  solution  des  diffi- 
cultés. Au  reste  ,  je  déclare  avant  tout  que  je 
soumets  ma  doctrine  entière  à  l'autorité  de  l'Eglise 
cl  à  celle  de  son  chef,  notre  Saint  Père  le  pape. 

PREMIER    PRINCIPE. 

Tous  les  infidèles,  à  quelque  secte  ou  religion 
qu'ils  appartiennent  ,  et  quelque  habitude  qu'ils 
aient  contractée  de  pécher  contre  le  droit  naturel , 
le  droit  divin  et  celui  des  gens,  possèdent  légitime- 
ment ce  qu'ils  ont  acquis  sans  nuire  à  personne  , 
soit  des  propriétés  particulières ,  soit  des  royaumes, 
des  étals,  des  dignités  et  des  juridictions. 

11  est  facile  do  prouver  ce  principe  à  l'égard  du 
droit  de  possession.  On  lit  dans  la  Genèse  :  Faisons 
l'homme  d  notre  image  ,  etc.  Peuplez  la  terre 
et  soumettez-la  y  dominez  sur  les  poissons  de  la 
mer ,  etc.  Et  dans  le  8""  psaume  :  F'oiis  ai^ez  mis 
toutes  choses  sous  ses  pieds  y  au  il  5"^  :  Le  ciel 
appartient  au  Seigneur  ^  il  a  donné  la  terre  aux 
enfans  deshommes. — Nous  sommes  ^  dit  Arisioleau 
second  livre  des  Ethiques,  comme  la  fui  de  toutes 
choses,  et  nous  nous  appliquons  ï usage  de  ce  qui 
est  comme  s  il  n'existait  que  pour  nous ,  etc.  La 
possession  des  choses  extérieures  est  naturelle  d 
f  homme  j  et  fondée  sur  la  justice ,  etc.  Quani  à  la 
souveraineté  de  ccriains  hommes  sur  leurs  semblables, 


(    202    ) 

ei  au  droit  de  les  gouverner  ou  de  les  administrer  ," 
je  soutiens  qu'ils  sont  également  naturels  et  légi- 
times ;  or,  lorsqu'une  chose    est  naturelle   à  une 
autre,  elle  lui  appartient   de  toute  nécessité,  car 
sans  cela  le  droit  de  se  conserver  n'existerait  pas. 
La  nature  ne  fait  pas  les  choses  à  demi  ;  elle  achève 
et  accompHt  son  œuvre   tout  entière,   comme    le 
remarque  Arisiote.   La    raison  le   prouve  aussi   en 
nous  faisant  découvrir  qu'il  serait  impossible  que 
l'homme  isolé ,  ou  n'ayant  qu'une  compagne  et  des 
enfans ,  suffît  pendant  longtemps  à  ses  besoins  et  à 
ceux  de  sa  famille.  On  peut  donc  conclure  de  cette 
insuffisance  de  IJhomme  que  tout  ce  qui  est  néces- 
saire pour  conserver  sa  famille  est  naturel ,  et  lui 
appartient  par  droit  de  nature  :  de  là  la  nécessité 
que  quelqu'un  gouverne  cette  réunion  d'êtres  faibles, 
afin  d'assurer  le  bien  commun.  Si  nous  supposons 
une  grande  association  d'hommes    sans   chef  pour 
les  conduire,  il  faudra  s'attendre  à  beaucoup  de 
trouble  et  de  confusion,  et  par  conséquent  à  la  dis- 
solution du  corps  social ,  qui  ne  peut  se  maintenir 
SI  1  on  contrarie  les  plans  de  la  nature.  C'est  ce  qui 
fait  dire  au  roiSalomon  :  Ubi  jion  est  guhernator , 
popiilus  corruit.  Un  peuple  scms  chef  tombe  bien- 
tôt en  dissolution.  Ce  chef  ou  gouverneur  ne  i)eut 
être  que  celui  que  la  société  entière  a  élu  dès  le 
commencement  ,  et  qu'elle  pourrait  remplacer  par 
la  même  voie  s'il  n'était  plus  là  pour  administrer  (i). 

(i)  Ut.  fi",  (le  Orig.  jiir.,  1.  i,  §  clciiulè  cum  csscnt,  et  §novissim('-, 
<"tq.  3,  d.  c.  legimusj  <■(  rniod  notât  in  1.  ex  hoc  jiiie  ff.  de  jiist. 
et  ']u. 


(    203    ) 

C'est  lui  qui  tient  entre  ses  mains  la  juridiction  tout 

entière  lorsqu'il  ne    reconnaît  personne  au-dessus 

de  lui ,  comme  tous  les  rois  indépendans  :  c'est  ce 

que   prétendent  tous  les  jurisconsultes  (i).    11  est 

donc  naturel ,  aux  hommes  chrétiens  comme  aux 

infidèles ,  d'avoir  des  chefs  pour  en  être  gouvernés, 

sous   quelque  forme  de  gouvernement  qu'ils  aient 

préféré  de  vivre  ;    de  la  même  manière  que  ce  qui 

est  naturel  à  chaque  espèce  d'être  ,  est  naturel  à 

tous  en  général  et  à  chacun  en  particulier,    et  de 

même  que  ce  qui  est  droit  naturel  pour  des  hommes 

doit  l'être  également  pour  tous  ,  à  quelque  secte  ou 

religion  qu'ils  soient  attachés  ,  parce  que  tous  sont 

de  la  même  classe  et  participans  d'une  seule  nature, 

les  uns  autant  que  les  autres  (2).  Cette  vérité  peut 

être  encore  établie  sur  les  principes  du  droit  des 

gens ,  qui  n'existent  pas  moins  pour  les  infidèles  que 

pour  les   chrétiens    (5).   L'Ecriture  sainte,     dont 

chaque  expression  mérite  d'être  étudiée  ,    n'est  pas 

moins  positive  ;  elle  donne  souvent  le  nom  de  rois 

aux  infidèles  qui  gouvernent  ou  qui  ont  gouverné 

les  nations  païennes  et  idolâtres.  Je  me  contente  de 

renvoyer  au  IF  chapitre  de  Daniel ,  où  le  prophète 

reconnaît  Nabuchodonosor  comme  un  prince  établi 

de  Dieu  même  (4) .  C'est  ce  qu'a  soin  d'établir  saint 

(1)  D.  1.,  ex  hoc  jure. —  C.  quœ  in  ccclesiarum  do  consli.  etc. 
(j)  Sec.  cl.  c.  jus  naturale. 

(3)  Quo  jure  omnes  ferc  gentcs  utant.  i.  d.  c.  jusgentium.  et  I. 
ex  hoc  jurcjani  dicta.  Ibi  dispersa;  sunt gentcs  et  factasuntvegna,  etc. 
S.  pcr  populi  electionem. 

(4)  Tu,  rex  regum  es,  et  Dcus  cœli  regniim,  cl  lV>rtitudiiieni.  '■< 
impciium  ,  et  potcntiani  dcdit  tibi,  etc. 


(    20^fc    ) 

Augustin  dans  ses  Questions  sur  l'ancien  et  le 
nouveau  Testament  (i).  Il  est  donc  incontestable 
que  les  rois  des  infidèles  ,  quelque  idolâtres  qu'on 
les  sup[X)se  ,  sont  souverains  légitimes  des  peuples 
par  l'efl'et  du  droit  naturel  et  divin ,  et  en  vertu  du 
droit  des  gens,  et  que  l'autorité,  l'iionneur  et  la 
force  leur  appartiennent  comme  moyens  nécessaires 
pour  remplir  leur  destination  sur  la  terre,  et  y 
tenir  véritablement  la  place  de  Dieu.  Concluons  de 
là  que  les  rois  qui  ne  connaissent  point  Dieu  n'en 
sont  pas  moins  les  princes  de  la  terre  et  les  maîtres 
de  leurs  états,  d'après  le  droit  naturel  et  divin,  et 
celui  des  gens  (2).  Nous  appelons  roi  l'iiomme  qui  a 
jeçu  du  peuple  ou  de  l'association  générale  la 
suprême  puissance  pour  en  être  le  chef  et  pour  le 
iiouverner. 


(i)  Q.  35.  Quâ  rationc  Daniel  Saiilem  ,  postrfiiàm  Dciis  ah  co  re- 
ccssit,  Christuin  Domini  vocat  et  honorem  dcfcrf.  ci.  Non  nesciui 
David  diviuam  esse  traditioncm  in  oliicio  ordinis  regalis.  Idcircù 
Saul  in  câ  adhiic  tiaditionc  positiim  houoiiûcat,  ne  Dco  injiiriani 
faccre  vidcrctur,(jui  liisordinibus  honorem  dccrcvit.Dei  nomcn  ima- 
gines habet  sicut  eps.  Chri.  Quandiii  crgo  in  tradilionc  est,  honoran- 
dus  est,  sinon  propter  se,  proptcr  ordincni.  Undc  apostoliis,  ad 
Roman.  i3  :  PotestatLbus  sublimioribiis  subdili  estole.  Kon  est  potes- 
las  nisi  à  Dco.  Qua;  enim  sunt  à  Dco  oïdinata;  siint.  Hinc  est  quod  " 
rcgcm  gcntilem  inpotcstatepositum  honoiilicamus, elsi  ipseindigniis 
sit,  quia  Doi  ordlnem  contemnons  gralias  agit  diabolo.  Poteslas  enim 
exigit  quod  mercatur  honorem  (Naz.).  Ideo  Pharaonis  futurae  faniis 
bomnium  rcvclatumcst,etNabucliodonosor,  aliis  secum  assistentibus, 
solus  ûlium  Dci  \iditin  camiiio  ignis,  non  utiquc  nierito  suo  qui  m 
idolo  se  adorari  vuhiit,  Sfd  mciilo  ordinis  regalis.  (  Aug.  ) 

(3)Saint  Thomas,  22  q.   lo.  av".  lo  —  Sur  la  picm    cpit.  aux  Cor. 
chap.  6:  Essct  contra  jus  diviniira  impcdivc  aubdilcs  et  chiistianos  ut 


(  2o5  ) 

L  hoiiime  qui  pille  les  biens  des  inridèlcs  est 
donc  coupable  ;  il  TcsL  bien  plus  lorsqu'il  s'empare 
sans  un  juste  molil"  de  leiu'  pays,  de  leur  souvcrai- 
uclc  et  deleur  adminislralion.  Je  pense  qu'il  serait 
impossible  d'élever  le  moindre  doute  à  cet  égard. 

SLCO>"D    PUlNCIPh. 

J'admets  quatre  classes  d'infidèles.  Je  place  dans  la 
première  ceux  qui  vivent  pamii  les  chrétiens,  et  qui 
sont  soumis  à  des  princes  qui  reconnaissent  Jésus- 
Christ  :  tels  étaient  autrefois  les  Juifs  et  les  Maures  de 
Caslille.  11  existe  un  grand  nombre  de  lois  qui  furent 
faites  pour  le  gouvernement  de  ces  peuples ,  tant  par 
l'autorité  civileque  parla  puissance  ecclésiastique  (i). 
Ces  infidèles  vivant  sous  des  princes  chrétiens,  il  est 
certain  qu'ils  leur  sont  soumis  de  droit  et  de  fait  ; 
il  y  a  obligation  pour  eux  d'observer  les  lois  qui 
leur  sont  prescrites  ,  comme  pour  tous  les  peuples 
(jul  ont  reconnu  des  maîtres  :  il  suflil  pour  s'en  con- 
vaincre de  consulter  les  dispositions  du  droit  cano- 
nique et  du  droit  civil.  Elles  établissent  quatre  états 
de  sujets  :  i°on  l'est  quand  on  habite  le  pays  soumis 
aux  lois  d'un  prince;  2"  lorsqu'on  y  est  né  ou  que 


non    conipaieanl  (luoties  vocali  fiiciint  coram  principibus  vcl  jnili- 
cibas  infulclibus. 

(i^  Tit.  (le  JucKxis  et  Sarrac.  des  tlécrctalcs.  Recueil  des  décrois 
et  d;s  lois  des  princes,  cb.  de  Jiidœis  et  de  Paganis,  etc. 


(    20G    ) 

l'on  descend  d'aiicelres  qui  y  oui  vu  le  jour  ;  3*^  si 
l'on  a  subi,  pour  quelque  offense,  la  loi  du  plus  fort 
et  les  conditions  d'un  iraiié  ;  4°  lorsqu'il  y  a  soumis- 
sion volontaire  à  l'e'Uit  de  vasselage  ou  de  domes- 
ticité, conmie  dans  le  système  des  fiefs  et  dans  d'au- 
tres dispositions  du  même  genre. 

La  seconde  espèce  d'infidèles  comprend  ceux  qui 
se  sont  emparés  par  violence  et  qui  retiennent,  con- 
tre  toutes  les  règles  du   droit,    des  terres  dont  la 
souveraineté  appartient  à  des  chrétiens  :  tels  sont  les 
Turcs  et  les  Maures  d'Afrique ,  de  la  Terre-Sainte, 
d'ime  partie  de  la  Hongrie  et  d'autres  contrées  dont 
ils  se  sont  emparés  sur  les  princes  chrétiens  ;  tels 
sont  les  Turcs   qui  attaquent  la  république  chré- 
tienne avec  toutes  leurs  forces ,  tuant  ou  faisant  pri- 
sonniers les  membres  du  corps  mystique  de  Jésus- 
Christ  afin  d'anéantir  sa  foi  et  ses  mystères ,  et  d'é- 
tablir sur  leur  ruine  les  dogmes  impies  de  Mahomet. 
Voilà  les  véritables  ennemis  du  christianisme.  L'E- 
glise a  le  droit  d'employer  contre  eux  la  force  des 
armes  lorsque  les  circonstances  lui  permettent  de 
le  faire  avec  succès.  Quatre  motifs  justifient  sa  décla- 
ration de  guerre  :  premièrement  elle  peut  com- 
battre pour  rentrer  en  possession  des  pays  que  les 
musulmans  lui  ont  enlevés  (i)  ;   secondement,  le 
droit  de  repousser  une  attaque  appartenant  aux  sim- 
ples particuliers ,  l'Eglise  chrétienne  doit  à  plus  forte 


(i)Q.  23,  2.  c.  Doniinus  noslcii  et  q.  4.  c.  forlitudoj  clq.  8.  c. 
dispar.  ;  et  c.  igitui  .;  et  c.  in  tiniorc,  et  c.  liortatii,  et  c.  olim  cj.  de 
icslit.  spoliar. 


(    207    ) 

raison  avoii-  celui  de  repousser  les  invasions  de  ces 
barbares  (i)  ;  iroisicniement ,  il  est  juste  qu'elle  leur 
impose  par  de  grands  exemples  de  justice  et  de 
sévérité,  tout  prince  indépendant  et  fort  pouvant 
non  seulement  ûiire  la  guerre  pour  se  défendre  et 
recouvrer  ce  qu'il  a  perdu,  mais  encore  venger,  par 
les  conditions  de  paix  les  plus  dures,  les  droits  des 
peuples  et  le  sang  qui  a  été  injustement  répandu  (2)  ; 

quatrièmement  enfin,  c'est  en  quel  que  sorte  un  devoir 
pour  l'Eglise  d'attaquer  ces  infidèles,  afin  d'arracher 
à  la  plus  dure  captivité  ceux  des  chrétiens  qui  sont 
tombés   entre  leurs  mains  (3). 

La  troisième  espèce  d'infidèles  comprend  les 
hérétiques  et  les  apostats.  Ils  sont  soumis  par 
le  droit  aux  dispositions  légales  de  TEglise,  des 
souverains  pontifes  et  des  autres  prélats  spiri- 
tuels, puisqu'en  recevant  le  baptême  ils  ont  fait 
le  vœu  solennel  de  croire  en  Dieu  le  père,  en 
Jésus-Christ  son  fils,  et  au  Saint-Esprit,  un  seul 
Dieu  en  trois  personnes  (4).  Voilà  pourquoi  l'Eglise 
les  punit,  sans  sortir  des  limites  de  sa  puissance,  en 
les  })rivant  de  droit  et  de  fait  de  tous  leurs  biens 
temporels  et  spirituels,  de  leurs  états,  de  leurs  hon- 
neurs, de  leurs  dignités,  de  leurs  domaines,  et  de 
toute  juridiction,  soit  royale,  soit  impériale,  sur  les 


C.   I. 


(')  L.  ut  vini.  ff.  dcjur.  ctju. 

(2)  Q.  23,  i.  c.  quid  culpat ,  et  q.  2. 

(3)  Vt.  q.  3.  c.  Maxinuaiius,  et  pcr  totam  lUam... ,  et  q.  5   c  re- 
gum  omciiim.  ' 

(4)  c.  prima  ;  et  c.  postqnain  ;  et  c.  primuni  intcnoc. ,  et  c.  post- 
quam  vos;  et  cathcciinien.  (le  consc.  il.  4. 


(  ^u8  ) 

i^uûles  (i).  11  existe  beaucoup  d'autres  dispositions 
non  moins  positives  dans  le  droit,  soit  canonique, 
soit  civil  ;  elles  dcccrncni  diverses  peines  contre 
les  hérétiques,  et  la  plus  importante  consiste  à  être 
privé  de  tout  droit  de  possession  et  de  souveraineté 
sur  la  terre  (2).  De  là  l'opinion  que  les  trônes  occu- 
pés par  des  licréliqucs  sont  vacans  et  n'ont  plus  de 
maîtres,  et  que  le  pape  peut  les  donner  à  qui  bon  lui 
semble  parmi  les  princes  chrétiens ,  afin  (ju'ils  en 
jouissent  comme  d'un  bien  léi,àiime  (5). 

Les  infidèles  de  la  quatrième  classe  sont  ceux  qui 
n'ont  rien  envahi  sur  les  chrétiens,  qui  n'ont  jamais 
exercé  contre  eux  aucune  hostilité,  ni  même  songé 
à  leur  nuire  ;  ceux  qui  n'ont  point  connu  le  joug  ni 
la  domination  des  chrétiens ,  ni  le  pouvoir  d'aucun 
meml)re  de  l'Eglise  ,  ni  de  droit  ni  de  fait  :  tels  sont 
ime  infinité  de  peuples  que  nous  connaissons  pour 
avoir  toujours  été  étrangers  à  ces  sortes  de  liens  poli- 
tiques, et  surtout  certaines  nations  idolâtres  dont 
les  terres  sont  séparées  des  nôtres  par  de  grandes  •» 
distances,  et  dont  ils  ont  été  les  premiers  posses- 
seurs. Convenons  que  nous  n'avons  rien  à  démêler 
avec  ces  peuples,  et  que  le  droit  de  leur  comman- 
der ne  saurait  nous  appartenir;  ce  qui  fait  dire  à 


(i)  C.  cùni  sint  legcs  tic  Iierct.  lib.  6.  etc.  vcrgcntis,  etc.  cxcom- 
miinicainus,  et  i»  §  i".  ex  codeni  off° ,  et.  c.  de  heieti.  liv.  4. 

(2)  C.  quicumquc  ,  §  hcrctici.  Eodcm  lit.  lib.  G,  et  saint  Thomas, 
'22.  q.  12.  art.  2. 

(3)  Ut  pci  tôt  titul.  de  hcrct.  prœscrùin  in  d.  c.  cxcomniiin.  J^. 
moncant,ctin  c.  fi...,etc.  présidentes  j  etc.  accusatus.  §.  sccula- 
rcs  potcstalcs;  et  c.  statu liim  ;  et  i",  et  ut  inquisit.  cod.  lit.  lit».  G. 


(    209    ) 

saint  Paul  :  Pourquoi  entreprendrais- je  de  juffer 
ceux  qui  sont  hors  de  V Eglise  ?  (  i  )  Tout  ce  que  nous 
avons  à  faire  à  l'égard  de  ces  hommes ,  c'est  de  les 
aimer  comme  nous-mêmes ,  et  de  tâcher  de  les  ren- 
dre chre'liens  par  nos  exemples  et  nos  discours  (2). 
Ils  ont  des  princes,  des  juges,  des  magistrats,  et  un 
territoire  sur  lequel  nul  roi  étranger  ne  peut  entrer 
contre  la  volonté  du  prince  qui  le  gouverne;  encore 
moins  aurait- il  celui  d'y  exercer  aucun  acte  de  juri- 
diction comme  dans  l'Etat  dont  il  est  le  souverain 
légitime.  Tout  ceci  a  été  suffisamment  établi  dans  mon 
premier  principe ,  et  les  canonistes  professent  tous 
lamême  doctrine  (5)  :  Baldus  le  prouve  de  la  manière 
la  plus  satisfaisante  (4).  J'invoquerai  aussi  à  ce  sujet 
l'autorité  de  Barthole  (^5)  :  il  fait  voir  qu'il  y  a  des 
peuples  avec  qui  nous  n'avons  rien  à  démêler,  ni 
pour  la  paix  ni  pour  la  guerre,  et  il  cite  pour  exemple 
des  nations  qui  habitent  l'Inde  ;  il  conclut  que  nous 
n'avons  aucun  sujet  de  nous  occuper  de  ce  qui  se 
passe  au  milieu  d'elles  tant  qu'elles  n'insulteront 
pas  nos  frontières ,  et  qu'elles  ne  violeront  aucun  des 


(1)  Quidenim  mihi  de  lus  qui  foris  sunt  judicare?  i.  ad  Cor.  5. 

(2)  De  penit.  dist.  2.  c.  chavitas,  et  2°. 

(3)  C.  qn.TE  in  cccles.  de  consti.,  et  in  c.  quod  super  his  de  voto. 

(4)  L.  decernimns.  c.  de  sacrosan.  eccles.  Provinciae  qii»  con- 
sneveruntregiperprincipes  et  reges  debent  esse  sub  quorinn  dominio 
nati...Id  est ,  de  jure  gentium.  fl".  de  just.  et  jure.  1.  ex  hoc  jure.  Ya 
si  alius  accipit  ibi  doininium  contra  voluntatcm  régis  vcl  principis . 
illc  est  tirannus;  et  ide6  usurpatoria  dominia  vocantur  tirannides. 
Ilapc  ille. 

(5)  L.  hostes.  fl.  de  captiv.  et  post  lini.. , 

II.  i4 


(    210    ) 

droits  dont  j'ai  parle,  et  qniapparileiiiieiu  à  la  répu- 
blique chréiieiine.  A  plus  forte  raison  serons-nous 
obligés  de  respecter  celles  qui  vivent  si  loin  de  nous, 
que  leur  état  politique  et  même  leur  existence  nous 
étaient  inconnus.  C'est  ce  que  prouve  encore  une 
loi  fort  raisonnable  des  Romains  relative  aux  Perses; 
elle  défend  aux  sujets  de  l'empire  de  pénétrer  dans 
leur  pays  sous  prétexte  d'y  commercer,  afin  qu'on 
ne  dise  pas  ([ue  les  Romains  envoient  chez  les  bar- 
bares des  espions ,  sous  l'habit  de  marchands ,  pour 
en  connaître  l'état  et  en  faire  ensuite  la  conquête  (i). 
Théodose  et  Honorius  reconnaissent  par  celle  loi 
que  les  Perses  forment  un  royaume  étranger  et  indé- 
pendant de  l'empire  romain.  Je  ferai  remarquer 
aussi  ce  que  dit  Barthole  (2),  qu'il  ne  convenait  point 
de  faire  la  guerre  aux  Maures  s'ils  n'avaient  pas 
envahi  la  Terre-Sainte ,  ni  aux  Turcs  s'ils  ne  s'op- 
posaient pas  au  passage  des  chrétiens  sur  leurs  terres 
pour  aller  la  reconquérir  (5).  11  paraît,  d'après  ce 
passage  de  Barthole,  que  de  son  temps  les  disposi- 
tions des  Turcs  n'éiaient  point  aussi  hostiles  à  l'é- 
gard des  chrétiens  qu'elles  le  sont  maintenant.  Or, 
si  c'est  un  devoir  pour  les  chrétiens  de  vivre  en  paix 
avec  les  Turcs  et  les  Maures  lorsqu'ils  n'attaquent 
ni  l'Église  ni  les  fidèles,  à  plus  forte  raison  doivent- 


(1)  Ne  alieni  regni,  qiiocl  non  convcnit,  scrutcntur  aicana.  Hœc  iM 
1.  mercatoics,  c.  de  comuierc.  et  mercator. 

(2)L.  cliristianis,  c.  de  pagan.  et  tciiip.  eonira. 

(3)  Conccduntalicjuod  turbulentiim  et  juricontraiium  ,  quia  jure' 
non  permiUente  nos  ire  ad  illos  ,  ideô  ecclesia  indicit  cis  bellum  f 
aliks  non  indiccict. 


ils  le  faire  lorsqu'il  s'agit  des  nations  dont  je  viens 
de  parler,  et  quiapparliemient  à  la  quatrième  espèce, 
puisqu'elles  ne  songent  jamais  à  irouljler  la  paix ,  et 
que  la  distance  où  ces  peuples  vivent  des  chrétiens 
rend  toute  hostilité  de  leur  part  entièrement  impos- 
sible. Cajétan  a  bien  saisi  cette  distinction  essen- 
tielle (i). 

Or,  que  les  nations  des  Indes  appartiennent  à 
cette  classe,  c'est  ce  qu'il  est  impossible  de  nier. 
Elles  ont  pour  base  de  leur  souveraineté  et  de  leur 
indépendance  le  droit  naturel  lui-même  et  celui 
des  gens  ,  puisqu'elles  ne  reconnaissaient  de  droit  ni 
de  fait  aucun  maître  étranger  ,  et  qu'elles  n'obéis- 
saient qu'à  leurs  propres  maîtres  ,  qui  régnaient  sur 
des  royaumes  aussi  grands  que  les  noires  ,  et  sur  des 
peuples   qui   n'étaient    pas  moins  nombreux.    Ces 


(i)  O.  22.  66  ,  arf.  8  :  Quidam  sunt  infidèles  qui  ncc  de  jure  nec 
de  facfo  subsunt  secundùin  temporaleni  jurisdiclioncm  principibus 
christianis ,  ut  si  invcniantur  pagani  qui  niinquàm  inipciio  christiano 
subditi  fucrunt,  terras  inhabitantes,  in  quibus  chrisfianum  nomen 
nunquàm  fuit.  Horum  namque  domini  ,  quamvis  infidèles,  legitiini 
tenendi  sunt,  sivc  regali  ,  sive  politico  regiuiine  gubcrnentur.  Nec 
propter  infidclitatcm  sunt  à  dominio  suorum  privati,  ciini  dominium 
silex  jure  positive,  ctinfidelitas  ex  jure  divino,  quod  non  tollit  jus 
positivuni.  Et  de  his  nullam  scio  Icgem  (juia  contra  hos  nul- 
lusrcx,  nuUusimperator,  nec  ecclesia  romana  potcst  nioverebcllum 
ad  occupandas  terras  eorum  aut  subjiciendum  eos  temporaliter , 
quorum  nulla  subest  causa  justi  belli;  cùm  Jésus  Cliristus,  rex  reguni, 
cui  data  est  omnis  potcstas  in  cœlo  et  in  terra ,.  miscrit  ad  capiendain 
possessionem  mundi  non  milites  arniatce  niilitiœ  ,  scd  sanctos  prœdi- 
catorcs^  sicutovcsinter  lupos.Undè  gravissimc  pcccaremus  ,  si  fidem 
Christi  pcr  banc  viam  anipliarc  contendcrcmus.  Nec  esscmus  legilimi 
domini  illorum,  sed  magna  latrocinia  comniittcremus,  et  tenereinur 
adrcstitulioncs,  utpotè  injusti    bcllatores  aut  occupalores. 


(    212   ) 

princes  y  exerçaient  tous  les  droits  de  la  souverai- 
neté et  de  la  juridiction  ,  sans  que  personne  eût  le 
pouvoir  de  s'y  opposer,   et  le  grand  éloignement 
de  leurs  états  ne  permet  pas  de  penser  qu'ils  eus- 
sent jamais  osé  attaquer  l'Eglise  ou  les  chrétiens. 
Il  résulte  de  ces  faits  incontestables  que  les  Indiens 
doivent  être    considérés   comme    appartenant  à  la 
quatrième  classe  d'infidèles  :    c'est  ce  que  prouve 
encore  un  décret  de  Paul  III.  Ce  pontife  ,    dans  sa 
bulle  Sublimis  Deus ,   consacre  expressément  ce 
principe  (i)  ,   et  il  en  conclut  que  les  Indiens  et  les 
autres  peuples   de    la   même  espèce   doivent    être 
rangés  dans  cette  division  d'infidèles ,   et  que  par 
conséquent  il  n'y  a  aucun  juste  motif  de  les  traiter 
comme   les   autres  en  leur  faisant  la  guerre  pour 
les  soumettre  aux  lois  de  l'Eglise.  La  décision  de 
Paul  III   confirme  la  doctrine  catholique  de  Cajé- 
tan  ,  qui  a  été  mentionnée  un  peu  plus  haut.  J'a- 
joute que  cette  manière  de  diviser  les  infidèles  est 
absolument  nécessaire  à  ceux  qui  voudront  écrire  sur 
les  affaires  du  Nouveau-Monde. 


(i)  Sublimis  Dciis  sic  dilcxit  humanum  genus,  dccerncns  ae  ile- 
clarans  Intlos  nostros,  et  omncs  alias  gcntcs  ad  notitiam  christiano- 
rumin  posteiùra  deventiiras,  quœ  extra  fidcm  Christi  existant,  suâ 
tamcn  libeitate  ac  rcrum  suaruni  doniinio  privâtes  vel  privandos 
non  esse.  Imo  libeitate  et  dominio  uti  potiii  et  gauderc  libéré 
et  licite  possint,  nec  in  servilutem  rcdigi  dcbcre;  ac  quidquid  secùs 
6eri  contigerit  irritiim  et  inane  esse  nullius  roboris  vel  momenti- 
Ipsosquc  Indos  et  alias  gcntcs  \cibi  Dci  prœdicationc  et  exeniplo 
bonx  vitae  adilictam  fidcm  Christi  invitandos  fore  autoritate  apoîA 
tolicâ,  per  pra-scntes  deccrnimus  et  dcclaïamus. 


(  2i5  ) 

TROISIÈWË  PRINCIPE. 

Le  but  essentiel  et  unique  pour  lequel  les  papes 
ont  accordé  la  souveraineté  des  Indes  aux  rois  de 
Castille  et  de  Léon  ,  a  été  de  procurer  par  leur 
moyen  la  propagation  de  l'Evangile  dans  cette  partie 
du  monde ,  et  la  conversion  de  ses  liabitans  ,  et  non 
d-e  les  rendre  plus  puissans  ni  plus  riches  qu'ils 
étaient.  Il  est  facile  d'en  fournir  les  preuves.  Pre- 
mièrement ,  le  souverain  pontife  n'est  pas  dans 
l'usage  de  disposer  des  choses  temporelles  des  sécu- 
liers sans  un  juste  motif,  et  il  n'emploie  même  cette 
mesure  qu'à  l'égard  des  membres  de  l'église  catho- 
lique (i).  La  raison  de  cette  conduite  des  papes 
c'est  que  les  royaumes  et  les  peuples  du  Nouveau- 
Monde  ,  ainsi  que  tous  ceux  qui  appartiennent  à  la 
quatrième  classe  d'infidèles  ,  ne  sont  sujets  de 
l'Eglise  ni  pour  le  spirituel  ni  pour  le  temporel  ; 
qu'aucun  prince  chrétien  n'a  le  droit  de  leur  com- 
mander ,  parce  cpie  ces  peuples  ne  possèdent  rien 
par  voie  d'usurpation,  et  qu'ils  n'ont  commis  aucune 
insulte  contre  l'Eglise  ou  les  chrétiens  ,  ni  perdu  le 


(i)  Sec.  c.  des  sentences,  dist.  44-  Saint  Thomas  ,  22e.  q.  88.  art. 
2.  — lib.  I.  De  regiminc  princ.  —  Pierre  de  Palu ,  au  livre  de  la 
puissance  du  pape  ;  et  Angiist.  de  Ancho  ,  lib.  de  potestate  papae  ,  q. 
23.  —  D'autres  docteurs  ont  di'fendu  la  même  opinion  dans  divers 
traités  sur  la  matière  :  les  canonistes  s'en  sont  aussi  occupés.  Voy. 
C.Novit  dejudiciis;  et  in  c.  per  venerabilem,  extra  qui  filiisint  legi- 
timi;  et  in  c.  qu;c  in  ecclesiarum  de  constit. —  On  peut  consulUi 
aussi  les  légistes,  1.  fin  ,  c.  si  contra  jus  et  util,  public 


(    2l4    ) 

droit  d'être  entièrement  libres.  Il  doit  s'ensuivre  à 
plus  forte  raison  que  le  pape  est  bien  éloigné  de  vou- 
loir disposer  des  biens  temporels  de  ces  infidèles 
sans  un  juste  et  légitime  motif,  et  que  la  seule  dis- 
position qu'il  puisse  demander  c'est  que  la  foi  leur 
soit  préchée ,  et  qu'ils  se  convertissent.  Donc  on  ne 
peut  rien  alléguer  de  raisonnable  contre  mon  troi- 
sième principe. 

Secondement,  les  termes  de  la  bulle  de  conces- 
sion indiquent  sans  la  moindre  obscurité  les  inten- 
tions du  souverain  pontife  (i);  on  y  voit  clairement 
qu'il  n'est  permis  aux  rois  de  Caslille  et  de  Léon 
d'établir  leur  suprême  autorité  sur  tous  les  royaumes 
des  lïfdes  qu'à  condition  qu'ils  y  feront  prêcher  la 
foi ,  et  que  par  leurs  soins  les  habitans  se  conver- 
tiront à  la  religion  chrétienne. 

QUATRIÈME    PRINCIPE. 

Le  Saint  Siège ,  en  accordant  aux  rois  de  Caslille 
et  de  Léon  la  suprême  puissance  sur  les  royaumes 
des  Indes  ,  n'a  pas  entendu  dépouiller  les  princes 
de  ce  pays  de  leur  pouvoir  naturel  et  légitime  ,  de 
leurs  lionneurs ,  ni  de  la  juridiction  qu'ils  y  exer- 


(i)  Ciipientcs  ut  ij^suin  nomcii  salvaloris  noslii  in  partibus  illis 
inducatur,  lioitamur  vos  quainpluriinùm  in  Domino,  pcr  sacrilavacri 
siiscoplioncm,  quâmandatisaptiùsobligati  tstis,ctpcr  visccra  ntiscri- 
cordiiE  Doniini  noslti  Jcsii-Cbristi  altcnlè  rcquiiimus  ut,  cùm  expcdi- 
tioncm  banc  prosequi  td  sunierc  pionainenlè  orthodoxa;  lidei  2(;lo 
mtcndatis,  populnshujusmodi  h}  insulis  et  terris  degcntcs  ad  chiis- 
tianam  leligioncm  syscipicndaip  induccrc  vclitiset  debeatis,  et'- 


(2l5) 

caienl  ;  car  cette  concession  eût  rendu  complète- 
ment illusoire  le  projet  qu'ils  avaient  formé  de  faire 
entrer  les  Indiens  dans  l'Eglise,  par  les  scandales 
qu'aurait  produits  l'abus  d'un  si  grand  pouvoir,  et 
l'aversion  qu'il  aurait  inspirée  aux  Indiens  pour  nos  ' 
mystères.  Cecideviendrasensible,i°sil'onserappelle 

ce  qui  a  été  établi  dans  le  second  principe ,  c'est  à 
dire  que  ces  nations  sont  absolument  indépendantes 
delà  juridiction  ,  soit  spirituelle,  soit  temporelle  de 
l'Eglise  ,  et  de  quelque  prince  chrétien  que  ce  soit. 
2°.  D'après  la  doctrine  du  troisième  principe ,  où  j'ai 
prouvé  que  le  don  que  les  papes  ont  fait  de  l'Amé- 
rique à  nos  rois    est  soumis    à    la  condition  d'en 
rendre  cbréliens  les  babilans  ,  en  leur  faisant  prê- 
cher l'Evangile.  Or  cette  mesure    de   la  part   du 
Saint  Siège  ne  suppose  pas  le  droit  d'enlever  à  ces 
peuplesleurs  biens,  leur  souveraineté  ni  leursautres 
avantages  pohtlques  ,  attendu   qu'il   est  possible  , 
sans  avoir  recours  à  cette  violence  ,  de  leur  piêchcr 
la  foi  et  d'opérer   leur   conversion  ;    au  heu   que 
l'autre  moyen  serait  un  obstacle  invincible  à  celto 
fin  utile ,  parce  qu'il  ferait  imputer  à  la  rehgion  un 
caractère  d'injustice  et  de  méchanceté  ,  et  prendre 
son  divin  auteur  pour  le  tyran  et  l'ennemi  de  l'espèce 
humaine.  La  crainte   de  se  voir  dépouiller  de  leui 
liberté  et  de  leurs  droits  politiques  en  ferait  des 
ennemis  du  nora  chrétien  -,   ils  vivraient  dans   une 
méfiance  continuelle  à  notre  égard,  et  auraient  un 
motif  légitime  de  nous  faire  la  guerre  et  de   nous 
détruire.  Concluons  de  là  que  l'intention  du  Saini 
Siège  n'a  pas  été  ,  en  a[)pclant  les  rois  d'Espagne  a 


(3l6) 

régner  en  Amérique  ,  que  les  rois  de  ces  infidèle» 
fussent  dépouillés  de  leur  souveraineté  ni  de  leurs 
gouvernemens.  5°.  On  reconnaîtra  la  vérité  de  mon 
quatrième  principe  en  faisant  réflexion  que  si  le 
souverain  pontife  avait  l'intention ,  en  cédant  l'A- 
mérique aux  rois  d'Espagne ,  d'en  priver  les  habitans 
de  leurs  princes  et  de  leur  indépendance  ,  il  met- 
trait un  obstacle  insurmontable  à  leur  salut  par  l'im- 
possibilité où  l'on  serait  alors  de  leur  prêcher  la  foi; 
au  lieu  que  l'on  se  persuade  aisément  qu'un  excel- 
lent moyen  de  les  convertir  serait  de  rendre  leurs 
royaumes  plus  grands,  et  leur  situation  politique  plus 
florissante  et  plus  prospère.  Je  ne  conçois  rien  de 
plus  propre  à  conduire  à  ce  but,  que  le  système  que 
j'expose  ici ,  car  on  doit  coordonner  les  moyens 
avec  la  fm  qu'on  se  propose  ,  et  écarter  avec  soin 
tout  ce  quipeuten  éloigner.  Cette  doctrine  est  fondée 
sur  le  sentiment  d'Aristote.  4°.  La  dernière  preuve 
que  j'ai  à  donner  du  principe  que  je  défends  ,  c'est 
que  les  souverains  pontifes  n'ont  jamais  prétendu 
dépouiller  les  hommes  de  ce  qui  leur  appartient  en 
vertu  du  droit  naturel  et  du  droit  des  gens  ,  puis- 
qu'au  contraire  ils  font  profession  de  défendre  ce 
qui  est  légitime  au  péril  même  de  leur  vie  ,  usque 
ad  sanguinis  effusionem  (i).  Ils  n'ont  donc  pas  cru 
qu'on  put  dépouiller  les  Indiens  de  leurs  états,  puis- 
qu'ils ont  reconnu  à  cet  égard  le  droit  positif  dont 
ces  peuples  sont  investis ,  ainsi  que  je  l'ai  démontré 


f  i)  2.  S.  Cf.  1.  c.  Sunt  quidam. 


(  ^I?  ) 

dans  mon  premier  principe,  qui  reçoit  un  nouveau 
degré  de  force  de  l'autorité  de  Dominique  de  Sainte- 
Geiuma  ,  qui  dit  que  lorsque  le  pape  accorde  quel- 
que nouveau  droit  il  n'entend  pas  dépouiller  per- 
sonne d'aucun  bien  légitimement  acquis  ou  possédé, 
mais  en  garantir  au  contraire  la  jouissance,  en  même 
temps  qu'il  use  comme  chef  de  l'Eglise  de  la  faculté 
de  faire  du  bien  (i). 

CINQUIÈME    PRINCIPE. 

Depuis  que  les  rois  de  Castille  et  de  Léon  se  sont 
engagés  par  serment  à  faire  prêcher  la  religion  dans 
les  Indes ,  ils  sont  obligés  devant  Dieu  de  fournir 
tout  ce  qui  est  nécessaire  pour  celte  entreprise,  sans 
pouvoir  exiger  des  Indiens  le  rembouisemcni  de  la 
moindre  partie  de  l'argent  qu'ils  y  auront  employé. 
Pour  reconnaître  la  vérité  de  ce  principe  ,  il  suffit 
de  remarquer  que  Dieu  a  imposé  à  tout  souveram 
catholique  l'obligation  de  propager  et  de  défendre 
partout  la  religion  chrétienne ,  non  seulement  en  y 
employant  les  trésors  de  leur  couronne,  mais  en- 
core en  faisant,  pour  remplir  cette  noble  fonction, 
le  sacrifice  de  leur  propre  vie  lorsque  le  pape  juge 
à  propos  de  leur  en  imposer  le  devoir  :  et  com- 
ment les  rois  n'auraient-ils  pas  ce  devoir  à  remplir, 
puisque  les  simples  fidèles  y  sont  soumis  ?  (2)  Ceux- 


(1)  In  c  Slip.  co.  tic  ofll»  dclega,  ctdc  rcscrip.  t.  cap.  quivis  j  etc. 
si  piopter  tua  débita  ,  Ijb.  6.  —  L.  memineiint  ,    c.  de  vi  et  vi  arm. 

(2}  S.  Paul ,  épit.  aux  Romains,  10.  Orcautcm  confessiofit;ul  salu 
teui.  —  Saint  Marc.  8.  —  Saint  Luc.  9.  et  12.  Qui  inc  conlcssiis  fue- 


ci  doivent  s'en  acqaitler  lorsque  i'iionneiir  de  la 
religion  ne  leur  permet  pas  de  garder  le  silence.  Le 
roi  de  Castille  est  donc  obligé ,  par  sa  qualité  de 
chrétien,  de  confesser  le  nom  de  Jésus- Christ  et  de 
le  faire  annoncer  ,  surtout  s'il  en  reçoit  l'ordre  du 
pape  :  et  remarquons  que  le  souverain  pontife  peut 
1  envoyer  au  roi  d'Espagne  ,  car  il  en  a  le  droit 
depuis  que  nos  rois  ont  accepté  la  condition  qui  leur 
fut  proposée  pour  être  investi  de  l'autorité  souve- 
raine dans  les  Indes.  C'est  donc  à  eux  à  fournir  de 
leur  trésor  tout  l'argent  nécessaire  pour  parvenir  à 
ce  but  si  important.  C'est  ce  que  prouve  le  texte 
même  de  la  bulle  de  concession  (i)  :  il  en  ré- 
sulte évidemment  que  le  pape  imposa  aux  rois 
de  Castille  l'obligation  de  faire  prêcher  la  foi  aux 
Indiens,  et  de  fournir  par  conséquent  les  fonds 
nécessaires  pour  cet  objet.  Cette  seconde  consé- 
quence n'est  pas  moins  incontestable  d'après  le 
principe  généralement  reconnu  qu'il  est  impossible 
de  vouloir  la  fin  sans  songer  aux  moyens  (a).  Or  ^ 


vit  coiiàiii  honiinibus ,  etc. ,  et  qui  me  erubucvit  coràm  hoininibas, 
hune  filins  hominis  erubcscetcùm  vcneiit  in  majestate  suà. 

(,  i)  Insuper  mandamus  voliis  in  virtutc  sanct;c  obctlientiac,  sicut  pol  - 
lic'jmini ,  et  hon  dubitunius  pro  veslrà  niaximà  devolione  et  rtgià 
magnaniinitate  vos  esse  facturos.  Ut  ad  terras  firmas  et  insulas  prœdic- 
tasvirosproboset  Dcum  tinientes,  pcritoset  expertes  in  ijistrueiiduni 
incolas  et  habitalorss  priTcfatos  in  fuie  Calholicâ ,  et  bonis  moribns 
imlniendum,  destinarc  debcatis,  oninemdebitam  diligentiam  in  prae 
niissisadhibenlcs,  etc. 

(2)  Aristolo  II,  phjsic.;  et  s.  Tho.  22,  q.  44-  '"'t-  '"•  —  ^^'^^  juris 
consultes  soutiennent   celte  opinion;   r.  1",  etc.  pvjBlciea   ,  de  oH° 
delepat. 


(  219  ) 
puisque  des  dépenses  sont  ne'cessaires  pour  accom- 
plir celte  œuvre  ,  il  s'ensuit  que  les  rois  d'Espagne 
sont  ol)ligés  de  les  flûre.  Ceci  est  d'autant  plus 
incontestable ,  que  les  conditions  dont  il  s'agit 
ayant  été  proposées  à  nos  rois  ,  ils  les  acceptèrent 
en  s'engageant  à  les  remplir,  comme  on  peut 
en  conclure  de  la  bulle  que  je  viens  de  citer.  La 
seconde  considération,  exprimée  dans  le  5°  principe, 
et  qui  consiste  en  ce  que ,  si  les  Indiens  refusent  de 
rembourser  aux  rois  d'Espagne  l'argent  qu'ils  auront 
dépensé  pour  les  rendre  chrétiens,  nul  ne  pourra  les  y 
forcer,  n'est  pas  moins  juste  et  raisonnable  que  tout 
ce  que  j'ai  dit  précédemment  ;  car  Jésus-Christ , 
notre  rédempteur ,  ne  nous  a  permis  que  la  faculté 
de  recevoir  ce  qui  sert  à  sustenter  la  vie ,  en  disant 
qu'il  est  juste  que  l'ouvrier  vive  de  son  travail  ;  et 
c'est  ce  qui  fait  dire  à  saint  Jérôme  :  Il  vous  est 
permis  de  recevoir  les  choses  qui  sont  nécessaires 
pour  vous  nourrir  et  vous  habiller.  Mais  il  s'en  faut 
bien  que  Dieu  nous  ait  autorisés  à  nous  emparer 
par  violence  de  ce  qui  nous  est  accordé  par  sa 
divine  bonté,  et  nous  n'avons  que  le  droit  de  le 
recevoir  si  on  veut  bien  nous  le  donner.  J'ajoute, 
comme  une  seconde  -Preuve  de  ce  que  je  viens  de 
dire ,  que  le  souverain  pontife  est  obligé  devant 
Dieu  défaire  prêcher  l'Evangile  dans  le  monde, 
d'après  le  commandement  qui  a  été  donné  à  tous  les 
apôtres  :  Allez  dans  le  inonde  entier  y  et  prêchez 
l'Ei^angile  à  toute  créature.  —  Enseignez  toutes 
les  nations.  —  Si  je  prêche  FEvangile ,  ce  ne  m'est 
point    un  sujet  de  gloire ,  puisque  je  suis   oblige 


(    220    ) 

nécessairement  à  ce  ininistère  ,  et  malheiu'  à  moi  si 
je  ne  prêche  point  V Evangile  (i).  C'est  donc  de 
droit  divin  que  la  prédication  de  l'Evangile  est  due 
aux  infidèles,  et  il  serait  par  conséquent  injuste 
d'en  exiger  ce  que  cette  prédication  aura  coûté  , 
s'ils  refusent  de  rien  donner  :  au  moins  est  -  il 
certain  qu'on  ne  pourrait  les  y  contraindre  par 
aucune  des  voies  approuvées  par  la  justice.  Ceci 
paraît  évident  si  l'on  considère  qu'il  serait  absurde 
d'exiger  d'un  créancier  ce  qu'il  en  coûte  à  son 
débiteur  pour  s'acquitter  envers  lui  :  or  le  pape ,  et 
les  autres  premiers  dispensateurs  de  la  foi,  sont  les 
débiteurs  des  infidèles  pour  leur  prêcher  la  foi  en 
Jésus-Christ.  Je  fonde  encore  mon  opinion  sur  l'auto- 
rité même  de  saint  Paul  (2)  et  de  saint  Bernard.  Je 
pourrais  ajouter,  comme  preuve  qu'il  ne  doit  rien 
être  demandé  aux  Indiens  pour  ceux  qui  leur 
annoncent  la  foi ,  que  si  on  suivait  un  autre  système 
ces  peuples  pourraient  croire  qu'on  est  venu  leur 
prêcher  la  religion  pour  gagner  de  l'argent ,  et  non 


(  1  )  Saint  Marc  et  saint  Mathieu.  —  Saint  Paul ,  ép.  t.  aux  Corinth. 
ch.9. 

(2)  Saint  Paul,  i.  épit.  aux  Rom.  Gitecis  ac  Barbaris  ,  sapicntibus 
ac  insipientibus,  dcbitor  sum.  Itaquc  in  me  promptum  est  \obis  qui 
Bonias  estis  evangclizare.  —  Saint  Bernard,  liv.  3.  de  considera- 
tione  ad  Eugcn.  Quia  si  cognoscis  sajjientibus  et  insipientibus  non 
domiuatorem  scil  dcbitorcin  te  esse  ,  curandum  sunimo  pontifice  tibi 
est  ,  et  totà  diligcntià  considcraudum  qucvTiodo  et  qui  non  sapiunt 
sapiant ,  et  qui  sapiunt  non  dosipiant ,  et  quidcsipuere  resipiscant. 
Debitor  es  Judœis  et  Grxcisel  genlibus.  Interest  proindè  tuam  dare 
opcvam  quam  possis  relincrc  ut  illi  convertantur  ad  fideni,  conversi 
autcm  non  avcrtanlur. 


(   221    ) 

pour  sauver  leurs  âmes.  Saint  Jérôme,  dans  son 
Commentaire  sur  saint  Mathieu ,  professe  le  même 
sentiment ,  et  dit  que  si  les  hommes  envoyés  pour 
annoncer  Jésus  -  Christ  recevaient  de  l'or  et  de 
l'argent  des  infidèles,  on  les  prendrait  pour  des 
spéculateurs ,  occupés  du  soin  de  leur  fortune  bien 
plus  que  du  salut  des  âmes.  Concluons  de  tous  ces 
témoignages  que  Jésus- Christ  permet  bien  aux 
prédicateurs  de  recevoir  de  quoi  se  nourrir  et  s'ha- 
biller ,  mais  non  d'exiger  de  pareils  secours  par 
voie  de  contrainte  ou  de  menace.  C'est  ainsi  que 
Jésus-Christ  n'a  pas  voulu  que  les  hommes  fussent 
soumis  par  la  ferce  au  joug  de  la  foi ,  parce  qu'il 
s'est  réservé  de  punir  les  coupables  quand  le  jour 
de  sa  justice  sera  venu  (i).  Enfin ,  je  pourr«iis  don- 
ner une  nouvelle  force  à  l'opinion  que  je  défends 
en  rappelant  que  saint  Paul  n'usa  point  de  l'excom- 
munication contre  les  Corinthiens  ,  quoiqu'il  eût  le 
pouvoir  de  le  faire  après  qu'ils  eurent  embrassé  la 
foi ,  ni  d'aucune  autre  peine  temporelle  pour  les 
punir  de  ce  qu'ils  lui  avaient  refusé ,  ainsi  qu'à  ses 
compagnons  ,  les  alimens  dont  ils  ne  pouvaient  se 
passer  :  il  se  contenta  de  leur  reprocher  leur  ingra- 
titude (2),   et  pourvut  de  ses  propres  mains  à  ses 


(i)  Saint  Mathieu,  ch.  10.  Qui  autem  non  recepcrit  vos,  nequeau- 
dierit  scrmones  vestros,  cxeuntcs  foras  de  domo  vcl  civitate,  excu- 
titc  pulvciem  de  pedibus  vcstris  ;  amen  dico  vobis  tolerabiliùs  erit 
terme  Sodoitiorum  et  Gomonhœorum  in  die  jiidicii  quàm  illi  civi- 
tati. 

(2)  Cùm  gratis  ovangcliiim  Dci  ovangelizavi  vobis ,  alias  ccclcsias 
expoliavi ,  accipiens  stipcndium  et  cibura  ad  ministeriiim  vcstrum  :  et 


(    222    ) 

Ijcsoinsel  à  ceux  des  frères  qui  raccompagnaient  (i). 
Pendant  qu'il  était  dans  Milet  il  dit  à  ceux  à  qui 
il  venait  fie  prêcher  l'Evangile,  qu'il  n'avait  voulu 
demander  à  personne  ni  or ,  ni  argent ,  ni  habits  (2). 
On  a  fait  une  objection  contre  le  principe  que  je 
soutiens  en  ce  moment  ;  on  a  dit  que  ceux  qui  enten- 
dent la  prédication  sont  obligés  de  nourrir  et  de 
sustenter  les  ministres  qui  leur  sont  envoyés ,  non 
seulement  en  venu  du  droit  divin ,  mais  encore  par 
le  droit,  de  nature  ;  et  on  se  fonde  sur  ce  que  le  Sau- 
veur dit  dans  le  lO*'  chapitre  de  saint  Mathieu  (5). 
La  raison  en  est ,  dit-on ,  que  celui  qui  se  dévoue  à 
l'uiilité  commune  a  droit  de  vivre  sur  le  bien  de 
tous  ;  donc  cette  partie  du  principe  que  j'ai  avancé 
serait  nécessairement  fausse.  Je  réponds  qu'à  la  vérité 
l'homme  qui  annonce  la  parole  de  Dieu  a  droit  au 
juste  salaire  de  son  travail ,  et  que  la  nature  et  la 
religion  le  réclament  justement  pour  lui  ;  en  sorte 
que  les  infidèles  se  rendent  coupables  d'injustice  et 
d'ingratitude  s'ils  ne  l'acquittent  pas  après  leur 
conversion.  Mais  il  est  évident  que  cette  obligation, 
quoique  de  droit  naturel ,  ne  lie  pas  l'homnio  rigou- 


cùm  cssemapud  vos  et  cgcrcm  ,  nulli  onerosus  fui.  Nain  quod  inilii 
decrat  supplcverunt  fratrcs  qui  vénérant  de  Maccdoniâ  et  in  onini 
bus  sine  oncrc  me  vobis  scrvavi  et  scrvabo. 

(1)  Nocte  ac  die  opérantes,  ne  etc. 

(2)  Argentum  et  aurum  aut  vostcni  nullius  concupivi,  sicut  ipsi 
scitis.  Quum  ad  eaquœ  niihi  opus  erant  et  his  qui  mecum  sunt  mi- 
nistravcrunt  manus  istœ.  Act.  apost. 

(3)  Dignus  est  opcrarius  cibo  suo.  S.  Malb.  ch.  lo.  —  Saint  Paul, 
1.  épit.  aux  Corinlbiens.  Kcmo  militât  unquamstipendiis  suis.  Non 
alligabis  osbovi  triturant! ,  etc. 


(      'J.AC^     ) 

reusemeiit,  et  qu'elle  iio  prm  èire  consuleive  quo 
comme  un  simple  devoir  d'équité,  fondé  sur  cette 
disposition  de  notre  nature  qui  nous  porte  à  nous 
montrer  sensibles  au  bien  qu'on  nous  fait,  et  à  nous 
acquitter  par  quelque  acte  de  reconnaissance.  C'est 
ce  que  les  jurisconsultes  ont  très  bien  établi  (i)  :  i) 
résulte  de  leur  doctrine  que  nul  ne  peut  être  con- 
traint d'acquitter  une  dette  semblable  à  celle  que  les 
infidèles  ont  contractée  à  l'égard  des  hommes  qui 
sont  allés  leur  préclier  l'Evangile.  C'est  ainsi  que 
tous  les  chrétiens  sont  obligés  de  faire  l'aumône  et 
d'accomplir  à  l'égard  des  pauvres  les  œuvres  de 
miséricorde,  conformément  à  ce  qui  leur  est  prescrit 
par  le  droit  de  nature  et  la  loi  de  Dieu  ;  mais  il  ne 
s'ensuit  pas  qu'ils  soient  sujets  à  la  justice  des  hom- 
mes, ni  passibles  d'aucune  peine  jx^ur  ne  point 
s'acquitter  d'un  tel  devoir ,  attendu  que  Jésus- 
Christ  s'en  est  réservé  lui-même  le  jugement ,  pen- 
dant qu'il  laisse  à  la  disposition  du  libre  arbitre  de 
rhonime  d'omettre  ou  de  remplir  les  saints  devoirs 
de  la  charité  chrétienne.  Celle  doctrine  s'applique  à 
ce  que  les  infidèles  doivent  aux  préties  qui  leur 
prêchent  la  parole  de  Jésus  Clirist.  Nous  convenons 
t|ue  le  salaire  est  mérité ,  puisque  le  ministère  de 
l'Evangile  a  été  fidèlement  rempli  ;  mais  nous  assu- 
rons qu'aucun  infidèle  converti  ne  peut  être  con- 
traint par  une  loi  posidve  à  rien  payer,   à  moins 


(i)  L.  sctl.  in  Icgc  5-  consnhiit  (T.  do  pcti.  licict.  et  in  c.  cùm  ia 
.>(riciis  de  tpsta.  —  Nec  potcst  deduci  in  compcnsatione.  L.  liocjiirc. 
[)  pcnidt.  ff.  de  donat. 


<>. 


(224) 

que  les  ministres  de  la  foi  n'aient  été  appelés  par 
ceux  mêmes  qu'ils  ont  convertis  :  dans  ce  dernier 
cas  le  salaire  n'est  pas  seulement  dû ,  il  est  encore 
exigible. 

SIXIÈME    PRINCIPE. 

Pour  que  cette  souveraineté  devienne  légitime  , 
il  est  nécessaire  que  les  souverains  et  les  peuples 
des  Indes  la  reconnaissent,  et  consentent  à  son 
établissement  lorsque  le  Saint  Siège  l'a  accordée  à 
nos  rois.  Pour  prouver  ce  principe  je  ferai  remar- 
quer que  le  pape,  en  déléguant  à  nos  princes  l'autorité 
sur  les  domaines  et  sur  les  seigneurs  de  l'Amérique, 
n'a  pas  prétendu  dépouiller  ces  nations  de  leurs 
droits  naturels  ni  leur  ôter  leurs  maîtres  légiti- 
mes, attendu  qu'elles  possèdent  les  uns  et  les  autres 
par  le  droit  de  nature  et  en  vertu  du  droit  des 
gens ,  ainsi  qu'il  me  semble  l'avoir  déjà  prouvé. 
]\on,  il  ne  les  a  pas  privés  de  leur  liberté ,  ni  de 
rien  de  ce  qui  en  fait  partie  ;  car  la  liberté  est  inalié- 
nable, et  son  prix  est  au-dessus  de  tous  les  biens  du 
monde  (i).  Or,  un  des  attributs  essentiels  de  la 
liberté,  c'est  de  pouvoir  consentir  ou  s'opposer  à 
l'établissement  de  la  domination  d'un  prince  étran- 
ger ;  car  cette  reconnaissance  d'un  joug  jusqu'alors 
mconnu  plonge  dans  la  servitude  des  rois  libres 
avec  des  peuples  indépendans  ,  et  pendant  que  ces 
rois  se  soumettent  à  dos  maîtres  ,  condition  humi- 
liante pour  des  princes  a])solus  ,  leurs  sujets  sont 


fi)  L.  libertas ,  fl'.  de  icg.  jur. 


(    225    ) 

accablés  sous  le  poids  d'une  double  servitude  ce 
qui  est  le  plus  grand  des  niallieurs  pour  les  uns  et 
pour  les  autres.  En  effet,  se  soumettre  et  jurer  fidé- 
lité à  un  étranger  implique  jusqu'à  un  certain  point 
servitude,  et  c'est  vivre  comme  l'esclave  de  quel- 
qu'un que  d'être  soumis  à  son  autorité  (i).  Le 
consentement  du  prince  et  des  sujets  est  donc  néces- 
saire pour  donner  à  cette  disposition  un  caractère 
légitime  ,  puisque  les  uns  et  les  autres  doivent  en 
souffrir  (2). 

Remarquons  aussi  que  les  nations  des  Indes 
étaient  libres  par  le  droit  de  nalnre  et  par  celui  des 
i;ens  à  l'époque  où  la  découverte  en  a  été  faite;  elles 
avaient  des  rois  et  des  seigneurs  à  qui  personne 
n'avait  le  droit  de  commander  ,  et  qui  exerçaient , 
comme  les  autres  souverains  du  monde,  la  puissance 
et  la  juridiction  ;  d'où  l'on  doit  conclure  qu'aucun 
nouveau  roi  ne  peut  leur  être  imposé ,  à  moins 
qu'ils  ne  consentent  à  le  recevoir.  Agir  autrement 
serait  leur  faire  violence ,  et  se  rendre  coupable 
tl'une  liorrible  vexation  :  le  nouveau  prince  serait 
par  conséquent  un  usurpateur  et  un  tyran  (3). 

Enfin ,  lorsqu'il  est  question  d'appliquer  une  me- 
sure qui  doit  blesser  les  intérêts  d'un  grand  nombre 
d  hommes,  il  est  d'une  sage  politique  de  demander 
et  d  obtenir  leur  consentement,  et  les  jurisconsultes 


(1)  De  usiifruct.  1.  si  cnjus.  ^.  i,  et  1.  cùm  sutim  in  fine.  c.  de  ser- 
vis fug  ,  et  in  c.  cùm  oliin,  et  2.  de  privil. 

(a)  In  c.  omnes  de  Constit.  et  in  régula  qnod  omnes  tangit  de  reg. 
jur.  in  6,  crgo  adlioc  qui  rite  ac  leefo,  etc. 

(3)  P.  q.  I  ,  c.  principatus;  c»  '  deceiiiimus.  C.  desacrosan.  eccles- 
H.  t5 


(    226    ) 

prouvent  que  si  cette  condition  n'est  pas  remplie 
l'établissement  d'un  nouvel  ordre  de  choses  manque 
du  caractère  qui  le  rend  légitime.  Or,  s'il  venait  à 
s'élever  de  droit  ou  de  fait  dans  les  Indes  quelque 
souverain  qui  voulût  commander  à  leurs  habilans,  il 
est  incontestable  que  ceux -ci  en  recevraient  un  grand 
préjudice,  car  ils  seraient  soumis,  au  moins  dans 
le  for  extérieur  et  politique  ,  à  une  charge  extrê- 
mement onéreuse  ,  et  à  l'insupportable  nécessité  de 
recevoir  pour  maître  un  inconnu  qu'ils  ne  pour- 
raient s'empêcher  de  prendre ,  au  premier  abord  et 
à  sa  longue  barbe,  pour  un  sauvage  échappé  du 
milieu  de  quelque  nation  non  moins  étrange  que  lui  ; 
de  lui  prêter  obéissance ,  d'acquitter  les  tributs  qu'il 
aurait  imposés,  et  de  remplir  envers  cette  autre 
majesté  tous  les  devoirs  qui  lient  des  sujets  à  leur 
souverain.  Qu'on  reconnaisse  donc  qu'il  est  indis- 
pensable de  convoquer  tous  ces  hommes  dont  on 
veut  faire  des  sujets  ,  afin  d'obtenir  leur  consente- 
ment au  nouveau  régime  qu'on  veut  fonder  au  milieu 
d'eux.  Ceci  est  une  conséquence  de  ce  que  j'ai  établi 
jusqu'à  présent,  et  se  trouve  confirmé  par  l'autorité 
de  Baldus  (i).  On  reconnaîtra  sans  peine  la  vérité 
de  ces  principes  dans  l'histoire  des  deux  premiers 
rois  d  Israël,  Saiil  et  David.  Le  premier  ayant  été 
sacré  roi  par  Samuel ,  d'après  l'ordre  du  Seigneur  , 
l'onction  sainte  par  laquelle  il  avait  acquis  les  droits 


(i;  L.  Kam  ila  dcmum  fi",  de  adoplis,  et  glo.  fT.  de  nat.  rer.  1.  fi. 
et  fT.  de  niiiu».  I.  in  eaiisis.  Coalisa  et  in  ant.  iitspon.  lar.  §.  adhwc 
tolla.  8. 


(   ^27    ) 

et  le  litre  de  la  royauté  ne  suffit  point  pour  légi- 
timer sa  puissance  ;  il  fallut  encore  qu'il  fût  institué 
et  accepté  par  le  peuple ,  et  qu'il  en  obtînt  la  puis- 
sance et  l'autorité.  Saùl  ne  voulut  pas  exercer  le 
pouvoir  monarchique,  et  il  ne  pouvait  le  faire  de 
plein  droit ,  avant  que  le  peuple  eût  approuvé  son 
choix  et  consenti  à  son  élection  en  l'investissant  de 
1  autorité  suprême.  C'est  ce  qu'on  remarque  égale- 
ment au  sujet  de  David  (i).  Quoique  ce  prince  eût 
reçu  du  prophète  l'onction  royale  ^  il  n'osa  entre- 
prendre de  gouverner  immédiatement  après  la  mort 
de  Saiil ,  ni  s'asseoir  sur  le  trône  avant  d'être  établi 
roi  avec  le  consentement  et  l'autorité  du  peuple  (2), 
premièrement  à  Ebron  ,  par  la  tribu  de  Juda ,  et 
ensuite  par  «  toutes  les  autres  tribus,  qui  vinrent  au 
y>  même  Heu  faire  alliance  avec  lui  devant  le  Seigneur. 
))  David  fut  sacré  roi  pour  régner  sur  Israël,  etc.  » 
C'est  ainsi  que  David,  même  après  le  choix  et  l'onction 
du  Seigneur,  eut  besoin  d'obtenir  le  consentement 
libre  du  peuple  pour  légitimer  son  avènement  au 
trône,  et  pour  exercer  la  souveraine  puissance. 

SEPTIÈME   PRINCIPE. 

La  conduite  des  Espagnols  dans  les  différentes 
parties  des  Indes  depuis  l'année  1 492 ,  où  ils  arri- 
vèrent dans  ce  pays,  jusqu'au  présent  mois  de  jan- 
vier i564,  a  été  injuste  et  tyrannique,  ainsi  que  le 
gouvernement  qu'ils  ont  étabh.  Jamais  ils  n'ont  été 


(1)  I.  Rpg.  16. 
(a)  lèïf/. 


(    228    ) 

arrêtes  dans  leurs  entreprises  contre  les  malheureux 
habitans  par  aucune  de  ces  considérations  de  justice 
et  d'humanité  que  la  nature  a  gravées  dans  les  esprits , 
et  qui  sont  de  l'essence  même  du  droit  naturel  et  du 
droit  divin.  La  propagation  de  la  foi  dans  les  Indes 
et  la  conversion  de  leurs  habitans  étant  l'objet  essen- 
tiel delà  conquête,  leur  premier  devoir  était  d'ofiVir 
la  paix  aux  habitans  (i).  Les  apôtres  leur  avaient 
indiqué  parleur  exemple  comment  il  fallait  prêcher 
l'Evangile  aux  nations  ;  ils  veulent  qu'on  leur  annonce 
la  paix.  En  effet,   sans  elle  il  serait  impossible  de 
prêcher  la  foi  et  de  convertir  les  hommes;  car,  sui- 
vant le  texte  même  â' une  Extravagante  (2J ,  il  est 
reconnu  qu'il  est  impossible  d'honorer   dignement 
le  Dieu  de  paix  si  ce  n'est  dans  les  jours  de  paix  et 
de  concorde.  C'est  ce  que  les  Espagnols  auraient  dû 
se  rappeler  en  arrivant  pour  la  première  fois   en 
Amérique ,  au  lieu  que  personne  n'ignore  à  présent 
que  leur  expédition  fut  toute  militaire  et  oflênsive. 

Le  même  principe  indiquait  une  seconde  mesure, 
également  fondée  sur  le  droit  naturel  et  sur  le  droit 
divin  ;  c'était  de  n'avancer  qu'avec  une  sage  lenteur 
dans  rintérieur  des  terres  pour  ne  pas  jeter  l'alarme 
parmi  les  habitans,  et  de  ne  pas  rendr  epar  une  tac- 
tique imprudente  leur  conversion  plus  diflicile.  En 
eflfet,  les  rois  des  Indes  et  leurs  sujets,  voyant  paraître 


(1)  S.  Mathieu,  c.  10.  —  S.  Luc. — S.  Marc  :  Intrantcs  autem  in 
«lomum  salutatc  cam  diccntcs  :  paxhiiic  tloniui,  cti:. 

(:>.)  Extrav.  tit.  de  uSuris.  Scimus  et  cvidcntià  facti  collis^iimis 
<{»od  non  nisi  in  pacis  tcmpore  henè  colilnr  pacis  autor. 


I 

(    229    ) 

tout  à  coup  sur  leurs  côtes  un  peuple  nouveau  et 
d'une  physionomie  étrange,  devaient  en  être  efirayés: 
ce  qui  est  extraordinaire  porte  la  confusion  dans 
les  esprits ,  et  le  mal  dont  on  se  croit  menacé  paraît 
toujours  plus  grand  qu'il  n'est  en  eflet ,  et  plus  diffi- 
cile à  éloigner  (i).  C'est  ce  que  prouve  aussi  une  loi 
sur  la  manière  dont  le  proconsulat  doit  être  exercé  (2)  : 
elle  veut  que  lorsqu'un  Romain  aura  été  nommé  gou- 
verneur de  quelque  ville  ou  de  quelque  province  , 
il  s'applique  h  connaître  les  dispositions  des  habitans, 
et  qu'il  travaille  ensuite  à  gagner  leur  confiance  en 
protestant  que  c'est  pour  l'intérctniêmedu  paysque 
l'administration  lui  en  a  été  confiée.  La  loi  en  question 
en  expose  ainsi  le  motif:  a  C'est  souvent  par  des  évé- 
»  nemens  inattendus  et  par  des  mesures  imprévues 
»  que  la  tranquillité  des  provinces  est  troublée ,  et 
»  que  les  habitans  se  livrent  à  une  agitation  qui  en- 
»  rend  l'accès  ou  inqjossible  ou  très  difficile.  »  Or 
l'entrée  des  Espagnols  dans  les  pays  d'Amérique 
n'a  été  ni  hmte  ni  mesurée  ;  à  peine  arrivés,  ils  ont 
commencé  à  piller ,  et  à  massacrer  hommes,  femmes, 
enfans  et  vieillards.  Ces  faits  sont  notoires  pour  qui- 
conque a  lu  l'histoire  de  la  conquête  du  Nouveau- 
Monde  ,  et  on  peut  en  voir  le  tableau  abrégé  dans 
les  deux  premiers  doutes  que  j'ai  présentés. 

Une  troisième  précaution ,  tout  aussi  nécessaire , 
est  également  fondée  sur  le  double  droit  dont  j  ai 
parlé  ;  c'était  de  ne  commettre ,  en  arrivant  dans  les 


(1  Sailli  Aiig.  liv.  i  i.  des  tonf. 

(•.!}   L    obscivaic.  Ij.  antir{ii;ini,  ff.  ili;  oflicio  pioconsiili' 


(    230    ) 

Indes,  aucun  désordre  dont  les  Indiens  eussent 
droit  de  s'offenser ,  de  ne  descendre  sur  la  côte 
qu'après  en  avoir  obtenu  la  permission  expresse  ou 
tacite  des  habitans  ;  car  ,  en  occupant  maigre  eux 
une  partie  de  leur  territoire,  en  persistant  à  ne 
point  l'évacuer  au  mépris  des  sommations  qui  au- 
raient été  faites ,  l'entrée  dans  le  pays  devenait  un 
acte  d'hostilité ,  et  les  rois  indigènes ,  ainsi  que 
leurs  sujets  ,  pouvaient  faire  aux  Espagnols  une 
guerre  légitime  comme  à  de  véritables  ennemis  , 
parce  qu'il  n'y  a  pas  de  roi  ni  de  seigneur  libre  qui 
n'ait  la  faculté  en  pareille  circonstance  d'invoquer 
pour  lui  le  droit  naturel  ,  le  droit  divin ,  et  même 
celui  des  gens  ,  pour  défendre  l'entrée  de  son 
royaume  à  des  hommes  inconnus  et  étrangers ,  dont 
l'intention  évidente  est  de  reconnaître  le  pays  pour 
préparer  une  invasion  et  s'en  rendre  maîtres.  Ce 
droit  d'opposition  paraît  évidemment  dans  les  pa- 
roles que  Joseph  adresse  à  ses  frères,  avec  l'inten- 
tion ,  il  est  vrai ,  de  les  effrayer ,  mais  cependant 
sous  un  prétexte  fort  raisonnable  (i).  Nous  voyons 
aussi  que  les  conseillers  du  roi  Amon  faisaient 
valoir  auprès  de  lui  cette  raison  contre  David,  en 
le  représentant  comme  un  homme  toujours  occupé 
de    guerre ,    qui  n'envoyait   des  ambassadeurs  (2) 


(i)  Vosspeculatorcs  cstis  j  ut  videatis  infirmiora  terrœ  vcnistis,  per 
saUitcm  Pharaonis,  etc.  Gènes.  42. 

(2)  Tu  forsitan  putas  quia  David  honoris  causa  in  patrem  tuum 
raiserit  qui  consolarentur  te  ,  ncc  animadvcitis  quia  ut  explorent,  et 
investigent,  et  scrulonlur  teiiani  tuam  ,  venerint  ad  te  servi  ejus.  1. 
Parai.  19. 


(23l    ) 

pour  le  complimenter  sur  la  mort  de  son  père 
nu  afin  d'explorer  l'élal  du  pays,  et  de  s'en  emparer 
ensuite  plus  facilement.  On  trouve  le  même  esprit 
dans  diflerentes  lois  du  code(i). 

Une  quatrième  considération  qui  aurait  dû  servir 
de  règle  aux  Espagnols,  c'est  qu'ils  n'accompa- 
gnaient les  missionnaires  dans  le  Nouveau-Monde 
que  pour  les  aider  à  y  répandre  la  foi  et  la  connais- 
sance de  nos  mystères ,  puisqu'il  était  impossible  de 
trouver  aucun  autre  motif  légitime  de  se  transporter 
dans  des  pays  aussi  éloignés  de  nos  contrées  qu'étran- 
gers à  nos  lois  et  à  nos  habitudes.  Or,  pour  remplir 
cette  utile  destination ,  leur  premier  devoir  était  de 
vivre  chrétiennement ,  afin  d'engager  par  leurs  bons 
exemples  les  infidèles  à  se  faire  chrétiens ,  et  à  louer 
Dieu  d'avoir  confié  le  soin  de  leur  salut  à  de  tels 
hommes  (2)  :  c'est  ce  qu'on  peut  prouver  par  l'autorité 


(i)  L.  mercatores ,  c.  de  commerc.  et  mercato. — L.  ut  viin.  fl.  de 

jiist.  et  jure. 

(2)  S.  Math.,  ch.  5  :  Sic  luceat  lux  vestra  coram  hominibus,  ut  vi- 
deaiit  opéra  vestra  bona,  et  glorificent  patrcm  vestruin  ([ui  in  cœlis  est. 
—  Et  I,  Pétri,  a  :  Conversationem  vestram  inter  gcnteshabentcs  bo- 
nam,  ut  in  co  qui  detractant  de  vobis  tanquàm  de  malefactoribus, 
ex  bonis  operibus  vos  considérantes,  glorificent  Deum  in  die  visita- 
tioni^.  —  Saint  Chrisostoinc  sur  saint  Mathieu  :  Ait  per  illos  qui  do- 
cent  et  faciunt  magnificatur  Deus.  Per  cos  autem  qui  doccnt  et  non 
faciunt  blasphematur.  Si  benè  doceant  et  inelius  faciant,  videntes 
gentilcs  dicutit  :  benedictus  Deus  qui  talcs  habet  servos.  Verè  enim 
i|uoruui  Deus  verusDeiw  est:  nisi  enim  ipse  csset  justus,  nunquam 
populum  suum  circa  justitiam  sic  teneret.  Nam  disciplina  Domini  ex 
moribus  famili:c  demonslratuv,  si  autem  bcne  doceant  et  malc  con- 
versenfur  ,  vidcntes  gentiles  dicunt  :  qualis  est  deus  eorum  qui  talia 
agunt.  Nnnquid  sustineret  eos  talia  facien tes  nisi  consentiret  opcnbus 
eoruni ? 


(    232    ) 

de  saint  Malhieu.  Comparons  maintenant  à  ces 
saintes  règles  la  vie  que  les  Espagnols  ont  menée  et 
qu'ils  mènent  encore  dans  les  Indes  ,  diaprés  l'idée 
extrêmement  modérée  que  j'en  ai  donnée  dans  les 
Doutes. 

Un  cinquième  devoir  que  les  Espagnols  avaient  à 
remplir ,  et  qui  leur  était  imposé  par  le  droit  natu- 
rel et  divin  ,  c'était  de  faire  connaître  aux  Indiens 
en  arrivant  au  milieu  d'eux  l'objet  de  leur  voyage, 
et  de  leur  apprendre  qu'ils  leur  apportaient  l;i 
connaissance  du  vrai  Dieu,  créateur  de  toutes  cho- 
ses ;  de  se  rappeler  que  la  foi  ne  doit  être  préchée 
que  par  ceux  à  qui  ce  ministère  a  été  confié  ,  et  de 
la  manière  qui  a  été  prescrite  par  le  Sauveur  lui- 
même  ,  c'est  à  dire  avec  autant  de  douceur  que 
d'amour,  et  enfin  que  l'intérêt  de  l'Espagne  com- 
mandait de  déterminer ,  par  un  traité  solennel  et 
libre,  avec  les  seigneurs  et  les  nations  de  l'Améri- 
que ,  l'autorité  dont  nos  rois  allaient  jouir  ,  et  de 
leur  promettre  qu'ils  seraient  équitableme ut  gouver- 
nés ,  et  toujours  tranquilles  possesseurs  de  leurs 
domaines,  de  lem*  puissance,  et  de  celles  de  leurs 
institutions  qui  n'étaient  pas  contraires  à  la  religion 
qu'on  venait  leur  annoncer  ,  avec  la  seule  condition 
d'offrir  et  d'acquitter  librement  quelques  faibles  tri- 
buts ,  à  titre  de  foi  et  hommage  ,  pendant  qu'on 
exécuterait  fidèlement  tous  les  articles  du  traité 
convenu.  Le  principe  fondamental  d'un  tel  contrat, 
c'est  que  toute  nation  qui  consent  librement  à  se 
ranger  sous  le  gouvernement  d'un  autre  a  le  droit 
incontestable  de  ne  le  faire  qu'à  certaines  conditions. 


(  255  ) 

;avouées  par  le  droit  des  geiis  et  par  Ja  raison  iialii- 
relle.  En  effet,  si  un  liomme  peut,  sans  nuire  à  per- 
sonne ,  disposer  suivant  celte  règle  des  choses  dont 
il  jouit  comme  particulier,  à  plus  forte  raison  cette  fa- 
culté doit-elle  convenir  à  une  association  communale 
dans  un  royaume,  et  surtout  dans  un  pays  tel  que  le 
Nouveau-Monde  (i).Or,  queles  Espagnols  n'aient  eu 
aucun  égard  à  ces  conditions ,  fondées  sur  le  droit 
naturel ,  c'est  ce  qui  est  évident  et  universellement 
reconnu  j  j'en  ai  fourni  les  preuves  dans  le  court 
exposé  des  doutes  qui  est  au  commencement  de  ce 
Mémoire.  Quant  à  la  seconde  partie  de  ce  septième 
principe,  où  j'ai  parlé  des  précautions  que  les  Espa- 
gnols avaient  à  prendre  pour  s'établir  en  Amérique, 
il  n'est  que  trop  certain  qu'ils  ont  aussi  violé  toutes 
les  lois ,  et  qu'ils  les  violent  encore.  Je  pourrais 
ajouter  bien  d'aiUres  preuves  à  ce  que  j'ai  avancé  à 
cet  égard  dans  mes  doutes  ;  mais  la  crainte  d'en- 
nuyer ceux  qui  liront  cet  écrit  ne  me  permet  pas 
d'en  dire  davantage.  Oui,  je  pourrais  révéler  des 
choses  si  horribles  et  si  abominables  ,  que  le  monde 
en  serait  épouvanté.  Je  me  contenterai  de  déclarer 
formellement  que  les  Espagnols  se  servent  des  In- 
diens dans  toute  l'Amérique ,  et  particulièrement 
dans  le  Pérou ,  avec  plus  de  despotisme  et  de  rigueur 


(i)  C.  mandati,  1.  in  rc  mandata,  ubi  dicitur  qnod  in  re  piopii.i 
qnilihctest  nioderator,  dispositor  ot  arbitev. —  Et  in  c.  i.  de  proba- 
tio.  tcictat.  hoc.  —  Les  canonistes ,  c.  in  causis  de  re  judicatà  ;  1. 
))iinccps,  fi",  de  Icgibiis;  1.  piohibifiini  ;  1.  justas;  et  in  !.  <k(<n?ionis 
Jaciiltas ,  c.  de  jinc  fisc. 


(  234  ) 

que  des  esclaves  mêmes  qui  se  vendent  ei  qu'on 
achète  ;  car  l'esclave  est  nourri ,  habillé  et  soigné 
dans  ses  maladies  par  son  maître,  tandis  que  les 
Indiens  ne  reçoivent  rien  des  Espagnols,  qui  les  font 
travailler  nuit  et  jour  ,  et  les  abandonnent  au  plus 
déplorable  sort  quand  ils  sont  tombés  malades. 

HUITIÈME    PRINCIPE. 

Depuis  i5io  au  moins  jusqu'à  la  présente  année 
i564  ,  je  ne  crois  pas  qu'il  y  ait  eu  un  seul  honmie 
dans  toutes  les  Indes  qui  n'ait  violé  ou  qui  ne  viole 
encore  aujourd'hui  les  plus  saints  et  les  plus  incon- 
testables principes  delà  bonne  foi,  sur  quatre  points 
des  plus  essentiels  :  l°  en  faisant  la  guerre  aux  In- 
diens dans  toutes  les  parties  du  Nouveau-Monde  ; 
2.°  en  pénétrant  dans  de  nouveaux  pays  comme  on 
le  fait  encore  tous  les  jours  ;  3*"  en  achetant  ou  en 
livrant  comme  esclaves  des  honmies  faits  prison- 
niers dans  ces  expéditions  ;  4°  en  vendant  à  ceux  qui 
ont  entrepris  ces  guèines  des  arquebuses ,  de  la 
poudre ,  des  arbalètes,  et  surtout  des  chevaux,  dont 
l'usage  a  été  plus  funeste  aux  malheureux  Indiens 
que  tous  les  autres  moyens  de  destruction  employés 
contre  leur  vie  ou  leur  liberté. 

Je  prouve  ce  huitième  principe  en  faisant  observer 
que  depuis  i5io  on  ne  cesse  de' proclamer  dans 
les  chaires  ,  de  soutenir  dans  les  universités  et  les 
collèges,  et  de  représenter  aux  rois  d'Espagne,  que 
faire  la  guerre  aux  Indiens  c'est  violer  ouvertement 
la  justice  ;  que  l'argent  qu'ils  ont  livré  a  été  injuste- 
mejit  acquis  par  les  Espagnols  ,    et  que  la  conduite 


(  255  ) 

que  ces  derniers  ont  tenue  et  tiennent  encore  dans 
les  Indes  ne  convient  qu'à  des  tyrans  et  à  des  en- 
nemis de  Dieu.  En  i5io  des  religieux  de  Saint- 
Dominique,  étant  arrivés  dans  l'île  Espagnole ,  dé- 
couvrirent bientôt  ce  système  horrible  de  dévastation 
et  de  mort;  ils  le  dénoncèrent  ouvertement  l'année 
suivante  ,  et  s'élevèrent  dans  les  chaires  contre 
ses  coupables  auteurs.  La  nouvelle  en  parvint  en 
Espagne  ,  et  ces  respectables  missionnaires  y  arri- 
vèrent bientôt  eux-mêmes  pour  prouver  au  gou- 
vernement la  justice  de  leurs  dénonciations  et  l'état 
déplorable  de  Saint-Domingue.  Ils  allèrent  trouver 
le  roi  Ferdinand,  qui  était  alors  à  Burgos.  Ce  prince 
assembla  plusieurs  fois  son  conseil  pour  délibérer  sur 
les  plaintes  et  sur  les  rapports  des  pères  dominicains. 
Le  jugement  du  roi  et  l'opinion  de  ses  conseillers 
furent  unanimes  :  ce  qui  se  passait  dans  la  colonie 
parut  injuste  et  atroce  à  tout  le  monde  ,  et  on  tacha 
d'y  remédier  par  des  lois  et  des  ordonnances  qui 
furent  presque  inutiles,  tant  le  mal  avait  jeté  de  pro- 
fondes racines.  Depuis  cette  époque  ,  et  pendant 
que  les  Espagnols  continuaient  leurs  conquêtes  dans 
le  Nouveau-Monde ,  on  en  vit  arriver  tous  les  jours 
d'autres  religieux  et  de  simples  prêtres  qui  venaient 
dénoncer  le  même  système  au  roi  et  à  ses  ministres  , 
et  les  conjurer,  au  nom  de  la  religion  outragée  et 
de  l'humanité  ,  d'empêcher  que  la  race  humaine  fût 
entièrement  détruite  dans  les  Indes  par  l'ambition 
et  l'avarice  des  Espagnols.  Il  y  eut  en  i5i6  de 
nouvelles  discussions  sur  celle  matière  parmi  les 
plus  graves  et  les  plus  savans  personnages  ,   en  pré- 


(  256  ) 

sence  même  du  roi  ,  à  Valladolicl  ,  à  Aranda  de 
Duero ,  à  Saragosse  et  à  Barcelonne.  On  s  en  oc- 
cupa aussi  en  i5i8  ,  it)  et  20  ,  à  la  Corogne  ;  en 
1626,  à  Grenade  ,  et  en  162g  et  1642  ,  à  Valla- 
dolid  ,  où  de  nouvelles  résolutions  furent  prises  et 
signées  par  le  roi.  Plus  tard  d'autres  mesures 
furent  arrêtées  à  Barcelonne  et  à  Madrid ,  et  enfin , 
en  i55i  ,  la  situation  des  Indiens  fut  encore  l'objet 
des  délibérations  des  conseils  du  roi  ,  pendant  que 
Sa  Majesté  était  à  Valladolid .  Dans  ces  différentes 
circonstances  ,  les  moyens  de  répression  les  plus 
sérieux  et  les  plus  imporlans  furent  décrétés  , 
d'après  les  ordres  formels  du  souverain  ,  et  par  le 
soin  des  hommes  qui  administraient  le  royaume  , 
particulièrement  sous  le  règne  de  l'empereur.  Par 
les  nouvelles  lois  il  était  surtout  défendu  d'exercer 
aucune  cruauté  contre  les  Indiens  ,  et  elles  prescri- 
vaient les  moyens  de  réformer  complètement  le  sys- 
tème qu'on  avait  suivi  jusqu'à  ce  jour.  On  vitalorsdes 
discussions  publiques  s'établir  sur  la  manière  dont 
l'Amérique  était  gouvernée  ,  et  l'opinion  générale 
se  prononcer  ouvertement  contre  les  excès  des  con- 
quérans  du  Nouveau-Monde.  11  y  eut  aussi  des  con- 
fesseurs qui  refusèrent  l'absolution  à  ceux  qui  vou- 
laient s'embarquer  pour  l'Amérique  ,  ou  qui  en 
revenaient  avec  de  l'or  et  de  l'argent  ;  et  cette 
conduite  des  prêtres  était  connue  de  toute  l'Espagne. 
On  disait  communément  que  l'argent  qui  venait  des 
Indes  était  de  l'argent  volé  ,  puisque  personne  ne 
pouvait  ignorer  qu'il  existait  une  foule  de  lois  et 
d'ordonnances    qui   dél'endaient  aux  Espagnols  de 


(  237  ) 
s'enrichir  aux  dépens  des   Indiens  et  de  les  mal- 
traiter. Lorsque  les  Espagnols  d'Amérique  appre- 
naient que  nos  rois  venaient  de  prendre  de  nouvelles 
mesures  pour  mettre  un  terme  à  leurs  cruautés  ,  ils 
les  maudissaient  ainsi  que  leurs  conseils  ,  en  disant 
qu'il  n'y  avait  rien  de  plus  absurde  que  cette  manière 
d'administrer  dans  les  Indes  ,  et  qu'il  fallait  s'y  op- 
poser de  toutes  ses  forces.  Fidèles  à  ce   système   de 
révolte  ,   ils  mirent  tout  en  œuvre  pour  rendre  inu- 
tiles les  intentions  du  roi ,  et  poussèrent  l'audace  du 
crime  jusqu'à    massacrer   son    vice  -  roi  ,    Blasco 
Nugnez  ,   après  une  bataille  qu'ils  lui  livrèrent  dans 
le  Pérou  ,  parce  qu'il  avait  voulu  faire  exécuter  les 
lois  et  les  sages  mesures  arrêtées  dans  les  conseils 
de  Madrid  pour  empêcher  la  dévastation  totale    de 
l'Amérique.  En  un  mot,  les  plus  savans  théologiens 
de  l'Espagne  ,  d'accord  avec  les  prêtres  et  les  reli- 
gieux ,  ont  déclaré  que  la  conduite  des  Espagnols 
du  Nouveau-Monde  est  criminelle  ,  et  que  tout  l'or 
qui  vient  de  ce  pays  est  mal   acquis  et   doit   être 
rendu.  On  conviendra   au  moins  que  la  légitimité 
de  tQutes  ces  acquisitions  est    fort   douicuse  ,   sus- 
pecte d'injustice  ,  et  que  cette  présomption  était  un 
motif  suffisant  pour  ceux  qui  voulaient  passer  dans 
les   Indes  de  s'assurer  de  la  vérité  des  faits  auprès 
des  personnes  éclairées  et  des  serviteurs  de  Dieu  , 
qui  étaient  le  plus  en  élat  de  les  instruire.  Ils  furent 
donc  coupables  ou  d'ignorance  volontaire ,  si  la  ma- 
lice de  leur  cœur  et  une   mauvaise  intention  leur 
firent  négliger  la  lumière ,  circonstance  qui  rendrait 
leur  péché  plus  grand  ;  ou  d'ignorance  grossière  ,  ce 


(  ^38  ) 

qui  ne  doit  ni  les  faire  absoudre  ni  les  dispenser  de 
restituer  ce  qu'ils  ont  enlevé.  En  effet  ,  dans  l'in- 
certitude si  ce  qu'ils  allaient  faire  e'tail  permis  , 
c'était  à  eux  d'éviter  ce  qui  pouvait  nuire  aux  In- 
diens ,  et  de  n'accepter  aucune  partie  des  bénéfices 
que  les  vexations  exercées  contre  ces  peuples  pou- 
vaient mettre  à  leur  disposition.  Je  n'ai  pas  besoin 
de  prouver  que  la  crainte  de  pécher  mortellement 
en  pareil  cas  devait  les  rendre  prudens  ;  on  sait 
que  les  docteurs  ont  établi  pour  règle  que  dans  le 
doute  il  faut  s'abstenir  ou  suivre  le  parti  le  plus  sûr, 
pour  ne  pas  se  trouver  en  défaut ,  d'après  cet  oracle 
de  l'Ecclésiaste  :  Qwi  amat  periculum  peribit  in 
illo. 

Une  troisième  preuve  du  principe  que  je  défends, 
c'est  que ,  pour  qu'un  soldat  soit  irréprochable  et 
dispensé  de  rendre  le  butin  qu'il  a  fait  pendant  une 
guerre  qui  est  injuste  sans  avoir  clairement  ce  carac- 
tère ,  il  faut  que  ce  soldat  ait  été  appelé  et  commandé 
par  son  roi  pour  cette  expédition,  attendu  que,  s'il 
y  est  allé  de  lui-même  et  sans  en  avoir  reçu  l'ordre 
il  est  responsable  des  meurtres  et  des  autres  excès 
qui  s'y  sont  commis,  pour  ne  s'être  pas  informé  si 
elle  était  juste,  et  pour  avoir  préféré  de  rester  dans 
le  doute  à  cet  égard ,  quoique  personne  ne  l'eût 
forcé  de  s'engager  et  d'aller  combattre.  Or  tous  les 
Espagnols  pouvaient  au  moins  douter  que  la  guerre 
fût  juste,  et  les  soldats  s'offraient  d'ailleurs  comme 
volontaires  pour  passer  la  }ner  sans  que  le  roi  les 
eût  demandés.  S'il  est  des  hommes  qui  disent  le 
contraire,  c'est  sans  motif  raisonnable,  et  seulement 


(    209    ) 

pour  faire  excuser  leurs  cruaulés  contre  les  Indieus; 
car  il  est  constant  que  Cortès ,  Pizarre  et  les  autres 
conquerans  s'offrirent  pour  l'cxpe'dition ,  et  c'est  ce 
qui  les  rend  inexcusables^  et  leur  ôte  tout  prétexte 
de  se  dispenser  de  restituer  ce  qu'ils  ont  pris  :  on  sait 
aussi  que  leurs  instructions  leur  défendaient  de  tuer 
et  de  piller  les  Indiens,  et  qu'avant  toute  aiUre  chose 
c'était  de  la  conversion  des  liabitans  qu'ils  devaient 
s'occuper.  11  est  incontestable  que  ceux  des  Espa- 
gnols qui  ont  lait  le  voyage  d'Amérique  l'avaient 
vivement  désiré  sans  y  être  excités  par  personne,  et 
après  avoir  sollicité  au  contraire  pendant  long- 
temps cette  permission  comme  une  faveur  parti- 
culière. C'estcequ'on  voit  même  encore  aujourd'hui; 
un  Espagnol  de  ma  connaissance  donna  der- 
nièrement cinquante  ducats  pour  en  obtenir  une 
semblable. 

Je  dirai  encore ,  à  l'appui  de  mon  huitième  prin- 
cipe ,  qu'il  n'y  a  pas ,  à  l'égard  des  dix  commande- 
mens  de  Dieu,  d'ignorance  invincible,  ni  par  con- 
séquent de  bonne  foi  dans  la  supposition  que  ce 
n'est  pas  un  péché  de  tuer ,  de  forniquer  et  de  voler. 
Or  les  Espagnols  d'Amérique  commettaient  tous 
ces  crimes;  ils  privaient  les  Indiens  de  leurs  biens  et 
de  leur  liberté,  etcelase  pratique  encore  aujourd'hui. 
Il  n'y  a  donc  pas  de  bonne  foi  de  leur  part  à  se 
croire  exempts  de  péché  mortel ,  et  dispensés  de 
restituer  ce  qu'ils  ont  pillé  dans  les  Indes.  A  l'égard 
de  ceux  qui  ont  acheté  et  vendu  des  Indiens  comme 
esclaves,  il  est  évident  qu'ils  n'ont  aucun  prétexte  à 
alléguer  ,    parce  qu'ils   savaient  bien  comment  ces 


(  24o  ) 

malheureux  avaient  été  faits  prisonniers.  Quant  aux 
niarcliands  fournisseurs  qui  portaient  en  Amérique 
des  objeis  funestes  aux  Indiens,  comme  les  quatre 
sortes  de  moyens  de  guerre  dont  j'ai  parlé  un  peu 
plus  haut,  ils  ne  sont  pas  moins  coupables,  parce  que 
l'appât  de  l'or  qu'ils  voyaient  arriver  du  Nouveau-» 
Monde  leur  fit  entreprendre  le  voyage  avec  ces  mar- 
cliandises,  pendant  les  hostilités  des  Espagnols,  sans 
en  avoir  reçu  l'ordre  ni  la  commission  de  leur  roi. 
Ils  n'avaient  pas  eu  la  sage  précaution  de  consulter 
des  hommes  pieux  et  savans  pour  savoir  s'ils  pou- 
vaient en  conscience  se  livrer  à  ce  genre  de  spécu- 
lation ,  quoiqu'ils  n'ignorassent  pas  tout  ce  qui  se 
disait  à  la  cour  et  dans  la  capitale  contre  cet  abomi- 
nable trafic,  et  qu'ils  eussent  peut-être  même  entendu 
les  plaintes  des  savans,  les  anathèmes  des  prédica- 
teurs et  le  récit  des  cruautés  qui  se  commettaient 
dans  les  Indes.  Pouvaient-ils  en  pareil  cas  ne  pas 
révoquer  en  doute  au  moins  la  justice  de  ces  expé- 
ditions? et,  s'ils  étaient  de  bonne  foi,  ne  convien- 
draient-ils pasaujourd  hui  qu'ils  les  regardaient  eux- 
mêmes  comme  abominables  ?  Ils  péchèrent  donc 
alors  mortellement ,  et  ils  sont  obligés  de  restituer 
solidairement  lout  ce  qu'ils  ont  volé,  comme  «lyant 
contribué  d'une  manière  si  active  à  la  guerre  désas- 
treuse qui  s'est  faite  dans  les  Indes;  et,  quoiqu'il  v 
eïi  ait  parmi  eux  qui  n'ont  fourni  que  des  provisions 
de  bouche  aux  Espagnols  qui  allaient  mourir  de  faim, 
je  ne  crains  pas  d(i  dire  qu'ils  sont  aussi  coupables 
que  les  autres,  parce  qu'ils  les  ont  aidés  à  continuer 
la  guerre  et  l'effusion  dti  sang  humain  :  ils  auraient 


(^40 

du  au  contraire  les  \wiMiv  de  luiii  inoyeii  de  suh- 
sislance ,  parce  que  c'est  pour  nous  un  devoir  de 
conscience  d'empêcher  le  mal  qu'on  veut  faire  à 
iios  semblables  par  tous  les  moyens  qui  sont  en  notre 
pouvoir  (i):  telle  est  l'opinion  de  saint  Augustin  (2). 
11  est  donc  impossible  de  justifier  ces  marchands 
sur  l'article  de  la  bonne  foi;  car  il  faut  observer  qu'il 
s'agit  ici  d  une  classe  d'hommes  que  l'habitude  des 
voyages  et  des  affaires  rend  extrêmement  fins  et 
adroits,  et  qui  ont  toujours  été  plus  promptement 
et  mieux  informés  de  ce  qui  se  passait  dans  le  Nou- 
veau-Monde que  le  gouvernement  et  le  roi  lui- 
même. 

Première  conclusion.   Sur  le  premier  doute. 

Tous  les  Espagnols  qui  prirent  part  à  l'arresta- 
tion et  à  la  captivité  d'Adiabaliba  commirent  de 
très  grands  péchés  mortels  contre  la  loi  qui  nous 
commande  d'être  justes.  On  nen  doutera  pas  si 
l'on  observe  cjue  ces  Espagnols  n'employèrent  que 
des  moyens  violens  et  tyranniques  pour  se  rendre 
maîtres  d'un  pays  étranger  :  or  qui  doute  que  la 
tyrannie  ne  soit  un  péché  mortel?  Ils  ne  furent  pas 
moins  coupables  en  faisant  mourir  un  roi  sans  cause 
légidme,  car  cette  action  fut  un  véritable  homi- 
cide, et  conséquemment  un  grand  péché.   On  les 


(1)  Non  est^gvandis  differcntia  an   Icfluim  inferas  vcl  adinittas 
mortem  enim  languentibus  probatni- inlligcix'qni  hanc,  cùn.  possir, 
non  cxchulit.  83  I.  in  piinc".  —  Eccics    i:i  ,  et  s.  q.  s.  .-. 

(•-i)  S.  Aug.  ad  Vinccn.  Dona. 

H-  iG 


(    24â    ) 

a  vus  se  livrer  en  même   temps  à  toutes  sortes  de 
rapines,  ce  qui  est  im  plus  grand  péché  que  le  vol 
lui-même,  en  s'emparant  des  trésors  et  du  territoire 
mêraedes  Indiens.  Enfin,  ils  furent  la  cause  première 
de  tous  les  désastres  qui  affligèrent  alors  et  dans  la 
suite  les  malheureux  Indiens,  et  qui  amenèrent  la 
catastrophe  du  roi  Athabaliba    Ils  privèrent  ses  des- 
cendans  et  ses  héritiers  des  immenses  provinces  qui 
devaient  leur  appartenir;  fi^rent  mourir  dans  la  même 
captivité   sept  mille  Indiens  innocens;    dépouillè- 
rent les  autres ,  et  les   rendirent  esclaves  pour  s'en 
servir,  jusqu'à  ce  qu'il  plaise  à  Dieu  d'en  ordonner 
autrement.  Serait- il  possible  de  voir  dans  tout  cela 
autre  chose  que  de  grands  péchés  mortels  ?  Ceci  a 
été  suffisamment  prouvé  par  ce  que  j'ai  dit  dans  les 
deux  premiers  principes  :  j'y  ai  démontré  que  les 
Indiens  possédaiontlégitimement  tout  ce  qui  était  en 
leur  pouvoir,  biens,  territoire,  puissance  et  admi- 
nistration, et  que  le  droit  naturel  et  divin,  comme 
le  droit  des  gens  ,  pouvaient  être  invoqués  par  eux 
comme  ils   le   sont  par  les    chrétiens    dans  leurs 
royaumes   et  leurs  républiques.    C'est  pour  avoir 
méconnu  ces  principes  à  l'égard  des  Indiens  que  les 
Espagnols  ont  rendu  le  nom  de  chrétien  odieux,  et 
fait  blasphémer  Jésus-Christ  dans  toute  l'Amérique; 
il  en  est  résulté  qu'un  grand  nombre  de  nations  ont 
refusé  d'embrasser  la  foi  chrétienne,  qu'elles  ont 
péri  dans  l'idolâtrie,  et  qu'elles  brûlent  aujourd'hui 
dans  l'enfer. 


(  -243  ) 

Seconde  conclusio?*.  Sur  le  pj-emier  doute. 

Les  auteurs  de  la  mort  d'Athabaliba,  qui  n'étaient 
pas  en  tout  plus  de  deux  cents ,  sont  obligés  de  res- 
tituer les  pays  qu'ils  ont  envahis  dans  le  Pérou  aux 
héritiers  d'Athabaliba,  ou  à  tout  autre  y  ayant  droit, 
suivant  les  coutumes  de  cette  nation  :  s'ils  refusent 
de  remplir  ce  devoir,  ils  pèchent  mortellement.  Je 
puis  donner  plus  d'une  preuve  de  cette  proposition, 
j  °.  Restituer  n'est  autre  chose  que  remplir  un  devoir 
de  justice  ,  en  rendant  à  son  propriétaire  ce  que  le 
détenteur  tient  à  sa  disposition  sans  droit  et  sans 
titre  ;  car  tout  homme  est  obligé  d'être  juste  ,  sous 
peine  d'être  condamné  :  donc  ,  la  restitution  de  ce 
qui  a  été  volé  est  indispensable  pour  le  salut  ;  or 
les  Espagnols  dont  je  parle  ont  injustement  dé- 
pouillé Athabaliba  de  son  royaume  ,  ainsi  que  ses 
successeurs  ;  rien  ne  peut  donc  les  dispenser  d^en 
faire  la  restitution  s'ils  désirent  sauver  leurs  âmes. 
2".  Quiconque  est  en  état  de  péché  mortel  est  obligé 
d'en  sortir  le  plus  promylement  qu'il  lui  est  pos- 
sible (i)  :  or,  non  seulement  celui  qui  vole ,  pille  , 
ou  porte  quelque  autre  préjudice  à  son  prochain  , 
est  dans  cet  état  ;  il  faut  encore  y  supposer  l'homme 
qui  retient  le  bien  d'autrui  contre  la  volonté  du 
maître  légitime.  Il  s'ensuit  donc  que ,  pour  obtenir 
le  pardon  du  péché  qu'ils  ont  commis  en  dépouillant 
Athabaliba ,    il  faut  qu'ils  rendent  son  rovaume  à 

(1)  Eccles.  21  :  Quasi  j  facie  col  abri  fugepec<:atum. 


(  244  ) 

ses  héritiers  légllimes  :  ceci  est  foiitlé  sur  le  devoir 
imposé  à  tout  homme  qui  s'est  emparé  du  bien  d'au- 
trui  d'en  faire  la  restitution  à  qui  de  droit,  d'après 
le  précepte  négatif  de  l'apôtre  (i)  et  du  Lévitique. 
5°.  Quiconque  veut  prendre  soin  de  son  âme  doit 
accomplir  tout  ce  qui  est  de  précepte  divin,  suivant 
ces  paroles  de  saint  Mathieu  :  si  vous  voulez  entrer 
dans  la  vie  ,  observez  les  commande  mens.  Or  la 
restitution  des  choses  volées  est  de  précepte  divin  {ji). 
Cette  défense  générale  de  voler  s'applique  à  tout  ce 
qui  peut  nuire  au  prochain  dans  ce  qui  compose  son 
domaine  personnel  (3).  Or  c'est  là  le  péché  que 
commet  l'homme  qui  retient  le  bien  de  son  sem- 
blable malgré  lui  ;  donc  ,  si  la  restitution  n'a 
pas  lieu ,  l'auteur  du  vol  ne  peut  être  ni  absous 
ni  sauvé.  4°.  Quiconque  a  eu  l'intention  de  voler  a 
péché  mortellement ,  quoiqu'il  n'ait  point  consommé 
son  œuvre  ,  et  il  est  sujet  à  la  damnation  éternelle 
jusqu'à  ce  qu'il  ait  satisfait  à  Dieu  par  la  pénitence  j 
donc  celui  qui  a  volé  ou  pillé  est  au  nombre  des 
réprouvés  jusquà  ce  qu'il  ait  satisfait  à  ce  qu'il 
doit  à  son  prochain  pour  le  tort  qu'il  lui  a  fait  en 
s'emparant  de  son  bien  :  or  il  est  impossible  qu'il 
satisfasse  à  ce  devoir  s'il  ne  rend  le  royaume  dont 
il  s'est  emparé  à  celui   qui  en  était  le  possesseur 


(i)  Saint  Paul,  épit.  aux  Rom.  ch.  i3  :  Kcmini  quicquam  debeatis. 
—  Le  Levit.  iQ-  —  Saint  Thomas,  22.  q.  62.  art.  ult.  ;  et4d.  11. 
q.  i.ar.  5  ,  q.  q'.  i». 

(2)  Exod.  20,  et  saint  Math.  19  :Nonfurtum  faciès. 

(3)  Saint  Thomas,  2.  — 2.  q.  122,  ar.  6.  ad  2.  et  i4-  q-  5o.  c.  pé- 
nale. 


(  245  ) 

legilinie  ;  donc  les  Espagnols  qui  ont  commis  un 
pareil  vol  sont  tenus  à  une  semblable  restitution . 
5".  Le  Lévitique  défend  de  garder  chez  soi  jusqu'au 
lendemain  le  salaire  de  l'ouvrier  ,  ce  qui  ,  suivant 
saint  Thomas  ,  s'entend  de  toutes  les  autres  restitu- 
tions. Quant  au  cas  dont  il  s'agit  ici,  le  motif  est 
bien  plus  pressant,  puisque  l'objet  volé  a  une  valeur 
immense  ,  et  que  les  parties  lésées  en  éprouvent  un 
dommage  incalculable.  L'opinion  de  saint  Augustin 
est  ici  d'un  grand  poids  ,  et  confirme  entièrement  la 
nôtre  (i). 

Troisième  conclusion.  Sur  le  premier  doute. 

Les  Espagnols  qui  mirent  dans  les  fers  le  roi 
Athabaliba,  et  qui  ordonnèrent  ensuite  sa  mort, 
sont  obligés  de  rendre  tout  l'or  ,  tout  l'argent  et  les 
autres  richesses  qui  furent  trouvées  dans  le  dépôt 
d'or  et  d'argent  que  ce  monarque  leur  remit  pour 
sa  rançon.  Cette  conséquence  découle  naturellement 
des  six  raisons  de  ma  seconde  conclusion. 

Quatrième  conclusion.  Sur  le  premier  doute. 

Les  Espagnols  auteurs  de  la  captivité  et  de  la 
mort  d'Athabaliba  sont  tenus  de  restituer  tout  ce 
qui  a  été  volé  dans  le  Pérou  aux  seigneurs  indigènes 


(i)  Saint  Aug.  14,  q.  b.  c.  :  Si  ros  propter  quam  pcccatiim  est, 
icddi  potcst  et  non  rcdditur ,  pœnitentiam  non  agit,  scd  simulât  , 
quia  non  dimittitnr  pcccatum  nisi  restituatur  ablatum.  Et  in  c.  falsas^ 
de  pœnitrntiâ  ,  d.  s.  ,  et  c,  si  culpà  ,  de  injur.  et  dam.  daf 


(246  ) 

par  les  autres  Espagnols  que  l'envie  de  faire  fortune  a 
attirés  dans  ce  pays,  et  qui  ont  aussi  dépouillé  jus- 
qu'aux simples  habilans  de  leurs  biens  et  de  leur 
liberté ,  en  les  forçant  de  subir  le  régime  de  la 
répartition  et  des  comma:nderies.  La  raison  que 
j'en  donne  c'est  que  l'homme  qui  fait  tort  à  son 
prochain  est  obhf^^é  de  le  réparer  d'après  la  règle 
établie  par  Jésus-Christ  même  (i).  C'est  ainsi  que, 
dans  ri)ypothèse  où  un  prince,  pour  venger  l'injure 
faite  à  sa  personne  par  quelques  hommes ,  entre- 
prendrait la  guerre  contre  tout  un  peuple,  ces 
agresseurs  seraient  responsables  de  tous  les  mal- 
heurs qui  s'ensuivraient  (2).  C'est  ce  qui  fait  dire  à 
saint  Jérôme  que  les  peines  d'Arius  ne  sont  point 
finies  ,  parce  que  son  hérésie  doit  causer  encore  la 
mort  spirituelle  de  beaucoup  d'âmes  (3). 


(i)  Math.  18.  Neccsse  est  ut  vcniant  scandala  ;  verumtamen  \ae 
homini  illi  pcr  quem  scandalum  venit.  —  Qui  causam  danini  dat 
damnuni  dédisse  videtur  j  c.  cgressus  ;  et  in  c.  si  culpà  ,  de  injur.  et 
dam.  dat. 

(2)  Argum.  "jS,  q.  2.  Dominus  noster;  et  c.  si  culpà  :  Si  culpâ  tuâ 
datum  est  damnum  vel  injuria  irroga ta  ,  seu  aliis  iriogantibusj...  aut 
haec  iniperitiàtuàsive  negligeiitiâ  cvenerunt,  jure  super  his  satisfa- 
cere  te  opovtet,  njec  ignorantia  te  excusât  si  scire  debuisti  ex  fucto 
tuo,  injuiiam  vcrô  similiter  posse  contingcrc  vel  jacturam. —  Voy. 
surtout  le  cli.  Hi  quoscumque  ,  et  le  cliap.  Placuit  ;  et  le  a''  i  ,  q.  1 . 
Kihil  cniniinterest  anoccidatquis  aut  causara  niortispraebeat.  ff.  dat. 
1.  Corncl.  de  Sicar. 

(3)  Vojez  aussi  la  loi  Qui  occidit,  §.  in  hàc.  ff.  ad  1.  aquil.,  et  la  loi 
i,§.  sed.  et  si.  ff.  si  quadrup.  pau.  sedi.  et  ff.  ad  1.  aquil.  1.  si  servu», 
§    penult.  ;  et  ff.  de  serv.  conup.  I.  necatis  ,  §.  i". 


(  '^^1  ) 

Cinquième  conclusion.  Sur  le  premier  doute. 

Les  Espagnols  qui  s'emparèrent  de  la  personne 
d'Alhabaliba  ,  et  le  firent  mourir  avec  tous  ceux 
qui  l'accompagnaient,  sont  obligés  de  restituer  soli- 
dairement les  royaumes  du  Pérou  à  ceux  qui  en 
étaient  les  possesseurs  légitimes ,  et  les  trésors  qui 
leur  furent  livrés  pour  la  rançon  de  ce  prince.  Ils 
doivent  aussi  réparer  tous  les  dommages  qu'ils  ont 
causés  aux  Indiens  depuis  cette  époque  ,  soit  direc- 
tement ,  soit  indirectement.  Je  dis  que  chacun  est 
obligé  de  restituer  la  chose  entière,  s'il  ne  peut 
ignorer  que  les  autres  n'ont  rien  restitué  ,  parce 
que  sans  cette  condition  il  est  impossible  que  son 
crime  lui  soit  pardonné. 

Pour  prouver  cette  conclusion  il  suffit  de  rap- 
peler la  vingt-deuxième  maxime  desainlThomas  (i). 
En  effet,  tous  les  Espagnols  qui  se  rendirent  en 
Amérique  furent  solidairement  cause  de  la  captivité 
et  de  la  mort  d' Athabaliba ,  ainsi  que  des  vols  et 
des  pertes  que  les  Indiens  éprouvèrent  après  ce 
funeste  événement.  Je  ne  crains  pas  que  personne 
ose  nier  le  fait.  On  peut  donc  dire  à  tous  en  géné- 
ral qu'ils  attaquèrent  les  Indiens  ,  qu'ils  tuèrent  les 
uns ,  pillèrent  les  autres ,  et  leur  firent  éprouver  tous 
les  dommages  dont  j'ai  fait  un  peu  plus  haut  Ténu- 
mération  :  donc  chaque  Espagnol  est  solidaire- 
ment souims  à  la  loi  qui  ordonne  de  restituer  un 

(i)Q.  ôa.art.  7  :  Quicumqueeslcausa  injustae  acccptionisvil  ilain- 
ïiiiicationis  tcuetur  ad  rcstitutiouem. 


(  ^48  ) 
bien  mal  acquis.  Je  dirai  encore,   à  l'appui  de  ma 
conséquence,    que    tous    ces    Espagnols   n'avaient 
qu'une  pensée  et  qu'un  motif  en  allant   dans  les 
Indes;  c'était  de  s'enrichir  aux  dépens  de  la  fortune  , 
de  la  liberté  et  de  la  vie  des  Indiens  ,   dont  ils  n'a- 
vaient nullement  à  se  plaindre.  Ils  les  ont  dépouillés 
de  leur  or ,  de  leurs  autres  biens  et  de  leur  indé- 
pendance ;  donc  ,  ils  sont  tous  solidairement  res- 
ponsables  des  dommages    qu'ils  ont  causés  :  celte 
conséquence  est  facile  à    prouver  (i).    Enfin  ma 
conclusion  est    encore    fondée    sur    une   troisième 
preuve  (2). 

Sixième  conclusion.  Sur  le  premier  doute. 

Les  Espagnols   auteurs  de  la  captivité  et  de  la 
mort    d'Alhabaliba    se    comportèrent   comme    des 

(1)  Obligalio  restitucn.li  consequitur  ipsum  causatorem.  Auferre  vel 
damnificarc,  et  hoc  in  proposûo  compctit  eis  quorum  actiones  vel 
opéra  vngant  ad  omnes  res  aufercndas  et  ad  omnia  dau.na  inferenda 
et  fiunt  d.recte  causa  unica  volitionis  et  operationis  quâ  totum  bo- 
num  aufcrtnr  et  totum  ùamnum  infertur ,  licet  quihbet  fueru.t 
causa  partiabs.  Et  sic  quorum  causalitas  est  esse  totum ,  et  p.opterea 
quzhbct  tenetur  ad  totum ,  ut  patet  por  tit.  vulneratus ,  §.  fin.  fl"  ad  1 
nquil.,  et  1.  si  phnes,  ff.  arborum  fu,  tim  C^esarum 

(2)  S.  plures  tiabem  dejecerint,  et  illa  aliqncm  oppresserit,  omnes 
tcnent.  L  aqud.  et  1.  item  mêla.  §.  si  phnes  ff.  ad  1    aquil.  et  per  1 
vulgans.  §.  s„K,s  K.  de  fnrtis  :  Si  duo  ,  plures  vel  unum  llgnum  A.rafi 
s.mt    quod  et  s.nguJi    tolle.e  non  potuerunt,  dicendum  est  omnes 
eosfurtim  sohdum  teneri ,  quivis  id  contractare  née  tollcre  solus 
posset.  Nec  enim  d.a  potest  pro  parte  furtum  fecissc  singulos,  sed  to- 
nus  rc.  univcrsos  j  et  sie  fict  singulos  fu.tl  teneri  ■  etind.  S.  fin    di 
S.ccum  plures  trabem  alienam  lu.andi  causa  sustulerint  quam  sin- 
guh   ferre  non  possint,  furti   actione   omnes  teneri   cxistimantu.  ; 
't  m  gl.  ibi  dr.  omnes  m  solidum  teneri  ■  et  allegatur  1.  vulgaris    i 
r^'nuît,  qo.  tencntu.   m  sol.dum  ad  horum  damna  supcrd.cfa" 


(  249  ) 

hommes  sans  foi  et  sans  probité  ;  je  le  prouve.  Nous 
sommes  obligés  de  tenir  la  foi  promise  à  nos  enne- 
mis et  à  ceux  à  qui  nous  faisons  une  guerre  légitime , 
lors  même  que  celte  promesse  a  été  faite  contre 
l'équité  naturelle  (i)  :  à  plus  forte  raison  les  Es- 
pagnols devaient-ils  être  fidèles  au  traité  qu'ils 
avaient  signé  avec  Atliabaliba  en  lui  promettant 
la  liberté  ,  puisqu'il  avait  lui-même  tenu  sa  parole 
en  leur  livrant  son  or ,  son  argent  et  ses  effets  les 
plus  précieux  ;  je  dis  même  qu'il  était  de  leur 
devoir  ,  en  lui  rendant  la  liberté  ,  de  lui  rendre 
aussi  ses  trésors ,  son  palais  et  tout  ce  qu'on  lui  avait 
enlevé  ,  parce  que  sa  captivité  était  injuste  et 
tyrannique  ,  et  tout  ce  qu'il  avait  promis  dans  les 
fers  des  Espagnols  nul  de  plein  droit ,  comme  le 
reconnaissent  les  hommes  qui  ont  quelques  notions 
sur  cette  matière.  11  n'y  a  point  le  moindre  doute 
sur  la  question  de  savoir  qui  pouvait  réclamer  ici 
des  restitutions  ;  j'en  parlerai  cependant  dans  le 
huitième  doute ,  après  mètre  borné  ici  à  faire 
remarquer  que  ce  sont  les  héritiers  de  l'homme 
dépouillé  qui  doivent  profiler  de  la  restitution  si 
lui  -  même  n'existe  plus  ,  et  à  son  défaut  la  nation 
elle-même. 

Septième  coa'clusioîv.  Sur  le  premier  doute. 

Du  moment  où  les  Espagnols  s'emparèrent  de  la 
personne  d'Alhabaliba  ,  les  enfans  de  ce  pruice ,  ses 


(i)  L.  conventionum,  ir.  dcpaclis;  ctl    Postliminiuin,  §■  imliiciti 
«tl.  non  (liibito,  it  de  cipliv.  et  po<t  liin.  et  c.  noii.  23.  '(    cfglos. 


(  25o  ) 

hëritiefô  et  ses  peuples  eurent  le  droit  d'attaquer  les 
agresseurs  comme  des  ennemis  de  la  nation  entière  ; 
ils  le  conserveront  jusqu'à  la  fin  du  monde  ,  à 
moins  que  cet  état  de  choses  ne  finisse  par  la  paix  ou 
par  une  Irève,  par  quelque  arrangement  favora- 
ble, ou  par  le  désistement  libre  et  volontaire  de 
ceux  qui  ont  tant  souffert,  et  qui  ont  un  droit  si 
positif  de  réclamer.  Celte  conséquence  n'est  pas 
moins  susceptible  de  démonstration  (i).  En  effet, 
le  droit  de  se  conserver  est  essentiel  à  tous  les  êtres  ; 
lès  productions  même  les  plus  insensibles  ont  été 
organisées  par  la  nature  suivant  cette  loi  ;  or,  si  les 
pierres,  par  exemple;  ont  reçu  l'extrême  dureté 
qui  les  distingue  pour  résister  à  tous  les  chocs, 
c'est  à  dire  pour  n'être  point  détruites ,  à  combien 

in  cap.  utilein  22.  q.  2  —  Saint  Thomas.  22.  q.  40-  art.  3  :  Sunt 
enim  qua;dain  jura  bellorum  et  fœdera  inter  ipsos  hostes  servanda. 

—  Saint  Ambroise,  lib.  de  ofïiciis. 

(1)  Omne  justura  bellum  estillud  quod  indicitur  vel  causa  defen- 
siouisvel  causa  coercitionis  sivc  propulsationis  inalorum  hominum  , 
ne  injurias  vel  damna  sibi  non  nocentibus  inférant,  vel  causa  recu- 
pcrationisrerum  raptarum,  vel  causa  recompensationis  Icsionum,  vel 
damnorum  quœ  illata  sunt,  vel  causa  ultionis  injuriarum  receptarum, 
vel  causa  necessitatis  ut  pax  et  li])ertas  adquirantui"  vel  dcfendantur; 
ut  in  cap.  apud  vcros  Dei  cultores  23.  q.  i.c.  noii.  De  i°patet  in  1. 
ut  vim,  ff.  de  just.  et  jur.  j  et  in  c.  dilccto  de  sen.  ex  co  lib.  6,  ubi 
dicit  :  Cùm  omnes  leges  omniaque  jura  vim  vi  repcUere  cunctisque 
«ese  defendere  permittant  j  et  in  c.  signiGcâsti,  et  2°  de  Homicid. 

—  Saint  .Thomas,  12,  q.  94,  art.  2,  lib.  3,  c.  3,  9,  gent.  :  Omnia  agen- 
tia  naturalia  quœ  habent  dcvirtute,  tune  resistuut  corruptioni,  quae 
est  malum  per  quod  unumquod(jiie  non  polest  in  proprio  sesc  con- 
servari,sedcorrumpi.  —  Boctius,  lib.  3,  pros.  ult.  ;  Jara  verôqiuedura 
5unt  nt  lapides,  ailhœrcnt  tcnacissimis  partibus  suis,  et  ne  facile 
dissolvantur  resistunt,  et  J.  sed  cuique  natura  quod  convcnit,  et  ne 
dum  maneie  possint,  mtercant,  élaborât. 


(    25l    ) 

plus  forte  raison  esl-il  conforme  au  plan  de  la'  nature 
que  les  hommes  aient  le  droit  de  se  défendre  ,  soit 
dans  leur  existence  politique ,  soit  dans  leur  exis- 
tence naturelle  :  donc  la  guerre  est  juste  lorsqu'il 
s'agit  de  se  conserver  ;  elle  l'est  encore  pour  vain- 
cre la  résistance  d'un  ennemi  qui  devient  menaçant, 
et  pour  déjouer  ses  projets;  et  celte  seconde  cause 
est  presque  de  même  nature  que  la  première.  On 
a  aussi  recours  aux  armes  pour  rentrer  en  possession 
de  ce  que  l'on  a  injustement  perdu,  ou  pour  obtenir 
de  justes  indemnités  (i) ,  et  enfin  pour  tirer  une 
juste  vengeance  des  torts  dont  un  agresseur  s'est 
rendu  coupable  (-2).  Ces  principes  une  fois  établis, 
je  prouve  ainsi  ma  conclusion  :  Une  guerre  sera  très 
légitime  si  elle  est  fondée  sur  les  quatre  motifs 
dont  je  viens  de  j)arler  ;  or  telle  est  la  guerre  que 
les  Indiens  ont  le  droit  de  faire  aux  Espagnols 
depuis  la  captivité  de  leur  prince  Athabaliba  ;  donc 
cette  guerre  est  incontestablement  juste.  La  majeure 
est  claire ,  et  la  mineure  est  prouvée.  Quant  à  la 
première  cause,  qui  n'est  que  le  droit  de  se  défen- 
dre, car  on  n'ignore  pas  que  les  Indiens  ont  tou- 
jours été  et  sont  encore  indignement  opprimés , 
comme  on  peut  s'en  convaincre  par  1  exposé  des 
quatre  premiers  doutes  ,  et  même  par  le  contenu 
de  tous  les  autres  ;  quant  à  la  seconde  cause  ,  elle 
peut  être  prouvée  à  peu  près  de  la  même  manière  , 


'1}  D.  c.  I,  et  in  c.  Dominus  noster,  c.  ad.  q. 
'2)  D.  Dominus  no'fer  ubi  justa  bella  defin-ri  soient  qux  iilcj- 
«unfur  injurias,  etc. 


(    202    ) 

parce  que  les  nations  américaines  éprouvent  chaque 
jour  d'incroyables  vexations  de  la  part  des  Espa- 
gnols ;  elles  ont  le  droit  incontestable  de  leur  résis- 
ter et  de  mettre  un  terme  à  leur  tyrannie.  La  troi- 
sième cause,  ou  le  droit  de  recouvrer  ce  qu'on  a 
perdu,  n'est  pas  moins  incontestablement  ici  en 
faveur  des  Indiens,  puisque  les  Espagnols  leur  ont 
enlevé  et  leurs  biens  et  leur  liberté,  qui  sont  des  pro- 
priétés naturelles  à  l'homme,  et  inaliénables.  Cicéron 
est  formel  sur  ce  point,  puisqu'il  dit  qu'il  n'y  a 
pas  de  guerre  plus  juste  que  celle  qui  est  faite  pour 
repousser  la  servitude  (i).  Quant  à  la  quatrième 
cause,  qui  n'est  que  le  droit  de  venger  des  insultes, 
elle  n'a  pas  besoin  de  preuves  ;  ici  la  voix  des 
opprimés  se  fait  entendre  ,  et  la  terre  elle-même 
dépose  contre  leurs  tyrans.  Les  Espagnols  ont  tué 
le  roi  des  Péruviens ,  et  massacré  sans  sujet  soixante- 
six  mille  habitans  ;  ils  ont  usurpé  la  couronne  des 
princes  légitimes ,  enlevé  des  trésors  immenses  qui 
devaient  être  la  rançon  d'Athabaliba  ,  et  ils  retien- 
nent dans  l'esclavage  des  commanderies  une  popula- 
tion dont  la  misère  crie  vengeance  :  donc  les 
Indiens  eurent  toujours  un  très  juste  sujet  de  nous 
faire  la  guerre. 

Une  seconde  preuve  de  ma  conclusion ,  c'est  que 
les  rois ,  les  princes  et  les  seigneurs  du  Pérou  ont 


(i)  Philipp.  ^  :  Nulla  justior  causa  belli  gercndi  qtiàm  scrvitutis 
depulsio  —  Policratcs  :  Apud  lîomanos  priinô  pro  libcrtatc  urbis, 
dcindc  pro  doniinio  (  s(.  pugnahini.  L.  <S,  r.  q.  — Salhist.  in  CaHli- 
iiam  :  Ncmo  bonnp,  nisi  i  iim  anima  siimil  ainilfit  libcitatcm.  * 


(  'J.53  ) 
été  d-jpouillés  de  leurs  étals  et  de  leuis  domaines  , 
et  sont  aujourd'hui  les  tributaires  et  même  les  es- 
claves des  Espagnols.  Ce  n'est  point  ici  une  exagé- 
ration ;  les  choses  se  passent  réellement  comme  je 
les  raconte  :  le  monarque  n'a  plus  de  sujets  ;  il  a 
subi  lui-même  la  condition  de  la  servitude  ,  pendant 
que  le  peuple  est  privé  de  son  roi  :  donc ,  aussi 
longtemps  que  les  princes  seront  dépouillés  de 
leurs  domaines  ,  et  les  peuples  de  leur  liberté  , 
ceux  à  qui  était  confié  le  soin  de  les  gouverner,  ainsi 
que  leurs  héritiers  ,  auront  à  remplir  le  devoir  im- 
portant de  délivrer  leurs  sujets  naturels  du  joug  de 
l'oppression  ,  attendu  que  les  rois  et  les  princes  sont 
les  chefs  d'un  grand  corps  dont  les  sujets  représentent 
les  parties ,  et  que  c'est  à  la  tête  à  veiller  sur  les 
membres.  Si  donc  la  guerre  est  quelquefois  néces- 
saire pour  atteindre  ce  but  si  essentiel ,  le  roi  ne 
doit  point  hésitera  l'entreprendre,  et  à  mourir  s'il  le 
faut  en  combattant  pour  le  salut  de  son  peuple  : 
son  intérêt  personnel  le  lui  commande  ,  puisqu'il  ne 
peut  plus  gouverner  des  sujets  devenus  esclaves  (i) , 
et  que  la  tyrannie  sous  laquelle  ils  gémissent  de- 
mande vengeance  et  l'appelle  aux  armes.  La  guerre 
des  souverains  indigènes  contre  les  oppresseurs  de 
leurs  peuples  sera  donc  légitime  ,  et  les  peuples 
auront  également  droit  de  la  faire  ,  puisqu'ils  sont 
victimes  de  l'usurpation  (2).  Il  faut  en  dire  autant 


(r)  L.  etâipaitus,  §.  i,  ff.  quod  met.  can.;  et  I.  si  scrvus,  c.  de  liis 
<]iii  ad  ecclcs.  confug. 
(2)  De  vi  arm.  1.  1,  §.  penult.  in  glo.,  et  (T.  de  bo.  co.  I.,  et  iT.  de 


(    254    ) 

(les  héritiers  du  troue ,  qui  ne  peuvent  jamais  perdre 
le  droit  d'exercer  une  juste  vengeance  contre  les 
Espagnols.  Je  prouve  ma  conclusion  d'une  troisième, 
manière  en  ce  qui  concerne  les  peuples  ;  car  si 
c'est  un  devoir  pour  les  princes  d'affranchir  leurs 
sujets,  ceux-ci  ne  sont  pas  moins  obligés  de  délivrer 
leurs  maîtres  ,  puisque  les  droits  et  les  devoirs  sont 
essentiellement  réciproques  (i).  Cette  obligation  est 
fondée  sur  plusieurs  règles  positives  ;  car  je  ferai 
remarquer  que  les  peuples  ont  prêté  serment  de  fidé- 
lité à  leurs  princes  ,  et  qu'indépendamment  de  ce 
contrat ,  qui  est  sacré  ,  les  citoyens  sont  encore  liés 
par  le  droit  naturel,  quileur  ordonne  de  sauver  leurs 
maîtres  au  péril  même  de  leur  vie  ,  et  avec  plus 
de  dévouement  que  leurs  propres  pères ,  attendu  que 
le  roi  est  le  chef  du  corps  politique  ou  du  royaume 
pour  l'intérêt  général ,  et  que  chaque  membre  de 
ce  corps  doit  plus  au  chef  suprême  de  l'Etat  qu'à 
celui    même   de  sa  famille  (2).  De  là  l'obligation 


capt.  et  postlim.  1.  nihil  intercst.  Praacipiiè  quorum  tyrannus  et  m- 
tcrfcctor  tôt  pcrsonarumquot  redigit  inservrtutcm.  au,  q.  4,  c.  inter 
cnetera,  §.  sed  et  cum  hisj  et  ibi  glos.  et  bal.  in  1.  data  opéra,  c.  qui 
accusa,  non  possunt.  penult.  colu.  et  homini  vivo  continuo  infertur 
injuria  personalis  dura  aufertur  ei  libertas.  Vis  enim  quotidiè  com- 
mittitur  et  quotidiè  nascilur  ;  ideô  quotidiè  resisti  potest. 

(i)  C.  1.  déforma  Gdel.  et  24,  q.  s.  c.  de  forma,  ubi  dicitur  quod 
eâdera  fidc  tenetur  et  est  obligatus  domiuus  suo  subdito  vel  vasallc) 
quemadraodum  et  vasallc  domino. 

(2)  Aristotel.,  Eth.,  i  :  Namque  dicitur  quod  homo  magis  nascitur 
patrirc  quàm  patri.  — L.  tuitio  sine  disciplina  castrorum  antiquior 
fuit  civibus  et  parentibn.s  romanis  quàm  charitas  liberorum.  1.  post 
iimiuium.  ^>.  fdius  §.  fi"  de  capti.  et  post  limi.  unus  quisque  enim 
jnaMitur  patrirB  su»,  ut  1.  1.  §.  generatr.  fT.  de  ven.  in  posse».  Mit- 


(  255  ) 

imposëe  à  chaque  citoyen  ,  suivant  ses  forces  ,  de 
servir  fidèlement  son  prince  ,  même  au  péril  de  sa 
vie  et  de  celle  de  sa  femme  et  de  ses  enfans.  Ce  dé- 
vouement est  évidemment  inspiré  par  la  nature 
même ,  qui  nous  fait  sacrifier  la  main  et  le  bras  pour 
sauver  la  tête  :  or  on  ne  niera  pas  que  cette  image 
ne  soit  reconnue  pour  vraie  par  les  auteurs  (i)  :  les 
sujets  sont   donc  obligés  de  sacrifier  leur  vie  non 


tend,  licct  liberis  necare  parentes  qui  venerint  ad  patriain  delendam , 
et  converso  licet  parentibus.  1.  minime,  ff.  de  religion,  et  sumptib. 
fiiner. 

(i)  De  exprcs.sè  quidem  aut  publiée  difiidato.  Se.  nominatini  pa- 
let in  barinito  ;  de  tacite  aiitem  difïidato,  id  est,  de  eo  qui  verè  est 
hostis  civitatis  veî  rcgni,  qui  per  vim  vel  oppressioncm  usurpavit 
piincipatum  in  populo  libéré  ,  civibusinvitis ,  vel  ad  conscntiendum 
coactis.  Et  tamen  propter  ejus  potentiam  nemo  audct  ad  liberatio- 
nempopuli  aspirare.  Cujus  tyrannide  durante,  popuhis  vel  regnura 
videtyr  illum  diflidâsse  et  pro  publico  hoste  habuisse,  acper  conse» 
quens  data  est  ciiilibct  de  populo  potcstas  illum,  vel  illos  licite  ne- 
candi.  Saint  Thomas,  2  ,  dist.  44'  '!'"*•  penult.  ad  ultimum  :  Et  ty- 
rannus  qui  per  violcntiam  vel  metum  se  fecit  dominum  ,  civibus 
invitis,  vel  ad  consensum  coactis,  occiditur  à  personâ  privatà.  Cùm 
igitur  illi  Indorum  populi  liberi  fuerint,  et  sint  et  eorum  principes  et 
Domini  quibus  cura  eorum  fuerit  ab  ipsis  bjbitantibus  et  populis 
secutis  retroactis  commissa ,  potuerint  et  possint  leges  condere  ut- 
pote  habentes  omninô  potestatem  et  juridictionem,  merum , 
niixtum  imperium;  de  jure  enim  et  gcntiura  incmnbatque  illis  cogère 
et  ordinare  quidquid  ad  bonum  commune  promovendum  et  ad 
malum  vitandum  convenerit,  tuerique  ab  hostibus  et  corruptoribus 
easdem  respublicas-  et  Hispani  sint  eis  tam  acerrimi  hostes  et  extir- 
patorcsillarum  gentium ,  et  innumerarum  communitatum  ,  quas  tôt 
injuriis,  caedibus,  stragibus ,  tormentis,  spoliationibus,  servitute  et 
damnisnonreparabilibusaffecerunt  et  hodiè  afliciunt;  sequitur  posse 
ac  dcbere  in  eos  animadverterc  gladio  bcllico  atque  ulcisci  omncs 
injurias  et  damna  qua;  abcls  suntperpcssi  Dclinquentes  et  pernicio- 
«os  ip.sos  morte  ,  captivitate  ,  spoliatione  ac  expulsione  à  patrià  et 
regnis  alienis  quae  tyrannicè  occupàrunt  puniendo. 


(  .56  ) 

seulement  poni  leur  roi ,  mais  encore  pour  la  déli- 
vrance du  terriloirc  et  pour  le  rétablissement  de  la 
dignité  royale  ,  puisque  sans  domaine  temporel ,  et 
surtout  si  l'Etat  n'est  indépendant  ,  il  ne  peut  y 
avoir  de  monarque  ni  d'autonié  permanente  pour  le 
gouvernement  de  la  chose  publique.  Il  i'aut  conclure 
de  tout  ce  que  je  viens  de  dire  que  non  seulement 
les  seigneurs  du  Pérou  ont  le  droit  de  rassembler 
des  armées  pour  attaquer  et  anéantir  tous  les  Espa- 
gnols d'jA mérique  ,  au  point  qu'il  n'en  reste  plus  un 
seul  dans  leur  pays ,  mais  encore  que  chaque  Indien 
en  particulier  peut  le  faire  par  lui  -  même  en  y  em- 
ployant tous  les  moyens  qui  seront  en  son  pouvoir. 
Le  motif  qu'on  en  peut  donner  c'est  que  les  Amé- 
ricains ont  un  si  juste  sujet  de  guerre  contre  les 
Espagnols ,  que  chaque  individu  peut  l'entreprendre 
s'il  le  juge  à  propos  ;  et  la  raison  générale  .pour 
laquelle  chaque  membre  de  l'Etat  ,  de  la  commu- 
nauté ou  du  royaume  ,  peut  tuer  le  tyran  ou  les 
oppresseurs,  c  est  que  l'indignation  soit  secrète,  soit 
publique  contre  les  Espagnols  ,  est  à  son  comble 
dans  toute  l'Amérique. 

Huitième  co^clusigiv.  Sur  le premie?^  doute. 

Quand  même  les  nations  du  Pérou  auraient  re- 
connu le  roi  de  Caslille  et  de  Léon  pour  leur  sou- 
verain légitime,  ce  qui  n'a  jamais  eu  lieu,  ainsi  que 
je  l'ai  prouvé  dans  le  sixième  principe  ,  elles  n'en 
auraient  pas  moins  eu  le  droit  de  faire  la  guerre  aux 
Espagnols  ,  aux  magistrats  et  aux  autres  oiîiciers 
envoyés  pour  les  gouverner ,  afin  de   repousser  la 


(  257) 

plus  injuste  agression ,  et  de  se  venger  des  outrages 
qu'ils  en  avaient  reçus.  Je  le  prouve  en  faisant  ob- 
server que  les  Espagnols  ont  constamment  violé  tous 
les  droits  de  la  justice  à  l'égard  des  Indiens ,  soit 
dans  le  Pérou  ,  soit  dans  tout  autre  pays  de 
l'Amérique  ,  et  qu'on  a  toujours  vu  les  juges  ,  les 
gouverneurs  et  les  capitaines  leur  faire  subir  de  si 
mauvais  trailemens  ,  que ,  quoique  le  tableau  que 
j'en  ai  présenté  dans  mes  doutes  soit  bien  au- 
dessous  de  la  réalité  ,  ce  que  j'en  ai  dit  doit  suffire 
pour  plonger  l'âme  dans  la  douleur.  Or,  partout 
où  il  n'y  a  pas  de  juge  pour  administrer  la  justice,  à 
laquelle  tous  les  peuples  libres  ont  un  droit  incon- 
testable, ou  lorsque  le  juge  présent  refuse  de  remplir 
ou  ne  remplit  son  devoir  que  d'une  manière  illusoire, 
en  sorte  qu'on  puisse  dire  qu'il  occupe  inutilement 
sa  place  (i)  ,*  ou  bien ,  lorsque  une  situation  criti- 
que ne  permet  point  d'aller  trouver  le  magistrat  , 
et  que  la  même  difficulté  a  lieu  à  l'égard  de  tout 
autre  fonctionnaire  ,  il  est  alors  permis  à  une  nation 
qui  reconnaît  des  maîtres  de  faire  la  guerre  de  son 
propre  mouvement,  et  de  combattre  l'ennemi  com- 
mun. En  effet ,  la  seule  ressource  qui  reste  alors 
contre  l'injustice,  c'est  d'avoir  recours  aux  armes(2). 
Or  ,  comme  les  motifs  que  les  Indiens  ont  de  nous 
faire  la  guerre  sont  permânens  ,  et    qu'on  n'cm- 

(i)  C.  2,de  Translat.  prélat. 

(a)  Bal.  m  I.  data  opcra,c.  dehiscjiii  accus,  non  possunt;  pcnulf. 
ool.  etallegat.  1.  ufvim  fP.  dejust.  etjur.  et  in  1.  si  quis  ad  se,  c  ad. 

1.  juli  de  vi  public,  _L.  piohihitnm,  c.  de  jure  fi'<.  liv.  lo.  Bartholc 
à  I.'*  .«uite. 


H. 


A? 


(  258  ) 

ploie  pour  les  falie  cesser  aucun  des  quatre  moyens 
que  j'ai  présentés  dans  ma  septième  conclusion  ,  il 
s'ensuit  que  le  droit  qu'ils  ont  de  nous  attaquer 
durera  aussi  longtemps  qu'on  suivra  ce  funeste 
système.  La  preuve  de  cette  proposition  ,  c'est  que 
la  violence  et  les  injures  personnelles  durent  et  se 
renouvellent  tous  les  jours  ,  et  que  la  servitude  pèse 
également  et  sur  les  princes  et  sur  les  sujets  ;  ils 
peuvent  donc  les  uns  et  les  autres  repousser  conti- 
nuellement et  sans  relâche  l'injure  qu'on  leur  fait. 
La  première  mesure  à  prendre  pour  que  les  Indiens 
ne  puissent  plus  faire  valoir  ce  droit ,  c'est  de  faire 
cesser  les  vexations  dont  ils  sont  victimes  ,  et  d'a- 
bolir l'usage  des  répartitions,  qui  sont  le  plus  grand 
fléau  des  Indes  ;  car  ,  tant  que  cet  affreux  système 
durera  ,  il  sera  impossible  d'établir  la  paix  et  d'ob- 
tenir aucune  trêve  ,  et  les  indigènes  useront  alors 
d'un  droit  naturel  auquel  personne  ne  pourra  les 
faire  renoncer,  à  moins  qu'un  changement  total 
dans  l'administration  n'y  conduise  les  esprits  ,  et 
cet  état  de  choses  sera  la  conséquence  nécessaire 
de  la  tyrannie  qu'on  fait  peser   sur  les  Indiens  (t). 

Première  conclusion.  Sur  le  second  doute. 

Les  Espagnols  dont  il  est  question  dans  cet  ar- 
ticle ont  tous  commis  de    très   grands   crimes  en 


(i)  Régula  est  quâpeccati  venia  non  datur  nisi  correcte.  Dere  ju. 
in  6.  et  24.  q.  2.  c.  Icgati,  et  de  schism.  c.  liv.  6.  de  satisfactione. 
intelligendum  est  de  possibili.  Quia  impossibile  esset  illis  suam 
«q)iitatcm  reddere  pro  quibus  restituere  et  satisfacere  tcnentur. 


(    2-H)    ) 

l(^vant  des  tributs  sur  les  Indiens  ,  et  en  ialsani  dei 
invasions  et  des  conquolos  dans  leur  pays. 

Cotte  conclusion  trouve  sa  preuve  dans  plusleiu-s 
motifs  de  la  première  conclusion  du  premier  doute. 
Premièrement ,  ils  se  comportèrent  comme  de  véri- 
tables tyrans  ,  puisqu'ils  déjjouillèrent  les  souverains 
<lu  pa^s  de  leurs  domaines  naturels,  et  plongèrent 
leurs  sujets  dans  l'esclavage  :  or  la  tyrannie  est  un 
péché  mortel ,  et  dépouiller  les  hommes  de  leur  li- 
berté est  un  plus  grand  attentat  que  de  s'emparer  de 
leurs  biens  par  violence,  attendu  que  ni  l'or  ni  l'ar- 
gent ne  peuvent  être  comparés  à  la  valeur  d'un  bien 
si  précieux.  Secondement,  on  peut  dire  ,  à  l'appui 
de  ma  conclusion  ,  ce  que  j'ai  avancé  dans  la  troi- 
sième ,  la  quatrième  et  la  cinquième  raison  de  la 
première  conclusion  du  premier  doute  ,  puisque  les 
Espagnols  ne  sont  entrés  dans  les  provinces  d'Amé- 
rique qu'en  tuant  ,  pillant  et  chargeant  de  fers  les 
habitans,  comme  des  ennemis  déclarés,  sans  en  avoir 
jamais  reçu  ni  msulte  ni  dommage.  Troisièmement , 
cette  conclusion  se  prouve  encore  en  faisant  re- 
marquer que  les  Espagnols  se  sont  conduits  comme 
de  véritables  spoliateurs  en  olant  aux  princes  et 
aux  seigneurs  leurs  états,  leurs  dignités,  et  leurs 
domaines  ,  et  en  les  rendant  tributaires  et  esclaves 
avec  les  autres  Indiens  leurs  sujets  ;  condition  si 
aftreuse  dans  l'état  du  partage  qu'on  en  a  fait ,  et 
par  les  travaux  excessifs  qu'on  leur  impose  au  mé- 
pris du  salut  de  leurs  âmes  ,  que  l'histoire  d'aucun 
peuple  n'offre  rien  de  comparable  :  les  Espagnols 
ont  donc  offensé  Die«i  mortellement.    Quatrième- 


;  26o  ) 

ment,  je  puis  ajouter  comme  preuve  de  ma  conclu- 
sion que  c'est  sur  les  Espagnols  que  doivent  retomber, 
comme  en  étant  les  auteurs  ,  les  mauvais  traite- 
mens  dont  on  accable  les  Indiens  depuis  qu'ils  ont 
été  répartis  et  distribués  ,  et  des  maux  dont  ils  ne 
peuvent  manquer  d'être  encore  victimes  dans  la  suite, 
parce  que  l'exemple  qu'on  a  donné  de  les  asservir 
offre  trop  d'avantages  à  l'avarice  des  Espagnols  pour 
n'être  pas  imité. 

Seconde  conclusion.  Sur  le  second  doute. 

Les  Espagnols  dont  je  parle  dans  mon  second 
doute  sont  obligés  de  rendre  l'or  ,  l'argent ,  les 
émeraudes,  les  habits,  les  bestiaux  ,  le  maïs  et  tous 
les  autres  objets  qu'ils  ont  enlevés  aux  Indiens  en 
faisant  la  conquête  de  leur  pays. 

Cette  conclusion  est  fondée  sur  les  six  motifs  qui 
ont  justifié  la  seconde  conclusion  du  premier  doute. 
En  effet ,  ces  Espagnols  se  comportèrent  en  vérita- 
bles tyrans  ,  et  n'eurent  pas  plus  le  droit  de  faire 
tant  de  mal  que  le  roi  de  France  n'aurait  aujour- 
d'hui celui  de  les  imiter  en  ravageant  l'Espagne. 
On  peut  même  dire  que  leur  conduite  présente  un 
caractère  plus  particulièrement  odieux  ,  puisqu'ils 
n'avaient  aucune  plainte  à  porter  contre  leurs  victi- 
mes ,  qui  ne  les  avaient  jamais  ni  vus  ni  offensés. 

Troisième  conclusion.  Sur  le  second  doute. 

Les  mêmes  Espagnols  sont  obligés  de  rendre  tous 
les  tributs   qu'ils  ont  exigés  des  Indiens  ,  jusqu'au 


(   26.    ) 

dernier  grain  de  maïs  ,  pour  le  temps  qui  a  prëcédé 
l'établissement  des  taxes. 

Les  preuves  de  celte  conclusion  sont  les  mêmes 
que  celles  de  la  précédente.  En  effet ,  les  Espagnols 
n'avaient  pas  le  droit  de  lever  ces  tributs  ,  et  pré- 
tendre le  contraire  serait  établir  et  consacrer  la 
même  prérogative  pour  tous  les  princes,  de  quelque 
partie  du  monde  que  ce  soit.  Ceci  suppose  la  vérité 
du  premier  principe^  oii  il  est  prouvé  que  les  infidèles 
sont  maîtres  de  leurs  biens  ,  de  leurs  dignités  ,  de 
leurs  revenus  ,  en  vertu  du  droit  naturel ,  du  droit 
divin  et  du  droit  des  gens,  aussi  complètement  que 
les  chrétiens  eux-mêmes  ,  et  que  c'est  avancer  une 
hérésie  formelle  de  soutenir  une  autre  opinion.  Il 
convient  encore  de  se  rappeler  le  second  principe, 
et  ce  que  j'y  établis  touchant  la  distinction  qu'il 
faut  faire  des  infidèles.  J'en  dis  autant  du  troisième , 
du  quatrième  et  du  cinquième  principe  ,  auxquels 
je  renvoie  le  lecteur  pour  ne  pas  me  répéter. 

Quatrième  conclusion.  Survie  second  doute. 

Chaque  conquérant  de  l'Amérique  est  solidaire- 
ment obligé  de  rendre  tout  ce  que  tous  ont  enlevé 
pendant  la  guerre  contre  les  Indiens.  J'ai  parlé  dans 
la  seconde  conclusion  de  ce  doute  de  la  nature  des 
objets  qui  doivent  être  restitués.  Chacun  d'eux  est 
aussi  solidairement  tenu  de  rendre  tous  les  tributs 
({ue  tous  ont  levés. 

Les  raisons  qui  m'ont  servi  à  prouver  la  cinquième 
conclusion    de    mon    premier   doute    s'appliquent 


(    2^2     ) 

nulurellemeiil  ici.  En  effet ,  ce  n  est  pas  un  seul 
Espagnol  ni  ménie  un  petit  nombre  d'Espagnols  qui 
auraient  osé  entreprendre  de  subjuguer  les  peuples 
indiens ,  pour  se  les  partager  ensuite  comme  des 
esclaves  ,  s'ils  n'avaient  été  tous  d'accord  et  animés 
d'une  seule  et  même  volonté  pour  arriver  à  la  même 
fin.  Tous  les  Espagnols  furent  donc  les  auteurs  de 
la  répartition  des  Indiens,  et  par  conséquent  des 
tributs  injustement  levés  sur  eux  ;  donc  ils  sonl 
obligés,  en  général  et  chacun  en  particulier,  de  res- 
tituer tout  ce  que  tous  ont  enlevé  avant  l'époque 
où  les  Indiens  Curent  soumis  à  des  taxes. 

Cinquième  cois clvsiois.  Sur  le  second  doute. 

Les  Espagnols  sont  obligés  de  restituer  les  terres 
(ju'ils  ont  prises  aux  Indiens,  et  qui  portent  le  nom 
de  chacciras ,  quoicpi'ils  y  aient  bâti  des  maisons  , 
planté  des  vignes  ,  formé  des  jardins  ou  d'autres 
établisscmens. 

Cette  conclusion  n'est  pas  moins  facile  à  prouver 
que  les  précédentes  ;  car  si  c'est  injustement  que 
les  Espagnols  se  sont  emparés  des  trésors  et  des 
effets  des  indiens  ,  ce  n'est  pas  avec  moins  d'injus- 
tice et  de  violence  qu'ils  ont  envalii  leurs  terres  :  on 
ne  peut  méconnaître  ici  le  vrai  caractère  de  la 
tyrannie  ,  et  c'est  d'après  cette  considération  que 
les  lavisseurs  sont  tenus  ,  sous  peme  de  la  damna- 
tion éternelle  ,  do  rendre  aux  Indiens  leurs  biens 
meubles  et  immeubles  ;  car  ils  n'avaient  pas  le 
droit  de  s'emparer  d'un  seul  pouce  de  terrain  dans 
leur  pays  sans  péclier  nioi  tellement,  et  s'ils  retieu- 


(  ^(^5  ) 
neni  ce  qu'ils  ont  pris ,  ils  sont  soumis  au  même 
aiiathème  ,  puisqu'ils  ne  l'ont  acquis  que  par  des 
voies  illicites  si  les  rois  maîtres  de  ces  terres  ,  ou 
les  Indiens  qui  les  possédaient ,  n'ont  pas  librement 
consenti  à  leur  en  faire  l'abandon.  11  faut  conclure 
de  là  que  tous  les  édifices  publics  des  villes,  des 
bourfjset  des  villages,  et  ceux  que  des  particuliers  ont 
fait  élever  ,  de  même  que  tous  les  autres  établisse- 
mens  ,  occupent  des  fonds  de  terre  qui  n'appar- 
liennent  pas  à  ceux  qui  les  ont  bâtis  ,  et  sont  par 
conséquent  la  propriété  des  Incas  et  de  leurs  sujets. 
Jamais  les  Espagnols  n'en  pourront  justifier  la  pos- 
session ,  à  moins  qu'ils  ne  leur  soient  abandonnés  par 
les  maîtres  légitimes  ;  premièrement ,  parce  que  le 
biiiiment  appartient  à  la  terre  (i)  ;  secondement, 
parce  que  l'homme  qui  bâtit  sciemment  sur  le  fonds 
d'autrui ,  comme  les  Espagnols  l'ont  fait  en  Améri- 
que ,  ne  peut  réclamer  ni  l'usage  ni  la  propriété  de 
ce  qu'il  a  mis  dans  le  domaine  d'un  autre  (2) ,  et 
<jue  le  possesseur  véritable  peut  en  consommer  U 
destruction  quand  il  voudra  (5)  ,  aux  dépens  même 
de  l'usurpateur  (4).  Cette  règle  s'appliquerait  aux 
Espagnols  quand  même  ils  auraient  construit  ces 
bâtimens  de  leurs  propres  mains  ;  à  plus  forte  raison 
lorsqu'il     est    certain    qu'ils   y    ont    employé    des 


Cl)  Instit.  ilo  rcrum  divis. 

(j)  Instit.   codem  tttwl.   §.  c  divevso  j  et  ^  scd  in  ;iUas  ,  IT.  <lo  i  pi 
vend. 

(3)  Barlhol.  et  doct.  in  l.'sed  si  inti-a,  0.  do  servi     imIm    p;ril.,  «I 
inl.  fjucmndmndnm  îr.  adî.  aquil.^.  i.  c. 

(4)  ^r^*^^"'    '''^  crssiou.  artio,  S,  nt  aut. 


(  264  ) 
Indiens  ,  en  les  irailanl  avec  autant  de  cruauté  que 
Pharaon  en  fit  exercer  sur  les  enfans  d'Israël  pen- 
dant qu'ils  bâtissaient  des  viUes  pour  les  Eg^'ptiens. 

Premier li  coin'clusion.  Sur  le  troisième  doute. 

Les  commissaires  espagnols  qui  ont  établi  les  tri- 
buts dont  il  est  question  dans  cet  article  méritent 
des  éloges  ,  et  ils  se  sont  rendus  agréables  à  Dieu 
si  leur  dessein  a  été  d'empêcher  la  révolte  des  Es- 
pagnols conquérans  ;  car  ils  ne  pouvaient  mieux 
faire  pour  y  parvenir  que  de  permettre  aux  soldats 
de  lever  des  taxes  sur  les  Indiens. 

Je  prouve  ma  conclusion  en  faisant  remarquer 
que  lorsque  les  commissaires  taxèrent  les  Indiens 
ils  leur  rendirent  un  véritable  service  ,  parce  que 
cette  mesure  fit  cesser  d'autres  exactions  bien  plus 
onéreuses.  Or  ,  suivant  les  principes  d'Aristote  , 
c'est  faire  un  bien  que  de  détruire  un  mal  ou  de  le 
rendre  plus  supportable.  D'après  cette  considéra- 
tion ,  si  un  homme  est  sur  le  point  de  commettre 
un  grand  crime  ,  il  est  permis  de  lui  en  conseiller 
un  moindre  ,  comme,  par  exemple  ,  de  donner  des 
coups  de  bâton  à  un  prêtre  qu'il  est  résolu  d'assas- 
siner ;  de  même  ,  on  peut  licitement  engager  un 
usurier  à  fournir  de  l'argent  au  pauvr^  à  un  moindre 
taux  qu'au  riche.  J'ai  supposé  dans  ma  conclusion 
que  les  commissaires  furent  de  bonne  foi  dans 
l'établissement  de  ces  taxes,  et  qu'aucun  motif  d'al- 
liance ,  d'amitié  ni  d'intérêt  personnel  n'influa  sur 
leur  esprit  :  s'il  en  était  autrement ,  je  ne  crains  pas 
de  dire  qu'ils  auraient  offensé  Dieu  ,  et  qu'ils  de- 


(  265  ) 

vraient  restituer  ce  que  l'avarice  des  conquérans 
n'avait  pas  demandé  ,  c'est  à  dire  les  tributs  im- 
posés au  delà  de  ce  que  la  crainte  d'une  révolte 
leur  faisait  un  devoir  d'accorder.  Ainsi  ,  le  seul 
moyen  de  ne  pas  pécher  mortellement,  et  d'échap- 
per à  l'obligation  de  restituer ,  c'était  de  songer  au 
mal  beaucoup  plus  grand  que  les  Indiens  allaient 
éprouver  sans  ces  taxes  si  les  Espagnols  se  révol- 
taient contre  l'autorité  du  roi  d'Espagne. 

Seconde  conclusion.  Sur  le  troisième  doute. 

Des. tributs  ayant  été  établis  par  les  juges  commis- 
saires, aucun  commandeur  n'avait  le  droit  d'exiger 
des  Indiens  un  seul  grain  de  maïs  ;  encore  moins  de 
s'emparer  des  objets  qui  n'avaient  pas  été  désignés 
comme  soumis  aux  taxes  :  ils  sont  donc  obligés  de 
rendre  aux  Indiens  tout  ce  qu'ils  en  ont  reçu  comme 
tribut,  et  ce  qu'ils  ont  jugé  à  propos  d'en  exiger  arbi- 
trairement. 

Je  trouve  la  preuve  de  cette  seconde  conclusion 
dans  le  septième  principe,  établi  un  peu  plus  haut, 
où  j'ai  fait  voir  que  les  Espagnols,  en  pénéirant  dans 
les  Indes,  violèrent  le  droit  divin  et  le  droit  naturel, 
et  agirent  en  vrais  tyrans.  Tout  ce  qu'ils  comman- 
dèrent aux  Indiens  doit  donc  être  considéré  comme 
nul  par  le  fait  même  de  leur  invasion  oppressive  ; 
en  sorte  qu'on  peut  nier  qu'ils  aient  eu  le  droit  d'y 
imposer  le  moindre  tribut.  Je  fais  remarquer  aussi , 
à  l'appui  de  ma  conclusion  ,  que  les  partages  d'In- 
diens qui  eurent  lieu  sont  détestables,  et  le  résultat 


(  :266  ) 

de  la  plus  violculc  adniiiiislralioii  ;  contraires  au  ii 
droit  divin  et  au  droit  naturel ,  et  par  conséquent  ' 
atteints  de  nullité  ;  car  il  est  évident  que  toule 
manière  de  gouverner  des  nations  libres  qui  les 
privera  de  letirs  biens  et  de  leur  liberté  sera  vexa- 
loire  et  contraire  au  droit  naturel.  Or  les  réparti- 
lions  des  Indiens  et  les  commanderies  sont  entachée» 
de  ce  vice  ,  puisque  les  commandeurs  enlèvent  aux 
naturels  leurs  biens,  et  les  retiennent  eux-mêmes 
dans  l'esclavage  ;  donc  tous  ces  partages  sont  ty- 
ranniques.  La  majeure  de  cet  argument  peut  être 
prouvée  par  la  définition  même  de  la  tyrannie, 
qui  n'est  qu'une  manière  de  gouverner  au  profit  de 
riiomme  qui  tient  le  pouvoir  ;  quant  à  la  mineure, 
elle  est  évidente,  puisque  les  commandeurs  forçaient 
les  Indiens  à  leur  remettre  leur  or ,  leur  argent  et 
leurs  effets  les  plus  précieux  qui  leur  faisaient  envie. 
Voilà  des  faits  dont  les  Espagnols  sont  obligés  de 
convenir.  Ils  employaient  aussi  les  Indiens  à  unser- 
vice  plus  pénible  que  celui  des  vrais  esclaves  ,  en 
les  faisant  descendre  dans  les  profondeurs  des  mines, 
où  la  plupart  ont  trouvé  la  mort  :  chaque  Espagnol 
pouvait  en  forcer  jusqu'à  deux  cents  à  remplir  une 
lâche  aussi  dure.  Maintenant  ils  leur  font  labourer 
des  lerreins  immenses,  qui  sont  quelquefois  situés  à 
plus  de  vingt  lieues  de  distance  ;  ils  les  obligent  de  fa- 
briquer des  tissus  pour  leur  propre  usage ,  ainsi  que 
je  le  dirai  plus  en  détail  dans  un  autre  endroit  ;  de 
panser  un  grand  nombre  de  chevaux ,  et  de  faire  des 
voyages  de  vingt  à  soixante  lieues  avec  de  grands 
fardeaux  siu  leurs  ('paules.   On  les  voit  partir  ()ar 


(  267  ) 

bandes  de  luille  hommes  :  ils  n'ont  pas  même  la 
ressource  d'être  nourris  par  leurs  maîtres  dans  celle 
circonstance  ,  et  ils  doivent  se  pourvoir  avant  de 
partir  des  provisions  nécessaires  pour  ces  longs 
trajets.  Enfin ,  pour  donner  à  la  seconde  partie  de 
mon  raisonnement  une  certitude  incontestable  ,  je 
présenterai  ici  le  tableau  d  une  taxe  du  Pérou ,  telle 
que  les  commissaires  l'établirent  pour  chaque  année 
sur  cinq  cents  Indiens  ,  pères  de  famille  et  pro- 
priétaires :  le  fait  s'est  passé  dans  la  ville  d' Arequippa . 
u  11  sera  fourni  i"  cent  quatre-vingts  moutons  du  Pé- 
rou, de  huit  pesos  ou  ducats  par  tête  (comme  il  n'y  en 
pas  dans  le  pays  ,  les  Indiens  les  font  venir  d'une 
province  nommée  Chucuito  ,  distante  de  quarante 
lieues)  ;  2"  trois  cents  pièces  de  coton,  contenant 
chacune  la  couverture  d'un  Indien  et  sa  chemisette 
(elle  vaut  de  quatre  à  cinq  pesos)  ;  5o  mille  fanègues 
de  mais,  du  prix  d'un  ducat  par  mesure  ;  4''buit  cent 
cinquante  fanègues  de  froment ,  de  deux  pesos  la 
mesure  ;  5"  mille  poules ,  chacune  de  la  valeur  de 
deux  lomines  (  huit  tomines  valent  un  peso  )  ;  6" 
mille  sacs  avec  leurs  cordes  (  chaque  sac  vaut  un 
à  deux  pesos);  7"  soixante  paniers  de  coca  (sorte 
«i'herbe),  qui  valent  huit  pesos  chacun  dans  le  pays  ; 
8"  cent  serviettes  de  coton  pour  la  table  ;  9°  trente 
porcs  de  l'âge  d'un  an  environ  ;  10°  cinquanle  ar- 
robes  de  cainaron,  espèce  de  poisson;  11°  cinq  cents 
arrobes  d'un  autre  poisson  ;  1 2°  cinq  arrobes  de 
laine  ;  l3"  quarante  peaux  de  loups  marins ,  pré- 
parées ,  et  quarante  autres  non  corroyées  ;  i4°  deux 
arrobes  de  corde;  i5°  trois  tenles  ,  delà  valeui  d« 


(  208  ) 

vin^l  à  vingt-cinq  pesos  la  pièce;  16"  huit  nappes  à 
couvrir  la  table  ;  17°  deux  mille  paniers  de  poivre  : 
chaque  panier  coûte  un  peso  ;  1 8°  deux  arrobes  de 
pelotons  de  coton  ,  pour  confeciionner  des  chaus- 
sons à  l'usage  du  pajs  ;  19"  neuf  couvertures  de 
cheval  ;  20°  trois  arrobes  de  suif  pour  en  fabriquer 
de  la  chandelle  ;  21°  quinze  Indiens  pour  le  service 
domestique  journalier  du  commandeur  ;  22°  huit 
Indiens  pour  la  culture  de  ses  jardins;  2d"  huit  autres 
Indiens  pour  la  garde  de  ses  troupeaux.   » 

Voilà  une  des  taxes  qui  pesaient  sur  les  Indiens 
du  Pérou  ,  et  qui  n'était  pas  la  plus  forte  qa^ils 
eussent  à  supporter;  qu'on  juge  par  là  s'il  est  per- 
mis de  faire  l'éloge  de  l'administration  des  Espagnols, 
et  du  partage  des  Indiens  ,  exécuté  dans  le  but 
unique  d'avoir  des  esclaves.  Je  ferai  remarquer  que 
les  fournitures  dont  je  viens  de  parler  exigeaient 
tant  de  travail  pour  leur  acquisition  que  les  Indiens 
y  employaient  leur  vie  entière  ,  et  lorsqu'il  y  man- 
quait quelque  chose  ils  en  étaient  pmiis  par  la 
prison,  ou  de  quelque  autre  manière  encore  plus 
cruelle.  Je  ne  dis  rien  d'une  foule  d'autres  services 
qui  leur  sont  imposés  par  les  commandeurs  ;  c'est 
ainsi  qu'on  les  voit  occupés  à  leur  construire  des 
maisons  ,  à  leur  planter  des  vignes ,  clore  des  jar- 
dins ,  élever  des  chevaux  ,  et  à  leur  confectionner 
du  sucre  dans  leurs  usines.  Je  conclus  de  là  que 
les  Indiens  sont  privés  de  leurs  biens  et  de  leur  li- 
berté ,  et  que  cette  manière  de  les  gouverner  est 
lYrannique  et  abominable,  et  par  conséquent  souve- 
rainement  nulle  et  illégitime  ,*  donc  les  Espagnols 


n'ont  pas  même  le  droit  de  se  faire  apporter  un  seul 
grain  de  maïs  par  les  naturels  ,  quoique  les  taxes 
aient  été  fondées  par  les  gens  du  roi  d'Espagne.  La 
seconde  raison  qui  prouve  ma  conclusion^  c'est  qu'il 
est  impossible  de  ne  pas  qualifier  d'oppressif  et  de 
pervers  tout  gouvernement  qui  prive  des  princes 
et  des  seigneurs  de  leurs  états ,  de  leurs  dignités , 
de  leur  juridiction  et  de  leur  liberté  personnelle  : 
or  les  partages  des  Indiens  et  les  commanderies 
du  Pérou  sont  dans  ce  cas  ;  donc  ils  sont  tyran- 
niques.  La  majeure  de  mon  syllogisme  est  évidente , 
d'après  ce  que  j'ai  dit  ,  parce  que  tout  gouverne- 
ment d'un  peuple  libre  doit  avoir  pour  objet  le  bien 
spirituel  ou  temporel  des  membres  du  corps  politi- 
que (i).  Donc,  lorsque  des  administrateurs  n'ont 
en  vue  que  leur  propre  intérêt  et  font  de  leurs  ad- 
ministrés de  véritables  esclaves ,  ils  consacrent  la 
tyrannie.  La  mineure  est  également  certaine  par  ce 
que  je  viens  de  dire  dans  ma  seconde  raison  ;  c'est 
à  dire  que  tous  les  rois  et  les  seigneurs  naturels 
sont  privés  de  leurs  sujets ,  et  réduits  à  la  plus  dure 
condition  d'esclaves  par  l'obligation  qui  leur  a 
été  imposée  de  percevoir  les  tributs  que  les  Indiens 
doivent  acquitter ,  et  de  les  porter  eux-mêmes  chez 
les  commandeurs  ;  s'ils  y  manquent  ils  sont  plongés 
dans  une  prison ,  et  plus  durement  traités  que  des 
nègres  :  or  pourrait -on  hésiter  à  voir  dans  tout 
cela  une  affreuse  tyrannie  7  Cette  conséquence  pa- 
raîtra évidente    si  l'on   considère  qu'il  y  a  vol  et 

(i)  Aiist.  ,  3  Polit,  et  8Héthic. 


lyi'annie  a  priver  un  particulier  de  son  manteau  ;  à 
plus  forte  raison  si  l'on  dépouille  un  prince  de  sa 
souveraineté  sans  cause  légitime. 

Je  prouve  encore  ma  conclusion  en  faisant  remar- 
quer qu'il  y  a  oppression  et  tyrannie  à  gouverner 
les  hommes  d'après  un  système  qui  tend  évidemment 
à  les  détruire,  au  Heu  de  les  conserver  et  d'en  mul- 
tiplier le  nombre  :  or  tel  est  l'effet  que  produisent 
les  partages  et  les  commanderies  ;  donc  ce  s\-stème 
est  tyrannique.  Je  prouve  ma  majeure  en  disant  , 
avec  saint  Thomas  (i),  que  l'homme  chargé  du  gou- 
vernement d'un  peuple   libre  est  obligé  de  veiller 
à  la  prospérité  commune,  de  la  maintenir,  et  même 
de  l'accroître  autant  qu'il  est    en    son   pouvoir  ; 
quant  à  la  mineure  ,   il  suffit  pour  la  rendre  incon- 
testable "de  jeter  un  coup  d'œil  sur  ces  immenses 
provinces  du  Nouveau-Monde  où  la  race  indienne 
a  été  détruite ,  et  particulièrement  dans  les  plaines 
du  Pérou   et   dans  quelques  districts  particuliers  , 
où   la  population ,  qui  était  de   trois   mille  âmes  , 
se  trouve  aujourd'hui  réduite  à  mille  ,   comme  à 
Chmcha  ,  Capachica  ,  Hilabaya  ,  et  dans  plusieurs 
autres  commanderies.  La  conséquence  est  facile  à 
tirer. 

Une  quatrième  preuve  de  ma  conclusion,  c'est 
qu  on  ne  peut  se  dispenser  de  qualifier  de  tyrannique 
et  d'abominable  toute  manière  d'administrer  un 
pays  qui  a  pour  effet  inévitable  d'inspirer  à  ses  ha- 
bitans  de  l'horreur  pour  la  foi ,  tle  leur  faire«Kregar- 


(i)  Lih.  3   <lc  Ropi.princ-.  r.   19  ,  et  lil).  3  ,  r.  3. 


(  ^7'  ) 
ilei  la  leligioii  clirétieiiue  comme  injuste  et|»;'rverse, 
et  notre  Dieu  lui-même  comme  méchant  et  cruel  : 
or  c'est  ce  qu'ont  produit  les  commanderies  et  les 
partages  d'Indiens;  donc  il  y  a  ici  tyrannie.  Je  dirai 
pour  prouver  ma  mineure  ,  si  on  prétendait  la  nier , 
que  l'histoire  des  Indes  est  i  emplie  de  faits  qui  la 
rendent  évidente  ,  et  que  les  Indiens ,  voyant  les 
crimes  que  nous  commettions  parmi  eux  ,  et  les 
cruels  résultats  du  système  des  commanderies ,  ne 
veulent  plus  se  convertir^  et  si  quelques-uns  y  con- 
sentent ils  ne  le  font  que  par  hypocrisie.  C'est 
ainsi  qu'en  i56o  on  a  vu  àCuzco  quelques  Indiens  , 
dont  on  avait  fait  des  alcades  ,  aider  à  découvrir 
plus  de  cinq  cents  fruacas  ou  adoratoires  dans  celle 
villeou  seulement  à  une  lieueet  demie  aux  environs. 
Les  habitans  y  allaient  adorer  leurs  faux  dieux  ,  et 
peut-être  y  vont-ils  encore,  quoiqu'il  y  ait  unévêque 
dans  celte  ville,  une  église  cathédrale  ,  quatre  cou- 
vens  de  religieux,  un  grand  nombre  de  prêtres,  et 
des  chrétiens  laïques  depuis  i55i.  Les  Indiens  ont 
coutume  de  dire  lorsqu'ils  donnent  dans  le  mal  : 
«  Je  commence  à  me  faire  chrétien  ;  je  sens  que  je 
))  le  suis  un  peu  ,  car  je  sais  voler  et  jurer  ,  et  j'ap- 
»  prends  a  jouer  ,  etc.  »  Quand  nous  leur  prêchons 
l'humilité  de  Jésus-Christ ,  sa  jiauvreté  et  ses  souf- 
frances ,  et  que  nous  leur  disons  combien  il  aime 
les  pauvres  et  ceux  que  le  monde  méprise ,  ils  s'ima- 
ginent que  nous  mentons  ,  et  nous  répondent  que 
nous  sommes  venus  dans  les  Indes  pour  nous  enrichir 
et  devenir  maîtres  et  seigneurs  de  leurs  terres  ;  les 
veuves  surtout  sont  loin  de  nous  croire  ,    puisque 


(  ^7^  ) 
c'est  en  allant  chercher  les  trihuts  que  leurs  maris 
sont  morts  dans  les  mines ,  ou  perdus  au  milieu  des 
montagnes.  Ainsi  nous  n'hésitons  pas  à  qualifier 
de  lyranniquë  et  d'abominable  la  manière  de  gou- 
verner les  Indes  par  le  système  des  commande- 
ries  ,  et  à  regarder  celles-ci  comme  illégitimes  et 
entièrement  oppressives;  donc  les  commandeurs 
sont  obligés  de  restituer  tout  ce  qu'ils  ont  pris 
aux  Indiens ,  ce  qui  est  l'objet  de  la  question  que 
je  traite. 

Une  autre  preuve  de  ma  conclusion ,  c'est  que  les 
commissaires  pour  les  taxes  n'eurent  pas  pour  objet 
de  tranquilliser  la  conscience    des    commandeurs 
lorsqu'ils  leur  dirent  qu'ils  pouvaient  se  faire  payer 
les  tributs   qu'ils  avaient  imposés ,  mais  seulement 
d'adoucir  un  peu  la  condition  si  dure  des  habitans. 
C'est  ce  que  j'ai  indiqué  dans  mon  troisième  doute; 
c'est  aussi  ce  que  les  commissaires  ne  manquèrent 
pas  de  dire  aux  commandeurs,  et  l'on  sait  que  l'ar- 
chevêque ,  qui  était  un  de  leurs  collègues  ,  déclara 
qu'il  avait  permis,  mais  non  commandé,  de  lever  ces 
tributs  :  il  crut  devoir  le  faire  pour  éviter  un  plus 
grand  mal ,  et  tel  fut  aussi  le  sentiment  de  l'évêque 
de  Las  Charcas  ,  qui  eut  part  à  l'établissement  des 
taxes  ,  et  qui  convenait  que  la  justice  n'avait  pas 
présidé  à  cette  opération ,  mais  qu'on  avait  reconnu 
la  nécessité  d'user  des  plus   grands   ménagemens 
avec  les  Espagnols ,  qui  auraient  pu  mettre  tout  le 
pays  en  insurrection ,  ce  qui  eût  été  un  malheur 
bien  plus  grand  pour  les  Indiens  ;  car  ils  ne  peuvent 
résister  aux  fatigues  de  la  guerre  ,  et  ils  y  n^eurent 


(  ^'73  ) 
tous  sans  exception.  Malgré  ces  précautions,  Fran- 
çois Hernandez  arbora  l'étendard  de  la  révolte  dans 
la  ville  de  Cuzco  ,  parce  que  les  gens  du  roi  avaient 
allégé  le  service  personnel  que  les  Indiens  étaient 
obligés  de  faire  auprès  des  Espagnols.  Donc  ils  n'a- 
vaient pas  le  droit  de  lever  des  tributs  :  cette  con- 
clusion peut  être  aussi  démontrée  par  celle  du  troi- 
sième doute. 

Troisième  conclusion.  Sur  le  troisième  doute. 

Les  commanderies  et  les  partages  d'Indiens  n'ont 
jamais  eu  l'approbation  des  rois  de  Castille ,  qui  ont 
regardé  cette  forme  d'administration  comme  la  plus 
mauvaise  depuis  son  établissement  illégal  flans  l'île 
Espagnole  :  je  le  prouve  de  plusieurs  manières. 
Premièrement ,  on  ne  trouve  rien  qui  indique  que 
les  rois  d'Espagne  l'aient  introduite  ;  on  sait  au 
contraire  que  ce  système  y  fut  apporté  par  un  gou- 
verneur delà  colonie,  sans  l'autorisation  du  souve- 
rain ,  et  je  l'ai  démontré  dans  la  onzième  raison 
du  livre  contre  les  commanderies.  Secondement , 
après  la  mort  du  roi  catholique,  l'ordre  fut  envoyé 
par  les  deux  gouverneurs  du  royaume  ,  le  cardinal 
Ximenez  et  Adrien ,  qui  fut  pape  dans  la  suite  ,  d'a- 
bolir cette  détestable  manière  de  gouverner  les  pro- 
vinces de  l'Amérique  :  ceci  se  passait  en  l'an- 
née i5i6  ,  et  on  peut  s'en  assurer  en  consultant 
l'histoire  de  ce  temps-là.  Troisièmement,  on  sait 
que  l'empereur,  se  trouvant  à  la  Corogne  en  1620  , 
résolut  l'abolition  des  partages,  comme  contraires  à 
toute  justice.  Quatrièmement,  le  même  prince  fit 
n.  18 


(  =74) 
expédier  en  i523  des  instructions  à  Hernand  Cor- 
lès ,  qui  était  alors  dans  la  Nouvelle-Espagne ,  et  on 
y  remarque  entre  autres  dispositions  l'ordre  formel 
de  supprimer  les  commanderies  ;  d'un  autre  côté, 
une  longue  expérience  a  prouvé  que  la  répartition 
des  Indiens  dans  les  îles  en  a  ruiné  la  population, 
depuis   l'arrivée    des    colons    espagnols  ,    par   les 
mauvais  traitemens  et  le  travail  excessif  dont  on  les 
a  accablés  ;  en  sorte  qu'indépendamment  du  tort  qui 
en  est  résulté  pour  le  roi ,   il  a   été  impossible  de 
s'occuper  de  l'instruction  et  du  salut  des  Indiens  : 
Je  souverain  s'exprimait  ainsi  :   «  Considérant  que 
j)  le  partage  des  Indiens  a  produit  jusqu'à  ce  mo- 
))  ment  les   effets  les  plus    désastreux,  et  voulant 
»  réparer,  autant  qu'il   est  en  notre  pouvoir,   le 
»  mal  qui  a  été  fait  ,  nous  acquitter  surtout  de  ce 
»  que  nous  devons  au  service  de  Dieu  ,  qui  nous  a 
»  comblé  de  toutes  sortes  de  biens ,  ainsi  qu'à  l'o- 
))  bligation   que  nous    nous  sommes  imposée    en 
»  acceptant  les  conditions  de  la  bulle  du  pape,  nous 
»  ordonnons  à  tous  les  membres  de  notre  conseil 
f)  d'en   délibérer  ,    ainsi  qu'aux    religieux  et  aux 
»  autres  personnes  pieuses  et  savantes  qui  sont  dans 
»  notre  capitale,  attendu  qu'il  nous  semble  contraire 
»  aux  principes  d'une  bonne  conscience  de  réduire 
»  en  esclavage  des  hommes  que  Dieu  a  créés  libres 
»  comme  nous-mêmes,  et  par  conséquent  d'en  tolé- 
»  rer  le  partage  et  la  distribution  ,  lesquels  sont 
»  cause   que  ce   grand  péché  se  commet  tous   les 
»  jours  sous  notre  règne.  Pour   ces    motifs,  nous 
B  devons  déclarer  à  nos  officiers,  employés  dans 


X  275  ) 

»  les  Indes  ,  que  telle  est  notre  volonté  ,  et  noilâ 
w  leur  ordonnons  Je  ne  j^lus  faire  et  de  ne  pluâ 
»  permettre  qu'il  soit  fait  de  partage  ou  de  dépôt 
))  d'Indiens  entre  les  mains  des  Espagnols ,  mais  de 
))  les  laisser  vivre  entièrement  libres ,  à  la  manière 
»  de  nos  sujets  du  royaume  deCastille  j  et  si,  lors- 
))  que  nos  ordres  leur  pai^iendront,  il  y  avait  déjà 
»  des  partages  exécutés ,  ils  s'occuperont  immédia- 
))  tement  de  les  révoquer  tous  sans  exception  , 
»  en  sorte  qu'aucun  Espagnol  n'ait  plus  de  pouvoir 
))  sur  les  Indiens,  et  que  ceux-ci  au  contraire 
))  soient  entièrement  et  sans  délai  remis  en  liber— 
))  lé  ,  etc.  ))  Telle  était  la  substance  des  instruc- 
tions que  l'empereur  fit  expédier  en  Amérique  ; 
mais  le  tyran  qui  les  avait  provoquées  par  sa  cruauté 
méprisa  les  ordres  de  son  roi  ;  il  s'appropria  la 
meilleure  part  dans  le  partage  des  Indiens  ,  et  laissa 
les  autres  à  ceux  qui  l'accompagnaient  pour  ravager 
le  Nouveau-Monde.  Cinquièmement ,  il  existe  une 
convention  faite  entre  l'empereur  et  le  licencié  Vas- 
quez  de  Ayllon ,  nommé  gouverneur  de  la  Floride 
en  1624  j  oîi  on  lit  ces  mots  :  «  En  outre,  comme 
vous  nous  avez  représenté  que  les  Indiens  ne  peu- 
vent être  soumis  en  conscience  au  régime  des  com- 
manderies ,  ni  partagés  entre  les  Espagnols ,  attendu 
que  ce  système  a  déjà  causé  les  plus  grands  mal- 
heurs ,  entre  autres  la  ruine  de  la  population  dans 
le  Nouveau-Monde ,  il  est  statué  par  la  présente  qu'il 
n'y  aura  plus  de  partage  d'Indiens  ,  et  que  tout 
service  personnel  de  leur  part  cessera ,  à  moins 
qu'ils  ne  s'y  engagent  librement  et  aux   conditions 


(  ^7^  ) 
qu'il  leur  plaira  d'établir.  Telle  est  noire  volonté 
expresse,  comme  aussi  que  votre  active  surveillance 
ëloigne  de  nos  sujets  du  Nouveau-Monde  tous  les 
fléaux  qui  les  ont  aftllgés  jusqu'à  présent.  »  Sixième- 
ment, le  conseil  royal,  assemblé  sous  la  présidence 
du  cardinal  arcbevéque  de  Tolède ,  don  Juan 
Tavera,  par  ordre  de  l'empereur  en  iS'^g  ,  àlé- 
poque  du  départ  de  ce  prince  pour  aller  se  faire 
couronner  à  Barcelonne  ,  décréta  la  résolution  sui- 
vante :  tt  Outre  cela^  û  a  été  jugé  convenable  qu'il 
ne  fût  plus  établi  de  commanderies  ,  et  qu'au  con- 
traire celles  qui  existent  fussent  toutes  supprimées; 
qu'il  ne  soit  plus  mis  aucun  Indien  à  la  disposition 
des  Espagnols  ,  à  quelque  titre  et  condition  que  ce 
soit ,  attendu  que  l'expérience  a  prouvé  que  cette 
mesure  expose  les  Indiens,  que  Dieu  a  faits  libres 
comme  nous ,  à  mille  oppressions  de  la  part  des  Es- 
pagnols ,  et  que  la  ruine  totale  de  la  race  indienne 
dans  ces  provinces  en  serait  la  conséquence  inévita- 
ble si  l'on  n'y  apportait  un  remède  prompt  et  salu- 
taire. »  Dans  d'autres  articles  des  résolutions  du 
même  conseil  ,  il  est  convenu  que  Sa  Majesté  ne 
doit  plus  céder  aucun  Indien  comme  vassal  aux 
colons  espagnols ,  ni  à  temps  ni  à  perpétuité ,  parce 
que  ce  système  ne  serait  autre  cbose  que  la  tyrannie 
elle-même  ,  capable  de  reproduire  tous  les  maux 
qu'il  est  maintenant  question  de  faire  cesser.  Il  est 
également  reconnu  qu'il  ne  faut  plus  rien  attendre 
des  mesures  de  répression  employées  jusqu'ici , 
telles  que  les  ordonnances ,  les  prohibitions  et  les 
peines  établies  contre  les  tyrans  espagnols,  puisque 


•  (  ^"7  ) 
l'expérience  a  prouvé  que  ,  quelque  excelleiis  que 
fussent  ces  moyens  en  eux-niêiues ,  ils  ont  été  im- 
puissans  pour  arracher  les  Indiens  à  la  dominaliou 
de  leurs  raaîtres ,  et  les  soumettre  à  l'autorité  seule 
du  monarque.  Voilà  ce  que  le  conseil  royal  exprima 
dans  sa  déclaration  à  l'empereur.  Enfin ,  je  ferai 
remarquer  les  nouvelles  ordonnances  que  le  même 
prince  sii^na  dans  l'assemblée  qu'il  avait  convoquée 
à  Valladolid  en  1642  ,  et  qui  fut  composée  de  tout 
ce  qu'il  y  eut  de  plus  distingue  dans  le  royaume  par 
ses  lumières.  Après  une  discussion  vive  et  contra- 
dictoire ,  il  fut  décide  qu'on  établirait  un  nouveau 
code  de  lois  pour  le  gouvernement  et  l'administra- 
tion des  Indes.  Une  de  ces  lois  défendait  à  tout 
vice-roi  ,  gouverneur,  juge  et  soldat  espagnol,  de 
soumettre  des  Indiens  au  régime  des  commanderies 
ou  de  les  y  retenir  ,  soit  par  voie  de  provision ,  de 
renonciation  ,  de  vente  et  de  donation  ,  soit  à  titre 
de  vacance  ou  d'héritage  :  la  loi  statuait  également 
qu'à  la  mort  des  propriétaires  des  commandeiies 
les  Indiens  qui  les  composaient  seraient  aflranchis 
de  droit,  et  rentreraient  sous  la  loi  commune,  l'au- 
torité du  roi.  Le  motif  qui  fit  décréter  toutes  ces 
défenses  c'est  qu'il  était  impossible  ,  sans  pécher 
mortellement,  d'approuver  un  tel  système,  ces  peu- 
ples ayant  naturellement  droit  aux  avantages  de  la 
liberté,  et  les  commanderies  les  en  dépouillant  sans 
mesure  et  sans  compensation ,  ainsi  que  je  l'ai  fait 
voir  dans  la  preuve  de  la  seconde  conclusion  de  ce 
doute.  L/empereur,  éclairé  par  les  raisons  des  per- 
sonnages les  plus  resf)ectables  ,  reconnut  lui-même 


(278) 

que  l'on  11e  pouvait  sans  crime  sounietlre  les  Indiens 
au  régime  des  commanderies.  11  est  donc  certain 
que  les  partages  et  les  dépôts  d'Indiens  ont  toujours 
été  contraires  à  la  volonté  et  aux  ordres  du  roi  de 
Castille,  comme  n'offrant  qu'un  gouvernement  vexa- 
toire  ;  en  sorte  que  la  fraude  et  le  mensonge  ont  été 
les  moyens  que  les  Espagnols  ont  employés  pour 
éluder  les  ordonnances  du  roi  ,  pendant  que  quel- 
ques gouverneurs  favorisaient  l'injustice  au  mépris 
des  instructions  et  des  ordres  du  gouvernement , 
soit  parce  qu'ils  étaient  eux-mêmes  chefs  de  com- 
manderies ,  soit  parce  que  l'intérêt  de  leurs  amis 
les  touchait  plus  que  l'état  déplorable  où  ils  voyaient 
tous  les  jours  plonger  les  Indiens.  On  doit  conclure 
de  là  que  plusieurs  de  ces  délégués  du  prince  doi- 
vent rendre  ce  qu'ils  ont  enlevé  aux  habilans  de  l'A- 
mérique ,  puisqu'ils  n'adoucirent  point  le  sort  de  ces 
malheureux  ,  ainsi  que  le  roi  le  leur  avait  ordonné.  On 
a  beau  dire  que  nos  rois  permettent  ces  commande- 
ries; cela  n'excuse  pas  les  tyrans  ,  parce  que  ce  sys- 
tème n'est  toléré  par  nos  souverains  qu'afin  de 
prévenir  les  révoltes  dont  le  pavs  est  toujours  me- 
nacé ,  et  dont  les  conséquences ,  si  elles  venaient  à 
se  réaliser,  seraient  plus  funestes  aux  Indiens  que 
l'esclavage  lui-même  ,  puisqu'ils  périraient  tous  dans 
les  guerres  que  les  Espagnols  leur  feraient  entre- 
prendre contre  lautorilé  du  roi.  Mais  on  sent  bien 
quil  ne  s'agit  ici  que  d'une  tolérance,  et  que  per- 
mettre n'est  pas  commander  (i).  C'est  de  celte  ma- 

(1)  Lcxhumana  dicilur  aliqiin  jiLrmilti  rc,  non  <{uasi  ca  apjnobnn». 


(  279  ) 
nière  que  TÉglise  souffre  qu'il  y  ait  des  femmes  pu- 
bliques, et  que  les  lois  anciennes  permettaient  l'u- 
sure ;  mais  cette  disposition  des  gouvernemens  est 
loin  d'excuser  ces  sortes  de  pécheurs,  et  ils  n'en 
sont  pas  moins  obligés  de  restituer  ce  qu'ils  ont 
acquis  par  des  moyens  illicites  (i).  Donc  les  com- 
mandeurs ne  laissent  pas  d'être  en  état  de  péché 
mortel  et  obligés  à  restitution  _,  bien  qu'il  leur  ait  été 
permis  de  jouir  de  leurs  commanderies(2).  Que  si  le 
prince  ,  dans  l'impossibilité  de  réduire  un  gouver- 
neur rebelle  à  ses  ordres  ,  le  laisse  maître  de  gou- 
verner le  pays  ,  celui-ci  n'en  mérite  pas  moins  le 
nom  dû  aux  tyrans ,  et  la  peine  du  crime  de  lèse- 
majesté  (5).  Que  les  Espagnols  commandeurs  jugent 
d  après  ces  principes  de  leur  véritable  position ,  et  de 
ce  qu'il  leur  importe  de  faire. 

Quatrième  conclusion.  Sur  le  troisième  doute. 

Les  commandeurs  qui  eurent  des  prêtres  ou  des 
religieux  dans  leurs  commanderies  pour  instruire 
les  Indiens  ne  sont  pas  obligés  de  restituer  à  ces 
derniers  le  salaire  dont  ils  ont  payé  les  travaux  de 


sed  quasi  ea  dirigerc  non  valons.  Aug.  lib.  \,  dcLib.  arbit.  —  Lex 
quae  populo  regeiulo  scribiturrectè  m«lta  permittit  quœ  per  divinam 
piovidcntiam  interdicuntur.  Saint  Thomas,  12  ,  q.  g3,  art.  3. 

(')  Voy.  le  canon  3i,  q.  i,  c.  Hàc  latione  quae  perniittimus  no- 
Icntes  pcrmittimus  quia  malas  hominum  voluntates  ad  plénum  pra- 
hibere  non  possumus. 

(u)  Baldus,  c.  dccernimus,  c.  de  sacrosanct.  eccl. 

(3)  L.  I  et  ■-',  c.  ad  1.  juli. 


(  38o  )      - 

la  prédication,  ni  les  autres  dépenses  qu'ils  ont  faites 
pour  les  missionnaires. 

Je  prouve  ma  conclusion  en  faisant  observer  que 
ce  salaire  et  cette  dépense  ont  eu  pour  objet  le  plus 
grand  avantage  des  Indiens  ,  et  que  ce  double 
emploi  de  ce  qui  leur  appartient  est  une  véritable 
restitution . 

Conclusion.  Sut^  le  quatrième  doute. 

Que  les  commandeurs  aient  ou  non  assez  de 
connaissance  de  la  religion,  et  que  les  Indiens  aient 
été  taxés  une  ou  plusieurs  fois  ,  ces  commandeurs 
sont  obligés  en  conscience  de  rendre  les  tributs 
qu'ils  lèvent  et  ceux  qu'ils  ont  levés ,  excepté  ce  qui 
en  a  été  employé  pour  les  personnes  qui  les  ont  aidés 
à  instruire  les  Indiens. 

On  peut  appuyer  cette  conclusion  sur  ce  que  j'ai 
dit  dans  la  seconde  du  troisième  doute  :  j'y  ai  fait 
voir  queles  commanderies  ne  sont  fondées  sur  aucun 
litre  de  possession  légitime,  et  qu'il  n'est  pas  permis 
d'y  percevoir  un  seul  grain  de  maïs.  J'ajoute  que  ni 
le  vice-roi  ,  ni  les  officiers ,  ni  les  juges  royaux,  ni 
le  roi  lui-même ,  ne  peuvent  ni  donner  ni  autoriser 
les  commanderies  :  je  l'ai  prouvé  dans  la  solution  du 
doute  précédent  et  dans  les  autres. 

Première  CONCLUSION.  Sur  le  cinquième  cloute. 

Toutes  les  personnes  nommées  dans  ce  doute  , 
qui  ne  font  rien  pour  les  Indiens,  et  qui  se  dérouent 
exclusivement   au  service  des  Espagnols  ,  se  ren- 


(  28i  ) 

dent  coupables  de  péché  mortel  ,  ei  soui  tenues  de 
faire  la  restitution  de  tout  ce  que  les  commandeurs 
leur  ont  donné  comme  salaire  ,  indemnité  ,  gratifi- 
cation ou  présent. 

Ou  ne  peut  élever  aucune  difficulté  sur  celte  con- 
clusion ,  si  l'on  considère  qu'elle  n'est  autre  chose 
que  la  règle  par  laquelle  les  théologiens  et  les  légistes 
consacrent  la  nécessité  de  restituer  ce  qui  a  été  acquis 
par  voie  d'usure  ou  de  quelque  autre  manière  aussi 
illégale.  Telle  est  son  importance  ,  que  si  un  homme 
ne  pouvait  l'accomplir  qu'en  s'en  dépouillant  en- 
tièrement ,  il  n'aurait  pas  la  faculté  de  rien  aliéner 
pour  n'être  pas  dans  l'impossibilité  d'effectuer  une 
restitution  pleine  et  entière  :  donc  le  détenteur  du 
bien  d'autrui  ne  peut  l'employer  à  faire  élever  des 
enfans  par  charité,  à  marier  des  garçons  et  des  filles, 
ni  même  en  disposer  pour  des  aumônes  ,  hors  le  cas 
d'une  extrême  nécessité.  Jepréiends  également  qu'il 
n'a  pas  le  droit  d'établir  'ou  de  doter  des  chapelles , 
de  faire  bâtir  des  églises  et  des  monastères,  d'en- 
richir des  religieux  ,  ni  de  payer  des  salaires  à  des 
domestiques ,  à  moins  qu'ils  ne  travaillent  avec  lui 
au  profit  de  ceux  qui  ont  été  volés  par  sa  flmte  ou 
par  son  ordre  ,  de  manière  que  la  fortune  des  véri- 
tables maîtres  augmente  dans  la  proportion  du 
salaire  que  ces  employés  reçoivent.  Le  spoliateur 
lui-même  n'aura  pas  le  droit  de  rien  aliéner  de  ces 
biens  ,  hors  ce  qui  est  le  plus  strictement  nécessaire 
à  sa  subsistance  et  à  celle  de  sa  famille.  La  raison 
de  tout  ceci  c'est  que  cet  homme  n'a  rien  qui  lui 
appartienne  ,    et  qu'il  n'est  permis  à  personne   de 


(  28:.  ) 
semparci-  et  de  vivre  du  bien    de  son  semblable  , 
malgré  son  refus  et  son  opposition  :  il  ne  peut  donc 
ni  Je  donner  ni  l'aliéner  sans  péché  mortel  ,  puis- 
qu'il se  rendrait  coupable  de  vol.   Il  s'ensuit  que  ni 
les  donataires  ,  ni  les  hommes  qui  traitent  avec  ces 
usurpateurs  ,   n'en  peuvent  rien  recevoir  sans  corn- 
mettre  un  péché  mortel,  parce  que  tout  ce  que  ces 
derniers  peuvent  donner  appartient  à  d'autres,  et  que 
celui  qui  dispose  du  bien  d'un  tiers  sans  son  con- 
sentement se  rend  coupable  de  larcin  (i).    Donc 
ceux  qui  reçoivent  sont  obligés  de  restituer  ce  qu'ils 
ont  reçu ,   à  quelque  titre    que  ce  soit  :  or   il  faut 
comprendre   dans  ce  nombre   T  les  Espagnols  qui 
ont  acquis  des  pierreries  ou  d'autres  effets  précieux  ; 
:2°  ceux  qui  ont  acheté  ou  échangé  des  objets  pour 
des  valeurs  moindres  que  ce  qu'ils  ont  reçu;  5^  ceux 
qui  ont  emprunté  et  qui  n  ont  pas  tout  rendu  ;  4°  les 
garçons  et  les   filles    qui  se  sont  mariés  avec  l'ar- 
gent  des  injustes  détenteurs  ;   5°  les    maîtres  qui 
les  ont    enseignés  ;    6°  les    pauvres  qui    ont  reçu 
l'aumône    hors  le    cas   d'une   urgente    nécessité  ; 
7°  les  prêtres  desservans  des  chapelles  ;  8"  les  ecclé- 
siastiques qui  ont  reçu  des  rétributions  comme  au- 
mônes pour    leurs   messes  ;    Qo  ceux  qui  les   ont 
engagés  à  bâtir  des  églises  ou  des  couvens  ;    io°  les 
religieux  qui  en  ont  accepté  des  livres  ou  d'autres 
présens  j  1 1  °  les  médecins  qui  ont  visité  ces  ravis- 
seurs du  bien  des  naturels  dans  leurs   maladies ,  et 
en  ont  été  payés  ;    1 2"  les  maçons ,  les  charpentiers , 

j)  De  Fiji  JH..i.  0". 


(  285  ) 

les  tailleurs  ,  les  cordonniers,  en  un  mot  tous  les 
artisans  qu''ils  ont  fait  travailler  ;  lo"  leurs  domesti- 
ques; i4o  les  boucliers  et  les  autres  marchands  de 
comestibles  qui  leur  ont  vendu.  Tous  ces  hommes, 
et  les  autres  de  la  même  classe  s'il  y  en  a  que  j'aie 
omis  ,  sont  coupables  de  péché  mortel  ,  et  doivent 
restituer  ce  qu'ils  ont  reçu  des  colons  espagnols  à 
quelque  titre  que  ce  soit,  et  ne  garder  de  ce  qu'ils 
ont  à  leur  disposition  que  ce  qui  est  absolument 
nécessaire  à  leur  subsistance.  Ceci  leur  est  expres- 
sément commandé  s'il  est  reconnu  que  les  hommes 
dont  ils  ont  reçu  de  l'argent  n'en  auront  jamais 
assez  pour  rendre  tout  ce  qu'ils  ont  volé  ,  ou  s'ils 
ont  seulement  des  doutes  à  cet  égard  ,  attendu  que 
dans  ce  dernier  cas  ils  doivent  s'informer  de  la 
vérité  ,  et,  en  attendant  qu'elle  leur  soit  connue ,  ne 
rien  recevoir  de  ce  qui  vient  d'une  telle  source.  S'ils 
refusent  de  remplir  ce  devoir  ils  sont  sans  excuse  , 
ainsi  que  je  l'ai  fait  voir  dans  mon  huitième  principe, 
parce  qu'ils  s'exposent  au  risque  de  commettre  un 
vol.  Les  docteurs  ont  établi  comme  règle  que,  dans 
le  cas  où  un  homme  soupçonne  que  ce  qu  il  a  reçu 
n'appartenait  pas  à  celui  qui  l'a  donné,  il  est  obligé  en 
conscience  de  le  rendre  ,  à  moins  qu'il  ne  se  mette 
en  devoir  de  constater  qu'il  lui  appartient  véritable- 
ment. Tel  est  le  sentiment  d'un  auteur  célèbre  (i). 


••  (i)  Alexandcr  abAlex.  f\,  p.  q  8G,  mem!).  3,  art.  4, §6:  Qui  conie- 
«liint  vcl  in  alios  nsus  convntiint  alifjnid  de  usurà  vcl  fiirto  scientcr 
sivo  sint  religiosi,sivealii ,  ttiK  iittir  adrestiliiliomm,  et  etiam-^i  dii- 
J'ilcnf  an  Mnt  iinjii.'iraodi ,  similitcr  tcncntiir  ne  toiiimil'ant  î=c  dis- 


(  ^84  ) 

Seconde  conclusion.  Sur  le  cinquième  doute. 

Les  femmes  et  lesenfans  de  ceux  qui  ne  possèdent  1 
rien  qui  n'ait  été  volé  ne  peuvent  vivre  sur  ces  ' 
biens  ni  en  faire  aucun  autre  usage  ;  ils  doivent 
tout  restituer,  et  se  procurer  d'autres  moyens  d'exis- 
tence :  s'ils  ne  peuvent  en  trouver ,  ils  n'ont  que  l.i 
faculté  de  prélever  leur  strict  nécessaire  sur  ce  qu'ils 
ont  usurpé. 

Cette  conclusion  paraîtra  certaine   si  l'on  con- 
sidère que  nul  n'a  le  droit  d'appliquer  à  son  usa'^e  , 
soit  pour  vivre  ,  soit  pour  s'habiller ,  ce  qui  appar-    , 
tient  à  un  autre,  contre  son  gré  ,  et  sans  être  par    1 
conséquent  obligea  restitution.  | 

Troisième  conclusion.  Sur  le  cinquième  doute.    \ 

Les  personnes  qui  auraient  fait  servir  à  leur  nour- 
riture et  à  leur  habillement  le  bien  d'aulrui ,  faute 
de  pouvoir  vivre  et  s'habiller  d'une  autre  manière  , 
sont  obhgées  de  tout  restituer  lorsque  quelque  hé- 
ritage ou  quelque  autre  acquisition  légitime  les  met 
en  état  de  le  faire. 

On  reconnaîtra  la  vérité  de  cette  conclusion 
eu  observant  que  tout  ce  quia  été  employé  par  ces 
personnes  pour  vivre  et  s'habiller  ne  leur  appartenait 
pas,  et  qu'ils  sont  par  conséquent  obligés  de  rendre 
ce  qu'ils  ont  employé  à  celte  double  fin. 


rnmini  ;  est  enini  p.o  n->il..  c,„od  quicumque  habet  conscientiam  d.- 
re  qiim  rit  aliéna  tenctiir  illam  lestittieic. 


I 


(  285  ) 
Quatrième  conclusiois.  Sur  le  cinquième  doute. 

Lorsque  les  religieux  et  les  prédicateurs  engagent, 
dans  leurs  sermons  et  dans  le  tribunal  de  la  péni- 
tence ,  les  détenteurs  des  propriétés  des  Indiens  à 
les  restituer  et  à  se  repentir ,  ils  ont  droit  de  prendre 
sur  ces  biens  ce  qui  leur  est  strictement  nécessaire 
pour  vivre  (i).  La  raison  en  est  que  ces  mission- 
naires ,  véritables  procureurs  des  hommes  qu'on  a 
dépouillés  ,  leur  sont  plus  utiles  qu'à  charge.  Je 
ferai  néanmoins  observer  que ,  suivant  les  docteurs 
cités  ces  aumônes  doivent  se  borner  aux  premiers 
besoins  du  corps ,  et  ne  durer  qu'autant  que  les  mi- 
nistres de  la  foi  pourront  raisonnablement  espérer 
les  restitutions  :  dans  le  cas  contraire  ,  les  prédica- 
teurs seraient  eux-mêmes  dans  la  nécessité  de  rendre 
ce  qu'ils  auraient  consommé  pendant  l'exercice  de 
leur  ministère  ,  et  pariiculièremnet  s'ils  avaient 
ajouté  aux  difficultés  qu'éprouve  le  ravisseur  de  faire 
une  restitution  pleine  et  entière  (2). 

Cinquième  conclusion.  Sur  le  cinquième  cloute. 

Si  les  prédicateurs  et  les  confesseurs  dont  je  viens 
de  parler  n'exhortent  pas  les  spoliateurs    à    rendre 


(1)  C.  cum  voluntate,  L  i,  de  scnten.  cxconi  :  Prae^icatores  quo- 
qut;  qui  peiics  cxcoinimiiii(  alos,  ^  elalios  alii.naiiini  icrum  detcntores, 
ia  piredicationibus  «tconressionibus  quasi  gcrtint  causam  vel  curani, 
coriim  ad  quos  rps  ips.-B  sprxtarc  noscuntur  clceraosynas  licite  pos- 
sunt.  abillis  rccipere.'.praescrtim  si  aliàs  non  valcant  in  illo  loco  sus- 
tL-ntalionein  haLcrc. — C.  «-x  parte,  causa  II, q.  3,  c.  quoniani  multos; 
rt  It.  de  neg.  gest.  1.  2.  et  1.  Pouipunius;  et  1.  sed  an. 
'•i!  Arguin.2,  q  (',  '".  aiitenonim,  5-  illud. 


(  ^8G  ) 

ce  qu'ils  ont  volé  et  à  faire  pénitence  ,  et  si  leurs 
paroles  ne  sont  pas  vives  et  pressantes  ,  ils  n'ont 
pas  le  droit  de  recevoir  un  seul  grain  de  maïs  , 
ni  le  moindre  salaire  en  argent  ;  et  s'ils  ont  reçu  1 
quelque  chose  ,  ils  doivent  restituer  la  valeur  de  ce  1 
qu'ils  ont  consommé  ,  et  ce  qu'ils  ont  encore  en  leur 
pouvoir. 

En  effet,  il  est  bien  conforuie  à  la  raison  et  à  la 
justice  que  les  religieux  qui  font  leur  devoir  re- 
çoivent ce  qu'il  leur  faut  pour  vivre  et  se  vêtir  pen- 
dant qu'ils  travaillent  à  faire  rendre  aux  Indiens  les 
biens  qu'on  leur  a  volés  ;  mais  la  circonstance  est  ici 
toute  différente,  et  le  principe  que  j'ai  établi  ne  peut 
s'y  appliquer  (i). 

Je  prouve  encore  ma  conclusion  en  faisant  re- 
marquer que  les  personnes  contre  lesquelles  j'établis 
la  saine  doctrine  sont  complices  des  spoliateurs  , 
et  commettent  le  même  crime  qu'eux  en  s'emparant 
d'un  bien  sans  le  consentement  du  maître  légitime. 
Tout  ce  que  je  viens  de  dire  dans  les  cinq  conclu- 
sions qui  précèdent  est  fondé  sur  des  doctrines  bien 
connues  (2).  Ces  docteurs,  et  beaucoup  d'autres  que 
je  passe  sous  silence,  défendent  les  mêmes  principes. 


(i)  C.   cum  cessante  de  apcllà,  et,  ].  adigeic,  §.   qiiivis,  11'.  de  jur. 
patro. 

(2)  Saint  Thomas,  opusc.  19,  c.  7,  liv.  12  ,  q.  3o. — Alcxander  ab 
Alexand.  4  P->  q- 86,  mcmb.  3,  art.  4,  §•  6  et  art.  5.  —  Pierre  Palud, 
4  sent.,  d.  i5,  q.  2  ,  art.  3  ,  et  q.  3  ,  art.  5  ,  conclus,  i  et2.  —  Henri 
de  Gandavo,  liv.  4,  q-  27.  —  Adrien,  4  sent.  ,  de  rostitutione.  — ' 
Cajétan,  summa  verb.  restit.,  3  cas.  —  Le  P.  Dominique  de  Soto,  de 
iustitià  et  jure,  liv.  6,  q.  1  ,  où  il  répond  aux   argnmens,  art.   4- 


(  ^§7  ) 
Or,  comme  les  comiiiandeurs  ne  possèdent  pas  Ié'>i- 
tiniement  un  seul  grain  de  maïs  dans  les  Indes  ,  et 
qu'ils  sont  obligés  de  restituer  tout  ce  qui  est  à  leur 
disposition  (devoir  que  beaucoup  seraient  hors  d'état 
de  remplir,  fussent-ils  maîtres  d'un  pays  aussi  grand 
<]ue  l'Espagne  ,  comme  on  peut  s'en  convaincre  par 
les  réponses  faites  aux  trois  premiers  doutes  ) ,  il 
s'ensuit  que  toutes  les  personnes  qui  traitent  avec  ces 
hommes  se  rendent  coupables  de  vol  et  de  péché 
mortel ,  parce  qu'elles  disposent  de  ce  qni  ne  leur 
appartient  pas  contre  le  gré  des  véritables  maî- 
tres (i).  Je  dis  aussi  qu'elles  pèchent  mortellement 
comme  étant  d'accord  avec  les  commandeurs  dans 
leur  prévarication  en  aliénant  ce  qu'ils  ne  possèdent 
qu'injustement,  attendu  que  quiconque  consent  au 
mal  est  digne  de  châtiment  comme  celui  qui  le 
commet,"  c'est  ce  que  saint  Paul  dit  clairement  dans 
son  Epitre  I""  aux  Romains.  Quant  à  l'obligation 
de  restituer  (2)  ,  elle  leur  est  imposée  parce  que 
les  choses  superflues  ou  funestes  aux  Indiens  qu'elles 
vendent  aux  commandeurs  mettent  ceux-ci  dans 
l'impossibilité  de  faire  une  restitution  pleine  et 
entière. 


(1)  De  fur.,  lib.  i,ir. 

(a)  Alexander  ab  Alex.  :  Fur  vel  raptor  peccat  mortalitcrsidat  vel 
vendit  rem  furtivain  vel  raptam.  Peccat  etiam  mortalifer  reripicns 
eam  giatis,  vel  emens  àfurissciens  cam  furtivam  esse,  vel  dubitans, 
nisi  valdè  ci  sitnecessaria  ;  utpotè  in  ultimâ  ncccssitate,  qune  dat  oc- 
casionem  peccati  mortalis  ipsi  furi.  Sicut  peccat  movtaliter  qui  ac- 
çipit  pecuniam  ad  usuram  nisi  in  ncccssilate,  cùin  dct  occasionem 
peccati  mortalis  iisurario. 


(  2S8  ) 
Sixième  conclusion.  Sur  le  cirujuième  doute. 

Les  minisires  de  la  religion  ont  le  droit  de  de- 
mander et  de  se  faire  payer  la  dîme  de  tous  les  lieri- 
taees  des  chrétiens  ,  soit  que  la  possession  de  ces 
héritages  doive  passer  pour  légitime ,  soit  qu'elle  ait 
tous  les  caractères  de  l'envahissement  et  de  l'usur- 
pation . 

Celte  conclusion  paraît  incontestable  lorsqu'on 
fait  réflexion  que  la  dîme  est  due  de  droit  naturel , 
et  par  l'institution  même  de  l'Eglise  (i)  ,  aux  minis- 
tres de  la  religion  et  aux  prédicateurs  de  la  foi. 
Donc ,  quoique  la  terre  ait  été  volée  ,  la  dîme  des 
produits  n'en  est  pas  moins  exigible  ,  et  l'Eglise 
peut  la  percevoir  (2)  sur  les  terres  et  les  biens  des 
chrétiens. 

Septième  conclusion.  Sur  le  cinquième  doute. 

Les  dîmes  personnelles  des  choses  mal  acquises  ne 
peuvent  être  perçues  sans  qu'il  y  ait  crime  de  vol , 
comme  dans  le  cas  de  guerre  injuste,  de  rapine,  de  si- 
monie, d'exaction,  de  forfaiture  judiciaire  ou  de  toute 
autre  circonsiance  en  opposition  avec  le  droit  naturel 
et  divin.  Il  est  également  défendu  de  rien  donner  et 
de  rien  recevoir  en  pareil  cas ,  et  surtout  de  faire 
servir  aucune  partie  de  ces  biens  pour  le  culte  de 
Dieu  et  pour  les  saints  mystères. 


(1)  Saint  Thomas,  22,  q.  87,  art.  i  et  j. 

(2)  De  pactij,  ù'".,  1.  inter  Jcbilorcsj  cl  c.  sine  ccnsib.  vel  icli<Iiii» 
1.  1,  etin  c.  cùmsit,  etc.  de  terris,  et  c.  past.oralis  de  decinii». 


(  =^89  ) 

Le  motif  de  cette  conclusion  c'est  qu'agir  autre- 
ment serait  approuver  les  péchés  qui  ont  été  commis 
par  l'acquisition  de  ces  biens  (i). 

HUITIÈME  CONCLUSION.  Sur  le  cinquième  doute. 

L'Eglise  n'a  pas  le  droit  d'établir  la  dîme  sur  les 
héritages  des  infidèles  ,  bien  qu'ils  soient  au  pouvoir 
des  chrétiens.  En  effet,  il  n'est  jamais  permis  de 
faire  l'aumône  d  un  bien  qui  a  été  ravi ,  de  l'em- 
ployer au  service  de  Dieu,  ni  d'en  exiger  la  dîme  , 
contre  l'intention  du  véritable  maître;  car  ces  pro- 
priétés ont  été  arrachées  aux  infidèles  ,  et  par  con- 
séquent l'Eglise  ne  peut  en  demander  ni  en  recevoir 
la  moindre  partie.  Je  prouve  cette  conséquence  en 
faisant  remarquer  que  la  jouissance  des  produits  de 
ces  terres  n'appartient  pas  aux  Espagnols,  et  qu'ils 
sont  obligés  devant  Dieu  de  les  restituer  intégrale- 
ment à  leurs  légitimes  propriétaires ,  qui  ont  seuls  le 
droit  de  les  cultiver  ,  de  les  ensemencer  et  d'en 
faire  la  récolte.  Je  dis  aussi  que  les  dîmes  sont  per- 
çues au  profit  de  l'Eglise  ;  or  les  infidèles  ,  par  cela 
même  qu'ils  sont  hors  de  l'Eglise  ,  n'ont  rien  à  payer 
pour  l'entretien  de  ses  ministres  :  donc  on  n'a  pas 
le  droit  d'en  exiger  la  dîme  ;  donc  l'Eglise  n'a  rien 
à  leur  demander.  Enfin  ,  il  est  reconnu  que  quicon- 
que bâlit  sur  un  terrein  étranger  sans  en  avoir  la 
permission  perd  ce  quil  a  construit  et  tout  ce 
qu'il    a    dépensé  ;  donc ,   et  par  une  conséquence 

(i)  Innocent,  et   l'Hostiense  dans    le    chap.   Ex  transmisse  de 
décùnis  ,  5  et  utriun  prœscribi possit. 

II.  19 


(290) 

rigoureuse  ,  quiconque  sème  dans  le  champ  d'un 
autre  sans  son  consentement  est  justement  frustre 
de  ce  qu'il  a  semé ,  attendu  qu'un  tel  droit  n'appar- 
tient qu'au  maître,  qui  en  jouit  quand  il  veut  et 
comme  bon  lui  semble  (i).  11  est  facile  de  saisir  le 
rapport  intime  qu'il  y  a  entre  ces  deux  circonstances^ 
et  de  voir  combien  le  raisonnement  qui  s'applique  au 
premier  cas  convient  aussi  au  second. 

Neuvième  conclusion.  Sur  le  cinquième  doute. 

Les  religieux  et  les  ecclésiastiques  offensent  Dieu 
mortellement  lorsqu'ils  reçoivent  des  commandeurs 
des  aumônes  et  de  l'argent ,  soit  pour  faire  cons- 
truire des  églises  et  des  monastères ,  soit  pour 
acquitter  les  frais  et  les  dépenses  du  culte.  J'en 
dis  autant  de  ceux  qui  consentent  à  des  établis- 
semens  de  chapelles  ,  et  qui  en  font  le  service  pour 
les  colons  fondateurs  qui  veulent  y  être  enterrés.  La 
première  preuve  de  cette  conclusion  c  est  que  ces 
prêtres  participent  à  un  acte  criminel  des  com- 
mandeurs, je  veux  dire  à  l'offrande  d'un  bien  volé, 
véritable  outrage  fait  à  la  majesté  divine  ,  qui  ab- 
horre le  sacrifice  de  ce  qui  a  été  enlevé  à  ses  créa- 
tures (2).  Quel  honneur  serait-ce  rendre  à  un  père 


(1)  Inst.  de  rerum  divin.  §.  cùm  auL  in  sno,  et  Bart.  1.  in  rem,  §. 
sed  si  aliàs  ,  fF.  de  rei  vcnditione.  ^ 

(2)  Isaie  :  Si  ego  Dominus  diligens  judicium  et  odio  habens  rapi- 
namin  holocaiisto;  et  Ecclesiast.  34  :  Immolantis  ex  iniquo  oblatio 
est  maculata,  et  non  sunt  benè  placitae  substantiae  injustoium.  Dona 
iniquorumnon  piobat  altissimus,  ner  rrspicit  in  ohlationes  eornm  » 


(  291  ) 
que  de  niallraiicr  sous  ses  yeux  son  propre  fils  ?  (i) 
Tel  est  l'affront  fait  à  la  divinité  par  un  sacrifice 
dont  la  matière  est  la  substance  même  du  pauvre. 
Or,  qui  peut  douter  que  l'honnne  qui  prend  part  à 
une  offrande  détestable  faite  à  Dieu  ne  soit  coupa- 
ble de  péché  mortel  ?  (2  j  Secondement ,  ces  minis- 
tres de  l'Evangile  agissent  dans  cette  matière  ,  qui 
est  très  grave ,  contre  les  canons  et  les  ordonnances 
de  l'Eglise  (5);  ils  pèclient  encore  mortellement 
parce  qu'ils  sont  cause  que  les  commandeurs  se 
trouvent  moins  en  état  de  restituer  ce  qu'ils  ont  volé 
aux  Indiens ,  puisqu'ils  ont  employé  ime  partie  de 
leurs  vols  en  aumônes  et  en  offrandes ,  ce  qui  est 
commettre  un  véritable  vol ,  suivant  l'opinion  de 
tous  les  docteurs  que  j'ai  cités:  d'ailleurs,  s'emparant 


nec  in  multitiidine  sacrificiorura  ex  substantiàpaupcriim,  quasi  qui 
victimatfiliuiu  inconspectu  patris  sui. 

(1)  La  glose  ajoute:  Valdè  detestabile  est  saciificium  quod  or- 
bati  patris  doioii  coniparatur. 

(2)  Digai  snnt  morte  non  solùm  qui  faciunt,  scd  qui  facicntibus 
consentiunt.  Ad  Roman.  I. 

fi)  100.  d.  c.  Oblationcs  dissidentium  fratrum  necinsacrario  nec 
in  gœzophilatio  lecipiant.  Similiter  dona  eoiiim  qui  paupcres  oppri- 
muntk  sacerdotibus  rcfulanda  sunt;  et  c.  eorum,  et  i4.  q.  s.  c.  ira- 
molans;  et  expresse  inc.  super  de  raptorilj;  ubi  proâibctur  sacerdoti- 
bus eleemosynasaccipereàpublicisraptoribns  subprivationeordinum 
et  beneficiorum  irrccuperabiliter.  Et  comparantur  taies  sacerdotcs 
illisqui  participant  derapinâ.Una  eadem  panainfligiturhiset  illis. — 
Hostiensis,  ibi  :  Ergo  sicut  illi  peccant  mortaliter,  et  quia  ex  gravitate 
pœn:c  arguitur  gravitas  culpoe  ,  juxta  ilbid  Deut.  aS  :  Pro  mensurà 
delicli  erit  et  plagarum  modus;  et  deponi  ab  ordine  et  privari  bene- 
Ëcio  est  gravis  pœna  ,  quae  noninfligilui'  ab  ecclcsiâ  nisi  propter  pec- 
calum  mortale.  Ideô  saccrdotps ,  recipicntes  elecmosytias  à  publicis 
raptoribusquales  siinl  isti  de  qtiibu*  loquiunir  ,  peccant   mortalitcv. 


(  ^92  ) 
d'un  bien  étranger  contre  la  volonté  du  maître  légi- 
time ,  ils  coramctleni  par  là  un  très  grand  péché.  Us 
ne  sont  pas  moins  coupables  en  donnant  lieu  au  sur- 
croît de  misère,  et  quelquefois  à  la  mort  des  pauvres, 
lorsqu'ils  consentent  à  recevoir  une  partie  plus  ou 
moins  considérable  des  objets  nécessaires  à  leur 
subsistance  (i).  Si  les  religieux  et  les  autres  prêtres 
n'acceptaient  pas  de  ces  dons  et  de  ces  aumônes,  s'ils 
avaient  au  contraire  le  courage  de  traiter  les  Espa- 
gnols spoliateurs  comme  des  pécheurs  publics  et 
des  païens,  et  de  leur  refuser  les  secours  spirituels 
de  la  pénitence  ,  comme  le  droit  divin  leur  en 
impose  le  devoir,  la  détresse  des  Indiens  cesserait , 
et  la  honte  d'un  traitement  aussi  juste  que  sévère 
forcerait  leurs  tyrans  à  leur  rendre  au  moins  une 
partie  de  ce  qu'ils  ont  volé.  Je  pense  que  ces  ecclé- 
siastiques offensent  encore  Dieu  mortellement  par  la 
négligence  qu'ils  mettent  à  remplir  toutes  les  condi- 
tions de  leur  ministère  ;  car  ils  laissent  dans  Taveu- 
gleraent  d'une  conscience  erronée  les  Espagnols 
qui  retiennent  les  propriétés  des  Indiens,  en  ap|)rou- 
vant  leur  conduite  et  en  leur  faisant  entendre  que  les 
biens  donnés  par  les  commandeurs  n'ont  pas  d'au- 
tres  maîires  ,    puisqu'e^ix -mêmes  consentent  à  les 


(i)  Alexanderab  Alex.  :  Per  ipsos  non  stat  quin  paiipcrcs  qaibus 
restitiilioncm  icriim  siiaium  iinprdiiint  moiiantur  famc,  cl  coopc- 
ratorcs  sunt  homicidii  ;  ctcnim  tlicit  Ecoles.  34  :  Panis  egcnliiim  vila 
paupcris  est;  qui  tlcfraudatiUiim  homosanguinis  est.  Quod  profect^ 
nusqtiam  gontium  verificatum  ostsicutinpaiiperrimis  Inùis, quorum 
rnulti  famé  pereiint  ;  et  boc  est  vcrissimum. 


(  295  ) 
recevoir.  C'est  ce  que  Dieu  faisait  dire  par  Jërémie 
aux  prêlres  de  son  temps  (l).  On  peut  reprocher  à 
ces  prêtres  de  commetlre  un  autre  péché  mortel  , 
parce  qu'ils  confesseiit  ces  sortes  de  pécheurs  ,  leur 
donnent  l'absolution,  et  les  admettent  à  la  participa- 
tion des  sainis  mystères  sans  avoir  fait  la  moindre 
attention  à  cetle  multitude  de  vols  dont  ils  se  sont 
rendus  coupables ,  et  sans  exiger  d'eux  la  moindre 
restitution.  En  efl'et  ;,  accorder  la  sainte  communion 
à  de  tels  hommes ,  qui  en  sont  si  indignes  par  leur 
qualité  de  pécheurs  publics ,  c'est  donner  aux 
chiens  le  pain  des  sainis  (2).  Enfui ,  ils  pèchent 
moriellemciit  en  ce  que,  les  commandeurs  étant 
des  pécheurs  publics  ,  ces  prêtres  devraient  refuser 


(1)  C.  6.  Aiiiiuoic  tjiiippè  usqtiù  ad  majorera  lioiuincs  avaritias 
Btiulentj  à  pioplictà  iiS({uc:  ad  saccrdotem  cuncti  faciunt  doiium  j 
et  cunibant  contritionein  filins  populi  inei  ciim  ignominià  dicentes  : 
pax,  pax ,  et  non  erat  pax.  —  Saint  Augustin  ,  dans  l'Épitie  aux. 
Macéd.  et  refertur;  i^,  q.  6,  c.  i,ait .  Illud  fidciitissimè  dixcrim  cùm 
qui  pro  homine  ad  boc  intcrvenit  ne  inalè  oblata  restituât,  et  qui 
ad  se  confugicntem  quàm  lioncstè  polest  ad  rcddcndum  non  coni- 
pellct ,  socium  cssc  fraudis  et  criminis.  Nam  mlscricorditer  talibus 
opem  nostrani  stibtrahimus  quani  itiiptndinuis.  jVain  falcs  nihil  aliud 
faciunt  j  ut  ait  Ezech.  c.  iS,  nisi  consuere  pnivillos  sub  capilc  ut  in 
pcccatis  obstinatiùs  quicscant.  Super  qucm  locum  Gicgorius,  liv.  i8. 
Moral,  c.  23,  inquit  :  Quisquis  ergo  nialc  agcntilius  aduiatur,  pul- 
villum  sub  cubito  vtl  ceivicà  jaccnlis  ponil,  ut  qui  corriperc  ex 
culpà  debucrat.in  co  fultus  laudibusnioliiler  quiescat.. — 4^iïist'>  c- 
sunl  nonnulli  ;  et  43  dist.,  c.  sit  icctor.  Sic  cigo  faciunt  isti  qui  me- 
litô  aniiuarum  deceptores  debcnt  appcllari  ;  et  quod  scclestiùs , 
quiim  quidam  corum  non  solum  rapta  accipicndoà  tyrannis  injuste 
illa  tacite  juslificant  etapprobant,  scd  eliam  vivà  voce  non  vcrcntur, 
et  rationiuus  sine  rationc  dcfcndcte  et  laudare. 

(a)  C. super  co,  de  ranto. 


(  294  ) 
de  les  inhumer  en  Icrre  sahiio  (i)  ,  ce  qu'ils  n'ont 
jamais  eu  la  pensée  de  taire. 

Dixième  conclusion.   Sur  le  cinquième  doute. 

Les  prélats  des  églises  cathédrales  et  paroissiales  , 
et  ceux  des  ordres  ,  sont  obligés  de  charger  des 
personnes  justes  et  craignant  Dieu  de  faire  l'esti" 
malion  des  édifices  ,  des  églises  et  des  couvens , 
ainsi  que  des  fonds  sur  lesquels  on  les  a  bâtis ,  et  du 
montant  des  journées  et  des  matériaux  que  les 
Indiens  ont  fournis ,  afin  que  la  valeur  leur  en  soit 
restituée.  La  preuve  de  cette  conclusion  c'est  que 
ces  fonds  de  terre  et  les  édifices  qu'on  y  a  cons- 
truits appartiennent  aux  Indiens  ,  et  qu'on  n'a  pu  se 
les  approprier  autrement  que  par  violence,  connue 
je  l'ai  déjà  fait  remarquer.  Ces  spoliateurs  sont  donc 
obligés  de  les  rendre  ,  et  je  range  dans  cette  classe 
ceux  qui  commandent  dans  ces  églises.  Mais  comme 
elles  sont  déjà  consacrées  à  Dieu,  elles  ne  peuvent 
être  employées  à  des  usages  profanes  ni  changer  de 
destination  ;  on  doit  donc  en  remettre  la  valeur  aux 
Indiens,ainsi  que  celle  des  terres  où  ces  édifices  ont  été 
élevés  et  des  travaux  qu'ils  ont  coûté.  Telle  est  l'opi- 
nion de  saint  Augustin  (2)  et  de  saint  Grégoire  (ô). 
Celui-ci  raconte  que  quelques  juifs  s'élant  plaints  à 


(1)  D.  c.suptT  PO  appaift.  Ubi  ex  gra\it;ite  p<ïîii;earj'uitur  gravita» 

CulpiB. 

{oi)  Ch.  I,  14  ,  q-  16  :  Si  vcio  rein  alicnnm  qiiis  tonseciavcrit,  »oi% 
«amdcm ,  sed  estimatioiieni  cjus  if^titiuMc  dcbet. 
(3)  Rcgist.  liv.  7,  th.  iS. 


(  395  ) 

lui  qu'on  leur  eùl  enlevé,  par  ordre  d'un  évêque, 
leurs  s>Tiagogues  pour  en  faire  des  églises,  il  or- 
donna'aussitôt  qu'elles  fussent  estimées  et  que  la 
valeur  leur  en  fut  payée,  ne  croyant  pas  cependant 
que  pour  accomplir  toute  justice  à  leur  égard  on 
dût  en  faire  la  démolition.  J'ai  dit  que  ce  soin 
appartient  aux  prélats  et  aux  autres  supérieurs  , 
parce  que  c'est  pour  eux  un  devoir  essentiel  d'ob- 
tenir la  restitution  du  bien  mal  acquis  (i).  J'ajoute 
qu'ils  disposent  de  choses  qui  ne  sont  point  à  eux 
contre  la  volonté  de  leurs  véritables  propriétaires  , 
ce  qui  est  un  véritable  vol  ;  qu'ils  commettent  un 
déni  de  justice  à  l'égard  de  ceux  qui  sont  lésés  ; 
qu'ils  donnent  mauvais  exemple  aux  commandeurs, 
qui  se  croient  tacitement  autorisés  à  garder  ce  qu'ils 
ont  volé  en  voyant  les  prélats  et  les  religieux  jouir 
tranquillement  des  églises  et  des  monastères  cons- 
truits sur  des  terreins  usurpés ,  au  prix  du  sang  des 
malheureux  Indiens  ;  d'où  ils  concluent  qu'ils  ne 
sont  pas  plus  obligés  que  les  autres  de  restituer  ce 
qu'ils  ont  pris  :  s'ils  voyaient  au  contraire  les  ecclé- 
siastiques rendre  aux  Indiens  les  terres  dont  on  s'est 
emparé  pour  y  bâtir  des  éghses  et  des  couvens ,  il 
est  probable  qu'ils  imiteraient  leur  exemple;  du 
moins  peut-on  présvimer  qu'ils  ne  vivraient  pas  dans 
une  si  grande  indifférence  à  cet  égard  ,  et  que  leaf 
salut  ne  serait  pas  aussi  sérieusement  exposé. 


f  i)  Ch.  sicuf;  et3  <îe)urojur  .  et  ch.  novit  de  jndiciis.  — Hostiensi» 
fh.  à  nobi' ,  et  2  de  scn»   excomm. 


(  296  ) 
OlvziÈME  cOACLusioiN.  Sur  le  cinquième  doute. 

Si  quelques  religieux  ou  toute  autre  personne 
sous  prétexte  de  venir  au  secours  de  leurs  familles 
ou  de  leurs  amis  ,  demandent  aux  commandeurs  et 
en  obtiennent  des  aumônes  pour  les  envoyer  ou 
les  apporter  eux-mêmes  en  Espagne,  ils  se  ren- 
dent coupables  de  péché  mortel ,  et  sont  obligés 
de  restituer  ce  qu'ils  ont  reçu  ,  malgré  l'autorisa- 
tion qu  ils  ont  obtenue  de  leurs  prélats  pour  l'ac-. 
cepter. 

Cette  conclusion  est  prouvée  par  la  réponse  au 
troisième  doute  ,  où  j'ai  fait  voir  que  les  comman- 
deurs n  ont  non  qu'ils  ne  soient  obligés  de  restituer  : 
d  ailleurs  d  suffit  d'avoir  prouvé  qu'ils  ne  peuvent 
disposer  de  la  moindre  chose  en  faveur  des  églises 
m  pour  quelque  œuvre  de  charité  que  ce  soit  ,  hors 
le  cas  dune  extrême  nécessité,  parce  qu'il  est  im- 
possible  que  les  personnes  pour  qui  ces  aumônes  sont 
demandées   soient  dans    un    aussi  pressant  besoin 
que  les  Indiens  eux-mêmes,  aux  dépens  de  qui  ces 
secours  sont  accordés.  Je  soutiens  également  que  la 
pernnssion  qu'ils  ont  obtenue  des    prélats  ne  sau- 
rait les  excuser,   parce   qu'il  y  a  eu  péché  mortel 
de  la  part  de  ceux  qui  l'ont  donnée,  et  participa- 
tion au    crime  de    vol   commis  par  les  comman^ 
deurs. 

Première  coinclusion.  Sur  le  sixième  doute. 
U  roi  d'Espagne  et  les  Espagnols  possèdent  les 


(^97) 
mines  du  Pérou  contre  la  volonté  des  rois  et  des 
habitans  de  ce  pays.  Je  prouve  ma  conclusion  de 
plusieurs  manières.  Premièrement  ,  les  Indiens  , 
prenant  les  Espagnols  pour  des  ennemis  publics  , 
chargés  d'anéantir  leur  nation  ,  et  ayant  la  même 
opinion  des  rois  de  Caslille  ,  parce  qu'ils  pensent 
que  c'est  par  leur  ordre  qu'on  les  opprime  ,  il  est 
évident  que  ces  Espagnols  et  le  roi  d'Espagne 
commettent  un  péché  mortel  en  s'emparant  de  leurs 
mines  et  des  autres  effets  qui  leur  appartiennent. 
Secondement ,  non  seulement  on  leur  enlève  leurs 
mines  d'or  et  d'argent  ;  on  les  oblige  encore  d'aller 
chercher  ces  métaux  dans  le  sein  dès  montagnes  , 
ce  qui  ne  peut  avoir  lieu  sans  d'énormes  fatigues  , 
qui  en  font  périr  un  grand  nombre.  Troisièmement, 
il  est  au  moins  probable  que  les  Indiens  ,  qui  vivent 
sous  l'oppression  des  Espagnols  ,  sont  continuelle- 
ment agités  par  la  juste  crainte  de  voir  augmenter 
leur  misère  ;  donc  ils  sont  dans  une  disposition 
contraire  à  ce  qu'il  plaît  aux  Espagnols  de  leur  com- 
mander ,  bien  que  leurs  actions  et  leurs  paroles 
semblent  indiquer  le  contraire  (i).  Cette  crainte  doit 
durer  aussi  longtemps  que  le  pouvoir  sera  entre 
les  mains  des  tyrans  ;  or  ,  comme  les  Indiens  sont 


(i)  Niliilcnimconsensui  tara  contrariiim  qiiàin  visant  me  tus,  quam 
comprobarc  contra  bonos  mores  est.  fl',  de  rcgn.  jiir.  ,  1.  niliil  con- 
sensui,  et  (T.  de  judiciis,  1.  2.  Sic  praesumitur  qiiis  aliipiid  dare  in- 
vitus  quamcumqiie  spontè  det,  perhoiTcsccns  oflicium  judicis  ;  ut  in  I. 
i,c.  ne  rusticiad  ullumobseq.  lib.  10  etc.  de  Saïga.  Hospi.  1.  unica 
bumani.  Nam  moris  est  illum  timcricujus  judicio  et  voluntate  nunc 
erigitur  quis  ,  nunc  deprimitur.  16,  q.  2  ,  c.  visis. 


(  '^98  ) 
opprimés ,  on  ne  peut  disconvenir  que  leur  crainte 
ue  soit  très  juste  ;  donc  ,  malgré  leurs  actions  et 
leurs  discours  ,  il  est  impossible  de  croire  qu'il» 
consentent  librement  à  porter  le  joug  du  roi  de 
Castille  et  des  colons  espagnols  ,  et  à  exploiter  pour 
leur  compte  les  mines  dont  les  produits  leur  avaient 
appartenu  jusqu'à  ce  moment. 

StcoiVDE  CONCLUSION.  Sur  le  sixième  doute. 

Le  roi  de  Castille  et  de  Léon  n'a  pas  le  droit  de 
jouir  des  mines  d'or  et  d'argent  du  Pérou  ,  ni  des 
pierres  précieuses  qu'on  y  trouve  ,  sans  le  consen- 
tement libre  et  volontaire  des  rois  du  pays  ou  de 
leurs  héritiers  ;  il  s'ensuit  qu'ils  ne  peuvent  accorder 
ce  droit  à  personne. 

Pour  convenir  de  ce  que  j'avance  il  suffit  d'ob- 
server que  les  rois  du  Pérou  et  leurs  liéritiers  sont 
souverains  de  ces  royaumes  en  vertu  de  la  loi  na- 
turelle ,  du  droit  divin  et  du  droit  des  gens.  Or  , 
quoiqu'ils  se  soient  faits  chrétiens  ,  ils  n'ont  pas 
perdu  pour  cela  le  droit  de  régner ,  ni  reconnu  pour 
leur  maître  le  roi  de  Castille  et  de  Léon  ;  donc 
celui-ci  ne  peut  posséder  des  mines  dans  leurs  pro- 
vinces sans  le  consentement  des  rois  indigènes.  La 
majeure  de  mon  syllogisme  est  fondée  sur  le  premier 
et  sur  le  second  principe  :  d'après  celui-ci  il  est 
de  foi  que  les  princes  qui  régnent  parmi  les  idolâtres 
sont  investis  d'une  autorité  légitime  ,  et  que  la  ju-^ 
ridiclion  leiu-  appartient  comme  aux  rois  qui  pro- 
fessent le  rhiistianismc.    Quanta   ma  mineure  ,  je 


(  399  ) 
ferai  remarquer  que  Ja  grâce  ne  détruit  pas  la  nature , 
mais  la  rend  plus  parfaite  (i).  L'intention  du  pape 
n'a  pas  été  de  dépouiller  de  leur  puissance  les  mo- 
narques du  Pérou  ;  premièrement ,  parce  qu'il  n'y 
avait  aucun  motif  légitime  de  le  faire ,  ainsi  que  je 
l'ai  prouvé  dans  mon  quatrième  principe;  seconde- 
ment ,  parce  que  ces  princes  n'ont  jamais  reconnu 
le  roi  de  Castille  pour  leur  maître ,  comme  on  le 
voit  par  le  sixième  principe.  Et  qu'on  ne  dise  pas 
que  nos  rois  gouvernent  et  font  administrer  les 
royaumes  du  Nouveau-Monde  avec  le  litre  de 
souverains  universels  ;  car  ils  n'ont  été  investis 
d'mie  si  grande  puissance  par  les  papes  qu'afin 
d'en  convertir  les  liabitans  à  la  foi  de  Jésus-Christ. 
Il  fallait  ,  pour  acquérir  légitimement  cette  autorité 
souveraine ,  respecter  la  raison  sacrée  du  droit  na- 
turel et  du  droit  divin  ,  comme  je  l'ai  fait  voir  dans 
le  septième  principe  ;  or  c'est  ce  que  n  ont  pas 
fait  les  Espagnols  qui  sont  entrés  dans  le  Pérou.  Je 
renvoie  pour  la  preuve  au  texte  de  mes  deux  pre- 
miers doutes.  Concluons  de  tout  cela  que  c'est  par 
la  plus  criante  injustice  que  l'Inca  et  ses  héritiers  ont 
été  dépouillés  de  leurs  souverainetés  et  de  leurs 
gouvernemens  ,  et  que  le  roi  d'Espagne  n'a  point 
respecté  ,  en  occupant  le  Pérou ,  la  raison  du  droit 
de  la  nature  et  des  gens.  Il  faut  en  accuser  les  Es- 
pagnols qui  ont  fait  invasion  dans  ce  pays  ,  et  ceux 


(i')  Gratia  non  tleSlniit  naturain  .  scd  perfiiit ,  cl  charit.i'  non  c«l 
priticipiuni  dominii  r\\\K  pfil  li^re?!».  Joaun.  Hu». 


(  3oo  ) 

que  Son  Altesse  y  a  envoyés  pour  y  administre^'  la 
justice.  Donc  le  roi  d'Espagne  ne  peut  disposer  de 
rien  dans  les  Indes  d'une  manière  légitime  sans  le 
consentement  des  rois  indigènes. 

Troisième  conclusioin.  Sur  le  sixième  doute. 

Les  colons  espagnols  qui  sont  aujourd'hui  danâ  le 
Pérou  ne  peuvent  jouir  d'aucune  mine  d'or  ou 
d'argent,  ni  d'aucun  autre  objet,  sans  la  permis- 
sion des  rois  du  pays ,  et  tout  ce  qu'ils  en  possèdent 
la  loi  de  Dieu  leur  fait  un  devoir  de  le  rendre ,  sans 
en  retenir  la  moindre  partie. 

Il  est  aisé  de  jirouver  celte  conclusion  ^  puisque , 
si  le  droit  de  disposer  des  mines  du  Pérou  ne  peut 
appartenir  aux  rois  de  Casiille  et  de  Léon ,  on  ne 
voit  pas  comment  ni  à  quel  litre  leurs  sujets  pour- 
raient s'en  rendre  maîtres.  S'ils  avaient  eu  quelque 
droit  pour  s'en  emparer  ,  il  n'eut  été  qu'une  consé- 
quence de  celui  que  le  roi  aurait  acquis  lui-même  ; 
mais  j'ai  prouvé  que  le  Pérou  appartient  aux  habi- 
lans ,  et  que  c'est  malgré  eux  qu'on  s'est  emparé  de 
leurs  terres  et  de  leurs  mines. 

Quatrième   conclusion.  Sur  le  sixième  doute. 

Que  les  mines  d'or  ,  d'argent  et  d'émeraudes 
fussent  déjà  découvertes  lorsque  las^  EsjDagnols  arri- 
vèrent dans  les  Indes  ,  ou  qu'elles  l'aient  été  depuis 
ce  temps-là  par  eux-mêmes  ou  par  les  Indiens ,  ces 
Espagnols  se  sont   rendus  coupables  de  vol  et  de 


(5oi    ) 

rapine  en  les  enlevant  aux  naturels  ,  et  ils  sont 
obliges  de  rendre  tout  ce  qu'ils  en  ont  tiré  ,  sous 
peine  de  damnation  élernelle. 

Je  prouve  celte  conclusion  en  faisant  remarquer 
que  pui^que  ces  provinces  sont  sous  l'autorité  de 
princes  naturels  et  légitimes  ,  et  que  sans  leur  per- 
mission nous  n'avions  pas  le  droit  d'y  remuer  la 
terre  pour  y  chercher  des  métaux  ,  il  n'y  a  pas  la 
moindre  difl'érence  enlre  les  mines  déjà  découvertes 
et  celles  qui  ne  l'élaient  pas  ,  ni  entre  celles  qui 
furent  découvertes  par  les  lndlens,et  celles  que  les 
Espagnols  parvinrent  à  découvrir  ;  car  ni  noire  entrée 
dans  le  pays  ni  la  peine  que  nous  avons  prise  d'y 
cherclier  des  mines,  ou  de  nous  emparer  de  celles  qui 
étaient  en  exploitation ,  ue  sauraient  donner  à  l'u- 
sage que  nous  en  avons  fait  la  moindre  apparence 
de  légitimité.  Au  contraire  ,  si  nous  avions  eu 
quelque  motif  raisonnable  d'entrer  dans  le  Pérou  , 
la  manière  dont  nous  nous  y  sommes  conduits  l'eût 
rendu  complètement  illusoire  (i).  Que  les  Espagnols 
dont  je  parie  soient  tenus  de  faire  la  restitution  de 
tout  ce  qu'ils  ont  pillé  d'or,  d'argent  et  des  pierres 
précieuses  ,  c'est  ce  qu'il  est  impossible  de  nier  , 
puisque  tous  ces  objets  appartiennent  aux  rois  du 
pays  ou  aux  naturels,  comme  toutes  les  autres  pro- 
priétés de  leur  territoire.  En  effet,  celle  contrée  était 
alors  divisée,  el  chaque  division  avait  son  maître ,  en 


fi;  'j5.  n.  7.,  c.  ita  nos  et  dedecinsis;  c.  suggestiim  et  dn  immun. 
Ecclcs.  c.  ultim.  .  et  iï.  dn  Uvt.  I.  it.ique.Biègue  de  Solo,  lib.  '5,  de 
jUKtit.  et  jiir.  q.  i,  art.   a. 


(  5o2  ) 

sorte  que  nous  n'y  avons  rien  pris  que  nous  ne  soyon* 
obligés  de  rendre  si  nous  voulons  éviter  notre  éter- 
nelle condamnation.  J'ai  donne  les  preuves  de  ce 
paragraphe  dans  plusieurs  endroits  de  cet  écrit ,  sur- 
tout dans  le  second  doute  de  la  cinquième  question. 

Cinquième  conclusion.  Sur  le  sixième  doute. 

Le  roi  de  Castille  et  de  Léon  est  obligé  ,  en  vertu 
du  droit  divin  et  du  droit  naturel ,  de  confier  à  des 
personnes  sages  et  pieuses  le  soin  de  prêcher  la  foi 
et  d'administrer  les  sacremens  aux  Indiens  ;  de  faire 
construire  des  églises ,  et  d'entretenir   à    ses    frais 
autant  de   ministres   qu'il  en  faudra  ,  sans  qu'on 
puisse  exiger  ni  dîme ,  ni  prémices ,  ni  aucune  autre 
espèce  de  contribution  des  Indiens  ,    tout  sacrifice 
à  cet  égard  devant  être  entièrement  libre  et  volon- 
taire.   Ma  conclusion  est  appuyée  sur  plus  d'une 
preuve.   Premièrement ,  j'ai  fait  voir  dans  le  cin- 
quième principe  que  le  roi  d'Espagne  est  obligé  de 
faire  annoncer  l'Evangile  aux  Indiens  ;   seconde- 
ment, celte  obligation  lui  est  encore  imposée  par  les 
avantages  que  lui  ont  procurés  les  trésors  immenses 
qui  lui  sontvenus  des  Indes  à  la  suite  des  injustices 
révoltantes  qui  ont  été  commises  contre  leurs  habi- 
tans  pour  les  obtenir  ;  troisièmement ,  il  est  stricte- 
ment obligé  de  restituer  aux  Indiens  non  seulement 
ce  que  ses  prédécesseurs  et  lui-même  ont  laissé  dé- 
poser dans  le  fisc  comme  apporté  de  l'Amérique, 
mais  encore  tout  ce  que  les  dévastateurs  espagnols  y 
ont  enlevé.  En  effet,  on  sait  que  le  prince  a  envoyé 


(  5o3  ) 

<ians  ce  pays  de  mauvais  adminisiraleurs,  qui  n'ont 
pas  su  protéger  les  Indiens  contre  l'injustice;  or 
c'est  au  roi  à  réparer  les  torts  causés  par  le  mauvais 
choix  de  ses  officiers  ,  de  même  qu'à  l'évêque  d'in- 
demniser les  naturels  des  pertes  qu'ils  ont  essuyées 
par  l'imprudence  ou  la  mauvaise  conduite  de  son 
officiai  ou  de  son  grand-vicaire  :  à  plus  forte  raison 
les  rois  doivent-ils  remplir  ce  devoir,  eux  qui  sont 
investis  de  la  souveraine  puissance  pour  punir  les 
employés  et  pour  empêcher  que  le  mal  soit  com- 
mis en  leur  nom.  Nous  en  trouvons  la  preuve  dans  le 
texte  même  de  l'Ecriture  Sainte  (i). 

J'ai  dit  qu'on  ne  devait  plus  exiger  la  dîme  des 
Indiens ,  d'abord  parce  que  ces  peuples,  bien  que 
convertis  au  christianisme  ,  n'ont  qu'une  foi  chan- 
celante ,  et  pensent  volontiers  que  nos  prédicateurs 
les  ont  trompés  lorsqu'ils  voient  les  Espagnols  com- 
mettre tant  de  crimes  ;  et  quant  à  ceux  qui  sont 
encore  païens ,  ils  n'auront  garde  d'embrasser  notre 
religion  ,  parce  que  ,  obligés  d'acquitter  et  des  tri- 
buis  énormes  et  la  dixième  partie  des  produits  de 
leurs  terres,  ils  croiront  que  le  dieu  adoré  par  les 
chrétiens  les  tyrannise  ,   comme  s'il  était  sujet  aux 


(i)  3.  Reg.  20.  Diinisisti  viiuni  dignnm  morte;  anima  tua  crit  pro 
.inimà  ejus.  Et  c,  licet  Heli,  t.ht  simonià  dicitur  :  Ad  corrigendum  sub- 
ditorum  dcfectus  tantô  diligentiùs  débet  piinceps  aut  prœlatus  assur- 
geie,  quantô  damnabiliùs  eorum  olVensas  deserit  incorrcctas.  Et 
Policratus,  liv.  7,  cap.  ult.,diLit:  Tenetur  princeps  de  omnibus, et 
omnium  aufor  esse  videtur,  quia  cùm  orania  possit  corrigere  corum  , 
nieritô  parhceps  e.st  quae  noiuit  vpl  negloxerit  cmendare.  —  Saint 


(5o4) 

mêmes  passions  que  les  Espagnols ,  ou  que  nous  leur 
vendons  l'Evangile,  que  nous  n'avons  porté  dans  le 
Nouveau-Monde  qu'afm  de  recevoir  en  échange 
leur  or  ,  leur  argent  el  les  autres  produits  de  leurs 
terres.  Une  auire  raison  qui  doit  faire  supprimer  la 
dîme  chez  les  Indiens,  c'est  que  trois  cents  ans 
après  l'établissement  du  christianisme  on  n'avait 
pas  encore  entendu  parler  d'un  semblable  tribut 
parmi  les  chrétiens  ,  tant  les  ministres  de  la  religion 
mettaient  de  prudence  dans  leur  conduite  avec  les 
païens,  qu'ils  voulaient  convertir.  Cette  réserve  est 
extrêmement  digne  de  remarque  ,  et  l'on  sait  que 
les  pères  du  concile  de  Nicée  ,  au  nombre  de  trois 
cent  dix-huit  évéques  ,  accompagnés  de  beaucoup 
d'abbés  el  de  prélres,  firent  le  voyage  de  JNicée  aux 
dépens  des  villes,  et  furent  entretenus  et  nourris 
par  l'empereur  Constantin,    pendant  leur  célèbre 


Thom.  22,  q.  6,  art.  7  :  Principes  qui  tciicntiir  custodire  justitiam  in 
terra,  si  per  eorum  chfectum  Jatroncs  incresciint,  ad  restitiitioncm 
tcncnfur.  Gcncralitcr  tcnctiir  dominus  qiiandô  familia  sua  vcl  ofTi- 
cialcs  delinqmint  in  illo  oflicio  in  qiio  dominus  est  prœposiliis.  Est 
cnim  tune  qiiod  imputet  dominus.  Si  non  clcgit  scu  proposùit  fa- 
roiliam  honestam,  utl.  i,  §.  familice,  (T.  dopubl.  Ifem  quia  princcps 
est  custos  justiti.-E  ;  dicitur  cnini  Sapicntia;  c.  6  :  Quia  cùm  cssctis  ini- 
nistri  rcgni  cjus,  non  custodislis  justitiam.  lTa;c  omnia  notantur  per 
doctons  in  c.  I,  de  rcslit.  spol.  i:bi  Joanncs  Andr.,  post  Hosticns, 
dicit  dominum  et  ctiam  imputatur  ci  quia  opéra  malornm  utitur 
bominum. — ff.dcaclio.  et  obliga.l.cx  malcficio  et  instit.  de  obliga. 
quia  ex  qua  delict.  nascuntur,§.  final,  imputatnr  enim  ei  qui  taies 
elcgit.  ff.  de  minori  1.  cum  mandate,  et  1.  2,  c.  de  pericul.  nom. 
lih.  Il"  et  c.  de  pericul.  I.  unica.  eod.  lib,  pro  quo  et  est  texlus  in 
aa\honlicà  jfudic,  sine  quo,  §.)icet  cos;  et  86.  d.,c.  inferiorum  culp» 
ft  facientcs  culpain. 


(  5o5  ) 

assemblée  :  c'est  ce  qu'on   peut  voir  dans  riiislonen 
Niccphore  ,  Ilv.  8,  cbap.  XIV. 

Première  conclusion.  Sur  le  septième  doute. 

Quiconque  aura  enlevé  ou  fait  enlever  les  richesses 
déposées  dans  les  tombeaux  ,   qui  sont  la  propriété 
des  Indiens  du  Pérou,    est    coupable  de  vol,  et 
obligé  de  rendre  aux  Indiens  tout  ce  qu'il  a  pris. 
Cette  conclusion  n'est  pas  difficile  à  prouver.  Il  est 
certain  que  ces  trésors  et  les  autres  objets  qui  les 
accompagnent  ont  leurs  maîtres ,  et  ne  sont  pas  des 
propriétés  abandonnées   :   or  il  suffit  que  ces  biens 
aient    été  enlevés  contre  la    volonté   des    Indiens 
pour  que  de  tels  actes  soient  considérés  comme  une 
offense  capitale  contre  Dieu,  et  leurs  auteurs  comme 
rigoureusement  sujets  à  la  loi  des  restitutions  ;  donc 
celui  qui  fera  enlever  ou  qui  enlèvera  ces  trésors 
conmiettra  un  péché  mortel ,  et  sera   tenu  de  les 
rendre  à  leurs  maîtres.  La  mineure  de  cet  argument 
est  évidente;  la  seule  difficulté  est  dans  la  majeure  , 
et  consiste  à  savoir  si  ces  trésors  appartenaient  à 
quelqu'un  :  je  prouve  l'affirmative  en  faisant  obser- 
ver que  la  plupart  des  sépultures  dont  il  est  question 
appartiennent  aux  enfans  ou  aux  autres  héritiers  des 
Indiens  qu'on  y  a  déposés  ;  que  les  habitans  cachent 
avec  le  plus  grand  soin  aux  Espagnols  ces   dépôts 
objet  de  leur  vénération ,   et  enfin  que  ces  trésors 
ne  peuvent  être  que  la  propriété  particulière   de 
quelque  Indien  ,  puisqu'on  a  conservé  les  noms  d«s 
indigènes  qui  y  ont  été  renfermés,  ainsi  que  ceux  des 
II.  20 


(  3o6  ) 

habiians  qui  ont  fait  de  ces  sépultures  le  dépôt  de  leurs 
métaux  précieux  ou  de  leurs  autres  richesses.  En 
effet ,  les  individus  qui  demandèrent  que  ces  trésors 
fussent  déposés  avec  leurs  dépouilles  dans  ces  raonu- 
mens  aspiraient  au  plus  grand  bien  qui  soit  dans  le 
monde,  c'est  à  dire  à  la  gloire  de  vivre  à  jamais 
dans  la  mémoire  des  hommes  ,  et  ils  acquirent  cet 
avantage  au  prix  de  l'or  et  de  l'argent  qu'ils  firent 
mettre  dans  leurs  tombeaux  :  cette  distinction  fait 
partie  du  bonheur  vers  lequel  l'homme  tend  natu- 
rellement, et  quiconque  prive  les  morts  des  richesses 
de  leurs  sépultures  les  dépouille  en  même  temps 
de  la  gloire  de  ce  monde  qu'ils  avaient  acquise  , 
et  des  avantages  de  la  renommée  dont  ils  voulaient 
jouir  parmi  les  hommes.  Or  il  y  a  obligation  de 
restituer  pour  celui  qui  enlève  aux  morts  les  hon- 
neurs dont  je  viens  de  parler  :  donc  les  richesses  de 
ces  tombeaux  ne  sont  pas  des  biens  abandonnés; 
donc  elles  ont  des  maîtres ,  qui  sont  les  morts 
eux-mêmes ,  ou  leurs  enfans  ou  leurs  héritiers. 

La  seconde  preuve  de  ma  conclusion  consiste 
en  ce  que  les  vivans  partagent  l'honneur  où  l'infamie 
de  ceux  de  leurs  parens  qui  les  ont  précédés  dans 
la  tombe;  par  conséquent  celui  qui  enlève  aux 
morts  les  richesses  de  leurs  sépultures,  et  par  cela 
même  les  honneurs  qu'ils  se  sont  procurés,  prive 
aussi  les  vivans  du  même  avantage,  et  leur  fait 
un  tort  infini  :  donc  les  biens  et  les  richesses  de 
ces  sépultures  ne  sont  pas  des  objets  abandonnés; 
ils  ont  d(;s  maîtres  ,  et  ce  sont  les  morts  qui  en  ont 
amsi  disposé,  si  ce  n'est  leurs  enfans,  qui  ont  droit 


(  3o7  ) 

de  les  considérer  comme  leur  héritage ,  et  de  les  con- 
server dansées  dépôts  sacrés  par  un  motif  d'honneur, 
comme  un  homme  conserve  dans  un  trésor  particu- 
lier l'argent  nécessaire  à  la  nourriture  et  à  l'entre- 
tien de  sa  famille.  Je  pourrais  appuyer  mon  senti- 
raient sur  l'autorité  du  fils  de  Dieu  lui-même ,  qui 
voulut  que  son  tombeau  fût  environné  de  f^loire. 
Isaïe  avait  dit Çc.  2)  :  et erit sepulchrum  ejus glo^ 
riosum. 

Je  prouve  encore  ma  conclusion  en  faisant  remar- 
quer que  lorsque  les  objets  que  l'on  trouve  ont  une 
grande  valeur  ,  et  qu'il  est  impossible  de  savoir  à 
qui  Us  appartiennent ,  il  faut  en  conclure  pre- 
mièrement que  les  morts  n  ont  pas  entendu  les 
abandonner  au  premier  venu,  et  ensuite  qu'il  faut 
en  disposer  d'après  l'intention  présumée  des  pre- 
miers possesseurs  et  de  leurs  descendans  ;  d'où  il 
suit  que  celui  qui  les  trouve  doit  supposer  qu'ils 
sont  la  propriété  de  quelqu'un.  Or  ce  qu'on  a 
découveit  dans  les  tombeaux  des  Indiens  a  une 
très  grande  valeur ,  puisque  c'est  de  1  or ,  de  l'argent, 
desbijoux  ,  des  vêtemens  et  des  ustensiles  précieux , 
qui  donnent  à  ces  sépultures  la  plus  grande  impor- 
tance aux  yeux  des  héritiers  :  donc  ce  ne  sont  pas 
des  biens  abandonnés  ;  donc  ils  ont  des  maîtres  légi- 
times. Je  dirai  aussi  que  les  lieux  où  l'on  découvre 
ces  trésors  sont  construits  avec  soin  et  bien  garantis 
par  de  grandes  masses  de  terre ,  qui  les  couvrent 
afm  qu'ils  soient  à  l'abri  de  toute  entreprise  de  la 
part  des  voleurs.  Cet  usage  était  connu  du  temps  <\n 
prophète  Baruch  ,  qui  en  parle  ,  et  on  le  rencontre 


(  3o8  ) 

aussi  parmi  les  idolâtres  el  chez  le  peuple  de  Dieu  (i). 
C'est  ce  qui  prouve  que  les  trésors  déposés  avec 
tant  de  précaution  dans  ces  monumens  n'étaient 
pas  destinés  à  devenir  la  proie  du  premier  occupant, 
comme  s'ils  eussent  été  véritablement  abandonnés. 
Une  autre  preuve  de  tout  ce  que  je  viens  de  dire  , 
c'est  que  si  un  liomnxe  trouvait  sur  le  bord  de  la  mer 
une  caisse  remplie  d'or  et  d'ari^ent  ou  d'effets  pré- 
cieux ,  il  ne  s'ensuivrait  pas  qu'elle  aurait  été  aban- 
donnée, mais  seulement  rapportée  par  les  flots  après 
avoirété  entraînée  dans  la  mer  pendant  quelque  tem- 
pête ;  en  sorte  que  l'objet  dont  il  s'agit  aurait  encore 
un  maître,  et  que  celui  qui  l'aurait  en  sa  possession 
ne  pourrait  se  dispenser  de  le  lui  rendre  s'il  venait 
le  réclamer.  Cette  doctrine  est  entièremeni  conforme 
à  ce  qui  a  lieu  panni  les  chrétiens.  Je  demande  , 
par  exemple  ,  si  les  grands  seigneurs  et  les  nobles 
qui  ont  des  chapelles  riches  et  ornées  dans  les 
églises ,  et  dont  les  tombeaux  qu'on  y  a  construit* 
pour  leurs  aïeux  sont  couverts  de  riches  draperies 
de  soie  et  de  brocard  ,  voudraient  consentir  à  ce  que 
tous  ces  ornemens  fussent  pris  pour  des  objets 
abandonnés ,  et  si  l'on  pourrait  supposer  que  telle  a 
été  de  leur  vivant  l'intention  de  ceux  qu'on  y  a 
déposés  dans  des  cercueils  magnifiques.  Je  demande 


(i)  C.  6.  Aut  sicut  ad  sepulchrum  adductum  morluum  ità  tutan- 
tur  sacerdotcs  ostia  clausuris  et  sévis  ne  à  latronibus  expolientur 
(thesauris  ibi  ciim  coiporibus  reconditis).  — Antiquitùs  in  sepulcliris 
potentium  poncbantur  pretiosa,  propter  cjuod  claudcbantur  fortiter 
et  cum  diligentiâ  ne  à  latronibus  exhaeierentur.  (La  glose.) 


(3o9) 

encore  si  l'homme  qui  aurait  enlevé  ces  effets  de 
vive  force  ou  autrement  ne  serait  pas  coupable 
envers  les  morts ,  qu'il  aurait  ainsi  outragés ,  et  à 
l'égard  de  leurs  héritiers  et  de  leurs  parens.  Il  est 
évident  que  l'outrage  serait  fait  aux  vivans  aussi  bien 
qu'aux  morts  ;  car  ces  trésors  ne  sont  pas  de  ceux 
qu'on  peut  regarder  comme  abandonnés  ,  et  qui 
appartiennent  aux  personnes  qui  les  découvrent  (i). 
Enfin  ,  non  seulement  il  est  contraire  à  la  loi  natu- 
relle et  à  la  loi  divine  de  s'emparer  de  ces  trésors 
contre  la  volonté  de  leurs  propriétaires  et  de  leurs 
héritiers  ;  on  sait  encore  que  les  lois  humaines  sont 
formelles  à  cet  égard  ,  et  qu'elles  étabhssent  des 
peines  très  sévères  contre  ceux  qui  violent  les  tom- 
beaux (2).  La  même  défense  se  trouve  dans  les  lois 
de  Castille  ,  qui  portent  peine  de  mort  contre  les 
auteurs  de  ce  crime  (3)  ;  on  y  lit  textuellement  : 
f(  Quiconque  sera  convaincu  d'avoir  ouvert  un  tom- 
»  beau  et  d'en  avoir  retiré  quelque  objet  sera  con- 
»  damné  au  dernier  supplice  ;  s'il  n'a  rien  enlevé  , 
»  sa  peine  sera   une  amende  de  cent  sous  dor^ 


(1)  L.  unica  ,  c.  de  thcsaiiris,  lib.  lo.  Thésaurus  est  pecunia  ab 
ignotis  dominis  vetustiori  temporc  abscondita,  cujus  dispositionis 
non  ex.tat  memoria.  —  Justit.  de  reium.  divin.  §.  thesauros.  Dicitui 
al)  ignotis  dominis,  id  est  ab  aliquibus  hominibus  fuitpecunia  abs- 
condita qui  nunquàni  eum  repererunt,  et  ibidem  longissimo  tempore 
pcriuansil  in  terrA  ,  quùm  jam  per  oblivionera  cxi-vit  à  possessione 
et  dorainio  hominum.  —  Jean  de  Plata,  1.  uuica. 

(3)  IT.  De  sepult.  viola,  q.  2.  —  L.  5.  Adrianus,  etc.  eod.  tit.  1. 
peigit  audacia. 

(3)  L.  2,tit.  18  j  lib.  ',.  dcl  l'uero  real  ;1  i  et  J,  dd  Fuero  Ju^go; 
tit.  3,  liv   II. 


(  3io  ) 
»  dont  la  moitié  sera  pour  le  roi ,  et  le  reste  pour  U 
y)  famille  du  mort.  »  Le  sou  d'or  valait  cent  trois 
ducats. 

Seconde  conclusioiv.  Sur  le  septième  doute. 

Les  Espagnols  qui  ont  enlevé  de  l'or,  de  l'argent  et 
d'autres  elTels  d'un  grand  prix  dans  les  tombeaux  qui 
étaient  sans  possesseurs  et  sans  héritiers  sont  obligés 
de  restituer  tout  ce  qu'ils  y  ont  pris ,  sans  en  retenir 
la  moindre  partie.  Celte  conclusion  se  prouve  par 
les    raisons    suivantes.   Premièrement  les  états  où 
ces  vols  sacrilèges  ont  été  commis  appartiennent  aux 
Indiens  ;  je  l'ai  fait  voir  dans  le  premier  et  dans  le 
second  principe  ,  et  ce  n'est  pas  parce  que  les  Espa- 
gnols sont  passés  en  Amérique  qu'ils  auront  acquis 
le  droit  de  s'emparer  de  ces  provinces  :  je  renvoie 
pour  la  preuve  au  septième  principe  ;    j'y  fais  voir 
que  les  Indiens  sont  les  maîtres  et  les  légitimes  pro- 
priétaires des  pays  qu'ils  habitent,  et  par  consé- 
quent de  tous  les  trésors  et  de  toutes  les  richesses 
qu'on  y  trouve  ;  leur  droit  à  cet  égard  est  fondé  sur 
celui  de  la  nature  et  des  gens  ,  et  l'emporte  incon- 
testablement sur  celui  que  d'autres  nations  vou- 
draient faire  valoir   ;   donc  il  ne  peut  arriver  que 
sans    leur    consentement   libre    et    volontaire    les 
Espagnols  ni  aucun  autre  peuple  s'emparent  légiti- 
mement des  trésors  et  des  richesses  du  Nouveau- 
Monde.  Le  principe  est  incontestable;  quant  à  sa 
conséquence  ,    je    la   prouve  en  faisant  remarquer 
que  s'approprier  le  bien  d'autrui  sans  l'autorisation 


(  5ii  ) 
du  véritable  maître  c'est  commettre  ua  vol ,  con- 
tre la  défense  expresse  de  la  loi  divine  (i).  Or,  que 
les  Espagnols  n'aient  pas  obtenu  des  Incas  ni  des 
autres  habitans  du  Pérou  la  permission  d'enlever 
les  trésors  dont  je  parle ,  c'est  ce  que  prouve  la  ma- 
nière dont  ils  ont  pénétré  dans  le  Pérou ,  et  que  j'ai 
exposée  dans  mes  premiers  doutes ,  ainsi  que  leur 
conduite  avec  les  Indiens,  qu'ils  rendent  de  jour  en 
jour  plus  esclaves  et  plus  malheureux  :  donc  il  y  a 
obligation  pour  eux  de  rendre  aux  Indiens  tout  ce 
qu'ils  ont  enlevé  dans  les  sépultures.  Je  puis  fonder 
sur  une  autre  raison  la  preuve  que  jamais  les  Espa- 
gnols n'ont  eu  la  faculté  légale  de  s'emparer  de  ces 
objets  ;  je  veux  parler  de  la  manière  dont  ils  ont 
traité  les  rois  et  leurs  sujets  depuis  leur  arrivée  dans 
le  Pérou  :  ils  les  ont  dépouillés  de  leurs  états  ,  de 
leurs  juridictions,  de  leurs  dignités  et  de  leurs 
Liens,  et,  ce  qui  est  encore  plus  injuste,  de  leur 
liberté.  Il  est  donc  impossible  de  supposer  que  les 


(i)Exode,  20.— Item,  in  principiodecretorura. —  LcP  .Dominique 
del  Soto  exprime  formellement  la  même  opinion  dans  le  liv.  5  de 
son  traité,  de  justitid  et  jure,  3-  qiiest:  Dubitare  tùin  hic  quis  posset 
propter  nostrates  qui  ad  occidentcm  auri  gratiâ  adeun t ,  an  liccat  cui- 
cumque  unius  nationis  ad  aliam  quxsitum  aurum  peregrinari.  Ap- 
paretenim  idunicuiquc  cademiatione  licere,  postquàm  jure  gcntium 
non  fuerunt  res  ist»  divisx.  Ilcspondctur  hoc  duntaxat  jure  non 
esse  omne  licitum  nisi  incoloe  ipsi  consentiant  ac  pro  derelictis  cos- 
dem  thesauros  habeant.  Nam  omnes  regiones  jure  gcntium  divisae 
sunt  :  ideô  licèt  gcntibusillius  rcgionis  res  ill.ie  communes  sint,  tune 
non  possunt  advcna:  incolis  invitis  casdem  res  usurpare;  nec  enim 
valent  Galli  hàc  de  causa  ad  nos  penetrare  ,  nec  nos  ad  illos  ipsi» 
invifi*. 


(  5ia  ) 

Espagnols  resient  en  Amérique  avec  le  consente- 
ment des  Indiens  ,  ni  qu'ils  en  aient  obtenu  la  per- 
mission de  s'emparer  des  trésors  cachés  dans  les 
tombeaux .  Enfin ,  il  est  aisé  de  sentir  la  force  de 
cette  conclusion  et  de  la  précédente  en  se  rappe- 
lant que  les  Espagnols  ont  usurpé  ces  provinces  sans 
droit  et  sans  raison  ,  et  que  le  nom  de  tyran  est  le 
seul  qui  leur  convienne  :  qu'on  juge  par  cela  mênie 
s'il  est  possible  que  les  Indiens  aient  consenti  à  se 
dépouiller  de  quelque  chose  en  faveur  des  Espa- 
gnols. 

Première  conclusion.    Sur  le  huitième  doute. 

Les  Espagnols  qui  vivent  ou  qui  ont  vécu  dans 
les  royaumes  du  Pérou  sont  tenus  de  rendre  tout 
l'or  ,  l'argent  et  les  autres  objets  de  prix  qu'ils  ont 
volés  dans  les  temples  ou  qui  en  ont  été  enlevés  ,  et 
de  les  remettre  à  ceux,  qui  les  y  ont  déposés  ou  à 
leurs  héritiers. 

Je  prouve  cette  conclusion  en  faisant  observer 
que  ces  biens  sont  la  propriété  des  naturels,  et 
que  c'est  contre  leur  gré  que  les  Espagnols  s'en  sont 
emparés  :  de  là  découle  naturellement  l'obligation 
de  les  rendre  à  leurs  véritables  maîtres.  On  ne  peut 
nier  que  ces  objets  n'appartiennent  aux  Indiens  , 
puisqu'ils  en  ont  fait  eux-mêmes  le  dépôt  dans  les 
temples,  et  qu'ils  n'en  ont  pas  pour  cela  perdu  lu 
possession  ni  la  propriété  :  la  raison  en  est  qu'en 
les  ofïVant  à  leurs  idoles  ils  croyaient  les  offrir  au 
Dieu   véritable  ;  en  effet  ,  quelque  imparfaite  que 


(  5j3  ) 
fin  la  notion  que  les  Indiens  avaient  acquise  de  la 
divinité,  ils  n'en  conservaient  pas  moins  l'intention 
de  ne  reconnaître  et  de  n'adorer  que  le  maître  de 
l'univers,  et  s'ils  n'avaient  pas  cru  s'adresser  à  lui, 
jamais  ils  n'eussent  mis  de  pareils  dons  sur  les  autels 
de  leurs  idoles.  Or,  comme  ils  reconnaissent  mainte- 
nant par  la  foi  l'erreur  qui  leur  a  fait  offrir  au 
démon  les  objets  dont  je  parle,  il  est  évident  qu'ils 
ont  le  droit  de  le   reprendre ,   car  ils  n'auraient 
pas  voulu    leur   donner  la  même  destination  s'ils 
avaient  su  que  leurs  idoles  n'étaient  pas  le  véritable 
dieu  (i)  ;    donc  les  Indiens  n'ont  pas  perdu  la  pro- 
priété de  ce  qu'ils  ont  offert  à  leurs  dieux ,  et  ceux 
qui  s'en  sont  emparés  ne  peuvent  se  dispenser  en 
conscience  de  leur  en  faire  la  restitution.  Une  autre 
preuve  de  cette  conséquence  c'est  que ,   lorsqu'un 
homme  livre  une  chose  qu'il  ne  donnerait  pas  s'd 
ne  croyait  qu'il  la  doit ,  une  telle  aliénation  est  com- 
plètement nulle  ,   et  laisse  le  droit  du   possesseur 
dans  toute  son  intégrité  (2).  Or,  comme  les  Indiens 
prenaient  leurs  idoles  pour  le  véritable  Dieu  à  qui 
seul  de  pareilles   offrandes  sont  dues  ,    il  s'ensuit 
qu'ils  n'ont  pu  perdre  leur  droit  à  la  possession  de 
ces  objets  ,  parce  qu'il  n'y  a  eu  qu'erreur  d'intention 
dans  l'usage  qu'ils  en  ont  fait.   Quelques  uns   ont 


(1)  Nemo  praesuniit  IVustrà  jaclarc  siiuiu.  — Lcx  camp.  ff.  deope- 
ribiis,  lib.  et  I.  <uin  de  iiidebito  ,  ff.  de  proba.infid. 

(■3)  îtà  intclligitur  indistincte  1.  cujus  per  errorem,  fT.  de  rcg.  jm 
et  c.  de  conditio.  Indcl>iti.  1.  i  et  1.  fiiin,  et  por  titulum  totum,  et  0. 


«odrni  Htiil,  per  toltiiu. 


(3i4) 

prétendu  que  ces  richesses  devaient  être  donnée» 
aux  églises ,  sur  ce  qu'en  les  offrant  aux  idoles  les 
Indiens  avaient  eu  l'intention  de  les  consacrer  au 
vrai  Dieu.  Mais  Je  réponds  que  les  Indiens  ne 
croyaient  pas  que  ce  fût  une  offense  à  l'égard  du 
vrai  Dieu  de  faire  de  pareilles  offrandes  ;  ils  étaient 
au  contraire  persuadés  qu'ils  faisaient  une  chose 
agréable  à  ses  yeux  :  s'ils  avaient  supposé  le  con- 
traire ,  rien  ne  les  eût  portés  à  les  offrir.  Concluons 
de  là  qu'ils  ne  renoncèrent  à  la  propriété  de  ce  qu^ils 
apportaient  en  offrande  à  leurs  idoles  qu'à  une  sorte 
de  condition  ;  ils  supposèrent  que  ces  dons  apai- 
saient la  divinité  et  lui  étaient  agréables  :  or,  comme 
ils  constituaient  au  contraire  une  offense  contre 
Dieu ,  la  propriété  n'en  était  pas  perdue  pour  les 
Indiens  ,  qui  ne  les  auraient  point  apportés  à  leurs 
faux  dieux  s'ils  avaient  pu  connaître  l'erreur  dans 
laquelle  ils  tombaient. 

Seconde  conclusion.  Sur  le  huitième  cloute. 

Les  trésors  qui  n'ont  ni  maîtres  ni  héritiers ,  de 
même  que  les  autres  richesses  qui  ont  été  consacrées 
aux  idoles  ou  déposées  dans  les  tombeaux  ,  doivent 
être  rendus  aux  Indiens  ,  et  les  Espagnols  n'ont  pas 
le  droit  de  les  garder. 

Cette  conclusion  lire  sa  preuve  de  tout  ce  que 
j'ai  dit  dans  la  première  ,  la  seconde  et  la  septième 
conclusion  du  sixième  doute  ,  et  même  des  raisons 
que  j'ai  exposées  dans  la  seconde  et  la  neuvième 
conclusion  Axx  septième  doute.  Elle  est  aussi  appuyée 


(3.5) 

sur  ce  que  j'ai  avancé  dans  la  conclusion  précédente  , 
où  j'ai  fait  voir  que  les  Espagnols  ne  jouissent  que 
par  usurpation  des  royaumes  du  Pérou ,  dont  ils  ont 
injustement  dépouillé  les  Indiens,  qui  en  sont  les 
vériiables  maîtres  en  vertu  du  droit  naturel  et  du 
droit  des  gens.  Donc  ce  que  les  Espagnols  possèdent 
dans  ce  pays  appartient  aux  Indiens  ,  et  par  consé- 
quent ils  sont  obligés  de  le  restituer  aux  habitans. 
La  restitution  des  richesses  qui  ont  été  offertes  aux 
guacas  et  qui  n'ont  pas  de  maître  ,  de  même  que 
de  celles  des  tombeaux  qu'aucun  Indien  ne  peut 
réclamer  avec  le  titre  d'héritier ,  doivent  retourner 
à  la  ville  ou  à  la  province  dans  laquelle  on  les  a  en- 
levées ,  afin  que  chaque  habitant  en  ait  indistincte- 
ment sa  part  par  droit  d'association  et  de  commu- 
nauté ,  et  que  les  églises  elles-mêmes  et  les  autres 
établîssemens  utiles  aux  Indiens  puissent  aussi  en 
profiter.  Il  faut  en  dire  autant  des  autres  effets 
connus  chez  ce  peuple  pour  n'avoir  ni  maîtres  ni 
héritiers  :  tous  les  habitans  peuvent  les  réclamer 
et  en  jouir  ,  et  de  cette  manière  la  restitution  en 
sera  mieux  faite  que  si  on  les  envoyait  dans  des 
pays  où  ils  n'auraient  pas  été  enlevés  par  les  Espa- 
gnols (i). 


(i)  SaintTliomas,  4  Sent.  A.  l/f,  q.  i,  art.  :y,  q.  i,  2,  3;  Quando 
civitas  aliqua  dcslruilur  seu  cùni  aliqui  tleprcdantur  ,  si  illi  quorum 
res  siint  et  reccpcrunt  damna  vel  nesciiint  vel  sunt  mortui,  dcbcnt 
illa  restitui  paupcribus  illius  villae,  vel  in  alios  usus  communitatis 
illius  civitalis expendi  ad suum  arbitriiim,  vel  illorum  adquos  pcitinet 
cura  illius  civitatis.  —  L'Hostiense  dit  :  Quando  aliqua  civitas  vas- 
tata  est  injuste,  et  praeda  inagna  in  eà  facta  ,  et  m  sciuntnr  super»- 


(  5i6  ) 
PiiE^riÈRK  coiscLusio.x.  SuT  le  neuvième  cloute.' 

Les  Espagnols  doivent  restituer  aux  Indiens  toutes 
les  terres  qu'ils  leur  ont  enlevées  :  s'ils  refusent  de 
le  faire,  il  est  impossible  qu'ils  ne  soient  pas  damnés. 
Celte  proposition  est  prouvée  par  ce  que  j'ai  dit  dans 
le  sixième  ,  le  septième  elle  huitième  doute  :  j'y  ai 
démontré  que  ces  terres  n'ont  pas  d'autres  maîtres 
que  les  Indiens  ,  et  que  ce  n'est  que  par  violence 
que  les  Espagnols  en  ont  fait  l'acquisition  j  donc 
le  salut  de  ceux-ci  est  impossible  s'ils  ne  les  rendent. 
On  peut  lire  la  preuve  de  la  majeure  de  mon  argument 
dans  le  premier  et  le  second  principe  :  la  mineure 
est  prouvée  par  elle-même ,  puisqu'il  est  de  foi 
divine  que  celui  qui  retient  le  bien  d'autrui  sans  son 
consentement  ne  peut  espérer  d'être  sauvé  s'il  ne 
rend  ce  qu'il  a  usurpé.  Celte  restitution  doit  se  faire 
de  manière  que  les  biens  qui  appartenaient  aux  Incas 
soient  rendus  à  leurs  héritiers  ,  et  qu'à  l'égard  de 
ceux  qui  dépendaient  des  communautés  ou  des  villes 
la  même  règle  soit  fidèlement  observée ,  ainsi  que 
pour  les  propriétés  des  simples  particuliers  ,  qui 
doivent  être  rendues  à  leurs  maîtres  ,  et  en  cas  de 
mort  à  leurs  héritiers. 


titcs  qui  passi  sunt  ilamnum,  co  casii  restitiUio  débet  fieripanperibiis 
illius  loci  iu  qiio  datum  est  daiununi  vel  cujus  babitator  crat  is  ciii 
facienda  crat  rcstitutio,  quorum  radius  est  qui  viciai  utiiitatcm 
«xindè  scntiant  qiiàm  cxhanci  (  aig.  c.  de  servit.  ,  1.  2,  in  fia-,  et 
Icg.  prcccs  proviriciic)  ;  quoniara  vcri  similiiis  est  qiiod  inlcr  illosin~ 
vcnitur  is  rui  damiiuin  d.ilum  est,  ^cl  hœics  ejus,  qiiàm  inlcr  (%.- 
trancos. 


f3i7) 
Seconde  conclusion.  Sut  le  neuvième  doute. 

Les  Espagnols  ont  beau  dire  que  Guaynacapac 
était  un  tyran  ,  et  qu'il  avait  envahi  à  main  armée 
beaucoup  de  provinces  du  Pérou  ;  ce  motif  ne  rend 
pas  plus  légitime  la  possession  de  ce  qu"ils  ont 
ravi  aux  Péruviens  :  ils  ont  pris  la  place  de  l'usur- 
pateur; ils  doivent  donc  se  soumettre  à  la  loi  qui 
oblige  de  rendre  ce  qu'on  a  pris  injustement. 

Cette  conclusion  est  fondée  sur  ce  que ,  si  Guay- 
nacapac ,  prince  idolâtre,  était  un  tyran  pour  s'être 
emparé  de  ces  provinces ,  à  plus  forte  raison  méri- 
tons-nous d'être  ainsi  qualifiés  ,  nous  qui  ne  nous 
sommes  pas  contentés  d'envahir  deux  ou  trois  pro- 
vinces ,  mais  qui  avons  usurpé  le  pays  tout  entier , 
et  commis  bien  plus  de  cruautés  sur  les  Indiens  que 
Guaynacapac  lui-même  :  ce  sont  les  habitans  qui 
l'assurent  ;  et  comment  pourrait-on  en  douter,  puis- 
que la  population  du  Pérou  avant  notre  tyrannie 
était  deux  ou  trois  fois  plus  considérable  qu'aujour- 
d'hui ,  et  que,  si  Dieu  n'y  porte  remède  ,  elle  sera 
entièrement  détruite  dans  quelques  années?  C'est  ainsi 
qu'en  jugeant  Guaynacapac  nous  nous  condamnons 
nous  -  mêmes  (i),  et  qu'au  dire  de  nos  Espagnols 
il  sera  permis  de  dépouiller  un  voleur ,  et  de  regar- 
der comme  bien  acquis  ce  qu'on  saura  qu'il  a  volé , 
puisqu'ils  croient    trouver   un  motif  de   légitimer 


(i)  Saint   Paul    :   Id  qno  cuiiu  alteiiini  jiulicas ,  te  ipsuiu  con- 
damnas. 


(3.8) 

leurs  pillages  dans  la  tyrannie  de  ce  prince  péru- 
vien. Une  autre   preuve  de  ma  conclusion  ,    c'est 
que  les  Espagnols  ignorent  complètement  si  Guay- 
nacapac  a  tyrannisé  les  habitans  du  Pérou  :  l'ont-ils 
fait  comparaître  devant  un   juge   compétent  pour 
qu'il  rendît  compte  de   sa  conduite  ?    Est-ce   après 
avoir  entendu  son  acte  d'accusation  et  sa  défense 
qu'ils  l'ont  ainsi  jugé  ?  Et  en  supposant  même  que 
Guaynacapac  eût  été  un  tyran  ,  il  n'y  aurait  encore 
aucun  motif  suffisant  de  s'en  plaindre  ,    ni  d'ap- 
prouver qu'on  lui  eût  enlevé  aucune  portion  de  ses 
états  ;  car  il  est  certain  que  ses  sujets  le  pleurent 
comme  un  excellent  prince  ,  et  que   des  sacrifices 
lui    sont   offerts  comme   à   un   Dieu  ;    ce  qui    au 
reste  n'aurait  pas  lieu  si  nos  crimes  n'ovaient  re- 
tardé jusqu'à  ce  jour  la  conversion  de  ces  idolâtres. 
En  admettant  aussi  que  ce  prince  fût  un  tyran ,  tout 
ce  que  les  Espagnols  pouvaient  se  permettre  contre 
lui  c'était  de  le  combattre  ,  et  de  rendre  la  liberté  à 
ceux  dont  il  aurait  fait  des  esclaves  (i)  ;   mais  nul 
roi  n'avait  autorité  sur  lui  pour  réprimer  sa  tyran- 
nie ,  parce  qu'il  était  lui-même  indépendant  ;  enfin, 
dans  toute  hypothèse ,  les  Espagnols  étaient  obligés , 
avant  de  rien  entreprendre  contre  lui ,  d  examiner 
sa   conduite  d'une  manière    impartiale  ,  soit  qu'il 
eût  cherché  à  se  défendre  lui-même ,   soit  que  ses 
héritiers   eussent   entrepris    de    le    faire   après   sa 


(i)  Libéra  ciiin  qui  injiirlam  patitur.  —  Subvenite oppresse.  (Isaîc.) 
Equité  vi  oppressmn  dr  innnii  (•altimnianfi.s.(  Saint  JérAmr,  cl».  2( 
et  la.) 


(  3i9  ) 
mort(i).  11  faut  encore  remarquer  que,  diaprés  les 
principes  du  droit  commun  ,  tout  titulaire  ,  sur- 
tout lorsqu'il  est  question  d'une  autorité  souveraine 
depuis  longtemps  établie ,  ou  d'une  possession  atta- 
chée soit  à  une  ville  ,  soit  à  une  communauté  ,  doit 
être  considéré  comme  ayant  acquis  le  droit  de  légi- 
timité par  le  fait  même  d'une  jouissance  tranquille 
et  sans  opposition  (2).  Ce  n'est  que  lorsque  la  tyran- 
nie est  bien  prouvée  que  l'usurpateur  peut  être 
dépouillé  de  ce  qu'il  possède  ;  mais  il  est  évident 
que  cette  règle  ne  s'applique  point  au  roi  Guayna- 
capac  ,  dont  le  gouvernement  n'avait  excité  aucune 
plainte  dans  son  royaume  ,  el  qui  était  par  consé- 
quent bien  meilleur  que  celui  des  Espagnols  ,  qui 
y  a  fait  couler  tant  de  sang  el  tant  de  larmes.  Quant 
à  notre  tyrannie ,  il  est  impossible  de  la  justifier  en 
rappelant  celle  de  ITnca  ,  puisque  nos  accusations 
ne  sont  peut-être  qu'une  calomnie. 

Conclusion  .  Sur  le  dixième  doute. 

Les  Espagnols  qui  envahirent  le  royaume  de 
Cuzco  ,  et  qui  s'en  partagèrent  les  terres  ,  les  héri- 
tages et  les  maisons,  ont  offensé  Dieu  mortellement, 
et  ils  sont  obligés  de  restituer  tout  ce  qu'ils  ont  pris 
aux  Incas  ou  à  leurs  héritiers ,  et  aux  Indiens  qui 
représentent  ceux  qu'on  a  dépouillés.  Ce  devoir  est 

(1)  Ncmo  inaiulilus  privandus  est,  ut  fl'.  de  ici  milit.  1.  3  ,  §.  si 
ad  diem  ,  et  2,  q.  i ,  c.  imprimis  ,  et  act.  aS.  Non  est  consnetudo  Ro- 
manis damnare  aliqiicm  hominem  priiisquàm  is  qui  a<;cusatiir  prao- 
scntrs  habeat  acrusatoros .  locuinquc  se  dcfendendi  accipiat  ad 
ahiiienda  crimina  ((iiae  ei  olijiciuntur. 

(a)   L.  Possessioncs.  C.  de  Proliatio  ;  et  1.  ciim  res. 


(    320    ) 

celui  de  chaque  Espagnol ,  non  seulement  pour  la 
part  qu'il  a  reçue  de  celte  espèce  de  butin  ,  mais 
encore  pour  la  totalité  de  ce  qui  a  été  enlevé.  Il  en 
est  de  même  de  ceux  qui  ont  fait  bâtir  des  maisons 
sur  les  terres  des  Indiens  et  dans  la  ville  de  Cuzco. 
Cette  conclusion  ,  ainsi  que  toutes  ses  parties ,  est 
fondée  sur  les  raisons  de  la  première  conclusion  du 
premier  doute ,  et  des  conclusions  deux  ,  cinq  , 
neuf  du  même  doute  ,  et  cinq  et  neuf  du  second 
doute.  Il  en  résulte  que  l'attaque  des  Indiens  par 
les  Espagnols  fut  une  agression  injuste  et  abominable, 
et  la  défense  des  opprimés  un  acte  très  légitime. 
Donc  les  Espagnols  irritèrent  la  colère  de  Dieu,  et 
ils  sont  obligés  de  leur  rendre  tout  ce  qu'ils  leur  ont 
pris  :  en  effet ,  pendant  cette  guerre  les  Indiens 
n'avaient  pour  but  que  de  défendre  leur  vie ,  leurs 
femmes  ,  leurs  enfans ,  et  la  liberté  de  leur  patrie. 
Les  Espagnols  prétendent  être  maîtres  de  Cuzco , 
de  toutes  les  richesses  qu'ils  y  ont  trouvées  ,  et  de 
tous  ses  habitans  ,  quoique  leur  attaque  n'ait  été 
fondée  sur  rien  ,  puisqu'il  n'y  a  jamais  eu  d'agres- 
sion faite  par  les  indigènes.  Mais  peut  -  on  nier 
qu'il  soit  permis  à  chaque  homme  de  défendre  son 
pays  ?  Je  soutiens  que  le  droit  naturel  lui  en  fait 
même  un  devoir  ;  donc  notre  conclusion  est  juste. 
Il  est  facile  de  prouver  encore  de  trois  autres  ma- 
nières l'injustice  de  cette  guerre.  Premièrement  il 
n'existait  aucun  sujet  raisonnable ,  du  côté  des  Espa- 
gnols, pour  attaquer  les  Indiens  ,  et  ils  ne  se  propo- 
saient que  renvahlssement  du  pays  :  il  n'y  eut  donc 
pas  d'injustice  dans  la  résistance  des  naturels ,  puis- 


(521    ) 

qu'ils  pouvaient  alléguer  ce  qui  rend  toujours  une 
guerre  légitime  (i).  Secontleniont  ,  celte  guerre 
n'ofiie  point  ce  caractère  de  bonne  intention  que 
doit  avoir  toute  entreprise  de  ce  genre  pour  être 
permise  ^  c'est  à  dire  le  désir  d'obtenir  justice 
d'une  offense  et  des  maux  qu'elle  a  produits.  Troi- 
sièmement ,  elle  a  été  faite  sans  l'ordre  du  roi  d'Es- 
pagne ,  puisque  ce  prince  ne  voulut  jamais  la  per- 
mettre contre  les  Indiens ,  dont  il  connaissait  le 
caractère  doux  et  pacifique  ,  et  que  ses  intentions 
étaient  clairement  exprimées  dans  les  ordres  qu'il 
cliargeait  ses  ministres  d'envoyer  en  Amérique. 
Donc  les  Espagnols  sont  tenus  de  restituer  ce  qu'ils 
ont  pris.  Cette  conséquence  paraîtra  certaine  si 
l'on  considère  qu'il  y  a  eu  rapine  de  la  part  des 
Espagnols  ,  c'est  à  dire  enlèvement  par  violence 
du  bien  d'aulrui,  en  présence  et  sans  le  consente- 
ment du  maître  :  or  les  voleurs  sont  obligés  de 
rendre  ce  qu'ils  ont  volé,  sous  peine  de  n'avoir  jamais 
aucune  part  à  la  miséricorde  divine  :  donc  ma  con- 
clusion est  juste  ,  et  je  renvoie  ,  pour  qu'on  ne  me 
conteste  pas  sa  complète  évidence  ,  à  ce  que  j'ai  dit 
un  peu  plus  haut  sur  la  même  matière. 


Première  conclusion  .  Sur  le  onzième  doute. 

Le   roi  auguste  et  très  chrétien  de  Castille  et  de 
Léon  est  obligé ,  pour  le  salut  même  de  son  âme  , 


■(i)  Justa  bdla  definiri  soient qnae  iilciscnntiir  injuria'.  Saint  Aug. 
hy.  83  ,  9, 

II.  U\ 


(    322    ) 

d'employer  tous  les  moyens  qui  sont  en  son  pou-^ 
voir  pour  la  conversion  du  petit -fils  du  Guayna- 
capac  au  christianisme  ,  et  par  conséquent  de  lef 
faire  rentrer  dans  ses  états,  d'où  il  s'est  réfugié  avec 
son  armée  dans  les  montagnes  des  Andes. 

On  trouvera  la  preuve  de  cette  conclusion  danslc 
quatrième  et  le  cinquième  principe  ,  où  j'ai  fait  voir 
que  le  motif  qui  déterminai  le  pape  à  accorder  au  roi 
d'Espagne  la  possession  de  l'Amérique ,  ce  fut  l'en- 
gagement pris  par  ce  monarque  d'y  faire  prêcher 
la  foi  et  d'en  convertir  les  habitans.  Le  pape  fonda 
sur  cette  promesse  du  roi  de  Casiille  l'injonction 
formelle  de  remplir  ce  devoir  important  sous  peinô 
de  prévarication  et  de  péché  mortel  ,  comme  on 
peut  le  voir  dans  le  cinquième  principe  ,  et  dans  la 
cinquième  et  la  sixième  de  mes  conclusions. 

Secon  de  conclu sion  ;  Sur  le  onzième  doute. 

Le  roi  d'Espagne ,  notre  maître  ,  est  obligé  , 
pour  sauver  son  âme ,  de  rétablir  dans  les  royaumes 
du  Pérou  rinca  neveu  de  Guaynacapac  ,  qui  en 
est  l'héritier  naturel  et  légitime,  et  de  faire  rendre 
aux  seigneurs  particuliers  de  ce  pajs  tout  ce  que  les 
Espagnols  leur  ont  enlevé. 

Pour  reconnaître  la  vérité  de  cette  conclusion  , 
il  suffit  de  remarquer  que  les  Espagnols  retiennent 
sous  le  joug  de  la  servitude  les  royaumes  du  Pérou  , 
qui  ont  un  maître  légitime  dans  ce  prince  indien  , 
comjne  neveu  de  Guaynacapac  et  de  quatre  petits- 
fils    ses    successeurs    vivans  ,    qu'il  aurait  appelé 


(323) 

au  trône  ,  et  qui  a  été  reconnu  pour  tel  non  seule-^ 
ment  par  sa  famille  ,  mais  encore  par  l'armée  qui 
l'a  suivi  dans  les  monta^i^nes ,  et  par  ceux  des  Indiens 
qui  sont  restés  au  milieu  des  Espagnols  ,  leurs 
tyrans.  Or,  comme  ces  provinces  gémissent  sous 
l'oppression  espagnole,  et  que  ce  prince  se  voit  privé; 
ainsi  que  beaucoup  d'autres  seigneurs ,  de  ses  états 
par  des  Espagnols  sujets  du  roi  d'Espagne,  qui' 
semblent  autorisés  par  lui  et  agir  en  son  nom ,  quoi- 
qu'ils aient  ouvertement  violé  ses  ordonnances  il 
s'ensuit  qu'il  est  obligé  de  rétablir  le  prince  péruvien 
Tito  sur  le  trône  de  ses  pères  et  dans  tous  les  droits 
de  sa  famille.  La  preuve  de  cette  conséquence  est 
dans  la  seconde  conclusion  du  sixième  doute.  Une 
autre  preuve  de  ma  conckision  actuelle ,  c'est  que 
le  roi  très  chrétien  d'Espagne  est  obligé  d'être 
juste  à  l'égard  des  nations  du  Pérou  ,  que  ses  sujets 
les  Espagnols  accablent  sous  un  joug  de  fer  ;  c'est 
pour  lui  un  devoir  d'accomplir  le  précepte  ,  et 
l'omettre  serait  pécher  mortellement.  Donc  il  est 
tenu  de  mettre  un  terme  à  l'oppression  des  Indiens 
en  les  rétablissant  dans  leurs  pays  et  dans  leur  indé- 
pendance naturelle.  Je  dis  encore  qu'aussi  lon''- 
temps  que  le  prince  restera  à  cet  égard  dans  l'in- 
diflérence,  il  sera  coupable  comme  les  auteurs  du 
pillage  ,   de  la  tyrannie  et  des  massacres  (i).    Ce 


(i)Dignisunt  morte  non  solùm  qui  fac.unt,  secl  eti.nin  qm  con5e,»- 
tuint  fac.entibus.  (Saint  Paul  aux  Romains.  ..  )  Et  in  Deaolls  pcr 
mnltoscauonesdic.tur  :  nnnsolùraqui  facinnt,  sectetiam  qui  ronsen- 
tiunlfacientibusparticipesjiidicantiir.Etlibatdominoprosnirèquiab 


(  324  ) 

qni  prouve  encore  ma  conclusion ,  c'est  que  si  le 
roi  d^Espagne  ne  rétablissait  pas  le  roi  du  Pérou  et 
les  seigneurs  qui  l'ont  accompagné  dans  sa  retraite  , 
il  pourrait  y  avoir  une  juste  raison  de  le  croire  de 
connivence  avec  les  tyrans  espagnols,  et  de  supposer 
qu'il,  permet  et  qu'il  sanctionne  les  horribles  péchés 
qu'ils  ne  cessent  de  commettre  dans  ce  pays  ,  en  se 
vantant  môme  d'y  être  autorisés  par  lui  (i).  Enfin  , 
ce  qu'il  y  a  de  certain  c'est  que  le  roi  d'Espagne 
est  réduit  à  tolérer  ces  Espagnols  ,  qui  ont  des  for- 
teresses en  leur  pouvoir  et  tous  les  moyens  de  se 
défendre  ,  et  qui  n'acquittent  d^autre  tribut  à  leur 
prince  que  ce  qu'ils  veulent  bien  retrancher  sur  l'or 
et  l'argent  qu'ils  extorquent  aux  Indiens.  Sur  une 
somme  de  plusieurs  millions  qu'ils  lèvent  chaque 
année  sur  les  commande  ries  ,  il  n'en  revient  pas  un 
maravédis  à  Sa  Majesté  :  c'est  à  quoi  devraient  pen- 
ser et  remédier  les  personnes  qui  sont  chargées  des 
affaires  des  Indes,  ne  fût-ce  que  pour  sauver  l'hon- 


afflictis  pellit  adversa.  Et  negligcrc  perturbare  pcrvcrsos  cùm  possit 
niliilaliud  est  quàm  fovere.  Nec  caret  scrupulo  consentionis  occultae 
qui  manifeste  facinori  desinit  obviare;  86  dist.  c.  facicntis  culpam  ; 
et  83.  d.  c.error;  et  c.  consentire,  et  n.  q.  3  ,  c.  qui  consentit,  et 
23,  q.  3,  c.  ostendit,  et  24,  q-  3,  c.  quialioiuni;  et  in  c.  sicut  dignuni, 
§.  illi  etiam  de  homicidio. 

(i)  Ratificans  enim  homicidium  vcl  spolium  nomine  suo  factum 
tenetur  ac  si  mandasset.  Voy.  la  Glose  in  1.  i.  3.  sed  etsi  ciim  quis, 
ff.  de  vi.  etvi  arma  ;ubi  esttextusexpressusdicens  rati  babitationem 
equiparari  mandate  ;  et  ibi  Bartho.  et  Bald.  in  1.  fi.  c.  ad  Macedo- 
nemjetPaul  de  Castro  in  concil.  263;  et  quod  ratificatio  equipara- 
turmandatonotatur  inl.  siquismihibona,§.  jussum,  ft'.  deacquirend-^ 
hœre.ct  in  régula  ratif.  dc  reg.  jur.  6. 


(  325  ) 

neur  du  roi ,  si  gravement  compromis  :  on  le 
trompe,  et  l'erreur  est  d'autant  plus  funeste  qu'il 
€st  obligé  devant  Dieu  de  répondre  de  tous  les  pé- 
chés que  la  tyrannie  fait  commettre  chez  les  Indiens, 
et  de  restituer  tout  ce  qui  leur  a  été  ou  leur  sera 
enlevé  ,  quoique  le  fisc  n'ait  rien  reçu  ou  ne  doive 
rien  recevoir  de  l'argent  pillé  dans  le  Pérou. 

Troisième  conclusion.  Sur  le  onzième  doute. 

Si  le  roi  d'Espagne  veut  rétablir  dans  leurs  états 
les  princes  du  Pérou ,  et  qu'il  rencontre  de  l'oppo- 
sition de  la  part  des  commandeurs  lorsqu'il  fera 
proclamer  la  suppression  des  commanderies ,  il  faut 
qu'il  ait  recours  aux  armes  j  qu'il  attaque  les  tyrans, 
et  qu'il  soit  prêt  à  mourir  ,  s'il  est  nécessaire  ,  pour 
briser  le  joug  de  fer  qu'une  partie  de  ses  sujets  a 
imposé  au  peuple  du  Nouveau  -Monde  le  plus  pai- 
sible et  le  plus  innocent. 

Je  prouve  cette  conclusion  en  faisant  observer  que 
les  nations  du  Nouveau  -  Monde  ont  été  recomman- 
dées aux  rois  catholiques  ,  et  que  ceux-ci  se  sont 
engagés  à  les  rendre  chrétiennes  et  à  les  protéger  : 
je  l'ai  établi  dans  les  principes  trois  ,  quatre  et  cinq 
de  ce  mémoire  3  or ,  comme  ces  peuples  sont  bons 
et  tranquilles,  et  que  les  Espagnols  les  oppriment, 
les  rois  d'Espagne ,  pour  ne  pas  violer  leur  promesse , 
doivent  affranchir  les  Indiens  et  punir  les  Espa- 
gnols (1). 


(1)  D.  n.23,q.  8,  c.  scirc  vos  oporlet  qnod  nunqiiam  ab  alif/iiihii'< 
homincs  nosijos  siniimis  opprimi.  Jcfi  si  nécessitas  iilla  ncciimt  . 


(  5-26  ) 

Cette  conduite  que  les  souverains  de  l'Espagne 
ont  à  tenir  à  l'égard  des  Espagnols  du  Nouveau- 
Monde  étant  motivée  par  le  droit  divin  et  le  droit 
naturel ,  et  justifiée  par  les  saints  canons  ,  ils  doi-^ 
vent  j^onrsuivre  sans  relâclic  et  frapper  des  peines 
les  plus  dures  ces  violalevu's  de  toutes  les  lois  ,  fal- 
lût-il les  condanmer  tous  à  périr,  parce  qu'il  est 
juste*  de  préférer  au  bien  temporel  des  Espagnols 
le  bien,  ia  vie  et  le  salut  de  tant  de  nations,  et  de 
sauver  l'honneur  même  de  la  foi  catholique  ,  que 
leurs  crimes  ont  déshonorée  et  rendue  odieuse  ^ 
tous  les  peuples  idolâtres,  qui  la  repoussent  avec 
mépris  et  indignation  (i).  Or  les  péchés  de  ces 
Espr'ignols  sont  si  horribles  et  si  funestes  au  bien 
spirituel  et  au  bien  temporel  de  la  multitude  des 
peuples  indiens  ,  qu'il  ne  faut  compter  pour  rien 
tout  le  mal  qui  peut  les  accabler ,  pourvu  qu'on 


particularitcr  indicamus ,  tjuia  noslri  grcgis  in  omnibus  ultoics  esse 
debemus,  et  praecipui  adjutorcs;  et  23.  q.  2.  c.  Doniinus  noster;  et 
de  ordi.  cogni.  c.  2.  et  dercsii.  spol.  c.  i.  de  Apella.  c.  dclcctis;  et 
ibi  Innoc.  et  Hostiens.  in  cxtra^agan.  Joaii.  22.  demajo.  etobcdi. 
ubi  dicitur  ecclesiœ  romanœ.  Suoriiniquc  siibditonim  dispendia  dis- 
simulare  non  possumus  ,  qiijn  postquàni  nobis  cognita  fuerint,  ad- 
versus  ca  oppoi tunis  icmcdiis  occiiramiis.  —  Argument,  fl".  de dolo,  1. 
cum  quisj  et  fi",  deolliciopiœsid.  J.  piiescs. 

(i)  Parcendiim  enimniultitudiiii  non  est,  necscvcritatedetrahen- 
dum  autmiscricoidiadclinqucntibnsinipcndenda,  iibinon  cessaturà 
scelcribus  et  obslinalo  animoin  inconjgibililate  persistiwit.  a4-  q.  4> 
c.  non  potcst.  —  Saint  Thomas,  22,  q.  109,  art.  i,  ad  5,  dicitquod 
peccatuni  principisqucm  sequiturmuititudo  tolcrandum  est,  si  sine 
scandalo  niuUitudinis  puniri  non  potest,  nisi  forte  esset  talc  pccca- 
tum  printjpis  quod  magis  noccrct  multitudini  quàm  scandalumquod 
jndè  oriretur. 


(  327  ) 
assure  la  liberté  et  le  salut  des  nations  qu'ils  oppri- 
ment. Ce  sentiment  est  appuyé  sur  une  infmiié  d'au- 
tres textes  (i).  Le  grand  prêtre  Héli  fut  puni  de 
mort  avec  ses  enfans  poîir  n'avoir  pas  réprime  le 
scandale  qu'ils  causaient  dans  Israël  en  empêchant 
les  sacrifices  et  le  culte  du  vrai  Dieu  :  or  où  vit-on 
jamais  des  hommes  plus  coupables  que  les  Espa- 
gnols à  l'égard  de  Dieu  ,  et  plus  ennemis  de  sa  reli- 
gion ,  qui,  sans  leur  infâme  méchanceté,  brillerait 
aujourd'hui  de  tout  son  éclat  dans  le  Nouveau- 
Monde?  Qui  fit  jamais  plus  de  mal  aux  hommes  que 


(0  4^'-  tl'st-  c.  sed  illiid.  —  L.  eut  constituerctur  ;  5o.  cl.  et  in  c. 
comensationcs,  44'  ^''st.  et  g!o.  in  c.  quoties,  et  c.  2.  i.  i[.  7.  et 
glos.  et  docto.  in  c.  ex  parte  de  transac.  —  Exod.  22.  makficos  non 
patieris  vivcrc;  et  Deutcro.  16.  non  miseraris  ejiis,  scd  animara  pro 
anima;  et  3  ,  r.  20  ,  dicitur  ad  Achab  rcgem  :  Quia  dimisisti  virum 
dignum  morte  de  manu  tuâ,  eiit  anima  tua  pro  anima  ejus,  et  po- 
puluspro  populo  ejus;  et  i»  reg.  i5.  quia  Saûl  pepcrcit  A  gagrcgi,  ncc 
fecit  vindictam  in  Amalcchitas  sicu^Deus  prœccpcrat,  amotus  est  à 
regno  et  tota  ejus  posteritas;  et  au  sujet  du  grand  piètre  Héli,  qui 
ferma  les  yeux  sur  la  conduite  criminelle  de  ses  Gis,  il  est  dit  :  Quare 
fecistis  res  hujusmodi  quas  ego  audio  res  pcssimas  ab  omni  populo  , 
noUite,  filii  mei ,  etc.  Comme  il  ne  les  fit  pas  punir  de  mort  pour 
accomplir  toute  justice,  Dieu  luifit  dire  par  son  prophète  :  Honorasti 
magis  filios  tuos  quàm  me  ,  et  idcircô  juravi  domui  Heli  quôd  non 
expietur  iniquitas  domûs  ejus  victimis  et  muneribus  usque  ad  scm- 
pitcrnum.  Dieu  appelle  les  Philistins  pour  le  punir;  ils  arrivent, 
massacrent  trente  mille  Israélites  avec  les  enfans  d'Hi'li,  prennent 
l'arche  d'alliance,  et  la  profanent.  Héli,  apprenant  cette  nouvelle, 
tombe  de  son  siège  et  meurt;  son  âme  est  précipitée  dans  l'enfer, 
suivant  la  glose,  i  reg.  c.  2,  et  4-  47-  ^'  ^-  sicut  tri.  §.  nccesse  est; 
ubi  ait  Gralianus  :  quia  Heli,  falsâ  pictate  superatus,  delinquentes 
filios  ferirc  noluit,  npud  districtum  judicem  ,  semetipsum  cum  filiis 
Crudeli  damnationc  percussit.  Etcnim  ci  divinâ  voce  dicilur  hono- 
rasti filios  tuos  magis  quàm  me. 


(  328  ) 
ces  avides  Castillans  ?  C'est  donc  rendre  à  Sa  Ma- 
jesté le  roi  d'Espagne  un  service  important ,  et  tra- 
vailler autant  qu'on  le  peut  à  la  félicité  de  son  règne 
et  au  salut  de  son  âme^  que  d'appeler  son  attention 
sur  ces  horribles  circonstances  ,  afin  que  le  mal  soit 
enfin  détruit  par  son  bras  puissant ,  quels  que  soient 
les  dangers  que  puisse  courir  sa  personne  royale 
dans  cette  juste  et  digne  entreprise. 

De  la  manière  dont  il  conuient  d'e?igager  Vlnca 
du  Pérou  qui  s'est  retiré  dans  les  Andes  à 
revenir  dans  ses  états. 

Je  pense  qu'il  faut  premièrement  que  le  prêtre 
qui  était  proviseur  de  Cuzco  lorsque  l'Inca  est 
parti,  et  qui  connaissait  ce  prince,  soit  envoyé  au- 
près de  lui  avec  quelque  religieux  des  plus  prudens 
et  des  plus  instruits  dans  la  langue  péruvienne.  11 
sera  muni  de  lettres  bien  scellées  de  Sa  Majesté  le 
roi  d'Espagne  pour  l'Inca  ,  et  de  présens  qu'il  lui 
offrira  au  nom  de  notre  monarque.  Il  aura  poui- 
mission  d'assurer  le  seigneur  péruvien  qu'il  vient 
désavouer  de  la  part  de  son  maître  la  conduite  que 
les  Espagnols  ont  tenue  avec  lui  et  avec  ses  sujets  ; 
que  son  intention  est  de  réparer  ,  autant  qu'il  sera 
possible ,  le  mal  qui  a  été  fait ,  et  qu'on  ne  tardera 
pas  a  voir  l'accomplissement  de  cette  promesse.  Les 
envoyés  promettront  à  l'Inca  toute  sûreté  pour  sa 
personne  et  pour  les  hommes  qui  l'ont  accompagné 
dans  sa  retraite  ;  il  sera  {\\(t  \m  district  ou  une  pro- 
vnice  où  le  prince  sera  reçu  et  servi  comme  souve- 


* 


(  3^9  ) 

rain  par  ceux  des  babilans  qu'il  aura  choisis  pour 
cela  ,  et  qui  lui  obéiront  C/omme  ses  sujets  ;  le  même 
avantage  sera  assuré  à  tous  les  seigneurs  qui  revien- 
dront avec  lui.  On  songera  ensuite  à  les  faire  ren- 
trer dans  les  provinces  occupées  par  les  chrétiens^ 
afin  de  leur  prêcher  la  foi  catholique  avec  prudence 
et  de  la  manière  qui  nous  a  été  enseignée  par  Jésus- 
Christ  lui-même.  Parmi  les  articles  de  notre  croyance 
qu'on  leur  proposera  de  recevoir  librement ,  sera 
compris  celui  de  la  haute  souveraineté  spirituelle  et 
du  pouvoir  divin  dont  le  Dieu  des  chrétiens  a  in- 
vesti ,  pour  le  gouvernement  de  son  Eglise ,  son 
vicaire  le  souverain  pontife.  Il  conviendra  ensuite 
que  les  prédicateurs  s'occupent  de  l'objet  dont  il  a 
été  parlé  dans  la  dernière  raison  du  septième  prin- 
cipe, c'est  à  dire  de  persuader  à  llnca  et  à  ceux  qui 
sont  avec  lui  de  se  soumettre  à  la  mesure  par 
laquelle  le  pape  a  institué  les  rois  d'Espagne  et  de 
Léon  souverains  et  monarques  de  tout  l'empire 
d'Amérique  :  celte  invitation  sera  accompagnée  de 
la  déclaration  formelle  que  le  roi  d'Espagne  recon- 
naît que  rinca  est  libre  de  consentir  ou  non  à  ce 
qu'on  lui  propose  ,  et  qu'il  doit  user  de  ce  droit  sans 
crainte  et  sans  détour.  Dans  le  cas  contraire ,  quel- 
que impuissant  que  soit  Tlnca ,  tout  ce  que  nous 
ferons  sera  frappé  de  nullité  complète  j  et  d'ailleurs 
nous  ne  devons  pas  oublier  que  c'est  pour  l'acquit 
de  la  conscience  du  roi  que  nous  proposons  des  me- 
sures ,  et  afin  que  l'Espagne  commence  à  jouir  de 
quelque  chose  qui  ait  été  légitimement  acquis  en 
Amérique.  Il  csl  5nrlo»it  iiunonant  quf  toiiîoi  nos 


(  33o  ) 

relations  avec  les  Indiens  portent  le  caractère  de  la 
franchise  et  de  la  sincérité.  Lorsque  l'Inca  aura 
reconnu  le  droit  du  pape  sur  les  Indes,  on  établira 
les  conditions  réciproques  dont  j'ai  parlé  dans  mon 
septième  principe,  cest  à  dire  que  le  roi  d'Espagne 
s'engagera  à  gouverner  comme  il  convient  de  le 
faire  les  nations  du  Pérou  ;  à  maintenir  leurs  lois 
et  leurs  coutumes ,  à  l'exception  de  celles  qui  ' 
seraient  contraires  à  la  foi  et  à  la  religion  chré- 
tienne; à  remettre  sous  l'obéissance  de  l'Inca  toxites 
les  provinces  qui  sont  maintenant  soumises  au  roi 
d'Espagne ,  et  tous  ceux  des  habilans  que  les  com- 
mandeurs possèdent  connue  serfs,  à  furet  à  mesure 
que  les  commanderies  viendront  à  vaquer  ;  à  resser- 
rer les  limites  des  villes  et  des  biens  communaux 
que  les  Espagnols  se  sont  appropriés  ,  et  à  ne  pas 
permettre  qu'il  soit  jamais  porté  atteinte  dans  la 
suite  à  ce  qui  sera  réglé  à  cet  égard  ;  à  borner  éga- 
lement les  terres  des  églises  ,  des  couvens  et  des 
chapelles  ,  et  à  en  restituer  le  reste  aux  Indiens  , 
qui  étaient  autrefois  propriétaires  des  terieins  sur 
lesquels  les  fabriques  ont  été  élevées.  Si  les  anciens 
maîtres  n'existent  plus  ,  leurs  droits  appartiennent 
aux  héritiers  ,  et ,  à  leur  défaut ,  à  l'Inca  pour  en 
disposer  en  faveur  de  ses  sujets  ,  comme  i\  le  jugera 
convenable  pour  le  plus  grand  bien  de  la  popula- 
tion ,  de  la  culture  et  des  familles.  11  faudra  aussi 
qu'on  paie  aux  Indiens  la  valeur  des  fonds  sur  les- 
quels des  édifices  auront  été  bâtis  ,  et  même  celle 
des  édifices  ,  soit  qu'ils  aient  été  construits  par  les 
Indiens ,   soit  que  les  Espagnols  n'y  aient  employé 


(  33i  ) 

que  des  nègres  ou  d'autres  ouvriers  qui  ne  seraient 
pas  indigènes,  attendu  que  ces  balimens  n'appar- 
tiennent pas  aux  Espagnols  ,  puiscju'ils  les  ont  élevés 
sur  un  fonds  étranger  ,  et  que  cette  circonstance  en 
rend  la  possession  illégilinic,  comme  je  l'ai  prouvé 
dans  ia  cinquième  conclusion  du  deuxième  doute, 
et  dans  la  dixième  conclusion  du  cinquième.  Telles 
devront  èlre  les  promesses  du  roi  d^Espagne  et  les 
condilions  qu'il  aura  à  remplir. 

Quant  à  l'Inca  Tito  et  aux  Indiens  ,  ils  promet- 
tront au  roi  d'Espagne  respect ,  obéissance  et  fidélité 
pour  toujours  :  les  autres  seigneurs  s'engageront  , 
après  avoir  reconnu  les  droits  de  notre  monarque 
sur  la  souveraineté  universelle  des  Indes  ,  à  lui 
payer  un  tribut  d'or  et  d'argent  qui  sera  déterminé 
d'après  les  règles  de  la  loi  commune ,  et  les  deux 
rois  jureront  cliacun  de  leur  côté  d'exécuter  fidè- 
lement les  articles  et  les  conditions  du  traité.  L'en- 
gagement de  l'Inca  sera  l'objet  d'un  acte  en  forme  , 
afin  qu'il  soit  bien  constaté  qu'il  reconnaît  le  roi 
d'Espagne  pour  son  monarque  et  son  protecteur , 
^insi  que  ses  descendans  et  ses  successeurs  au  trône 
de  Castille  et  de  Léon.  Il  conservera  en  écbange 
la  jouissance  pleine  et  entière  de  tous  les  droits  atta- 
chés à  la  couronne  de  Cuzco  et  des  pays  qui  en 
dépendent.  Les  religieux  s'efforceront  de  persuader 
à  l'Inca  de  renoncer  à  la  restitution  entière  de  ce 
que  les  Espagnols  ont  enlevé  dans  le  Pérou  ,  en  lui 
prouvant  rimpossibillté  de  faire  revenir  dans  les 
Indes  les  vaisseaux  qui  en  sont  partis  ,  avec  l'or, 
l'argent  ,   les   perles   et  les  autres  objets   précieux 


(  352  ) 

qu'il  faudrait  ]ui  rendre  ,  el  ils  lui  feront  entendre 
que  le  roi  d'Espagne  suppléera  à  ce  nio^^en  de  resti- 
tution impraticable  en  ne  recevant  à  l'avenir  que 
de  légers  tribus  des  habitans  ,  au  lieu  de  ces  grosses 
sommes  d'argent  qui  ont  été  stipulées  dans  le  traité. 
II  sera  en  même  temps  fort  utile  que  les  mission- 
naires obtiennent  de  l'Inca  et  de  ses  sujets  l'oubli 
des  injures  et  des  torts  qu'ils  ont  reçus  des  Espa- 
gnols ,  et  de  cette  suite  de  massacres  et  de  calamités 
qui  ont  désolé  leur  pays  :  car  il  n'y  a  aucun  moyen 
de  réparer  ces  malheurs  ;  et  ,  si  les  Indiens  se 
trouvent  dans  la  disposition  de  pardonner  ,  les 
Espagnols  cessant  alors  de  craindre  pour  leur  sûreté, 
la  paix  sera  promptement  rétablie  dans  les  royaumes 
du  Pérou  ,  et  ramènera  les  biens  dont  les  indigènes 
regrettent  si  vivement  la  perte.  Telle  est  la  marche 
que  le  droit  naturel  et  le  droit  divin  prescrivent  de 
suivre  aux  rois  d'Espagne  pour  acquérir  la  souve- 
raineté des  Indes  d'une  manière  juridique  ,  et 
pour  légitimer  leur  possession  actuelle.  Tout  ce 
qu'on  a  fait  jusqu'ici  et  tout  ce  qu'on  pourra  entre- 
prendre à  l'avenir  sans  les  précautions  que  je  viens 
d'indiquer  ne  pourra  constituer  qu'un  droit  illu- 
soire ,  et  sera  nul  et  de  nul  effet ,  comme  unique- 
ment fondé  sur  la  violence  ou  la  raison  du  plus  fort. 
11  est  bien  vrai  que  notre  roi  est  déjà  investi  d'un 
droit  sur  la  chose  ;  mais  ce  droit  n'est  point  celui 
de  la  souveraineté  ,  attendu  qu'il  n'a  pas  obtenu 
])our  en  jouir  le  conscnlemenl  des  rois  et  des 
jicuplcs  du  Nouveau  -  Monde  ,  ainsi  que  je  l'ai 
prouvé  dans  le  sixième  princ)|>c  ;  d'ailleurs  ce  qui 


(  353  ) 

raeltail  obstacle  à  rétablissemenl  d'un  lel  droit  , 
c'est  l'invasion  à  main  armée  des  provinces  du  Nou- 
veau-Monde :  j'ai  fait  valoir  ce  motif  dans  le  sep- 
tième principe  et  dans  la  seconde  conclusion  du 
sixième  doute  ;  et  comme  tout  ce  qui  s'est  fait 
jusqu'à  présent  dans  ce  pays  est  irrégulier  et  com- 
plètement nul  de  droit  ,  puisqu'on  ne  peut  y  voir 
que  l'ouvrage  de  la  tyrannie  ,  il  s'ensuit  que  l'au- 
torité et  la  puissance  des  rois  d'Espagne  doivent 
être  fondées  sur  des  bases  plus  sûres  et  plus  lé- 
gitimes. 

Il  me  reste  à  répondre  aux  deux  argumens  que 
quelques  personnes  font  valoir  pour  prouver  que 
rinca  du  Pérou  ne  doit  point  être  rétabli  dans  ses 
royaumes.  Le  premier  consiste  à  dire  que  ce  prince 
se  soulèvera  avec  son  peuple  contre  les  Espagnols. 
Je  réponds  que  les  hommes  qui  parlent  ainsi  sont 
ceux-là  mêmes  qui  ont  usurpé  les  terres  du  Pérou 
et  qui  veulent  les  conserver  ;  j'ajoute  que  puisque 
les  Espagnols  ,  qui  n'étaient  que  six  ou  sept  cents  , 
ont  suffi  pour  s'emparer  de  la  personne  d'Athaba- 
liba,  quoiqu'il  eût  avec  lui  quarante  mille  guerriers, 
et  pour  conquérir  ensuite  tout  son  vaste  empire ,  à 
plus  forte  raison  seront-ils  en  état  de  le  retenir  sous 
l'obéissance  aujourd'hui  ,  qu'ils  sont  au  nombre  de 
plus  de  sept  mille  hommes  ,  maîtres  d'une  cavalerie 
nombreuse  et  de  tous  les  autres  moyens  militaires, 
et  lorsque  la  guerre  a  fait  périr  une  si  grande  partie 
des  habitans.  Le  second  argument  de  mes  adver- 
saires ,  c'est  que  l'Inca  Tito  s'opposera  de  toutes 
ses  forces  à  ce  que  ses  sujets  embrassent  la   reli- 


(  334  ) 
gion  chrétienne.  Je  prétends  au  contraire  que  ce 
prince  sera  le  premier  à  les  y  engager ,  parce  que  , 
indépendamment  de  l'impression  que  la  vérité  peut 
faire  sur  son  âme  ,  il  trouvera  dans  cette  résolution 
un  moyen  sûr  de  remonter  sur  le  trône  ;  et  cette 
mesure  est   d'autant  plus  salutaire   que  jamais    les 
naturels  ne  seront  chrétiens  de  bonne  foi  tant  que 
leur  monarque  sera  exilé  au  fond  des  montagnes, 
et  toujours  fidèle  à  la  religion  de  son  pays.    Leur 
conduite  à  cet  égard  est  fondée  sur  l'affection  qu'ils 
lui  portent  ,  et  sur  une  soumission  si  entière  à  ses 
volontés  ,   malgré  la  distance  qui  les  sépare  ,    qu^il 
sulfit  que  leur  roi  ne  soit  pas  chrétien  pour  qu'ils 
persistent  dans  leur  aveuglement  et  dans  leur  im- 
piété. Je  crois  aussi  très  fermement  que  lorsqu'ils 
verront  leur  monarque  dans  ses  états  ,  professant  la 
religion  chrétienne ,    ils  deviendront   eux-mêmes 
chrétiens  de  bonne  foi  ,    surtout  si  les  Espagnols 
font  oublier    par    leur  modération    leur  ancienne 
tyrannie.    Si  au  contraire  on  ne   change   rien    au 
système  actuel ,  il  ne  fiudra  rien  moins  qu'un  mi- 
racle pour  qu'on  puisse  amener   les  Indiens  à  se 
convertir  sincèrement,    parce  qu'ils  nous  voient  dé- 
mentir par  nos  actions  ce  que  la    religion    nous 
enseigne  et  nous  commande  de  faire  :  en  effet ,  ils 
«aperçoivent  aisément  que  nous  ne  sommes  au  mi- 
lieu d'eux  que  pournous  emparer  et  jouir  de  leurs 
personnes  et  de  leurs  biens,  et  que  tout  le  reste  nous 
est  indifférent. 


(  355  ) 
Conclusion.  Sur  le  douzième  douté. 

Les  Espagnols  qui  ont  soumis  à  leur  joug  de  fer 
les  habitans  du  Nouveau -Monde  ont  violé  tous  les 
principes  de  la  bonne  foi ,  aussi  ouveriement  que  les 
païens ,  qui  versaient  le  sang  des  martyrs  ,  et  que 
les  Turcs ,  qui  oppriment  à  présent  un  grand  nombre 
de  chrétiens.  Je  puis  ajouter  que  leur  ignorance 
n*est  pas  plus  invincible  que  celle  de  ces  infidèles. 

La  preuve  de  cette  conclusion  est  fondée  sur  ce 
que  j'ai  dit  dans  mon  huitième  principe  ,  et  elle 
me  semble  si  évidente  que  ,  si  quelqu'un  préten- 
dait la  contester  ,  il  ne  mériterait  pas  qu'on  prît  la 
peine  de  la  prouver  par  d'autres  raisons. 

J'ai  indiqué  dans  la  seconde  conclusion  du  hui- 
lième  doute  les  moyens  d'effectuer  la  restitution 
des  objets  qui  n''ont  pas  de  maîtres ,  soit  l'or  et  l'ar- 
gent, soit  les  étoffes ,  les  bestiaux  et  les  autres  objets 
du  même  genre. 


(  336  ) 

APOLOGIE 

DE  DON  BARTHÉLEMI  DE  LAS  CASAS, 

ÉVÊQDE    DE   CHIAPA ; 

PAR  LE  CITOYEN  GRÉGOIRE, 

Ancien   éuéque  de  Blois,  membre  de  J' Institut  de 
France ,  etc. 

Cuyo  nombre  merece  ser  eterno , 
Y  no  cubrirse  con  obsciiro  vélo. 

(  Jean  de  Castellanos.  ) 

(Lu  à  rinslitut  le  22  floréal  an  8.  —  12  mai  1804.  ) 

Jl  andis  que  l'Amérique  ,  à  peine  ouverte  au  génie 
entreprenant  de  l'Europe  ,  courbait  la  tête  devant 
des  conquérans  ;  tandis  qu'à  leur  suite  des  hommes 
féroces ,  calomniant  par  leurs  forfaits  et  la  religion 
qu'ils  prétendaient  professer  ,  et  le  sang  espagnol 
dont  ils  étaient  issus  ,  portaient  la  désolation  ,  l'es- 
clavage et  le  massacre  parmi  ces  peuplades  indi- 
gènes ,  qu'il  eût  été  si  facile  de  conduire  au  bien  , 
si  doux  de  s'attacher  par  des  bienfaits  ,  quelques 
hommes ,  élevant  la  voix  contre  les  oppresseurs  en 
faveur  des  opprimés ,  dévouaient  ceux-là  à  la  ven- 
geance ,  et  invoquaient  sur  ceux-ci  la  protection  des 
lois  divines  et  humaines. 

A  leur  tête  paraît  avec  éclat  Barthélemi  de  Las 


(  537  ) 

Cas'as  j  ou  Casaus  (comme  l'écrivent  quelques  liisto- 
riens  ).  On  conçoit  que  le  prolecteur  des  Indiens 
dut  être  spécialement  en  butte  à  la  fiU'eur  de  ceux 
qui  en  étaient  les  bourreaux,  et  cette  furenrdut  faire 
partie  de  riiéritage  transmis  par  ces  derniers  à  leurs 
enfans. 

La  médisance  ne  pouvant  trouver  des  torts  à  Las 
Casas ,  elle  chargea  l'imposture  de  lui  en  créer  ,  et 
depuis  deux  siècles  la  calomnie  pèse  sur  sa  tombe. 

Ainsi  Yitré  fut  accusé  d'avoir  détruit  les  poinçons, 
les.  matrices  et  les  caractères  qui  avaient  servi  pour 
imprimer  la  Po/y^/o^^é' de  Le  Jay.  Le  public,  qui  le 
crut  sur  le  témoignage  de  Lacaille  et  de  Cbevil- 
lier  (i)  ,  maudit  sa  mémoire  en  rendant  justice  à  ses 
talens.  Le  nom  de  cet  artiste  distingué  serait  encore 
flétri  pour  un  crime  qu^il  n'avait  pas  commis  ,  si  , 
plus  de  cent  ans  après  sa  mort  ,  les  poinçons  et  les 
matrices  n'eussent  été  retrouvés  par  un  savant  que  la 
France  a  perdu  récennneni  (2)  ,  et  sur  la  tombe  du- 
quel à  peine  on  a  jeté  une  tleur. 

Combien  d'autres  mensonges  littéraires  et  politi- 
ques ont  traversé  les  siècles  et  sont  mis  au  rang 
des  vérités  !  Quel  ample    supplément  on  pourrait 


(1)  Voyez  V  Histoire  de  l'imprimciie  et  de  la  librairie ,  par  Jean  de 
Lacaille,  in-4''.  Paris,  1689,  p.  241  ;  et  l'Origine  de  l' iniprinierie  de 
Paris,  par  Chevillier,  1G9Î  ,  in-4°.  Lacaille  accuse  Vitre  d'avoir  fait 
détruire  les  caractères.  Clicvillier  dit  (pagcSoo)  cjn  il  fit  détruire./ej 
poinçons  ,   les  matrices  et  les  caractères. 

(2)  Voyez  daqs  \a.  ISotice  des  manuscrits,  etc.,  t.  I  ,  le  nifïinoire  de 
M.  de  Giiign^ 

II.  22 


(  338  ) 

ajouter  à  l'ouvrage  de  Lanceloile  sur  les  impostures 
des  anciens  historiens  !  (i)  Non  contens  de  tour- 
menler  les  Immmes  ,  les  tyrans  qui  se  voient  en  face 
de  la  postériié  calculent  encore  les  moyens  de  la 
tromper.  Noire  révolution  en  fournit  plus  d'un 
exemple  ;  mais  aussi  plus  d'un  écrivain  se  prépare 
à  dévoiler  les  trames  ourdies  pour  faire  mentir 
l'histoire. 

Parmi  les  détracteurs  de  Las  Casas  ,  les  uns  l'ac- 
cusent d'avoir  introduit  la  traite  des  nègres  j  les 
autres  ,  sans  lui  donner  cette  affreuse  initiative  , 
prétendent  que  ,  pour  épargner  ses  cbers  Indiens  , 
il  proposa  au  gouvernement  espagnol  de  leur  substi- 
tuer les  Africains.  Ces  inculpations  ,  reproduites 
récemment  encore,  servent  d'aliment  à  la  malignité, 
et  de  consolation  à  la  faiblesse,  qu'offusquerait  une 
vertu  sans  tache  :  d'ailleurs  les  historiens  et  leurs 
lecteurs  trouvent  en  général  qu'il  est  plus  commode 
de  répéter  que  de  vérifier  ;  je  l'ai  remarqué  sur- 
tout en  faisant  des  recherches  dont  on  va  lire  le 
résultat. 

Les  Carthaginois  et  d'autres  peuples  anciens  ont 
eu  des  esclaves  noirs  ;  il  paraît  même  qu  on  en  vit 
quelques  uns  en  Grèce  et  à  Rome.  A  cela  près  , 
l'Europe  se  doutait  à  peine  de  l'existence  des  nègres 
lorsqu'en  144^  >  selon  Anderson  (2) ,  un  an  plus 


(1)  Farfalloni  de  gli  anlichi  hi'storici ,  par  LaTicclotti,   Venise  ,- 
i536, in-80. 
(a)  ^n  historïcal account  and  origine  oftbe  commoxe,  by  Anderson, 

t.  I,  p.  464  ê 


(  33g  ) 

tard  selon  Freira  (i),  les  Portugais  ,  sous  le  règne 
de  l'infant  don  Henri  et  sous  la  conduite  d'Alonso 
Gonzalez ,  commencèrent  à  voler  en  Guinée  des 
indigènes  qu'ils  vendaient  aux  Espagnols.  Cet  hor- 
rible commerce  devenant  lucratif,  des  compagnies 
se  formèrent  à  Lagos  pour  le  continuer  au  Sénégal 
et  au  cap  Vert.  Tous  les  historiens  s'accordent  sur 
ces  faits.  Voilà  donc  la  traite  des  noirs  établie  entre 
l'Europe  et  l'Afrique  trente  ans  avant  l'existence  de 
Las- Casas  ,  qui  naquit  en  i474' 

Précisément  sur  celte  année  ,  Orliz  de  Zuniffa  . 
historien  de  Sévillc,  observe  que  les  Espagnols, 
habitués  à  se  procurer  des  nègres  par  l'eni remise 
du  Portugal ,  augmentèrent  leur  profit  en  faisant 
directement  la  traite,  et  que  depuis  îonglemps  (avia 
anos )  des  ports  de  l'Andalousie  on  naviguait  à  la 
côte  de  Guinée  ,  d'où  l'on  amenait  des  noirs.  Le 
nombre  en  était  extrêmement  mulliplié  à  Séville  , 
où  ils  étaient  bien  traites  ,  ayant  leur  police  parti- 
culière :  il  cite  même  une  cédulc  royale  qui ,  ajjrès 
un  éloge  pompeux  de  l'un  de  ces  nègres  ,  l'établit 
mayoral,  et  juge  des  noirs  et  mulâtres  des  deux 
sexes  résidans  en  celte  ville  (2). 

L  esclavage  des  noirs  semble  avoir  suivi  dans  les 
temps  modernes  la   transplantation  de  la  canne  à 


(i)Voypz  Vida  do  infante  D.  Ilenriqucpor  Catidido  Lusitano,  in-4". 
Lisboa,  1^58.  Candido  Lusitcvio  est  pseudonjmr.  L'auteur  est  C.  J. 
Freira,  père  de  l'oratoire  de  Saint-Philippe  de  Néri. 

(2)  Voyez  yinnales  ecclesiasu'cos y  seculares  .  clc.  ,  de  Sevilla,  p»r 
D.  Diego  Ortiz  de  Zuniga.  Madrid,  1677,  in-fol.,  t.  XII,  n<»  io« 
p.    373  et  suivantes. 


(  34o  ) 

sucre  ,  cultivée  successivement  en  Espagne  ,  â 
Madère  ,  aux  Acores  ,  aux  Canaries  et  en  Amé- 
rique. 

Après  les  massacres  qui  dépeuplèrent  le  Nou- 
veau-Monde ,  et  surtout  Hispaniola  ,  aujourd'hui 
Saint-Domingue  /quelques  nègres  furent  trans- 
portés dans  celle  île  en  i5o8  ,  selon  Hargrave  (i)  ; 
en  1 5o3  selon  Anderson  ,  Charlevoix  (2)  ,  et  la 
plupart  des  historiens  :  Herrera  remonte  même  à 
l'an  1498(5). 

Or  il  est  à  remarquer  que  parmi  les  historiens 
ceux  qui  se  sont  constitués  les  accusateurs  de  Las 
Casas  placent  tous  à  l'an  lôiy  le  projet  imputé  au 
célèbre  défenseur  des  Indiens  pour  leur  substituer 
les  nègres.  Ainsi,  de  l'aveu  unanime  de  ces  écri- 
vains ,  la  traite  des  nègres  en  Amérique  est  anté- 
rieure de  quatorze  ans ,  selon  les  uns  ,  et  même  de 
dix- neuf  ans  selon  Herrera  ,  qui  dans  un  moment 
va  figurer  comme  le  seul  accusateur. 

Mais  Las  Casas  ,  désolé  des  cruautés  exercées 
contre  les  Indiens ,  proposa-t-il  au  gouvernement 
espagnol  de  les  remplacer  par  des  nègres  ?  Mar- 
montel ,  Roucher  ,  Raynal ,  Pa w ,  Frossard ,  Nuix  , 
Bryant  Edouard  et  Gentil  l'assurent  (4).  Cette  sup- 


(i)  An  argument  or  llie  case  ofSominerscl ,  etc.  ,  par  Hargrave. 

(2)  Anderson,  t.  IV,  p.  C90.  Histoire  de  Saint-Domingue,  par  Char- 
levoix ,  t.  I ,  sous  Tan  i5o3  et  l'an  i5o5. 

(3)  Descripciondelas  Indias  occidentales ,  parHerrerra,  etc.  Cinq 
vol.  in-fol.,  1725,  décade  première,  livre  111,  p.  79,  sous  l'an  1498. 

(4)  Voyez  Poème  des  mois  par  Roucher,  notes  du  mois  d'avril. 
Raynal,  édition  de  Genève,  i78o,in-4",  t.  II,  p.  177  et  suiv.  — 1^*^ 


(  34i  ) 
position  donne  lieu  à  une  apostrophe  énergique  de  la 
part  de  ce  dernier  ;   c'est  de  l'éloquence  perdue  si 
le  fait  n'est  pas  vrai. 

En  rapprochant  les  textes  on  voit  que  ces  écri- 
vains ont  parlé  d'après  Charlevoix ,  qui ,  sans  citer 
Herrera,  le  copie  (i),  ou  d'après  Robertson ,  qui, 
en  ne  s'appuyant  que  sur  Herrera ,  le  dénature.  Je 
vais  traduire  les  deux  textes.  Ecoutons  d'abord  ce 
dernier. 

((  Le  licencié  Barthélémy  de  Las  Casas  voyant 
))  que  ses  projets  rencontraient  de  toutes  parts  des 
»  difficultés  ,  et  que  les  espérances  qu'il  avait  fon- 
))  dées  sur  ses  liaisons  avec  le  grand  chancelier,  et 
»  le  crédit  dont  il  jouissait  près  de  lui ,  étaient  sans 
»  effet  ,  il  imagina  d'autres  expédiens  ,  tels  que 
))  celui  de  procurer  aux  Castillans  établis  dans  les 
»  Indes  une  cargaison  de  nègres  pour  soulager 
>i  les  Indiens  dans  la  culture  des  terres  et  le  travail 
"»  des  mines  ,  et  celui  d'avoir  un  bon  nombre  de 
»  laboureurs  qui  passeraient  dans  ces  contrées  avec 
))  certaines  libertés  ,  et  d'après  quelques  conditions 
))  dont  il  exposait  le  détail ,  etc.  (2)   » 


Paw,  Recherches  sur  les  Américains  ,  toin.  I,  p-  120.  —  Fiossard,  La 
Cause  des  Noirs,  etc.  —  Histoire  cii'ile  et  commerciale  des  colonies 
anglaises,  par  Bryant  Edouard,  ^  4>  ^h.  3.  —  Rejlexîones imparciales 
sobre  la  humanidad  de  los  Espanoles  en  las  Indias,  contra  los  preten- 
didosfdosofos y  politicos  ,  traduit  en  it.  de  l'esp.  de  l'abbé  Niiix  ,  par 
D.  Pedro  Varcla  y  Ulloa.  Madrid  ,  in-4°,  1783,  3«  reflexion  ;  part. 
3,  p.  226et  siiiv. —  Gentil,  L' injluence  de  la  découverte  de  l'Amérique 
surlebonhew  du  Nouveau-Monde,  p.  i84. 

(1)  Charlevoix,  t.  I ,  p.  346. 

{■i)  «  Ellicenciado  Barl.  de  las  Casas  viendo  rjuç  sus  conceioshal- 


(340 

Voici  comment,  d'après  cet  écrivain,  Robertson 
raconte  la  chose  : 

((  Las  Casas  proposa  d'acheter  chez  les  Portugais 
»  établis  à  la  côte  d'Afrique  un  nombre  suffisant 
>i  de  nègres ,  et  de  les  transporter  en  Amérique 
»  pour  y  être  employés  ,   conjme    esclaves  ,    au 
»  travail  des  mines  et  à  la   culture  des  terres...... 

w  Néanmoins  le  cardinal  Ximenès  ,  sollicité  à  en- 
))  courager  ce  commerce  ,  rejeta  courageusement 
»  celle  jiroposition  ,  pirce  qu''il  sentait  combien  il 
»  était  injuste  de  condamner  une  race  d'hommes  à 
3)  l'esclavage,  tandis  qu'il  s'occupait  d'en  rendre  une 
»  autre  à  la  liberté  :  mais  LasCasas,  entraîné  parl'iii- 
»  conséquence  naturelle  aux  hommes  qui  se  jettent 
»  avec  une  précipitation  effrénée  dans  tout  ce  qui 
y)  peut  i'avoriser  leur  système  chéri,  était  incapable 
»  de  faire  cette  distinction.  Tandis  qu'il  réclamait 
»  avec  ardeur  la  liberté  d'un  peuple  établi  dans 
»  une  partie  du  globe  ,  il  travaillait  à  enchaîner 
w  les  habitans  d'une  autre  contrée,  et,  dans  la  cba- 
))  leur  de  son  zèle  pour  sauver  les  Américains  du 
»  joug  ,   il  déclarait  qu'il  était  expédient  et  permis 


»  lavan  en  todas  partes  dificultad,  y  que  las  opiniones  que  ténia  por 
»  mucha  familiaridad que  awia  conseguido  y  grancredilocoii  elgran 
K  canciller  no podian  aver  ejelo  .  sevoluiô  d  otros  espedientes,  procu- 
»  lando  que  d  /os  Castellanos  que  Vivian  en  las  Indias  se  dièse  saca 
»  de  negvos,  para  que  con ellos  en  las  granger.as  y  en  las  minasfuesen 
»  los  litdios  mas  aliuiados  :  y  que  se  procurase  de  levantar  buen  nu- 
»  mero  de  lahradores  que  pasasen  à  ellas  con  ciertas  libertadesy  condi' 
»  clones  que  puso.  »  (  Hist.  de  las  Indias  occidentales,  par  Herrera  , 
liv.  3,  t.  II,  ch.  20.) 


(  343  ) 

»  d'en  imposer  un  plus  pesant  aux  Africains  (i).  >» 
On  voit  que  non  seulement  Robertson  n'élève 
aucun  douie  sur  l'aulhenticité  du  fait  avancé  par 
l'auleur  espagnol  ,  mais  que  même  il  en  exagère 
la  noirceur  ;  et  l'âcreté  de  son  style  décèle  le 
plaisir  de  déchirer.  Assurément  on  ne  doit  cen- 
surer qu'avec  circonspection  un  auteur  aussi  re- 
comraandable  que  Robertson  ;  mais  j'en  appelle  à  la 
comparaison  des  textes  :  l'Espagnol  raconte;  l'Ecos- 
sais déclame. 

Aussi  Clavigero,  dans  son  e^ceWenle  Histoire  du 
Mexique  y  lui  reproche  beaucoup  d'erreurs,  de  con- 
tradictions ,  et  il  en  multiplie  les  preuves  (2).  Le 
même  Clavigefo  ,  qui  parle  du  transport  des  noirs 
en  Amérique,  et  de  Las  Casas,  quelquefois  même 


(i)  «  Las  Casas  proposée!  to  puichare  a  sufîicicnt  number  of  ne- 
■■)  c,ros  Jrom  the  Fortugueses  seulement  on  the  coast  of  Africa,  and 
»  to  transport  them  to  America  in  ordor  tliat  thcy  might  be  em- 
»  ployed  as  slaves,  in  working  ihc  mines  and  cultivating  the  groiind.... 
B  Cardinal  Ximcnes  howevorwhen  sollicitcd  to  encourage  tliis  com- 
»  mercc,  pereinptorily  rojected  ihe  proposition  ,  bcccausc  the  pcre- 
»  cived  tlic  iniquity  ot'rcducing  onc  race  of  men  to  Slavery,  when 
n  lie  was  consu'iting  abotit  the  mcans  of  restoring  liberty  to  another. 
B  But  Las  Casas, //'o/rt  the  incoiisisteiicy  natural  to  men  roho  hurrf 
»  v.'ilh  headlonclimpetuosity  lowards  a  favorite  point ,  was  incapable 
»  ofmaking  tliis  distinction.  "W'hile  he  contcnded  earstly  for  the 
B  liberty  of  the  paople  born  in  one  quarler  of  the  glose  :  he  laboured 
»  to  inslaue  ihc  inhabitants  of  another  rrgion  ,  and  in  the  warmth 
«  of  his  zeal  to  save  the  Amcricans  from  the  joke ,  pronounced  ,  to 
n  le  la'Aiful  and  expédient  to  impose  one  slill  heavier  upon  the  Afri- 
3>  cans.  »  (Histori  of  America,  by  Robertson,  Mil,  à  l'an  loi-.) 

(a)  Thehistory  of  Mexico,  by  Clavigcro,  2  vol.  in-4"',  1. 1,  p.xxvj. 
Je  n'ai  pu  me  procurer  que  la  traduction  anglaise  de  cet  estimable 
ouvrage  ,  par  Cullen. 


(344) 

en  le  critiquant  ,  n'insinue  pas  le  moindre  soup- 
çon contre  Ini  sur  l'article  qui  fait  l'objet  de  ce 
mémoire. 

Les  auteurs  ayant  tous  copié  Herrera  ,  l'autorité 
de  celui-ci  est  donc  la  seule  qui  mérite  d'être  pesée. 
11  publia  les  quatre  premières  décades  de  son  His- 
toire ijénérale  des  Tndes  en  1601  ,  c'est  à  dire 
irente-cinq  ans  après  la  mort  de  Las  Casas  ,  q^ui 
en  i566  avait  terminé  une  carrière  de  quatre-vingt- 
douze  ans. 

Remarquez  d'abord  que  Herrera  ne  fait  pas  Las 
Casas  auieur  de  la  traite  des  noirs ,  puisqu'il  a  re- 
connu qu'elle  existait  antérieurement ,  et  il  ne  parle 
aucunement  d'esclavage. 

:2*'.  On  se  demande  pourquoi  Herrera  ne  cite  pas 
la  source  où  il  a  puisé  l'accusation. 

N  était  -  ce  pas  le  cas  de  produire  le  mémoire 
dans  lequel  Las  Casas  est  supposé  avoir  consigné  son 
projet;,  ou  tout  au  moins  d'en  extraire  quelques 
passages  ? 

3°.  Herrera  paraît  très  prévenu  contre  Las  Casas , 
quoiqu'il  l'appelle  un  écrivain  de  uiucha  fe,  digne 
de  beaucoup  de  confiance. 

4".  Gumilla,  en  parlant  de  Herrera ,  dont  il  fait 
d'ailleurs  l'éloge,  ne  veut  pas  qu'on  ajoute  foi  légère- 
ment à  ce  que  les  historiens  racontent  des  premiers 
temps  de  l'Amérique  (i). 

5".  La  véracité  de  Herrera  est  attaquée  par  Laet , 


(1)  Histoire  de  l'Orénoffuc,  cb.  Go. 


(  345  ) 

Solis,  et  surtout  Torqnemada ,  l'auteur  le  plus 
exact  en  ce  qui  concerne  le  Nouveau-Monde  (i), 
qu'il  habita  depuis  sa  jeunesse  jusqu'à  sa  mort. 

Las  Casas  a  laissé  inédite  une  histoire  générale 
des  Indes,  dont  Herrera  a  beaucoup  profité.  Un 
savant  américain ,  docteur  de  l'Université  de  Mexico , 
m'assure  avoir  lu  les  trois  volumes  in-folio  ,  manus- 
crits de  la  main  de  l'évêque ,  sans  y  rien  trouver  qui 
l'inculpe  relativement  aux  nègres.  Il  appuie  d'ail- 
leurs le  jugement  de  Munoz  ,  qui ,  dans  la  préface 
de  son  Histoire  du  Nouveau-Monde ,  après  avoir 
rendu  justice  au  talent  de  Herrei'a  ,  l'accuse  de 
manquer  de  critique ,  de  donner  des  traditions  sus- 
pectes pour  des  vérités  ,  de  travailler  avec  précipi- 
tation ,  en  ajoutant  ou  en  omettant  à  sa  fantaisie  (2). 

N'est-il  pas  étrange  que  l'accusation  dont  il  s'agit 
ne  soit  mentionnée  dans  aucun  des  auteurs  qui  à 
diverses  époques  ont  écrit  la  vie  de  Las  Casas  d'une 
manière  plus  ou  moins  détaillée?  Tels  sont  particu- 
lièrement : 

Echard  et  Quelif  (3)  ,  Touron  (4J  ;  Dupin  (5)  , 
Michel  Pio  (6)  ,   Nicolas  .Antoine  (7) ,  Eguiara  (8). 


(i)  Monarchiaindiana.  S évdlc ,  161 5,  in-folio. 

(2)  Ilistoria  dcl  Nuevo-Mundo  ,  1798,  t.  I.  Voyez  le  prologue. 

(3)  Scriplorcs  ordinis  prœdicatoruin,   t.  II,  p.    192  et  suivantes. 

(4)  Histoire  de  V Amériffue ,  t.  I,  p.    190,  et  Histoire  des  hommes 
illustres  de  l'ordre  de  Saint-Dominique,  t.  IV,  p.  24  et  suiv. 

(.5)  Blilioilièque  des  auteurs  ecclesiastit/ues,  seizième  siècle. 
(G)  Délie  vite  dei;li  huumiiii  illustri  di  S-  Doinenico.  Pavic,  161 3, 
in-l'o,  part.  II,  liv.  IV,  p.  32  et  suiv. 

(7)  BibliotliecanovascriptoruinHisj)aniœ,  art.  Barth.  de  1  as  Casas. 
Math  iil,  1783. 

(8)  Bibliothcca  Mcxicuna ,  fom»-  I,  p   3^3  et  suiv 


(  346  ) 

Les  quatre  premiers  sont  Français ,  le  cinquième  est 
Italien ,  le  sixième  Espa^ol ,  le  dernier  Améri- 
cain :  tous  gardent  le  silence  à  cet  égard. 

Je  pourrais  me  prévaloir  de  celui  de  Alvare  Go- 
mez  ,  de  Baudier ,  de  Flecbier  ,  de  Marsollier  ,  et 
de  l'anonyme ,  qui  ont  publié  chacun  une  histoire 
du  cardinal  Ximenès  (i),  comme  pour  s'être  op- 
posé constamment  au  transport  des  nègres  en  Amé- 
rique. Les  deux  premiers  imputent  ce  crime  aux 
seigneurs  flamands  qui  étaient  à  la  cour  d'Espagne; 
les  trois  autres ,  d'accord  avec  l'abbé  Racine  et 
Fabre,  continuateur  de  Fleury,  le  rejettent  sur 
Chièvre ,  qui  en  cela  abusa  de  son  crédit. 

Si  nous  remontons  aux  auteurs  contemporains  de 
Herrera ,  ou  antérieurs  à  cet  historien  ,  les  uns  , 
tels  que  Gumilla ,  Zaraté  ,  Thomas  Gage,  Alvare 
Nuûez  et  beaucoup  d'autres ,  parlent  des  nègres  sans 
parler  de  Las  Casas. 

Jean  de  Solorzano  (2)  ,  Davila  Padilla  (5)  ,  So- 
lis  (4)  ,  Sandoval  (5)  ,  Lael  (6)  ,   Torquemada  (7)  , 

(1)  Y  oyez  De  rébus  gestis  à  Francisco  Xiinenio  Cisne.ro  s,  etc.,  par 
Alvare  Gomcz,  liv.  VI,  p.  \o?>G.-^'Ca.\}{!L\cr,  Histoire  de  l'administra- 
tion du  cardinal  Ximenès  ,  p.  iSa  et  suiv.  —  Vie  de  Ximenès  .  par 
Fléchier,  jiv.  IV,  p.  434  et  suiv.  —  Fie  de  Ximenès  ,  par  Marsollier, 
liv.  VI,  p.  2S5.  — Histoire  du  ministère  du  cardinal  Ximenès,  liv.  VI, 
p.  3(j3. 

(2)  Dejure  Jndiarum,in-io,  iGay,  lib.  II. 

(3j  Historia  de  la  Jondacion  y  discurso  de  la  pro\'incia  de  Saii- 
Yago  de  Mexico  delà  orden  de predicatore? ,  etc.  In-f",  Bruxelles, 
1625. 

(4)   Conquête  du  Mexique,  \\\ .  IV,  ch.  12 

(5j  Histoire  de  Charles-Quint^  t.  II. 

(6)  Description  des  InJcs  Occidentales  ,  liv.  XVIII,  chap.  5. 

(7}  Monarchiaindiana^llv.  XV,  chap.  i7,édit.  deSévilleen  i6i5. 


(  547  ) 
les  uns  amis ,  les  autres  ennemis  de  Las  Casas  ,  par- 
lent de  lui ,  mais  sans  l'accuser. 

Jean  de  Casldllanos  veut  au  contraire  que  le 
nom  du  prolecteur  des  Indiens  arrive  sans  lâche  à 
rimmorlalilé  (i). 

Parmi  les  écrivains  antérieurs  à  Herrera  ,  et  con- 
temporains de  Las  Casas  ,  je  citerai  Remesal ,  à  qui 
nous  devons  une  histoire  très  délaillée  de  Cliiappa  : 
il  parle  des  mémoires  présentés  au  roi  par  Las  Casas 
en  faveur  des  Indiens  ;  mais  il  ne  dit  pas  un  mot  des 
noirs  (2). 

Pierre  Martyr ,  membre  du  conseil  des  Indes , 
qui  dans  son  ouvrage  exprime  le  désir  de  voir 
publier  sans  délai  tout  ce  que  Las  Casas  a  écrit  sur 
celle  contrée  (3). 

HernandezdeOviedo  (4)  et  Lopez  de  Gomara(5), 
ennemis  déclarés  de  Las  Casas ,  qui ,  de  l'aveu 
même  de  Herrera  ,  a  eu  le  droitde  s'en  plaindre  (6j. 

Jérôme  Benzoni  de  Milan  ,   plus  acharné  encore 


(ï)  Primera  parte  de  las  elegias  de  varones  illustres  de  Indias. 
Madrid^  1689,111-4°,  p.  288  et  suivantes. 

(3)  Historiade  lapro\>inciade  Chiappay  Guatimala.  In-f»,  liv.  IV  , 
chap. 10. 

(3)  Délie  navigazioiiy  cviaggiraccolte,  etc.,  par  Dainnsio,  tome  III, 
où  l'on  trouve  le  Sommaire  sur  les  Indes  occidentales ,  par  Pierre 
Martyr  de  Milan,  nommé  aussi  Jnglerio. 

(4)  La  I-l istoria  générale  de  las  Indias .  Salamanque,  i547  ,  in-f', 
liv.  XIX,  ch.  4,  p.  656. 

(5)  Hisloria  gênerai  de  las  Indias  (  par  Lopez  de  Gomara,  ano- 
nyme). In-folio.  Médina  del  Campa,  1.553.  On  a  traduit  en  italien  la 
seconde  partie  de  cet  ouvrage  ,  sous  le  titre  de  taxera  parte;  j'ignore 
d'où  vient  cette  erreur. 

.'6;  Décade  3,  liv.  II,  p.   149. 


^       (  348  ) 

contre  lui  (i)  ;  Bernai  Diaz  del  Castilio  (2) ,  l'un  des 
conque'rans  du  Nouveau- Monde  ,  qui ,  suivant  So- 
lis ,  cache  sa  passion  sous  le  mascfue  d'mie  naïveté 
grossière  ,  et  qui  outrage  également  Las  Casas. 

Enfin  Sepulveda  lui  -  même ,  son  plus  grand  ad- 
versaire, amis  et  ennemis,  tous  se  taisent  sur  l'ar- 
ticle que  je  discute. 

On  connaît  la  célèbre  conférence  qui ,  par  ordre 
du  gouvernement  espagnol ,  eut  lieu  à  Valladolid , 
en  l53o  ,  entre  Las  Casas  et  Sepulveda.  Celui-ci 
prétendait  qu'il  était  juste  de  faire  la  guerre  aux 
Indiens  pour  les  convertir.  Las  Casas  le  réfutait  par 
les  principes  de  tolérance  et  de  liberté  en  faveur  dje 


(')  Voyez  dans  ThéocToie  Debry  l'ouvrage  de  Jérôme  Benzoni , 
qui  écrit  contre  Las  Casas  avec  un  style  de  libelle. 

(2)  IJistoria  verdadei-a  de  la  conquista  delà  Nuei'a  Espaiia.  Ma- 
drid, 179^,  4  vol.  in- 12,  t.  I,  ch.  7,  p.  33,  et  t.  II,  p,  45,  cliap. 
«3,  etc. 

Dans  un  abrégé  d'histoire  ecclésiastique ,  traduit  du  français  en 
espagnol  ,  on  a  inséré  une  lettre  attribuée  à  Bcnaventc,  un  des  pre- 
miers missionnaires  franciscains  dans  les  Indes  occidentales,  qui  dé- 
chire indignemcntLas  Casas.  Je  ne  connais  pas  cette  pièce}  mais  un 
ecclésiastique  américain  qui  m'écrit  à  ce  sujet  fait  les  observations 
suivantes  :  «  i°.  Plusieurs  franciscains,  qui  étaient  d'avis  de  convertir 
militairement  les  Indiens  se  déclarèrent  antagonistes  des  domini- 
cains, qui  tous,  animés  des  sentimens  de  justice  et  de  douceur  de 
leur  confrère  Las  Casas,  les  prêchaient  publiquement.  Il  se  pouvait 
donc  que,  parmi  les  religieux  de  Saint-François,  quelqu'un,  vendu  à 
la  faction  qui  opprimait  les  malheureux  Indiens,  eut  écrit  à  la  cour 
pour  tâcher  de  détruire  ou  d'atténuer  l'horreur  des  forfaits  dénon- 
cés par  Las  Casas.  2".  Cellclettrc,  remplie  d'anachronismes,  a  tous  les 
caractères  de  l'imposture;  on  doute  que  jamais  les  éditeurs  puissent 
en  produire  l'original.  3°.  Fût-elle  authentique  (et  c'est  ici  le  point 
capital),  elle  ne  présente  rien  qui  inculpe  Las  Casas  relativcmcni 
aux  nègres.  :> 


(  3^9  ) 

tous  les  individus  de  l'espère  Immaine;  et  ces  prin- 
cipes obtinrent lappi obalion  solennelle  des  univer- 
sités d'Alcala  et  de  Salamanque.  S'il  eût  commis 
l'inconséquence  de  vouloir  substituer  les  nègres  aux 
Indiens ,  Sepulveda  ,  qui  était  un  esprit  délié  et  très 
exercé  dans  le  genre  polémique ,  n'eût  pas  manqué  de 
si<,maler  cette  contradiction.  Elje  n'eût  pas  échappé 
à  1  Académie  d'histoire  de  Madrid ,  qui  donna  il  y 
a  vingt  ans  une  magnifique  édition  de  cet  apologiste 
de  l'esclavage  ,  tandis  qu'il  n'existe  pas  encore  une 
édition  complète  des  OEuvres  du  vertueux  Las 
Casas;  et  cette  Académie  ne  rougissait  pas  (i)  d'ap- 
prouver ce  qu'elle-même  appelle  a  une  pieuse  et 
»  juste  violence  exercée  contre  les  païens  et  les 
»  hérétiques.  »  Il  est  doux  de  se  persuader  qu'une 
doctrine  aussi  révoltante  répugne  aux  membres  ac- 
tuels de  cette  société  savante  ,  à  laquelle  on  doit 
plusieurs  volumes  de  méjnoires  curieux.  Du  reste 
on  ne  trouve  pas  un  mot  sur  l'inculpation  relative 
aux  nègres  ni  dans  les  ouvrages  qu'on  vient  de 
citer  ,  ni  dans  ceux  qu'a  publiés  sur  l'éducation  po- 
pulaire le  savant  Campomanès  ,  que  personne  n'ac- 
cusera d'ignorer  l'histoire  de  son  pays ,  et  qui  dans 
net  écrit  censure  sévèrement  Las  Casas  (2). 

Actuellement,  si  nous  interrogeons  les  ouvrages 
de  ce  dernier ,  ils  déposent  en  sa  faveur. 

Religieux  comme  tous  les  bienfaiteurs  du  genre 


(1)  Vie  de  Scpiilyeda,  p.   i^S. 

(2)  Voyez  Appendice  â  la  cducacion  popular,  lomo  II,    part.    I, 
p.    72  et  siiiv.,  danslcs  note',  et  part.  IV  ,  p.  Sq  ,  etc. 


(  55o  ) 

humain  ,  il  voyait  dans  les  hommes  de  tous  les  pays 
les  memhres  d'une  famille  unique  ,  obligés  de  s'ai- 
mer ,  de  s'enlr'aider,  el  jouissant  des  mêmes  droits. 

Dans  le  traité ,  curieux  et  très  rare  ,  où  il  exa- 
mine si  les  chefs  du  gouvernement  peuvent  aliéner 
quelque  portion  du  territoire  national  (i)  ,  il  élablit 
que  ce  qui  importe  à  tous  exige  le  consentement  de 
tous  ,  que  la  prescription  contre  la  liberté  est  inad- 
missible, que  la  forme  de  l'état  politique  doit  être 
déterminée  par  la  volonté  du  peuple  ,  parce  qn'il 
est  la  cause  efficiente  du  gouvernement ,  et  qu'on  ne 
peut  lui  imposer  aucune  charge  sans  son  consente- 
ment. 

Ses  autres  ouvrages  présentent  la  même  doctrine. 
On  la  trouve  spécialement  dans  celui  où  il  expose  les 
moyens  de  remédier  aux  malheurs  des  indigènes  du 
Nouveau-Monde  ;  il  répète  que  la  liberté  est  le  pre- 
mier des  biens ,  et  que ,  toutes  les  nations  élant 
libres  ,  vouloir  les  asservir  sous  prétexte  qu'elles  ne 
sont  pas  chrétiennes  ,  c'est  un  attentat  contre  le 
droit  naturel  et  le  droit  divin  :  il  ajoute  que  celui 
qui  abuse  de  l'autorité  est  indigne  de  l'exercer  ,  et 
qu'on  ne  doit  obéir  à  aucun  tyran  (2).  Il  indiq,ue 
dans  le  plus  grand  détail  les  mesures  à  prendre  pour 


(1)  Vtrùm  rrges  vel  principes ,  jure  aliquo  ,  vet  titulo  et  sahâ 
conscientid ,  cii'es  ac  subdiios  àréi^iâ  cnronâ  aliennre,  ctalterius  do- 
miiiio  parlicularis  ditioiiis  sufjjicere  possiiU,  etc.  ,  in-4".  TUbingen, 
1725.  Jenc  connais  à  Paris  qu'un  rxcmplairc  de  cet  ouvrage  curieux; 
ily  en  a  une  antre  ('ditiori  in-Zj",  lëna,  1G78. 

^3)  El  (jue  usa  mat  del  domiiiio  no  es  digno  de  senorear,  y  â  ty- 
i-uiino  uingwio  ni  ohedicncia  ni  ley  se  le  dei>e  ^uardar.  (  Razon  9.  ) 


(  55i  ) 

soulager  les  malheureux  Indiens.  Assurément  c'é- 
tait là  l'occasion  de  proposer  rimporiaiion  des 
noirs ,  s'il  eût  été  capable  de  s'écarter  des  principes 
qu'il  avait  si  bien  développés ,  et  néanmoins  il  n'en 
parle  pas.  Il  y  a  plus  ;  un  passage  de  cet  écrit ,  le 
seul  où  j'aie  trouvé  le  nom  de  Nègres ,  prouve  que 
déjà  on  les  employait.  Les  Indiens  ,  torturés  par 
les  divers  agens  de  l'autorité  publique  et  par  leurs 
maîtres,  le- sont  encore  ,  dit-il ,  parles  domestiques 
et  parles  nègres  (i). 

Parmi  les  manuscrits  de  la  bibliothèque  nationale , 
j'en  ai  découvert  un  sous  le  n°  io536  (2),  lequel 
contient  deux  ouvrages  espagnols  que  je  crois  iné- 
dits. Le  premier  est  un  traité  anonyme  et  sans  titre, 
dans  lequel  l'auteur,  réduisant  à  sa  juste  valeur  la 
donation  d'Alexandre  VI  ,  décide  que  les  rois  de 
Castille  sont  obligés  de  restituer  aux  descendans  des 
Incas  le  royaume  du  Pérou  ;  que  les  Castillans  sont 
tenus  de  rendre  aux  Indiens  les  mines,  les  terres  et 
tout  ce  qu'ils  leur  ont  pris  (3).  Les  idées,  la  manière 


(1)  Razon  20. 

(2)  C'est  le  no  G5i  du  Catalogue  de  Baluze. 

(3)  Dans  un  ouvrage  que  pii'païc  lo  citoyen  Bougainvillc,  il  té- 
moigne ses  regrets  sur  la  perle  îles  ilcs  Malouines.  En  examinant  les 
principes  il'après  lesquels  devrait  sVtaLlir  le  droit  de  propriété  sur 
de  nouvelles  contrées,  ne  pourrait-on  pas  dire  que,  lors  surtout 
qu'elles  sont  à  trts  grande  dislance  des  terres  habitées,  et  qu'elles 
sont  sans  haLitans,  le  navigateur  qui  s'y  établit  le  premier  acquiert 
le  droit  d'en  jouir  ?  Le  citoyen  Bougainvillc  ayant  trouvé  les  iles  Ma- 
louines sans  habitans,  il  y  avait  commence  à  ses  frais  une  colonie. 
Dans  l'espace  de  trois  ans  elle  avait  fait  déjà  des  progrès  qui  pro- 
mettaient les  plus  heureux  résultats  :  déjà  un  fort  était  construit  ;  le» 


C  552  ) 

de  les  présenter,  le  style ,  tout  favorise  la  présomption 
que  cet  écrit ,  dans  lequel  1  histoire  peut  puiser  quel- 
ques faits,  est  de  Las  Casas,  qui,  donnant  l'essor  à  ses 
principes ,  les  aura  développés  avec  plus  d'exten- 
sion et  d'énergie  que  dans  son  Traité  de  V Empire  des 
rois  de  Castille  sur  les  Indiens. 

Le  second,  auquel  est  inscrit  le  nom  de  Las  Casas , 
est  une  lettre  de  soixante-dix  pages,  écrite  en  i555, 
et  adressée  à  un  nommé  Miranda ,  qui  était  alors  en 
Angleterre. 

Invoquant  tour  àtouretle  droit  naturel,  qui  place 
au  niveau  les  nations  ,  les  individus  ,  et  l'Ecri- 
ture sainte  ,  qui  dit  que  Dieu  ne  fait  acception  de 
personne,  il  met  dans  un  nouveau  jour  la  légitimité 
des  réclamations  des  Indiens  ;  et  quoiqu'il  y  parle 
des  noirs  comme  existans  en  Amérique  ,  supprimer 
les  repartimientos ,  est  le  seul  remède  qu'il  propose 
aux  malheurs  des  indigènes. 

Las  Casas  comhle  d'éloges  les  missionnaires ,  parce 
qu'ils  refusaient  de  réconcilier  à  l'Eglise  les  Espa^ 
gnols  qui  tenaient  des  Indiens  en  esclavage  (i).  L  his- 


culturcs  étaient  en  activité;  on  exploitait  des  touri.i.rfs;  il  avait 
«cure  (rendu  domestique  )  une  belle  espèce  d'outardes,  etc.  Il  en- 
trevoyait déjà  avec  enthousiasme  le  moment  de  bâtir  un  observatoire 
à5i  degrés  de  latitude  sud,  quand  l'Espagne  réclama  ces  îles;  la 
France  accéda  à  cette  réclamation.  Le  gouvernement  espagnol  se 
comporta  envers  les  colons  avec  cette  loyauté  qui  lui  est  habituelle 
Avec  quel  intérêt  il  parle  de  ces  île»  ce.  savant  navigateur ,  qui ,  sur-^ 
montant  des  obstacles  infinis,  et  dans  un  autre  hémisphère  formant 
un  établissement  de  ce  genre,  donnait  de  nouvelles  espérances  aux 
sciences  et  à  l'humanité  ,  dont  il  a  si  bien  mérité  ! 

(i)  Voyez  son  traité  V Indiaiio  supplices cUiavo  ,  coroll.  à. 


(  555  ) 

toire  nous  appren<l  morne  ([MO ,  par  iino  insiruclion 
particulière,  il  avait  flélendu  aux  prolres  do  son 
diocèse  d'absoudre  les  oppresseurs  s'ils  ne  ren- 
daient leurs  esclaves  à  la  liberté  (i) ,  en  les  indem- 
nisant pour  les  travaux  faits  pendant  la  durée  do 
l'esclavage.  A  qui  pcrsuadera-t-on  que  la  jieau  noire 
des  hommes  nés  dans  un  autre  hémisphère  ait  été 
pour  lui  un  motif  de  les  livrer  à  la  cruauté  des 
maîlres  ,  lui  qui  toute  sa  vie  revendiqua  les  droits 
des  peuples  sans  distinction  de  couleur?  Les  honnnes 
à  grand  caractère  ont  un  ensemble  de  conduite  qui 
ne  se  dément  pas;  leurs  actions  et  leurs  principes 
sont  à  l'unisson  :  aussi  Benezet ,  Clarkson ,  et  en 
général  les  amis  des  noirs  ,  loin  d'inculper  Las 
Casas  ,  le  placent  à  la  tète  des  défenseurs  de  l'hu- 
manité. 

Quand  même  on  prouverait  qu'il  conseilla  de 
recourir  aux  noirs  parce  que,  connue  l'observe 
Hetrera  (j.)  ,  un  seul  nègre  fait  autant  d'ouvrage  que 
quatre  Indiens ,  je  dirais:  cette  fùblesse  ou  cette 
erreur  ne  fut  qu'une  transaction  ft)rc('e  avec  la  iv- 
rannie,  à  laquelle  il  aurait  voulu  d  ailleurs  arracher 
toutes  ses  victimes  ;  et  alors  il  resterait  à  ses  détrac- 
leurs  une  autre  tache  à  remplir  ,  C(;lle  de  démontrer 
qu'il  proposa  ou  |>révit  ,  à  l'égard  des  noirs  ,  des 
cruautés  telles  (ju  en  ont  exercées  plusieurs  nations 


(i)   lUimial,  «IciiuU-  |>icmi,\ic,  lis.  Vll.fli.   i.',.  V^iyozaussi.  dans 
I    les  œuvres  de  Las  Casas .  la  coiilVicnco  av<i  ScpiiI\otla  ,  i«Wlig.'i>  |ui 

Dominique  Soto. 
^        (u)   Drcad.'  11.  Ii\    Il  .  h  .p.  S 

II.  -'.l 


(  S54  ) 
contre  les  malheureux  Africains  ;  cruautés  dont  on 
trouve  à  peine  quelques  exemples  dans  les  établisse- 
mens  espai,^nols,  quoiqu'ils  aient  elë  le  inéâlre  du  mas- 
sacre des  Indiens. 

Voyez conmie  l'erreur  s'établiLct  s'enracine!  Plu» 
dé  trente  ans  après  la  mort  de  Las  Casas  ,  vient  un 
historien  crédule  ou  malfaisant ,  qni ,  sans  preuve  , 
dirif^e  contre  lui  une  accusaiion  inouïe  jusqu'alors  : 
les  uns  la  répètent  sans  l'examiner;  d'autres  en 
Goncluent  que  ,  le  premier  ,  il  a  introduit  la  traite  : 
voilà  déjà  un  commentaire  qui  enchérit  sur  le  texte. 
On  lie  ensuite  ces  idées  au  souvenir  des  barbaries 
justement  reprochées  aux  colons  anj^lais ,  hollan- 
dais et  français  ,  et  l'on  élève  un  échafaudage  de 
calomnies. 

Las  Casas  eut  beaucoup  d'ennemis  :  deux  siècles 

plus  tard    il  en  aurait  eu  encore   davantage.  Dans 

un  pays  où  ces  célèbres  assemblées  nommées  cortès 

avaient  répandu  beaucoup  d'idées  libérales  ,   où , 

par  le  conseil  d'un  pape  ,  les  Aragonais   avaient 

établi  une  constitution  toute  républicaine  (i)  ,    Las 

Casas  proclamait  sans  opposition  des  vérités  que  le 

despotisme  n'avait  pas  encore  étouffées.  Peu  de  temps 

après  ,    Sandoval  ,  Ramirez  et  Mariana    dédiaient 

à  (les  rois  espagnols  des  ouvrages  très  hardis  (2)  ; 


(1)  Voye/  Antonio  Pcicz.    l'edazos  de  hbtoria,   p.   i44  <"t  sui- 


vanlcs 


(ii\  Voyez  Vf  ref^p.  et  régis  institittione,  par  Mariana.  —  Le  traité 
curieux  De  lege  regiâ,  par  Pierre  Calixte  Ramirez.  —  De  instau- 
nmdd  Ethiopum  salutp ,  par  Alonso  Sandoval ,  t.  I,  part.  I,  liv.  i  , 
rUap.  i«i,  p.  7^. 


(  555  ) 

et  lorsque  le  despotisme  eut  tout  envahi  ,  Las 
Casas  à  ses  yeux  eut  le  tort  d'avoir  abhorré  l'obéis- 
sance passive.  v 

Des  aventuriers  établis  en  Amérique  ,  qu'il  ne 
faut  pas  confondre  avec  la  nation  espagnole  ,  pas 
plus  qu'on  ne  doit  conibndrenos  guerriers  avec  cette 
troupe  de  vautours  qui  ,  à  la  suite  des  armées,  ont 
pillé  l'Italie  et  la  Suisse  ,  livraient  les  Indiens  à  la 
servitude  ,  aux  tourmens  et  à  la  mort.  Las  Casas 
voulait  enchaîner  leur  cupidité  :  il  se  trouvait'avec 
eux  dans  les  mêmes  rapports  que  les  amis  des  noirs 
en  France  ,  il  y  a  quelques  années  ,  avec  les  plan- 
teurs. N'avons-nous  pas  entendu  soutenir  que  les 
nègres  étaient  une  classe  intermédiaire  entre  l'homme 
et  la  brute?  Ainsi  des  colons  espagnols  prétendaient 
que  les  Indiens  n'appartenaient  pas  à  l'espèce  hu- 
maine. Chez  nous  on  accusait  les  défenseurs  de  la 
liberté  des  noirs  d'être  vendus  à  l'Angleterre  , 
comme  on  avait  accusé  Las  Casas  d  être  un  chef 
de  sédition  (i).  Frémissant  des  horreurs  dont  il  avait 
été  le  témoin  ,  il  en  signala  les  auteurs ,  et  souleva 
l'indignation  de  toutes  les  âmes  sensibles.  On  con- 
çoit que  les  oppresseurs  des  Indiens  s'empressèrent 
de  nier  ou  d'atténuer  ces  forfaits ,  et  qu'ils  em- 
ployèrent toutes  les  ressources  de  la  pertidie  pour 
le  noircir.  Des  hommes  qui  assassinent  ne  craignent 
pas  de  calomnier  ;    il  est  même  surprenant  que  I^as 


(i;  Ainolùud>alage.nte ,t'.s\.-ï\  <lii  (îansHtrrcia  ,  ili'iaile  VI.  Iiv.  i 
L-hap.  S. 


(  356  ) 

Casas  ait  pu  échapper  à  la  vengeance  dans  un  pays 
où  l'un  de  ses  successeurs  ,  à  Chiappa  ,  fut  empoi- 
sonné uniquement  parce  qu'il  avait  voulu  empê- 
cher les  dames  de  se  faire  apporter  du  chocolat  à 
l'église  (i). 

Pour  faire  diversion  ,  les  plus  modérés  lui  repro- 
chaient de  croire  qu'on  pouvait  civiliser  par  la  voie 
douce  de  l'instruction  et  des  bienfaits  ces  bons  in- 
diens ,  dont  la  candeur  est  peinte  d'une  manière 
si  touchante  dans  ses  écrits  et  dans  ceux  de  Pala- 
fox  (2).  Le  bon  sens  appuyait  ce  système  ;  mais  quand 
les  passions  offusquent  l'intelligence  ,  le  plus  diffi- 
cile partout  est  de  ramener  les  hommes  au  sens 
commun.  L'intolérance  en  a-t-elle  fourni  assez  de 
preuves  depuis  dix  ans?  L'événement  prouva  qu'il 
était  plus  facile  ,  comme  le  disait  Las  Casas ,  de 
faire  embrasser  le  christianisme  aux  Indiens  que 
d'obliger  leurs  oppresseurs  à  vivre  chrétiennement. 

Ses  ennemis  lui  reprochent  encore  trop  de  véhé- 
mence pour  faire  triompher  ses  projets  relatifs  à  la 
liberté ,  et  pour  alléger  les  maux  de  ses  semblables. 
Assurément  un  tort  de  ce  genre  n'est  pas  commun  ; 
et  Las  Casas,  parlant,  écrivant,  volant  d'un  hémi- 
sphère à  l'autre ,  voyageant  sans  cesse  pour  atteindre 
ce  but  avec  un  courage  qui  s'irritait  par  les  obsta- 
cles, dut  paraître  bien  bizarre  à  tant  d'hommes  qui 
subordonnaient  toutes  leurs  affections  à  l'intérêt 
personnel. 


(1)  Voyez  Thomas  Gage,  p.  19.  Relation  de  diuers  voyages. 
(7)  Voyez  son  ouvrage  intitulé  Vlndiano. 


(  557  ) 
Des  écrivains  espagnols,  entre  autres  Campo- 
inanes  (i),  Nuix  (2)  etMunoz  (3),  ont  voulu  prou- 
ver que  Las  Casas  avait  exagéré  les  cruautés  com- 
mises en  Amérique  (4).  L'entreprise  n'est  pas  facile , 
car  ils  ont  à  combattre  le  témoignage  transmis  jus- 
qu'à nous  des  missionnaires  qui  étaient  alors  dans 
ces  contrées,  et  le  témoignage  d'une  foule  d'historiens. 
Si  ces  cruautés  ne  sont  qu'une  fiction,  qu'on  nous 
explique  comment  à  Saint-Domingue  toute  la 
population  indienne ,  qui  était  si  nombreuse,  s'est 
éteinte  au  point  qu'il  n'en  reste  pas  un  seul  individu. 
Les  derniers  sont  morts ,  dit-on ,  il  y  a  environ 
trente  ans  ;  c'étaient  deux  filles  qui  n'avaient  jamais 
voulu  se  marier,'  parce  que  ,  habitant  la  partie  sou- 
mise aux  Espagnols ,  elles  n'auraient  pu  épouser  que 
des  Espagnols  (5^\ 

Au  reste,  que  prouvent  contre  ceux-ci  des  faits 
de  ce  genre?  Rien,  absolument  rien,  car  le  blâme 
de  ces  cruautés  doit  être  réparti  sur  les  autres  Eu- 
ropéens établis  en  Amérique,  non  moins  que  sur 
les  Espagnols. 

Prenez  au  hasard  une  nation  quelconque  de  notre 
continent,  et  supposez  que  ses  navigateurs  eussent 
abordé  les   premiers  le  Nouveau-Monde;  bientôt 


(1)  Voyez  les  passages  cités  plus  haut  de  ses  Jppendices. 

(2)  Reflexinnci  imparciales ,  etc. 

(3)  Voyez  le  prologue  de  son   Historia  dd  Nuevo- Muiido  ,  etc., 
p.  ,8. 

(4)  Daus  son  ouv.  La  desl.  de  las  Indias  ,  tiad.    dans  toutes  le* 
la  niques. 

(ri)  Je  tiens  ce  fait  du  citoyen  Fiau<;ois  (  de  Ncufchatcau  ). 


(  358"  ) 

une  loiile  d'aventuriers  de  tous  pays,  stimulés  par 
l'ambition ,  par  la  soif  de  l'or  ,  se  seraient  élancés 
au-delà  des  mers ,  et  l'Amérique  eût  été  é<^alement 
le  théâtre  des  crimes  reprochés  aux  premiers  con- 
quérans.  Padilla  (i)  prétend  qu'on  a  vu  un  jeune 
homme  vendu  pour  un  fromage;  qu'une  fille,  choisie 
entre  cent ,  .l'a  été  pour  un  arobe  de  vin  ou  une 
jarre  d'huilé  ;  qu'on  a  donné  cent  Indiens  pour-  un 
cheval.  Mais  le  même  Padilla  dit  avec  raison  à  ses 
compatriotes  a  que  le  souvenir  de  ces  cruautés  ne 
))  ternit  pas  la  réputation  de  ceux  qui  n'en  sont  pas 
))  complices.  '2)  y)  S'il  éiait  permis  d'inculper  une 
nation  généreuse  et  loyale  en  lui  opposant  les  actions 
de  ses  ancêtres,  quel  peuple  pou'rrait  sans  rougir 
ouvrir  sa  propre  histoire?  Les  honnnes  de  l'avenir 
sont-ils  responsables  des  forfaits  qui  les  ont  précédés? 
Les  Français  de  notre  siècle  sont- ils  complices  de 
la  Saint-Barthélémy,  ou  même  des  horreurs  com- 
mises lorsque  ,  sous  le  poignard  de  la  terreur, 
trente  mille  brigands  opprimaient  trente  millions 
d'honunes? 

Les  détails  qu'on  vient  de  lire  ne  sont  pas  étran- 
gers à  la  question  que  je  discute,  parce  qu'en  expo- 
sant les  motifs  qui  firent  tant  d'ennemis  à  Las  Casas, 
et  les  torts  dont  ils  le  chargent,  leur  silence  sur 
l'accusation  relative  aux  nègres ,  et  les  éloges  que  la 


(1)     HiS'loriadelaJunilacioii,  et  <■.  ,  liv.  I,  cliap.   101. 

[■i)  La  mcnioria  que  se  hace  de  crueldades  110  hade  scf  ofensa  de 
los  que  notai  usafon  ,  tii  es  justo  que  los  atrevimentos  de  unes  qui- 
tta la  l'ustas  alahaiizas  de  ottos.  Liv.  1  ,  ch.ip.   loi. 


(  359  ) 
force  de  la  veillé  leur  arrache  eu  sa  faveur,  élablissenl 
sa  justification. 

Qu'il  me  soit  permis  de  signaler  ici  quelques 
liommes  auxquels  le  tribunal  des  siècles  a  décerné 
la  gloire ,  ou  qu'il  a  voués  à  l'infamie ,  suivant  la 
manière  dont  ils  auraient  fi-uré  dans  une  cause  qui 
intéressait  une  partie  du  genre  humain. 

Quevedo  ,  évéque  du  Darien  ,  et  Barthélémy 
Frias  de  Albornoz,  se  présentent  à  la  postérité  avec 
des  noms  lié  tris ,  celul-li  pour  avoir  soutenu  que 
la  nature  destmait  les  Indiens  à  la  servitude,  celui- 
ci  pour  avoir  établi  les  mêmes  maximes  que  Sepul- 
veda ,  dans  un  livre  censuré  même  par  l'Inquisition 
de  Mexico. 

Mais  à  la  gloire  de  Las  Casas  doivent  être  asso- 
ciés François  de  Vittoria ,  dominicain  (i),  et  Antoine 
Ramirez,évêque  deSégovle,  qui  réfutèrentSepulveda. 
On  sait  d'ailleurs  que  XimenèS ,  que  l'évêquo  de  Ba- 
dajoz ,  et  la  plupart  des  prélats  espagnols,  appuyèrent 
ces  réclamations. 

Garces,  évêque  de  Tlascala,  adressa  à  Paul  III  en 
faveur  des  Indiens  une  lettre  éloquente,  à  l'occasion 
de  laquelle  ce  pape  publia  une  bulle  contre  .leurs 
oppresseurs  (2). 

Avendano  (3),   jésuite,  écrivit    courageusement 


(1)  Dans  ses  Theolog.  recollectiones,  5  <■!.  9,.  'j  S- 

(2)  Voyc^  la  bulle  ck  Paul  111  en  iSS;  ;  c(>  monument  honore  à 
jamais  la  mémoire  tic  ce  pontife. 

^3)   'fhcsaur.  indic  Anvers,   i663,  t.  I ,  titre  0-  î^"'  '8^>  -■''^' '  *'' 


passim. 


(  36o  ) 

contre  la  traite;,  et  se  constitua  également  défenseur 
des  Américains.  Il  déclare  aux  marchands  d'hommes 
qu'on  ne  peut  en  sûreté  de  conscience  asservir 
les  noirs ,  qu'il  appelle  Ediiopiens  :  c'est  le  nom  que 
leur  donnent  divers  auteurs  de  ce  temps-là.  Bartosa, 
Rebello,  D.  Soto,  Ledesma,  Palau,  Mcrcaio,  Na- 
varro,  Solorzano,  Molina,  professent  à  peu  près  la 
même  doctrine. 

A  très  peu  d'exceptions  près,  figurent  dans  cette 
cause  honorable  la  plupart  des  religieux  qui  mis- 
sionnûie/it  dans  le  Nouveau-Monde,  mais  surtout 
les  dominicains.  Leur  zèle  seconda  parfaitement 
celui  de  Las  Casas.  On  doit  citer  particulièrement 
Pierre  de  Cordoue  et  Antoine  de  Montesino,  qui, 
non  conlens  de  tonner  dans  les  chaires  de  Santo- 
Domingo  contre  les  tyrans  des  Indiens,  franchirent 
les  mers  pour  venir  les  défendre  devant  le  prince  et 
son  conseil.  * 

Les  éloges  donnés  à  ces  missionnaires,  et  répétés 
par  Montesquieu,  Genty,  Buffon,  Robertson,  etc., 
ont  reçu  la  sanction  de  la  postérité. 

Dans  l'épître  dédicatoirc  de  la  préface  de  ses 
încas,  IMarmontel  attribuait  au  fanatisme  la  destruc- 
tion des  malheureux  Indiens.  Depuis  un  demi  siècle 
quiconque  savait  répéter  avec  emphase  ces  mois, 
superstition,  fanatisme ,  se  croyait  un  homme  de 
génie,  et  se  donnait  pour  philosophe.  On  commence 
à  s'apercevoir  qu'il  faut  quelque  chose  de  plus  pour 
mériterce  titre.  En  1777,  dans  un  opuscule  intitulé  : 
Lettre  d'un  lecteur  du  Journal  français  et  de  V An- 
née littéraire    à  M.  Mannontcl ,    on    lui  prouva 


(  56i.  ) 
déiiionstradvemenl  que  son  asseriion  était  fausse  en 
soi ,  et  contradictoire  sous  sa  plume  ;  que  l'orgueil , 
l'ambition,  la  soif  de  l'or,  la  débauche,  et  non  le 
zèle  religieux  mal  entendu,  étaient  les  passions 
honteuses  qui  dominaient  les  destructeurs  du  Nou- 
veau-Monde. 

L'auteur  des  Incas  prétendait  qu'une  bulle 
d'Alexandre  VI  avait  mis  le  sceau  apostolique  au 
fanatisme  des  conquérans  espagnols,  et  qu'il  avait 
fait  un  dogme  de  ses  maximes,  un  précepte  de  ses 
fureurs.  Parce  que  beaucoup  de  crimes  ont  souillé 
la  vie  de  ce  pontife,  est-ce  une  raison  pour  les  ag- 
graver en  le  calomniant?  Certes  il  ne  lui  en  restera 
que  trop!  Celte  bulle^  adressée  en  i495  au  roi 
Ferdinand  et  à  la  reine  Isabelle  ,  loin  d'avoir  le  ca- 
ractère que  lui  impute  Marmontel ,  porte  textaelle- 
ment  au  contraire  «  l'ordre  d'envoyer  dans  le Nou- 
»  veau-Monde  des  hommes  de  probité,  craignant 
))  Dieu,  savans  et  expérimentés  pourinstruire  les  in- 
))  digènes  dans  la  foi  catholique  et  les  bonnes  moeurs.  » 

Ce  n'est  donc  pas  le  fanatisme  qui  opéra  la  des- 
truction des  Indiens;  au  contraire  ,  la  religion,  oui, 
la  religion  seule  éleva  la  voix  contre  les  oppresseurs  -, 
seule  elle  déploya  ses  efforts  pour  empêcher  les 
vexations,  les  massacres,  et  pour  consoler  les  op- 
primés. Est-ce  sa  faute  si  contre  son  gré ,  au  mé- 
pris de  ses  principes ,  et  même  en  son  nom ,  des 
brigands,  sourds  à  sa  voix,  prétendirent  légitimer 
leurs  crimes  ? 

Les  hommes  sensés  n'impuleront  jamais  à  la  phi- 
losophie les  horreurs  commises  en  son  nom  sous  le 


(  56.  ) 
régime  de  la  teneur  ;  mais  aura-l-on  jamais  la  loyauté 
de  ne  pas  imputer  au  clirislianisme  des  forfaits  qu'il 
abhorre  et  qu'il  condamne,  et  de  dire,  con).niç  le 
cacique  Henry,  que  le  christianisme  n'est  pas  res- 
ponsable des  crimes  de  ceux  qui  prétendent  le  pro- 
fesser ,  puisqu'ils  sont  en  révolte  contre  les  préceptes 
qu'il  leur  impose? 

Ce  fut  la  religion  qui  dicta  les  sentences  des  uni- 
versités d'Espagne  contre  la  doctrine  de  Sepulveda, 
dont  les  ouvrages,  alors  prohibés  dans  ce  pays,  fu- 
rent publiés  furtivement  en  Italie. 

Et  pourquoi  ne  rappellerais-je  pas  également  les 
mesures  prises  en  faveur  des  Indiens  par  les  synodes 
et  les  conciles  tenus  à  Mexico ,  à  Lima ,  dans  le 
seizième  siècle,  dont  on  peut  lire  les  détails  dans  la 
colleclion  du  savant  cardinal  d'Aguirre?  Les  actes 
de  ces  assemblées  ,  surtout  du  premier  concile  de 
Lima,  en  i582,  portent  l'empreinte  de  la  bienveil- 
lance la  plus  élendue,  la  plus  affectueuse  envers  les 
indigènes. 

Rien  n'est  oublié  pour  prévenir  les  abus  d'autorité 
à  leur  égard,  pour  les  faire  participer  aux  bienfaits 
de   l'instruction  et  de  tous  les  avantages  sociaux. 

Quoique  la  civihsation  eût  fait  des  progrès  dans 
le  Nouveau -Monde  avant  l'entrée  des  Européens 
dans  ce  continent,  il  paraît  que  plusieurs  contrées 
étaient  encore  à  demi  sauvages.  Un  chapitre  du  con- 
cile qu'on  vient  de  citer,  qui  porte  en  litre:  TIt 
I nâi  politicè  vivcre  uistituantur ,  entre  même  dans 
des  détails  de  propreté  et  d'économie  domestique, 
<'loni  on  veut  inspirer  le  goût  aux  Indiens. 


(  563  ) 

Le  concile,  considéraiitque  la  déleiilion  des  nègres 
et  négresses  pour  s'approprier  les  fruits  de  leur  tra- 
vail, eslim  crime,  même  dans  les  laïcs,  le  déiend 
d'une  manière  plus  expresse  aux  ecclésiastiques. 
Pour  assurer  l'exécution  de  ces  réglemens,  il  adresse 
aux  magislrals  les  invitations  les  plus  touchantes,  au 
cleigé  les  ordres  les  plus  précis  (i) 

On  voit  par  là  quel  était  l'esprit  de  celte  légis- 
lation ecclésiastique.  Elle  avait  pour  caractère  la 
justice  et  la  bonté;  elle  opposait  un  contrepoids  aux 
vexations  qu'exerçait  la  cupidité  contre  des  hommes 
à  qui  l'indigénat  devait  plus  parliculiérenienl  assu- 
rer la  jouissance  de  tous  les  droits  sociaux. 

Ayons  aussi  la  justice  de  dire,  avec  Marraontel(2), 
que  les  malheurs  des  Indiens  furent  toujours  désa- 
voués par  le  gouvernement  et  la  nation. 

Comment  donc  s'introduisit  ce  système  d'oppres- 
sion des  Indiens  et  des  noirs?  De  la  même  manière 
que  dans  les  colonies  françaises  s'introduisit  l'escla- 
vage ,  nialgré  le  vœu  du  gouvernement  et  les  déci- 
sions de  la  Sorbonne;  il  s'établit  comme  tous  les  abus 
qui  intervertissent  la  marche  de  la  nature,  et  qui 
minent  insensiblement  les  institutions  les  plus  sages. 
Ce  résultat  est,  je  ne  dis  pas  mévitable,  mais  plus 
fréquent  lorsque  le  tliéàire  des  événeraens  est  loin 
du  centre  de  l'autorité  politique,  qui  ne  peut  \ 
exercer  quune  surveillance  iiiiparlaile,  parce  qu'elle 


C',)Vo\Ci  Collcctiomaxùnacouciàoruniytn:  ,  paitrAt^uine,toiiii'  IV. 
premier  concile  de  Lima  ,  art.  3,  cliap.  3,  et  art.  .'i,  rîi.ip.  4- 
'?■*  Voyez  la  préfatc  de  ses  Incu^. 


(  3(^4  ) 
csl  obligée  de  déléguer  ses  droits  à  des  agens  dont  on 
épouvante  la  faiblesse,  dont  on  neutralise  la  force, 
dont  on  achète  les  décisions. 

De  telles  calamités  cesseront  d'affliger  l'espèce 
humaine  dans  tout  pays  où  la  suite  des  siècles  pré- 
sentera peut-être  le  phénomène  inouï  jusqu'à  nos 
jours  d  un  gouvernement  inaccessible  à  Tintrigue,  au 
népotisme;  qui,  ne  sacrifiantjaniais  à  certains  indivi- 
dus 1  intérêt  de  tous,  punira  tous  les  grands  coupa- 
bles, et  qui,  pour  s'épargner  l'obligation  de  punir, 
ira  dans  les  réduits  de  la  modestie  et  souvent  du 
malheur  chercher  la  vertu  associée  au  talent  pour 
leur  confier  les  intérêts  publics. 

Je  reviens  à  mon  sujet  en  résumant  les  faits.  La 
traite  des  nègres  entre  l'Afrique  et  l'Europe  com- 
mença chez  les  Portugais  au  moins  trente  ans  avant 
1  existence  de  Las  Casas.  Le  transport  des  esclaves 
noirs  en  Amérique ,  de  l'aveu  de  tous  les  historiens  , 
précède  de  quatorze  ans  ,  peut-être  même  de  dix- 
neuf  ans ,  l'époque  à  laquelle  on  Çwq  le  projet  im- 
puté à  Las  Casas  pour  les  substituer  aux  Indiens. 

Herrera  ,  son  unique  accusateur,  écrivain  reconnu 
comme  peu  véridique  ,  et  qui  montre  de  la  préven- 
tion contre  Las  Casas ,  ne  cite  aucun  garant  de  son 
assertion.  Il  publia  les  premières  décades  de  son 
histoire  trente-un  ans  après  la  mort  de  celui-ci.  Tous 
les  écrivains  contemporains  de  Herrera  ,  et  ceux  qui 
lui  sont  antérieurs,  gardent  le  silence  sur  l'inculpa- 
lion  relative  aux  noirs  ,  quoique  [)lusieurs  fussent 
ennemis  déclarés  de  Las  Casas. 

Trois  savans  Américains  que  j'aiconsuUcs,rundc 


(  365  ) 

Mexico,  un  de  SaïUa-Fede  Boi,'ota,  un  autre  de  Gna- 
liniala  ,  n'en  ont  aucune  connaissance;  ils  se  bor- 
nent à  dire  qu'il  est  en  vénération  parmi  leurs  com- 
patriotes ,  et  ils  expriment  le  désir  de  lui  voir  éri- 
ger ,  ainsi  qu'à  Christophe  Colomb ,  une  statue  dans 
le  Nouveau-Monde  (i).  Je  ne  connais  pas  de  sujet 
plus  digne  d'exercer  le  talent  d'un  ann  de  la  vertu  , 
et  il  est  étrange  que  jusqu'ici  la  peinture  et  la  poésie 
ne  s'en  soient  pas  emparées. 

Les  ouvrages  de  Las  Casas, loin  de  présenter  au- 
cune indication  contre  lui,  réclament  partout  les» 
droits  de  la  liberté  ,  et  inculpent  les  devoirs  de  la 
bienveillance  en  faveur  de  tous  les  hommes  ,  sans 
distinction  de  couleur  ni  de  pays;  ainsi  les  principes 
qu'il  professa  toujours  ,  et  sa  conduite  invariable  , 
démentent  une  accusation  dont  les  esprits  impar- 
tiaux peuvent  actuellement  apprécier  la  valeur  (2). 

Très  peu  d'hommes  ont  eu  l'avantage  de  remplir 


(1)  Je  saisis  cette  occasion  pour  leur  exprimer  ma  reconnaissance, 
ainsi  qu'à  M.  Manuel  Juste  Martincz,  premier  professeur  de  théolo- 
gie à  l'université  d'Alcala  de  Henarès,  qui  a  bien  voulu  se  prêter  à 
quelques  recherches  relatives  à  cet  ouvrage. 

(2)  Hume  l'eût  reléguée  au  nombre  des  fables,  lui  à  qui  le 
silence  d'Aversbury  suflit  pour  révoquer  en  doute  les  projets  cruels 
d'Edouard  III  contre  Eustache  de  Saint-Pierre  et  les  cinquante 
bourgeois  de  Calais.  (Voyez  Histoiy  of  Angland  by  Hume).  Pour 
mi-ttre  à  l'abri  de  toute  censure  la  réputation  de  Las  Casas,  le  doc- 
teur Launoy  et  Luderwalt,  connus  par  la  sévérité  de  leur  critique, 
eussent  trouap  dans  les  détails  que  j'ai  donnés  plus  qu'ils  n'exigent 
dans  leur  traité  sur  l'autorité  de  1  argument  négatif.  {De  autoriiatr 
J7cganlis  ar^menti ,  par  Launoy  ,  etc.  —  Coinmentatio  de  vi  argii- 
menti  quod  ducilur  c  silencio  'criptoris,  par  Luderwalt.  flriitiswick  , 
1753,  in-8».  ) 


(  5G6  ) 

une  vie  aussi  longue  que  la  sienne  par  des  services  aussi 
éclatans  envers  leurs  semblables.  Les  amis  de  la  re- 
ligion ,  des  mœurs  ,  de  la  liberté  et  des  lettres ,  doi- 
vent un  tribut  de  respect  à  la  mémoire  de  celui 
qu'Eguiara  nommait  X ornement  de  V Amérique  (l), 
et  qui ,  appartenant  à  l'Espagne  par  sa  naissance,  à 
la  France  par  son  origine  ,  peut  être  nommé  à  juste 
titre  V ornement  des  deux  mondes. 

Si  l'on  demandait  jusqu'à  quel  point  une  discus- 
sion de  ce  genre  intéresse  l'espèce  humaine  ,  cette 
question  ,  qui  s'applique  à  la  plupart  des  faits  his- 
toriques ,  peut  être  rendue  de  la  manière  suivante  : 
Importe-t-il  que  l'histoire  soit  une  suite  de  vérités , 
et  non  un  tissu  de  mensonges  ? 

Importe -t-il  que  l'humanité  gémissante,  que  la 
postérité,  épouvantée  des  scandales  et  des  crimes  qui 
souillèrent  la  découverte  de  l'Amérique  ,  calment 
leurs  douleurs  en  admirant  quelques  hommes  cé- 
lestes qui  par  leurs  vertus  étaient  l'image  de  la 
divinité,  et  par  leurs  bienfaits  les  rcprésentans  de  la 
Providence  ? 

D'ailleurs  n'avons-nous  pas  des  devoirs  à  remplir 
envers  ceux  qui  ont  quitté  la  vie  comme  envers 
ceux  qui  doivent  y  arriver  ?  et  quand  le  juste  des- 
cendu dans  le  tombeau  ne  peut  plus  repousser  les 
attaques  de  l'Imposture  ,  ceux  qui  lui  survivent  ne 
sont-ils  pas  plus  étroitement  obligés  de  plaider  la 
cause  de  la  vertu  ?  a 


Bihliolhecti  Mexicdiut.  arl.  G  ,  dr  Las  Cas.is. 


(  567  ) 
Les  grands  hommes  ,  presque  toujours  persécu- 
tés ,  aiment  à  exister  dans  l'avenir  :  placés  par  leur 
génie  en  avant  de  leur  siècle  ,  ils  en  appellent  au 
tribunal  de  la  postérité  ;  celle-ci ,  héritière  de  leurs 
vertus  ,  de  leurs  talens  ,  doit  acquitter  la  dette  des 
contemporains.  Qui  pourrait  regretter  d'avoir  été 
calomnié,  s'il  peut  à  ce  prix  épargner  des  larmes 
à  l'humanité  ?  Mais  aussi  est-ce  trop  d'obtenir  jus- 
tice quand  on  n'est  plus  ! 


(  568  ) 

LETTRE 

DU  DOCTEUR  DON  GREGORIO  FUNES  , 

nOVEK    DK   CORDOVA    DE  Trf.UMA^    , 

A    M.    GRÉGOIRE, 

ANCIEN  ÉVÊQUE  DE  BLOIS  , 

Sur  la  question  de  savoir  si  don  Bariliélemi  de  Las 
Casas  a  engagé  les  Espagnols  à  faire  le  commerce 
des  esclaves  africains  avec  V Am.érique. 

ItJlonsieur  ,  c'est  avec  un  sentiment  bien  véritable  de 
respect  et  de  considération  que  je  prends  la  plume  pour 
vous  écrire  celte  lettre.  J'appris  il  y  a  quelques  mois,  de 
M.  Bernardin  Rivadavia  ,  l'agréable  nouvelle  de  l'intérêt 
avec  lequel  vous  avez  bien  voulu  recevoir  mon  essai  histori- 
que ,  et  du  jugement  favorable  que  vous  en  avez  porté. 
J'avoue  qu'il  eût  fallu  être  insensible  à  tout  motif  de  gloire 
pour  ne  pas  être  fier  d'une  telle  approbation  :  que!  que  puisse 
être  le  mérite  de  mon  travail  ,  je  m'estime  heureux  de  l'a- 
voir entrepris  ,  puisque  j'en  obtiens  le  prix  le  plus  flatteur 
que  mon  âme  pût  ambitionner. 

La  satisfaction  que  j'en  éprouve  est  entière,  quoique  nous 
différions  de  sentiment  sur  la  question  de  savoir  si  le  célèbre 
Las  Casas  a  le  premier  mis  en  avant  l'idée  de  l'établissement 
du  commerce  des  noirs  en  Amérique  ,  et  malgré  votre  peine 
à  me  voir  soutenir  l'aflirmative.  Mais ,  outre  qu'avec  un 
noble  caractère  ,  tel  que  le  vôtre ,  on  peut  suivre  la  même 
carrière  sans  que  la  diversité  d'opinion  devienne  un  motif  de 


haine  ,  d'autres  circonsfances  doivent  ainsi  me  faire  excuser. 
Par  exemple  ,  je  n'avais  pas  encore  pu  profiter  des  lumières 
que  vous  avez  répandues  dans  votre  excellent  Mémoire  apo- 
logétique pour  Las  Casas  ,  et  je  suis  jnaintenant  décidé  à 
me  soumettre  sans  réserve  à  votre  jugement,  lorsque  vous 
aurez  eu  la  patience  de  m'entendre;  car  je  dois  avouer 
franchement  que  ,  quoique  votre  Mémoire  apologétique 
soit  écrit  avec  une  beauté  de  sentiment ,  une  richesse  d'éru- 
dition ,  et  une  clarté  de  langage  supérieure  à  tout  ce  qui  a 
été  composé  jusqu'à  présent  sur  cette  matière,  je  ne  suis 
pas  encore  parfaitement  convaincu.  Je  vais  vous  exposer 
mes  raisons  ,  non  avec  la  confiance  qui  affirme  ,  mais  avec 
l'incertitude  de  l'homme  qui  doute  ,  et  la  modestie  de  celui 
qui  consulte  son  oracle. 

II  s'agit,  monsieur  ,  de  constater  si  Las  Casas  a  influé 
sur  l'établissement  du  commerce  des  nègres  avec  l'Améri- 
que. Cette  question  peut  être  envisagée  sous  deux  points  de 
vue  différens.  Le  premier  nous  présente  Bartliélemi  de  Las 
Casas  comme  l'auteur  ,  et  l'autre  comme  le  restaurateur  de 
ce  genre  de  spéculation.  Convenons  d'abord  que  le  devoir  de 
toute  àme  honnête  et  sensible  est  de  se  tenir  comme  eu  "sen- 
tinelle devant  le   tombeau  de  cet  honame  vénérable  ,  pour 
empêcher  que  la  calomnie  ne  vienne  troubler  sa  cendre.  Les 
Espagnols  qui  trouvèrent  leur  profit  à  fouler  aux  pieds  ,    au 
milieu  des  Indiens  ,  les  lois  de  l'humanité,  ou  ceux  quiJiéri- 
tèrent  de  leurs  richesses  ,   lui  ont  attribué  l'initiative  de  ce 
projet  par  un  motif  de   vengeance.   Parmi  ceux  qui   font 
réflexion  que  sa  voix  fit  entendre  le  cri  de  la  nature  jusqu'au 
fond  des  cabinets  des  princes  ,   les  uns  excluent  de  sa  pensée 
tout  projet  favorable  à  cet  infâme  trafic  ,    pendant  que  le& 
autres ,    admirateurs   non  moins  sincères  de  son  courage 
héroïque,  se  contentent  de  croire  qu'il  en  demanda  le  rétablis- 
sement pour  rendre  moins  cruelle  la  condition  de.s  Indiens: 
telle  est  aussi  mon  opinion  ,  et  je  puis  la  défendre  sans  être 
de  ceux  que  vous  qualifiez  dans  votre  Mémoire  de  détrac- 
teurs de  Las  Casas.  Oui,  monsieur  ,  vous  convenez  vous- 
II.  :^4 


(Syo) 

môme  aue  Marmontel  s'est  prononcé  pour  elle;  or  je  pens« 
qu'on  ne  court  aucun  risque  en  partageant  sur  ce  point  le 
sentiment  d'un  homme  qui  a  fait  son  héros  de  Las  Casas 
dans  son  intéressant  roman  des  Incas. 

Yous  aurez  ])u  remarquer,  dans  le  tome  III  de  mon  Essai  , 
que  c'est  l'autorilc  de  lierrera  qui  a  déterminé  mon  opitiioa. 
sur  le  sujet  dont  il  s'agit.  Quel  autre  guide  pouvais-je  pren- 
dre en  effet,  sur  un  terrain  aussi  aride  cl  aussi  éloigné,  qui 
fût  plus  digne  de  confiance ,  qu'un  écrivain  qui ,  à  une  grande 
renommée  de  sagesse  et  d'instruclion ,  réunissait  l'estime 
presque  générale  des  savans  ,  la  confiance  do  son  souverain , 
et  l'avantage  d'être  presque  contemporain  des  faits  ,  etsur- 
tout  de  puiser  seul  dans  les  sources  mêmes  des  documen» 
historiques. 

Celte  position  de  Herrera  ne  vous  a  pas  empêché  de  révo- 
quer en  doute  son  autorité,  ni  même  de  le  croire  ici  en  défaut, 
et  vous  l'attaquez  comme  le  seul  détracteur  di  Las  Casa» 
qui  soit  digne  de  quelqueattcntion.  Permellcz-moi  quelques 
réflexions  sur  le  londement  de  votre  critique. 

Je  conviens  d'abord  qu'on  ncpouvait  mettre  ni  plusd'exac- 
titude  ni  plus  d'agrémcntdans  ce  quevous  dites  de  l'introduc- 
tion très  ancienne  des  esclaves  nègres  chez  les  Carthaginois  , 
chez  les  Grecs  et  chczîesHomains  ;  du  commerce  de  celte  race 
d'hommes  établi  en  Europe  depuis  l'année  ï^^3  par  les  Por- 
tugais ,  et  de  celui  que  les  Espagnols  en  firent  ensuite  direc- 
tement avec  l'Afrique  ,  après  la  découverte  du  Nouveau- 
Monde  ;  mais  ,  quelque  utile  que  puisse  être  celle  savante 
recherche  ,  pour  suivre  depuis  son  origine  la  marche  pro- 
gressive de  ce  grand  fait  historique  ,  je  crois  pouvoir  assurer 
qu'elle  ne  louche  point  au  fond  de  la  question  :  en  effet, 
de  ce  que  le  commerce  des  Africains  existait  en  Europe 
avant  la  naissance  de  Las  Casas  ,  s'ensuit-il  nécr^ssairement 
qu'il  ne  l'ait  pas  fait  établir  plus  t.nrd  en  Amérique?  Il  me 
semble  qu'ici  le  principe  et  la  conséquence  sont  d'une  nature 
bien  différente. 

Vous  traitez ,  monsieur  ,  plus  directement  notre  sujet 


C37«  ) 

dans  ce  qi:c  vous  dites  du  toraps  ou  les  ncgrcs  furent  trans- 
porles  en  Amérique  ,  cpoquo  qui  est  celle  de  i5o8  suivant 
Argravc  ,  de  i5o3  d'après  Anderson ,  Charlevoix  ,  etc. ,  et 
de  1498  suivant  Herrera  ;  en  sorte  que  ceux  qui  attribuent 
rcliib'iîscuicnt  de  la  traite  à  Las  Casas  ,  !e  fixant  à  l'an- 
née 1Ô17,  il  eu  resuite  qu'elle  a  coiumcucc  quatorze  ans 
avant  lui  suivant  les  uns  ,  et  dix-neuf  ans  d'après  le  calcul 
de  Herrera. 

Ici  se  présente  un  doute  qu'il  Paul  coîaiicir  avant  d'aller 
plus  loin.  Comment  concilier  Herrera  avec  lui-niciuc,  puii- 
qu'après  avoir  dit  que  le  ccniuicrcc  des  nègres  cxiilail  depuis 
dix-neuf  aur  en  1617  ,  il  ajoute  (|ue  ce  f-it  Las  Casas  qui  le 
proposa  à  la  cour  la  mcrae  année?  Le  ?oul  moven  de  résou- 
dre cette  diflicullé  ,  c'est  de  supposer  que  l'iiistoiien  Herrera 
n'a  jamais  dit  que  Las  Casas  eût  fait  établir  le  comnicrcc  ^cs 
nègres  ,  mais  seulement  qu'il  en  avait  demandé  l'extension. 
Vous  en  convenez  vous-même,  monsieur,  et  j'en  trouve  une 
preuve  plus  directe  dans  le  texte  de  notre  auteur.  Apres 
avoir  p.\rlé  plusieurs  fois  de  l'existence  anlcrieuro  de  la  traite 
en  Amérique  ,  il  arrive  à  l'année  i5i6  ,  époque  oii  le  célè- 
bre cardinal  Ximenès  tenait  les  rênes  du  gouvernement 
d'Espagne. 

D'après  les  principes  politiques  de  ce  rcg^-nt ,  il  ne  de- 
vait pas  ,  suivant  son  historien  Flccliicr  (i),  être  introduit 
de  nègres  en  Amérique  ,  parce  que  le  caractère  et  les  mœ::rs 
de  celle  race  ne  j)Ouvaicnt  manquer  d<^  iiorl''r  la  corrup  ioa 
parmi  les  Indiens,  et  qu'on  pouvait  craindre  qu'en  leur  con- 
fiant des  armes  ils  ne  devinssent  leurs  amis  et  leurs  alliés 
contre  le  poivoir.  Ces  raisons  furent  sans  doute  cause  , 
comme  le  dit  Herrera  (2)  ,  que  le  cardinal  défendit  celte 
année  l'exportation  des  noirs  en  Amérique.    La  mesure  ne 


(1)  Vie  du  cardinal  Ximenès,   tom.   2.  liv.  /j,  p-iç;-  ^4  .  édition 
«rAmstrrtlam. 

(2}  Dôcade  2,  liv.  2  ,  ch.  8. 


(372  ) 

dura  pas  longtemps  :  la  mort  du  ministre,  arrivée  en  i5i7  , 
l'arrivée  de  Charles-Quint  en  Espagne  et  le  changement  de 
minislère  ,  firent  adopter  sur  le  point  qui  m'occupe  d'autres 
principes  d'administration  ,  et  la  traite  reprit  bientôt  toute 
l'activité  dont  elle  avait  été  momentanément  privée. 

L'objet  de  la  première  question  c'est  de  découvrir  par 
qui  ce  rétablissement  eut  lieu.  Les  uns  l'attribuent  aux  Fla- 
mands qui  étaient  à  la  cour  d'Espagne ,  les  autres  à  de 
Gèvres  conseiller  intime  du  monarque.  Herrera  ,  sans  nier 
nue  tous  ces  agens  y  aient  eu  part  ,  indique  surtout  comme 
cause  de  ce  changement  l'influence  puissante  de  Las  Casas 
sur  les  conseils  du  roi.  Voilà,  monsieur,  l'autorité  contre 
laquelle  vous  dirigez  vos  attaques ,  et  qui  m'a  paru  cependant 
forte  et  pressante. 

Pour  en  affaiblir  l'importance  ,  vous  dites ,  monsieur  , 
que  la  véracité  de  Herrera  est  suspecte  à  Luet  ,  à  Solis ,  et 
surtout  à  Torquemada  ,  l'auteur  le  plus  exact  qui  ail  écrit 
sur  les  affaires  du  Nouveau-Monde ,  et  qui  passa  toute  sa  vie 
sur  le  théâtre  des  événemens.  Mais  vous  savez  ,  monsieur  , 
qu'il  n'y  a  pas  d'opinion  littéraire  si  bien  établie  ,  princi- 
palement dans  l'histoire ,  qui  ne  trouve  de  l'opposition  dans 
le  jugement  de  quelques  savans.  Pline  assure  (i)  que  Diodore 
est  le  premier  des  historiens  grecs  qui  ait  écarté  de  son  his- 
toire tout  ce  qui  avait  un  caractère  fabuleux  ,  quoique  Thu- 
cidide  et  Xénophon  eussent  écrit  avant  lui  :  suivant  Sué- 
tone (2) ,  Paulus  Asinius  trouvait  beaucoup  de  négligence  et 
peu  de  vérité  dans  les  Commentaires  de  César  :  Tacite  (3) 
accuse  Tite-Live  de  partialité  en  faveur  de  Pompée,  et  Dion 
Cassius  à  l'égard  de  César.  Je  puis  invoquer  ,  à  l'avantage 
de  Herrera,  le  jugement  qu'en  a  porté  le  célèbre  don  Nico- 
las Antonio  (4)  :  »   Il  a  traité  ,  dit-il  en  parlant  de  lui  ,  les 


(i)  In  Prat.  ,  liv.   i. 
i'i)  In  Jul.  ,  chap.  .')6. 

(3)  Ann.,  liv.  4. 

(4)  liibliotli.   lii.sp 


(  575  ) 

»  faits  historiques  avec  tant  de  savoir  ,  de  critique  et  de  siu;- 
»  cérilé,  qu'il  s'est  acquis  des  droits  incontestables  à  1» 
»  reconnaissance  de  sa  nation.  »  Le  témoignage  que  lui 
rend  aussi  Robertson  n'estpas  moins  positif  (i)  :  «<  De  tous 
»  les  auteurs  espagnols  ,  dit  ce  célèbre  historien  ,  Herrera 
»>  est  celui  qui  nous  a  donné  la  relation  la  plus  exacte  et  la 
»  plus  circonstanciée  delà  conquête  du  Mexique  et  des  autres 
»  événemens  du  Nouveau-Monde.  Le  soin  qu'il  a  mis  à  con- 
»  sulter  non  seulement  les  livres ,  mais  encore  les  pièces 
•)  originales  etles  actes  publics  qui  pouvaient  répandre  quel- 
1)  ques  lumières  sur  les  objets  de  ses  recherches  ,  mais  sur— 
»  tout  sa  candeur  et  son  impartialité,  nous  ont  valu  ses  Dé- 
»  cades  ,  un  des  ouvrages  les  plus  importans  sur  l'histoire.  »> 

C'est  avec  intention  que  je  m'abstiens  de  citer  un  grand 
nombre  d'auteurs  ,  soit  espagnols  ,  soit  étrangers  ,  parce 
qu'ils  n'auront  pas  échappé  à  voire  grande  érudition,  et 
parce  qu^'il  est  tcmjjs  que  j'analise  le  sentiment  de  ceux  qui 
ont  infirmé  la  véracité  de  notre  historien. 

Je  n'ai  pu  me  procurer  l'ouvrage  de  Luet  ;  mais  j'ai  la 
Solis  et  Torquemada  ,  et  je  puis  dire  qu'ils  n'ont  rien  écrit 
qui  doive  alFaiblir  notre  estime  pour  Herrera.  Solis  nous 
dit  (2)  que  «  les  faits  rapportés  dans  sa  première  et  sa 
)>  deuxième  Décade  sontécrits  avec  intérêt,  et  présentés  avec 
>  méthode.  »  S'il  ne  trouve  pas  le  même  mérite  dans  ses 
autres  Décades,  peu  importe  à  notre  objet, puisque  ce  n'est 
pas  dans  celles-ci,  mais  dans  les  autres,  qu'il  traite  le  point  en 
question.  Or, s'il  fait  l'éloge  deses  deux  premières  Décades,  il 
est  évident  qu'il  ne  peut  être  compté  parmi  ses  détracteurs. 
Quant  à  Torquemada  ,  quoiqu'il  aflirme  que  les  relations  de 
l'auteur  des  Décades  sont  erronées  (3),  il  est  loin  de  révoquer 
eu  doute  sa  bonne  foi  :  il  s'en  prend  aux  rédacteurs  des  Mé- 


(1)  T.Il ,  note  1,  iKig.  Y^\. 
(■i)  Liv.  1 ,  cliap.   :>.. 
'3j  Liv.  j  ,  chaj).  i3. 


« 


(574) 

moires  originaux  cnvo3'és  d'Amérique  ,  et  il  leur  reproche 
comme  une  faute  d'avoir  négligé  les  rapports  des  Indiens 
pour  ne  consulter  que  les  Espagnols.  Je  crois  ,  monsieur  , 
rendre  iiommogc  à  votre  profond  discernement  en  suppo- 
sant que  vous  trouverez  de  la  partialité  dans  celle  critique. 
Torqucmadu  racontait  les  evciiemens  de  l'Aniériquc,  et  il 
fallait  bien  qu'il  ut  approuver  le  parti  qu'il  avait  pri,  de  sui- 
vre une  au  ire  route  que  ses  prédécesseurs  ,  c'est  à  dire  de 
chercher  les  faits  non  diins  les  relations  des  Espagnols  ,  mais 
dans  les  histoires  mêmes  écrites  par  les  Indiens.  Je  ne  veux 
pas  dire  pour  cela  qu'elles  ne  méritaient  aucune  considéra- 
tion, mais  seulement  que  même  avec  cet  avatilogc  elles  n'a- 
vaient pas  des  caractères  suflisans  de  vérité  :  lel  est  l'ccucil 
qu'elle  rencontre  en  passant  par  les  mains  des  hommes.  Il  est 
reconnu  que  l'histoire  a  mieux  saisi,  dans  toutes  les  époques, 
le  génie  des  peuples  que  le  caractère  même  des  cvcnemens. 
Quoi  qu'il  en  soit,  l'opinion  de  Terqucmada  ,  loin  de 
contbattre  celle  de  Herrera  sur  le  ])oint  controversé  ,  lui  est 
favorable  par  ses  ])rincipes  mêmes  :  il  veut  que  les  faits 
soient  examinés  sur  les  lieux  oli  i!s  arrivent,  et  s'il  critique 
l'histoire  de  Herrera  ,  c'est, seulement  en  tant  qu'il  la  voit 
appuyée  sur  des  monumens  qui  n'oni  pas  été  construits  avec 
celle  réflexion  calme  à  laquelle  la  vérité  ne  saurait  échapper, 
c'est  à  dire  sur  la  seule  autorité  des  rédacteurs  des  relations 
d'Améiique.  Que  Las  Casas  ait  suggéré  ou  non  l'idée  du 
commercedcs  nègres, qu'y  a-t-il  de  communenlre  un  tel  fait, 
qui  se  serait  passé  à  la  cour,  et  le  contenu  de  ces  relations, 

•  ou  de  celles  que  les  Indiens  purent  insérer  dans  leurs  his- 
loires  ?  Concluons  donc  que  l'autorité  de  cet  écrivain  laisse 
intacte  sur  ce  point  la  véracité  de  riiistoricn  des  Décades. 

Il  s'agit  maintenant  d'examiner  si  Herrera  ,  ainsi  qne 
vous  le  dites  dans  votre  Mémoire  ,  par.-;ît  très  prévenu  contre 
Las  Casas,  quoitju'il  en  parle  comme  d'un  écrivain  de  bonne 

J'ai  et  digne  d'une  grande  conjluncc.  J'avoue  que ,  cette 
disposition  une  fois  bien  prouvée,  il  n'y  a  pas  loin  de  là  à  la 
calomnie.  Mais  est  il  vrai  que  telle  fut  l'opinioa  de  Herrera 


(  375) 

snr  le  compte  de  Las  Casas  ?  Ici  je  me  trouve  embarrassé 
entre  le  poids  de  votre  autorité  et  ce  que  je  lis  dans  l'iiisto- 
rien  sur  notre  célèbre  missionnaire.  Je  regrette  que  vous 
n'ayez  pas  cité  les  passages  où  cette  idée  hostile  se  trouve 
exprimée  ;  car  enfin  ,  si  Herrera  parle  de  Las  Casas  comme 
d'un  auteur  de  grande  autorité  ,  d'un  homme  de  doctrine  (i) 
et  d'un  zèle  exemplaire  (?.)  ;  s'il  le  nomme  un  prélat  plein  de 
sainteté  (3)  ,  s'il  le  défend  contre  les  calomnies  d'Oviedo  et 
de  Gomara  (4) ,  et  s'il  recueille  avec  tant  de  soin  les  circons- 
tances héroïques  de  son  dévouement  pour  la  cause  des  In- 
diens (5) ,  comment  pourrais-je  concilier  tant  d'éloge  avec 
tant  de  ])réventioa  ? 

Je  ne  puis  me  persuader  que  la  sagacité  d'un  savant  da 
votre  mérite  puisse  trouver  des  motifs  de  croire  à  cette  pré- 
vention dans  les  endroits  où  ,  sous  la  j^lume  de  l'historiea 
Herrera  ,  Las  Casas  est  peint  comme  ud  homme  imprudent  y 
inconsidéré  ,  artisan  de  mensonges ,  cl  coupable  de  rébel- 
lion ;  non,  je  ne  puis  admettre  cette  pensée.  Vous  savez, 
monsieur  ,  que  la  premiers  loi  de  l'iiistoire,  comme  dit  Ci- 
céron  ,  commande  d'éviter  tout  soupçon  de  faveur  ou 
de  haine  ;  que  ce  n'est  pas  un  moindre  mensonge  de  taire 
ce  qui  est ,  que  de  dire  ce  qui  n'est  pas  .  et  enfin  que  l'his- 
torien est  comme  un  témoin  qui  dépose  des  faits  sous  la  foi 
du  serment.  C'est  ce  devoir  que  Herrera  a  fidèlement  rem- 
pli en  nous  représentant  Las  Casas  non  tel  qu'il  était ,  mais 
tel  que  ses  ennemis  l'avaient  fait.  Les  éloges  qu'il  donne  à  cet 
évêquc  sont  de  lui  ;  le  mal  qu'il  en  dit  est  sorti  de  la  bouche 
de  ses  jaloux  adversaires. 


(i)  Dec.  2,  liv,  3,  ch.  i. 
(a)  Dec.  5,  liv.  5,  ch.  5. 

(3)  Dec.  2,  liv.  3,  ch.  I. 

(4)  Dec.  6,  liv.  5,  cil.  19. 

(5)  Dec.  3,  liv.  a,  ch.  5. 


(  576  ) 

Mais  voici  une  reflexion  en  faveur  de  Herrera  qui  est  peut- 
être  plus  décisive  que  tout  ce  que  je  viens  de  dire.  Le  grand 
tort  de  cet  auteur  ,  celui  qui  lui  a  mérite  de  votre  part  le 
reproche  d'avoir  été  ou  trop  crcduh  ou  m ah'p.illanL  àl'égard 
de  Las  Casas  ,  c'est  de  l'avoir  accusé  sans  preuve  d'un  crime 
inouï  ,  celui  d'avoir  demandé  et  favorisé  l'élablissement  du 
commerce  des  nègres  pour  l'Amérique.  Vous  conviendrez, 
monsieur  ,  que  si  je  prouve  que  dans  l'opinion  de  Herrera 
ce  commerce  n'était  pas  criminel  ,  et  qu'il  n'en  a  pas  parfé 
comme  d'un  grief  contre  Las  Casas  ,  Herrera  n'a  été  ni  cré- 
dule ni  malveillant  à  l'égard  de  don  Barthélemi  ;  or  c'est 
là  une  vérité  de  la  plus  grande  évidence  ,  et  qui  saute  aux 
yeux  à  la  lecture  du  texte  de  l'historien.  Voici  comment  il 
s'exprime  :  «  Le  licencié  Barthélemi  de  Las  Casas,  voyant 
•>^  que  ses  projets  rencontraient  de  toutes  paris  des  difficul- 
j>  tés  ,  et  que  ses  opinions  ,  malgré  la  faveur  dont  il  jouis- 
»  sait  auprès  du  grand  chancelier,  faisaient  peu  d'irapres- 
j>  sion  sur  les  esprits  ,  eut  recours  à  d'autres  mo^'ens  ;  ce  fut 
«  de  demander  pour  les  Espagnols  des  indes  la  permission 
»  de  faire  la  traite  des  nègres ,  afin  que  leur  secours  dans 
»  les  élablisseraens  ruraux  et  dans  les  mines  permissent  de 

)»  rendre  moins  onéreux  le  service  des  naturels 

»  Ce  moyen  parut  bon  au  cardinal  de  Tortose  ,  Adrien  ,  à 
X  qui  on  rendait  compte  de  tout ,  au  grand  chancelier  et  aux 
»  ministres  flamands  ;  et  les  membres  du  tribunal  de  com- 
j)  merce  de  Séville  furent  consultés  sur  le  nombre  d'esclaves 
»  africains  qu'il  convenait  d'envoyer  dans  les  quatre  îles  de 
»  Saint-Domingue  ,  de  Ferdinand,  de  Pucrto-Rico  et  de  la 
»  Jamaïque.  A  peine  eurent-ils  répondu  qu'il  en  faudrait 
»  quatre  mille  ,  que  la  cupidité  porta  certaines  gens  à  eu 
î>  donner  avis  au  gouverneur  de  la  Brcsa  ,  chevalier  flamand  , 
>>  membre  du  conseil  du  roi  et  son  grand  majordome  , 
»  lequel  obtintdn  monarque  le  privilège  exclusif  de  la  traite, 
»  pour  le  vendre  aux  G«nois ,  qui  le  payèreul  vingt-cinq 
»  mille  ducats,  sous  la  clause  expresse  qu'un  semblable 
»   droit  ne   pourrait  être  acror'^é  avant  huit  ans  par  S.  M. 


(  377  ) 

*  Ce  contrat  eut  des  suites  funestes  pour  la  population  des 
»  îles  dont  je  viens  de  parier  ,  et  qu'on  avait  cru  favoriser  : 
»  en  effet,  si  la  traite  avait  été  entièrement  libre  ,  tous  les 
»  Espagnols  auraient  pu  la  faire,  et  peupler  ces  îles  d'un 
»  plus  grand  nombre  d'Africains;  mais  comme  il  fallait 
»  payer  fort  cher  aux  premiers  spéculateurs  les  licences  , 
)>  peu  de  gens  pouvaient  l'entreprendre  ,  et  cette  difîiculté 
»  empêcha  le  bien  qu'on  s'en  était  promis.  Ou  conseilla  au 
»  roi  de  faire  payer  les  vingt-cinq  mille  ducats  par  le  trésor 
>■  au  gouverneur  de  la  Bresa  ,  ce  retour  pouvant  être  d'un 
1)  grand  avantage  pour  les  finances  et  pour  les  particuliers  ; 
)i  mais  ,  comme  il  y  avait  peu  d'argent  dans  ses  coffres  ,  et 
»  qu'on  ne  pouvait  pas  tout  dire  au  prince  ,  il  fallut  renoncer 
»  à  une  des  opérations  les  plus  utiles  à  l'Etat.    » 

Vous  voyez  ici ,  monsieur  ,  Herrera  l'âme  tranquille  ,  et 
que  ne  tourmente  point  le  remords  d'avoir  accusé  Las  Casas 
d'une  action  indigne  :  que  dis-je  !  qui  regrette  que  le  projet 
de  don  Barlhélemi  n'ait  pas  produit  tout  le  bien  que  l'avarice 
des  Flamands  en  avait  attendu.  Oii  est  donc  le  crime  imputé 
à  Las  Casas  ?  Oli  est  l'accusation?  S'il  n'y  en  a  pas,  oii  trou- 
verons-nous la  qualité  odieuse  que  vous  n'hésitez  pas  à  lui 
donner  ? 

Ce  que  j'ai  dit  me  semble  avoir  préparé  la  réponse  à  un 
autre  grief  de  votre  Mémoire.  On  demande,  dites-vous  , 
pourquoi  Herrera  n'a  point  cité  la  source  qui  lui  a  fourni  le 
motif  de  son  accusation.  Il  est  certain  ,  monsieur,  que  si 
le  langage  de  Herrera  avait  le  caractère  que  vous  lui  suppo- 
sez ,  il  aurait  dû  fournir  ses  preuves.  Une  bonne  réputation 
répand  sur  la  vie  une  douceur  qui  est  tout  le  prix  de  ce  qu'il 
en  coûte  pour  l'acquérir  :  quiconque  ose  entreprendre  de  la 
détruire,  doit  parler  la  preuve  en  main  ,  sous  peine  de  pas- 
ser' pour  un  détracteur.  Mais  telle  n'est  pas  la  position  de 
Herrera  :  comme  il  n'a  pas  imputé  à  Las  Casas  un  fait  qu'il 
ait  qualifié  de  délit,  il  n'a  pas  besoin  d'apologie  ;  voilà  pour- 
quoi il  n'allègue  aucune  preuve. 

Je  trouveun  caractèreplus  sériftix.i  !a  preuve  que  von*  rl;\- 


(378) 

blissezsiir  le  silence  des  écrivains  qui  auraient  dû,  selon  vous, 
faire  mention  du  fait  qui  nous  occupe.  Vous  comnienccz, 
monsieur  ,  par  V Histoire  générale  des  Indes  ,  ouvrage  en 
O  vol.  ,  que  Las  Casas  laissa  inédit.  Vous  citez,  comme 
n'ayant  pu  lire  cet  ouvrage  ,  la  déposition  d'un  savant  amé- 
ricain ,  docteur  de  l'université  de  Mexico  (i)  ,  qui  assure 
avoir  lu  le  manuscrit  autographe,  et  n'y  avoir  rien  trouvé 
qui  ait  ra])port  au  commerce  des  noirs.  Je  respecte  le  témoi- 
gnage d'un  savant  autant  qu'il  le  mcrile  pour  la  considéra- 
tion dont  il  jouit  auprès  de  vous  ;  mais  la  matière  est  trop 
sérieuse  pour  l'abandonner  aux  chances  d'une  mémoire  itifi- 
dè!c.  Je  suspends  donc  pour  le  moment  mon  opinion  sur  cet 
incident  ,  et  je  vais  examiner  ce  que  vous  dites  de  M.  Mu- 
gnoz. 

Ce  silence  ,  dites-vous,  reçoit  une  nouvelle  force  du  juge- 
ment que  porte  M.  Mugnoz.  Dans  la  préface  de  son  //«- 
toire  du  Noin>eaii-JlJûndc' ,  après  avoir  rendu  justice  aux 
lalens  de  Herrera  ,  il  lui  reproche  de  manciuer  de  critique, 
de  donner  comme  véritables  des  traditions  suspectes,  de  tra- 
vailler avec  précipitation  ,  ajoutant  ou  retranchant  au  gré  do 
son  caprice.  J'avoue,  monsieur,  qu'en  lisant  le  nom  de 
M.  Mugnoz  j'en  ai  eu  pour  ainsi  dire  pitié  ,  tant  est  com- 
plet parmi  nous  le  discrédit  dans  lequel  il  est  tombé  depuis 
qu'on  nous  a  fait  connaître  la  lettre  critique  dans  laquelle  le 
savant  américain  Yturri  a  exposé  et  livré  à  la  justice  de  l'o- 
pinion les  défauts  de  cet  auteur.  Il  est  vrai  qu'il  nous  dit ,  au 
sujet  de  Herrera  ,  qu'il  a  a  dénaturé  toutes  les  histoires 
•  sous  le  rapport  de  la  vérité  du  récit ,  de  l'ordre  ,  de  la  géo- 
»  graphie  et  de  la  langue.  »  Mais  qui  ne  voit ,  après  avoir 
comparé  les  passages  de  cet  auteur,  que  l'éloge  qu'il  fait  d'a- 
bord de  Herrera  n'est  qu'un  moyen  de  faire  croire  au  mal 
qu'il  en  dit  plus  loin ,  et  de  se  donner  un  air  d'impartialité'  ? 
Au  reste  ,  Yturri  nous  ayant  prouvé  jusqu'à  l'évidence  quo 


(i)  D.  SeiTando  de  Micr. 


(379) 

la  critique  de  Mugnoz  est  dure  ,  fausse  ,  injuste,  honteuse  , 
révoltante  et  contradictoire  ,  il  a  fait  sortir  Herrera  trinm- 
pliant  d'une  attaque  dans  laquelle  son  ennemi  s'était  flatté 
de  le  voir  succomber  :  le  crédit  do  Mugnoz  n'ajoute  donc 
rien  au  silence  de  Las  Casas. 

Après  avoir  profilé  du  silence  que  Las  Casas  a  gardé  sur 
le  commerce  des  nègres  dans  son  Histoire  gt'nérnle  des  Tii" 
des  ,  vous  passez  en  revue  les  autres  écrivains  qui  ont  omis 
également  d'en  parler,  et  vous  en  lirez  la  conséquence  que 
Herrera  en  impose.  Votre  argument,  monsieur,  n'a  qu'une 
force  négative  ,  et  vous  n'ignorez  pas  que  ceux  de  celte 
espèce  sont  bien  inférieurs  auxargumens  positifs  dans  la  dis- 
cussion des  points  historiques.  «  Se  taire,  dit  César  Baldi- 
»  iiotti  (i)  ,  n'est  pas  la  même  chose  que  nier.  Le  silence 
D  peut  être  l'eflet  de  Tonbli  on  de  quelque  autre  cause  de  ce 
»  genre  ,  et  noti  celui  de  la  fausse  supposition  d'un  événe- 
»  ment  ,  laquelle  ne  nous  engage  point  à  nous  taire  ,  mais  à 
»  réfuter  son  auteur.   » 

Toutefois  j'avoue  que  ce  silence,  lorsqu'il  est  absolu, 
peut  quelquefois  jeter  de  l'incertitude  sur  les  faits  ,  et  en 
prouver  même  la  fiusseté  :  cela  arrive  lo  lorsque  les  auteurs 
contemporains  n'en  parlent  pas  ,  et  lorsqu'ils  ne  sont  ensuite 
racontés  que  par  un  historien  moins  en  état  de  les  savoir  ^ 
ou  ayant  des  raisons  personnelles  pour  les  admettre  ;  2"  lors- 
que l'autorité  de  celui  qui  rapporte  ces  faits  est  moindre  que 
celle  des  écrivains  qui  les  ont  omis  ,  quoique  la  fidélité  et 
l'cxaclilude  de  ces  derniers  l'emportent  sur  celles  de  l'auteur 
qui  en  fait  mention  ;  3°  lorsque  les  circonstances  qui  accom- 
pagnent le  fait  en  rendent  le  récit  incroyable,  et  que  les 
autres  historiens  n'en  disent  rien. 

En  outre,  le  témoignage  d'un  historien  respecté,  sage, 
soigneux  ,  exact ,  ami  de  la  vérité  ,  et  plus  à  portée  qu'aucun 
autre  de  la  découvrir,  pèsera  toujours  plus  dans  la  balance 


(i)  Liv.  4.  ch.  10,  n»  546. 


(  58o  ) 

de  la  critique  que  le  silence  de  ceux  qui  aiiiaictil.  vécu 
dans  le  siècle  de  révénemenl  ,  avant  ou  après  lui ,  et 
inême  de  son  temps.  «  Il  peut  arriver,  dit  encore  l'auteur 
que  j'ai  cité  (i)  ,  qu'un  historien  isolé  suffise  pour  garantir 
la  certitude  du  récit  historique  ,  pourvu  qu'en  raison  des 
circonstances  qui  lui  sont  propres  ,  de  celles  qui  accom- 
pagnent révéneuient  ,  ou  des  écrits  de  quelques  autres 
historiens  ,  on  ait  autant  de  raisons  qu'on  en  peut  souhai- 
ter pour  la  preuve  de  la  véracité  du  narrateur,  et  de  la 
connaissance  indispensable  qu'il  a  indubitablement  acquise 
du   fait  en    question.  » 

Si  nous  appliquons  ces  règles  à  l'âxamen  du  point  dont 
il  s'agit,  il  sera  difficile  de  trouver  une  preuve  plus  solen- 
nelle et  plus  décisive  de  mon  assertion.  Les  premiers  his- 
toriens du  silence  desquels  vous  voulez  tirer  avantage 
sont  ceux  qui  écrivirent  la  vie  de  Las  Casas  rQuctifet'Echard, 
Tournon,  Dupin,  Michel  Pico,  INicolas  Antonio,  Eguiara  : 
les  quatre  premiers  sont  français,  le  cinquième  est  italien, 
le  sixième  espagnol ,  et  le  septième  américain.  En  sup- 
posant même  que  ces  auteurs  aient  autant  d'autorité  que 
Herrera  à  l'égard  de  l'article  en  discussion ,  ce  motif  ne 
suffira  pas  pour  que  leur  silence  affaiblisse  son  témoignage 
afïïrmatif,  parce  que  ,  lorsque  les  autorités  sont  égales , 
la  saine  critique  veut  qu'avant  de  qualifier  àe  faussaire  et 
de  négligent  l'auteur  qui  rapporte  le  fait ,  on  impute  à 
celui  qui  n'en  parle  pas  le  tort  moins  grave  de  l'avoir 
OKiis.  Voilà  comment  la  critique  peut  rendre  à  chacun  ce 
.qui  lui  est   an,  (2) 

De  plus,  peut- on  dire  avec  vérité  que  l'autorité 
de  ces  écrivains  (  si  je  me  tiens  toujours  dans  les  limites 
de  notre  question  )  soit  dans  un  parfait  équilibre  avec 
celle    de    Herrera?    Conviendrait-il    de   reconnaître    dans 


(1)  1(1.  iJ.,  1."  5ii. 
(3)  Lannui ,  l.  II,  p.  1 


(  j8i  ; 

cinq  étrangers  ,  très  éloignés  de  l'époque  de  l'évéuement , 
autant  de  lumière  que  dans  U!i  homme  de  la  nation  ,  qui 
en  fst  beaucoup  plus  voisin  ,  ot  qui  nous  instruit  sur  une 
affaire  domestique  ? 

Quant  aux  deux  auteurs  suivans  ,  je  conviens  que  Nicolas 
Antonio  Jouit  d'une  très  grande  autorité  dans  la  république 
des  lettres.  Cependant ,  outre  qu'il  a ,  s'il  est  permis  de 
s'exprimer  ainsi ,  le  défaut  d'être  venu  trop  tard  ,  et  dans 
un  temps  oii  beaucoup  de  documens  originaux  s'étaient 
perdus,  (i)  son  ouvrage  n'a  pu  obtenir  une  sanction  pu- 
blique aussi  honorable  que  celui  de  Herrera ,  et  n'a  pas 
par  conséquent  pour  lui  cette  présomption  d'une  exactitude 
égale  à  la  sienne  ,  sur  laquelle  pourrait  se  fonder  le  droit  de 
faire  autorité  autant  que  lui.  Je  ne  puis  rien  dire  de 
Eguiara ,  n'ayant  pu  me  procurer  son  ouvrage ,  et  parce 
qu'il  n'eu  est  fait  aucune  mention  dans  les  livres  que  j'ai 
consultés. 

Mais  je  m'étendrai  beaucoup  plus,  pour  assurer  mon 
Opinion,  sur  les  auteurs  étrangers  dont  vous  croyez  pou- 
voir opposer  le  silence  à  l'autorité  de  Herrcra.Vous  parlez  de 
Quetif  et  d'Echard  comme  de  deux  auteurs.  Vous  savez, 
monsieur,  que  le  premier  n'a  fait  que  commencer  et  prépa- 
rer les  matériaux  de  la  bibliothèque  de  l'oiuve  des  dominicains, 
auquel  il  appartenait ,  le  second  a  continué  ce  travail  :  ainsi 
ces  deux  auteurs  ne  fout  qu'une  autorité.  Mais  que  dirons- 
nous  si  elle  est  empruntée  de  Remcsal ,  dans  lequel  Echard 
a  puisé  le  peu  qu'il  nous  apprend  de  Las  Casas  ?  Yoici, 
monsieur ,  comment  ce  religieux  s'en  explique  (2)  :  «  Les 
»  faits  de  Las  Casas  ont  été  écrits  avec  soin  par  Antoine  Re- 
"  mesal  dans  l'histoire  de  la  province  de  Saint-Yincent  de 
»  Chiapa,  qu'il  est  bon  de  liie  ;  nous  en  extrairons  seule- 
»  ment  ce  qui  a  rapport  à  la  chronologie  de  sa  vie.  » 


1^  Mugnoz,  Clic  |iar  \tmii 
..  ;   Fr.  bavt.  ilc  Las  Casas. 


(  382  ) 

Je  n'ai  aucune  connaissance  des  ouvrages  de  Tournon  et 
de  Michel-Picot  ;  par  conséquent  je  n'en  parlerai  pas. 
Quant  à  Dupin ,  je  ne  le  connais  que  par  ce  qu'en  disent 
quelques  dictionnaires  historiques  français  que  j'ai  consul- 
tés (i)  ;  mais  ce  que  j'en  sais  me  suflil  pour  assurer  que, 
quoique  la  force  et  l'élendue  de  son  esprit  fussent  cnpabies 
de  tout  embrasser ,  la  |)reclpitalion  avec  laquelle  il  écrivait 
l'a  fait  tomber  dans  une  foule  d'erreurs. 

Maintenant,  monsieur,  j'en  appelle  à  voire  équité,  et  je 
vous  prie  de  décider  s'il  est  permis  de  mettre  en  paia,Ilè:c 
l'autorité  do  deux  écrivains  étrangers  à  l'Espagne,  et  fort 
éloignés  du  siècle  de  Las  Casas  ;  Ecliard,  auteur  si  incomp'et, 
Cl  Dupin,  savant  si  inexact ,  avec  celle  d'un  historien  tel  que 
lierrera,  au  moins  leur  ég  .1  dans  celle  partie,  et  qui  a  traité 
sa  matière  avec  le  soin  et  l'application  la  plus  assidue. 

Les  réflexions  que  je  viens  de  faire  laissent  dans  toute, 
son  intégrité  le  droit  que  j'ai  de  soutenir  qu'en  supposant 
même,  sur  l'article  du  commerce  des  nègres  en  Amérique, 
que  ces  écrivains  eussent  une  opinion  contraire  à  celle  de 
Herrera,  celle  de  ce  dernier  auteur  mériterait  la  préférence. 
Mais  que  sern-ce  si  nous  établissons  le  ])aralièle  entre 
riiomme  qui  affirme  et  d'autres  auteurs  qui  ne  disent  rien? 

Il  est  très  important,  monsieur,  de  rechercher  la  cause 
de  ce  silence  et  de  celle  omission.  Ces  écrivains  auraient-ils 
ignoré  que  Herrera  attribuait  à  l'influence  de  Las  Casas  le 
commerce  des  nègres  en  Amérique  ?  Je  pense,  et  certaine- 
ment vous  partagez  mon  opinion  ,  que  ce  serait  insuller  à 
ces  écrivains  de  pousser  les  choses  aussi  loin ,  et  de  leur 
supposer  une  ignorance  si  grossière,  puisqu'ils  sont  moins 
anciens  que  lui.  Serail-ce  donc  qu'avec  uneconnaissance par- 
faite de  la  chose  ils  auraient  cru  devoir  la  passer  sous  si- 
lence? Mais  ceci  est  encore  p!u->  insoutenable,  puisqu'il  est 
certain,  selon  vous,  que  Herrera  avait  flétri  par  cette  ca— 


(i)  Bibl.  littér.  d'une  société  de  gens  de  lettres. 


(  585  ) 

Jomnic  la  réputation  de  Las  Casas.  Or  comment  peat-on 
supposer  que  des  auteurs  si  estimables  et  si  exercés  dans 
l'iirt  d'écrire  avec  impartialité  eussent  pu  contenir  leur 
indignation,  et  ne  rien  faire  pour  venger  le  mérit<*  et  la 
vertu  sublime  de  l'immortel  Las  Casas  ?  Echard  ,  religieux 
du  même  ordre ,  y  aurail-il  manqué  ,  lui  qui  s'élait  propose' , 
entre  autres  clioses,  comme  on  le  voit  par  le  titre  de  sou 
ouvrage,  de  combattre  et  de  détruire  les  CMes,J(iùul(i! 
cxplodunlur...!  Dupin  aurait-il  oublié  de  le  faire  ,  lui  dont 
la  liberté  d'opinion  dégénèi'e  quelquefois  en  une  sorte  do 
licence?  Enfin,  Nicolas  Antonio  fùt-il  reste  tranquille, 
malgré  son  caractère  de  gravité,  et  sa  qualité  de  savant 
crili(Hic  et  d'admirateur  passionné  de  Las  Casas  ?  Non 
monsieur;  en  ne  parlant  pas  ils  eussent  élé  aussi  coupa- 
bles que  Hcrrcra  en  calomniant  l'homme  innocent.  Après 
avoir  écarté  ces  deux  extrenjes  ,  il  ne  reste  d'autre  parti  à 
prendre  que  de  convenir  qu'ils  furent  instruils  du  fait,  et 
cjuc,  le  jugeant  aussi  permis  qu'il  était  vrai ,  il  ne  leur  vint 
pas  dans  l'idée  d'en  parler,  ce  qu'on  peut  dire  aussi  d'une 
foule  de  détails  de  la  vie  si  extraordinaire  de  Las  Casas. 
Ainsi,  monsieur,  vous  voyez  que  ce  silence,  qui  selon  vous 
accusait  Ilerrera  d'imposture  ,  se  change  ici  en  approbalioa 
tacite  de  ce  qu'il  a  avancé. 

Vous  assurez  ,  monsieur,  que  vous  auriez  pu  également 
tirer  parti  en  faveur  de  votre  opinion  des  auteurs  qui  ont 
écrit  la  vie  du  cardinal  Ximenès  ,  parmi  lesquels  Alvar  Go- 
melz  et  iJandiez  imputent  l'établissement  du  trafic  des 
Africains  aux  Flamands  qui  résidaient  a.  la  cour  d'Espagne; 
et  les  autres,  tels  que  Flécliicr,  Marsollier  ,  et  un  anonyme 
d'accord  avec  l'abbé  Racine,  et  Fabre  ,  continuateur  de 
Fleury,  au  conseiller  privé  de  Gèvres ,  qui  abusa  de  son 
crédit. 

Je  ne  puis  me  dispenser  de  vous  faire  remarquer  que  les 
réflexions  qui  m'ont  servi  à  expliquer  le  silence  de  mes  pre- 
miers auteurs  vont  me  fournir  le  même  secours  à  l'égard 
des   autres  ;   mais  comme  ils  reconnaissent   les  Flamands 


(  584  ) 

(?l  de  Gèvres  pour  les  fonJateurs  de  la  traite,  sans  parler  de 
Las  Casas,  je  vais  faire  de  cette  circonstance  l'objet  d'un 
exannen  particulier. 

Tout  se  découvre  et  s'éclaircit  au  flambeau  de  l'histoire. 
Elle  nous  apprend  qu'après  la  mort  du  cardinal  Ximenës 
Las  Casas  n'eut  pas  à  se  plaindre  de  l'accueil  qu'il  reçut  des 
Flamands  et  des  nouveaux  ministres  ;  il  en  était  écouté  avec 
respect  et  reçu  avec  bonté.  ]Mais  le  vertueux  apôtre  ne 
demandait  rien  pour  lui-même  ,  et  il  croyait  trouver  la  plus 
douce  récompense  de  ses  services  dans  l'adoucissement  "du 
sort  des  Indiens,  et  même  dans  le  gain  d'une  seule  âme  à  J  ésus- 
Christ.  Le  projet  d'une  introduction  considérable  de  nègres-  J 
dans  les  Indes  avait  une  tendance  directe  au  succès  de  ses 
vues.  Tout  concourt  donc  à  nous  persuader  que  son  influence 
contribua  puissamment  à  faire  adopter  par  les  Flamands  un 
projet  qui ,  sous  d'autres  rapports  que  les  leurs  ,  cadrait 
parfaitement  avec  ses  désirs.  Fléchier  nous  apprend  (i)  que, 
même  sous  l'administration  du  cardinal  Ximencs  ,  des  li- 
cences pour  la  traite  étaient  signées  par  Charles-Quint,  alors 
en  Flandre,  et  recevaient  leur  exécution;  et  Herrera  (2)  as- 
sure qu'il  en  fut  délivré  dans  la  suite  un  nombre  infini.  On 
voit  ici  deux  intérêts  distincts  dans  un  grand  mouvement  : 
celui  de  Las  Casas,  qui  pense  à  améliorer  le  sort  des  Indiens, 
et  celui  des  Flamands  ,  qui  aspirent  à  la  fortune  :  ce  dernier 
est  certainement  plus  connu  et  fait  plus  de  bruit  dans  le 
inonde  ;  par  conséquent  nous  savons  pourquoi  ceux  qui 
ont  écrit  l'histoire  du  cardinal  Ximenès  parlent  des  Fla- 
mands et  de  Gèvres,  et  ne  disent  rien  de  Las  Casas. 

J'avoue,  monsieur,  que  je  n'ai  pas  le  talent  de  saisir  la 
justesse  de  votre  manière  de  traiter  l'objet  qui  m'occupe  en 
ce  moment.  Gumilla ,  Zarate,  Thomas  Gage,  Alvar  Nu- 
nez  et  beaucoup  d'autres  auteurs  antérieurs  ou  contempo- 


(1)  Vie  du  cardinal  XiiiiciK 
(■j)  Dec.  -i,  liv,  3  ,cli.  7 


(  ">8r>  ) 

rains  ,  relativement  à  Ilerrera  ,  parlent  des  nègres  sans 
nommer  Las  Casas.  En  conclurons-nous  qu'il  n'a  eu  aucune 
part  au  commerce  qu'on  en  faisait  de  son  temps?  Il  me 
semble,  monsieur,  que  le  seul  droit  dont  puisse  user  ici 
une  saine  logique  c'est  de  conclure ,  de  ce  que  je  viens  de 
dire,  ou  que  ces  auteurs  ignoraient  le  fait,  ou  qu'ils  l'omirent 
comme  n'aj^ant  aucune  liaison  nécessaire  avec  leur  sujet. 
M.  Gilbert  Charles  regardait  comme  un  e'cueil  de  la  vérité 
«  la  prétention  de  connaître  les  causes  des  événemens ,  igno- 
»  rées  non  seulement  des  contemporains ,  mais  encore  de 
»  ceux  qui  ont  pris  part  aux  affaires  (i).  »  De  ce  que  les 
auteurs  que  vous  citez  en  parlant  du  commerce  des  noirs 
n'ont  pas  parlé  de  Las  Casas,  vous  en  concluez  qu'il  est 
innocent ,  et  étranger  à  l'établissement  de  la  traite  ;  pour- 
quoi donc,  puisqu'ils  se  taisent  sur  le  compte  des  Flamands, 
ne  reconnaissez-vous  pas  que  ces  derniers  sont  aussi  sans 
reproche  ? 

Il  y  a  quelque  chose  de  plus  spécieux  dans  l'argument 
que  vous  tirez  du  silence  des  ennemis  de  Las  Casas ,  en 
supposant  qu'ils  aient  vu  un  crime  politique  dans  le  com- 
merce des  noirs  ;  parce  qu'il  est  tout  simple  qu'ils  profitas- 
sent de  cette  occasion  pour  s'en  venger  en  lui  reprochant 
cette  faute.  Je  parlehypolliétiquemeut,  parce  que  si  cecrime 
n'était  pour  eux  quun  être  de  raison,  il  est  impossible  que 
leur  silence  prouve  quelque  chose.  Oui ,  monsieur ,  je  sou- 
tiens qu'il  n'est  aucunement  probable  que  Solis,  Sandoval , 
Ovièdo  ,  Gomara  ,  Bernai  ,  Diaz  del  Castillo ,  et  enfin 
Sepulveda  ,  aient  traité  de  criminelle  la  proposition  faite 
par  Las  Casas  au  sujet  du  commerce  des  Africains  avec 
l'Amérique.  Tous  ces  auteurs  étant  persuadés  que  le  droit 
de  faire  des  esclaves  était  légitime,  ne  pouvaient  condam- 
ner Las  Casas  sans  se  condamner  eux-mêmes  ,  outre  qu'au- 
cun d'eux  n'a  traité  la  question  de  manière  à  être  obligé  d'atla- 


(i)  Liv.  4  >  »-l'    '-i. 

II.  25 


(  386  ) 

querBarthéleiiii  par  cetendroit.  Tout  ceque  Solis  diténse  ré- 
sumant sur  l'article  de  Las  Casas,  c'est  «  qu'il  sollicitait  des 
»>  mesures  pour  adoucir  la  situation  cruelle  des  Indiens,  et 
»  qu'il  mit  plus  d'exagération  que  de  vérité  dans  le  tableau 
»  qu'il  fit  de  leurs  souffrances.  »  Au  reste,  Solis  ne  parle 
plus  de  Las  Casas  dans  son  ouvrage ,  et  il  n'y  est  jamais 
question  du  commerce  des  Africains.  Mais  de  ce  que  dans 
cette  circonstance  ,  oii  Solis  ne  s'exprime  contre  Las  Casas 
que  d'une  manière  vague  et  générale  ,  il  ne  lui  reproche 
pas  son  projet  comme  un  crime,  personne  ,  je  crois  ,  n'en 
conclura  que  dans  son  opinion  Barlhélemi  ne  l'avait  jamàii 
proposé.  J'ai  dû  peser  avec  soin  l'autorité  de  Solis ,  pare» 
que  ce  que  j'en  ai  dit  s'applique  au  silence  des  autres  au- 
teurs ,  qui  se  trouvent  placés ,  suivant  moi ,  h  peu  prfei 
dans  la  même  circonstance. 

Le  silence  de  Sépulveda  ne  mérite  pas  moins  d'attention. 
On  sait  tous  les  efforts  d'éloquence  qu'a  faits  cet  auteur 
pour  justifier  la  guerre  contre  l'Amérique,  et  même  l'escla- 
vage de  ses  babitans.  Las  Casas  avait  démontré  ,  par  les  rai- 
sons les  plus  incontestables  et  par  les  faits  les  plus  certains , 
qu'aucun  motif  de  religion  ne  pouvait  autoriser  une  pareille 
entreprise  ;  il  avait  fait  justice  du  système  du  Sépulveda; 
or  il  n'eût  pas  été  surprenant  que  dans  cette  circonstance 
cet  auteur  eût  signalé  comme  inconséquent  l'hoinrae ,  tel 
que  Las  Casas,  qui  s'opposait  à  l'esclavage  des  Indiens  pen- 
dant qu'il  demandait  celui  des  nègres.  Mais  aurait- il 
rendu  par  là  sa  cause  meilleure  ?  Peut-être  serait-il  par- 
venu à  dccréditer  la  personne  de  son  adversaire ,  mais 
non  sa  doctrine.  La  véritable  question  ne  consistait  pas  à 
savoir  si  Las  Casas  était  coupable  d'inconséquence ,  maii 
si  ses  principes  étaient  puisés  dans  les  sources  pures  de  Id 
religion  et  de  la  nature.  C'était  là  ce  que  Sépulveda  devait 
nier  de  toutes  ses  forces,  et  il  le  fit,  en  se  taisant  sur 
tout  le  reste.  \'oilà  pourquoi  son  silence  prouve  une  tacti- 
que plus  habile  que  le  mensonge  imputé  à  don  Antonio  Her- 
rera.  Au  reste,  sur  quel  motif  s'appuie-t-on  pour  assurer  que 


(  387  ) 

Sepulveda  ne  toucha  pas  cet  article?  L'histoire  nous  apprend 
que  Charles-Quint,  désirant  prendre  à  cet  égard  le  parti  le 
plus  digne  de  la  sagesse  d'un  prince  et  le  mieux  approprié 
aux  circonstances  pour  sortir  de  l'état  d'incertitude  oii 
l'avait  jeté  l'affaire  des  Indiens  ,  convoqua  à  Valladolid 
en  1542  une  assemblée  de  prélats  et  de  jurisconsultes  ; 
mais  qui  nous  a  appris  ce  qui  s'y  passa  ?  Où  sont  les  mé- 
moires de  ce  temps  là  ?  De  toute  l'histoire  de  cette  assem- 
blée, je  ne  connais  que  quelques  (Vagmens  que  Las  Casas 
nous  a  laissés. 

Si  je  consulte  les  ouvrages  de  Scpulveda  ,  je  n'y  trouve 
à  la  vérité  aucun  reproche  de  ce  genre  adressé  à  don  Barthé- 
lemi  ;  mais  on  conviendra  avec  moi  que  la  nature  de  son 
travail  ne  le  comportait  pas.  Examinons-les.  Il  existe  de 
cet  auteur  deux  opuscules  dans  lesquels  il  a  traité  un  des 
objets  qui  occupèrent  si  particulièrement  le  zèle  de  Las 
Casas  :  le  premier  est  un  dialogue  intitulé  Démocrates  ^  et 
des  Justes  causes  de  la  guerre  (1)  ;  le  second  une  défense 
des  principes  exposés  dans  cet  ouvrage.  Le  Démocrate  fit 
beaucoup  de  bruit  à  l'occasion  de  la  différence  d'opinions 
qui  s'était  manifestée  entre  les  théologiens  et  les  juriscon- 
sultes au  sujetde  la  guerred' Amérique.  Sepulveda  entreprend 
d'y  concilier  les  deux  partis.  Les  interlocuteurs  du  dialo- 
gue sont  Démocrates  et  Léopold  :  celui-ci  sert  d'organe  à 
Las  Casas  et  à  ceux  qui  partagent  son  sentiment;  celui-là 
défend  le  système  de  ses  adversaires  ,  parmi  lesquels  se  trou- 
vait Sepulveda.  Le  premier  s'efforce  de  prouver  que  la 
guerre  que  l'on  fait  aux  infidèles  pour  leur  idolâtrie  est  l'abus 
le  plus  indécent  de  la  religion;  le  second  s'efforce  de  réfuter 
cette  doctrine  ,  et  de  démontrer  l'accord  de  la  religion  avec 
l'emploi  de  la  Force.  Comment ,  sans  la  plus  choquante  in- 
convenance, Déihocrates  pourrait-il  faire  intervenir  la  ques- 


(ij  11  avait  Jcjà  ituLVié  JJeninchte ,  autre  opuscule  sur  l'Ao/iii/tete 
lie  l'art  inilitaiie. 


(  588  )  . 

lion  du  commerce  des  nègres  dans  celte  dispute,  pour 
reprocher  â  Las  Casas  d'être  inconséquent,  puisqu'il  y  est 
question  de  toute  autre  chose  ?  Si  Las  Casas  avait  soutenu 
qu'il  était  permis  de  faire  la  guerre  aux  nègres  à  cause  de 
leur  infidélité ,  j'avoue  qu'il  eût  mérité  dans  cette  pièce  le 
reproche  d'inconséquence;  mais  il  résulte  de  la  nature  même 
de  celte  discussion  qu'il  n'y  en  avait  pas  d'autre  à  lui  faire  , 
surtout  si  l'on  considère  que  le  personnage  Léopold  repré- 
sente un  parti  qui  ,  n'ayant  pas  parlé  du  commerce  des 
nègres ,  n'avait  pas  à  craindre  de  passer  pour  inconséquent 

à  cet  égard. 

•Le  second  opuscule  de  Sepulveda,  ou  son  apologie ,  est 
une  espèce  de  réponse  à  un  commentaire  contre  son  Démo- 
crates,  (\ne  l'évêque  de  Ségovie ,  Antonio  Ramirez ,  lui 
adressa.  Il  faut  avouer  que  si  dans  son  premier  ouvrage  il 
eût  été  absurde  de  faire  à  Las  Casas  le  reproche  dont  j'ai 
parlé ,  l'inconvenance  d'un  tel  procédé  eût  été  encore  plus 
choquante  dans  celui-ci.  Outre  que  le  sujet  ne  s'y  prêtait 
pas  mieux  ,  la  différence  du  personnage  auquel  il  avait  à  ré- 
pondre rendait  la  chose  encore  plus  impossible.  Concluons 
de  tout  cela  que  le  silence  de  Sepulveda  ne  prouve  rien 
contre  la  véracité  connue  de  Herrera. 

Le  parti  que  vous  prétendez  tirer  de  la  doctrine  de  Las 
Casas  pour  corroborer  votre  opinion  me  paraît ,  monsieur , 
d'une  bien  plus  haute  importance.  Je  trouve  à  cette  preuve 
une  force  telle  ,  que  si  je  ne  me  croyais  fort  de  certaines 
considérations  que  je  vais  soumettre  à  votre  critique,  je 
croirais  trahir  la  vérité  et  mon  propre  jugement  en  ne  me 
rangeant  pas  à  votre  opinion.  Nous  ne  connaissons  ici  que 
trois  ouvrages  de  Las  Casas  :  le  premier  est  l'Histoire  des 
méchancetés,  des  cruautés  et  des  tyrannies  des  Espa- 
gnols dans  les  Indes,  etc.;  le  second  un  Traité  qu'il çom- 
composa,  par  ordre  du  conseil  royal ,  sur  la  manière  dont 
les  Indiens  étaient  devenus  les  esclaves  des  Espagnols;  et  le 
troisième ,  le  Huitième  remède  pour  le  soulagement  des 
Indiens. 


(389) 

Je  me  sens  rempli  de  la  plus  profonde  admiration  au  re'cit 
que  vous  faites ,  monsieur ,  des  pensées  héroïques  répandues 
dans  les  ouvrages  de  Las  Casas  ,  et  dont  vous  avez  eu  la 
pensée  de  former  un  recueil.  Il  était  réservé  à  cette  âma 
forte  d'annoncer  au  roi  que  la  forme  de  l'état  politique  doit 
être  déterminée  par  la  volonté  du  peuple;  que  cette  cause 
est  ce  qui  forme  Tessonce  du  gouvernement  ;  que  celui  qui 
abuse  de  l'autorité  est  indigne  du  commandement;  que 
sans  le  consentement  du  peuple  il  ne  peut  imposer  aucune 
charge  ;  que  la  liberté  est  le  premier  bien  des  hommes  ,  in- 
dépendans  de  leur  nature  ;  qu'entreprendre  de  les  soumet- 
tre, sous  prétexte  d'irréligion,  est  un  attentat  contre  la  loi 
naturelle.  Quoique  ces  doctrines  soient  d'accord  avec  les 
principes  de  la  raison  ,  de  la  justice  et  de  l'intérêt  public  , 
je  ne  leur  trouve  ,  monsieur  ,  aucune  liaison  immédiate  avec 
la  question  du  commerce  des  esclaves. 

Las  Casas  se  déclare  contre  ce  trafic  ,  injuste  et  détestable 
aux  yeux  de  la  raison,  dans  le  traijé  ou  il  s'esl  proposé  de 
prouver  la  conclusion  suivante  :  Tous  les  Indiens  qu'on  a 
fait  esclaves  dans  les  Indes  de  l'Océan  depuis  leur  dé- 
couverte jusqu  a  nos  jours  ont  été  injustement  privés  de 
leur  liberté  ,  et  c'est  contre  leur  conscience  que  presque 
tous  les  Espagnols  possèdent  aujourd'hui  ceux  qui  sont 
vivans ,  quoiqu'ils  soient  de  ceux  que  d'autres  Indiens 
leur  ont  livrés.  (  i  ) 

Celte  conclusion  renferme  trois  parties  (ju'on  peut  réduire 
à  deux.  Il  est  question  dans  la  première  des  Indiens  que 
les  Espagnols  ont  privés  de  leur  liberté  ,  soit  par  leurs  in- 


(i)  L'esclavage  n'était  pas  inconnu  chez  les  Indiens  du  Mexique, 
quoii|iic  cette  condition  tïit  dans  ce  pays  infiniment  plus  douce  (jne 
dans  aucune  autre  contrée  du  monde.  L'esclavage  pouvait  avoir  lieu 
de  plusieurs  manières  :  par  la  vente  du  fils  par  le  père,  par  la  détermi- 
nation  libre  du  sujet,  par  la  transmissioii  de  la  donicsticilé.  Voy. 
Tor(jucniada,  liv.  i.],  ch.  i6  et  17. —  Las  Cnsas  fait  mention  Je  celui 
-•|iii  s'impos'it  en  VLididii  pn'tcndu  droit  dr  !.i  ■xucnr. 


(  Sgo) 

^nsles  guerres,  soit  par  leurs  tyrannies  ou  par  les  pièges 
qu'ils  leur  ont  tendus  :  la  seconde  a  pour  objet  les  esclaves 
que  d'autres  Indiens  leur  ont  vendus  ou  cédés.  Je  ne  parle- 
rai pas  ici  de  ceux  de  la  première  classe .  à  l'égard  desquels 
l'injuslice  est  si  évidente  ;  je  veux  me  borner  aux  esclaves  de 
la  seconde  espèce. 

Pour  prouver  son  assertion  il  posait  en  principe  que,  les 
Indiens  étant  privés  de  la  connaissance  de  Dieu  et  de  la  reli- 
gion ,  leurs  guerres  n'étaient  ordinairement  fondées  que  sur  la 
fraude  et  l'injustice  ,  et  qu'ils  n'avaient  aucun  titre  légitime 
pour  retenir  dans  la  servitude  les  prisonniers  qu'ils  avaient 
faits.  Ce  principe  établi ,  il  lui  était  facile  de  prouver  que  les 
Espagnols  qui  les  avaient  achetés  ou  reçus  d'eux  ne  pou- 
vaient en  être  les  légitimes  possesseurs ,  ni  les  retenir  en  sû- 
reté de  conscience  ,  attendu  qu'une  possession  illégitime  ne 
peut  être  légalement  communiquée. 

Cette  preuve  est,  suivant  moi,  la  plus  catégorique  que 
puisse  fournir  la  doctrine  de  Las  Casas  pour  conclure 
qu'une  âme  nourrie  dans  ces  sentimens  ne  pouvait  conseil- 
ler un  commerce  tel  que  celui  des  Africains,  si  évidem- 
ment conforme  à  celui  des  Indiens  esclaves,  qu'il  proscrivait 
comme  infâme,  nul  et  criminel. 

Je  ne  crois  pas,  monsieur,  exprimer  une  idée  indigne 
d'attention  ,  si ,  pour  résoudre  la  difficulté  dont  je  m'occupe, 
je  suppose  que  l'esprit  de  Las  Casas  ne  voyait  pas  dans  le 
commerce  des  nègres  la  difformité  qui  lui  rendait  abomina- 
ble celui  des  Indiens.  Il  faut  que  nous  admettions  pour  base 
de  celte  discussion  qu'aux  yeux  de  Las  Casas  la  servitude 
domestique  ,  suite  d'une  juste  guerre,  était  légitime.  La  rai- 
son et  la  philosophie  n'avaient  pas  encore  fait  entendre  une 
voix  assez  éloquente  pour  opérer  l'heureuse  révolution  qui 
depuis  a  fait  bannir  de  toute  l'Europe  ce  fléau  barbare  et 
destructeur.  Du  temps  de  Las  Casas  cet  usage  était  con- 
sidéré comme  un  droit  essentiel  ;  c'était  un  héritage  des  As- 
svriens,  des  Grecs  et  des  Romains,  et  il  était  alors  dans  toute 
'a  vigueur.  La  nature  avait  beau  réclamer  ses  droits  en  faveur 


(391  ) 

d«s  Taincus  ,  le  principe ,  érigé  en  maxime  ,  que  le  vain- 
queur a  droit  de  vie  et  de  mort  sur  le  vaincu,  faisait  considé- 
rer comme  un  acte  d'humanité  de  conserver  celui-ci  comme 
esclave.  Alors  parurent  ces  dénominations  funestes  de  servi 
(juasi  servati  f  de  mancipia  quasi  manu  capta  ,  qui  vin- 
rent grossir  le  dictionnaire  de  l'oppression.  A  quoi  servait 
que  la  religion  chrétienne  regardât  tous  les  hommes  comme 
égaux  au  pied  des  autels?  L'esclavage  couvrait  toutes  les 
régions  du  monde  catholique,  et  les  princes  le  permettaient 
sans  que  l'Eglise  eût  encore  lancé  contre  lui  ses  juste» 
anathèmes. 

Il  n'est  pas  possible  de  croire  que  Las  Casas  n'eût  pas  du  res- 
pect pour  une  institution  qu'il  voyait  établie  partout;  ses  ou- 
vrages mêmes  le  prouvent.  En  traitant  la  première  partie  de  la 
conclusion  dont  j'ai  parle'  ,  c'est  à  dire  en  cherchant  à 
prouver  que  les  Espagnols  ne  pouvaient  faire  des  esclaves 
Indiens  dans  la  guerre  ,  il  veut  prouver  cette  injustice  mo- 
rale par  l'innocence  des  Indiens  et  par  le  défaut  d'autorité 
dans  lesconquérans  qui  proclamaient  la  servitude;  «  attendu, 
»  disait-il,  qu'après  avoir  examiné  toutes  les  causes  qui  jus- 
»  lifient  les  guerres,  on  n'en  trouve  pas  même  une  seule  qui 
»  puisse  légitimer  celle-ci.  »  Il  ne  s'exprime  pas  avec  moins 
de  précision  sur  le  défaut  d'autorité  :  <>  Il  est  bien  évident 
»  aussi,  dit- il ,  qu'ils  n'ont  pu  se  prévaloir  de  l'autorité  du 
»  prince.  «  A  quelle  fin  donc  vouloir  avec  tant  de  rigueur 
que  les  guerres  fussent  justes  ,  pour  créer  une  servitude  que 
rien  suivant  lui  ne  pouvait  justifier  ?  Il  revient  et  insiste  sur 
cette  doctrine  dans  la  seconde  partie  de  sa  conclusion ,  eu 
disant  que  «  les  esclaves  vendus  ou  donnés  aux  Espagnols 
'•  par  les  Indiens  ne  pouvaient  l'être  légitimement.  De 
»  même  ,  ajoute-t-il  ,  que  la  corruption  et  l'iniquité  des 
»  Indiens  étaient  la  seule  cause  qui  les  portait  à  faire  escl^i- 
>•  ves  leurs  voisins  qu'ils  avaient  vaincus,  de  même  aussi 
»  doit  présumer  que  ce  n'était  pas  sans  injustice  qu 
»  avaient  entrepris  la  guerre,  et  par  conséquent  que  leu 
»   esclaves  subissaient  plus  on  moins  injustement  le  joug  de 


% 

ur^^ 


(  592  ) 

i>  la  servitude.  »  Remarquez  ici ,  monsieur,  que  Las  Casas 
déduit  l'injustice  de  la  servitude  de  l'injustice  même  de  la 
guerre,  en  sorte  que  si  nous  e'cartons  cette  dernière  circons- 
tance ,  il  n'y  a  plus  rien  ,  suivant  lui ,  à  reprendre  dans  la 
mesure  de  l'esclavage. 

Après  avoir  prouvé,  monsieur,  que  le  système  de  Las 
Casas  était  favorable  à  la  servitude  dans  le  cas  d'une  juste 
guerre,  vous  ne  devez  pas  être  éloigné  d'adm^ettre  qu'il  ait 
sollicité  ou  demandé  (comme  l'avance  Herrera  )  pour  l'Amié- 
rique  la  traite  des  nègres  ,  dont  les  Portugais  s'occupaient 
alors.  Rien  n'est  mieux  prouvé  dans  l'histoire  que  la  haute 
antiquité  de  la  servitude  parmi  les  Africains  :  la  liberté 
n'existait  dans  leur  vaste  pays  que  dans  certains  districts 
éloignés  et  peu  connus  ,  tandis  que  l'esclavage  régnait  par- 
tout ailleurs  ;  divisés  en  hordes  errantes,  toujours  en  guerre 
les  unes  avec  les  autres,  tout  prisonnier  subissait  cette 
condition  (i).  Pendant  que  Las  Casas  était  occupé  de  la 
grande  pensée  d'adoucir  les  maux  des  Indiens  ,  auxquels  il 
avait  consacré  une  longue  vie  ,  toute  remplie  de  peines  et 
de  sollicitudes ,  quelle  circonstance  plus  heureuse  pouvait-il 
rencontrer  pour  l'accomplissement  de  ses  vues  que  la  possibi- 
lité de  faire  mettre  les  esclaves  africains  à  la  place  de  ses  pro- 
tégés, ouaumoins  de  leur  fairepartager  le  joug  des  Indiens? 
L'idée  quecesnègres,  étant  esclaves,  ne  faisaient  que  changer 
de  maître  ,  fut  sans  doute  ce  qui  décida  le  gouvernement  à 
permettre  ce  trafic  :  il  ne  s'écartait  nullement  de  ses  prin- 
cipes, puisque  dans  l'un  et  l'autre  esclavage  le  sort  était  le 
uxême. 

Il  y  a  plus  ;  à  une  époque  oii  l'Afrique  était  presque  in- 
connue ,  il  n'était  pas  surprenant  que  Las  Casas  ne  décou- 
vrît dans  cette  partie  du  monde  qu'une  région  immense, 
stérile,  et  dégradée  par  la  nature,  et  dans  les  nègres  que 
hommes  voués  aux  travaux  les  plus  durs  ,  toujours  sous 


# 


(i)  Encycloin'ilic  inctli.  cmii.  polit.  ,  au  mol  Guinée- 


(  593  ) 

la  verge  de  maîtres  inhumains ,  el  luttant  contre  la  (aîin 
et  la  misère.  Ici  cet  ange  tuléinire  de  l'humanité  ne  pou- 
vait voir  qu'un  acte  de  bienfaisance  dans  une  nnesure  qui 
les  arrachait  à  ce  tombeau  ;  car  on  allait  au  moins  les  trans- 
porter dans  un  climat  plus  doux  et  plus  heureux  ,  oii  leurs 
fatigues  seraient  moindres  et  supportables.  Il  faut  conve- 
nir que  dans  la  plupart  des  colonies  espagnoles  les  noirs 
n'ont  pas  été  aussi  malheureux  que  dans  les  autres  établisse- 
mens  des  Européens  ,  et  surtout  qu'ils  l'ont  été  moins  que  les 
Indiens  (i).  La  religion  n'influait  pas  moins  sur  la  manière 
dont  cet  apôtre  du  seizième  siècle  envisageait  le  com- 
merce des  nègres  ;  pouvait-il  voir ,  sans  être  ému  de 
compassion,  tant  de  générations  d'hommes  ensevelis  dans 
les  ténèbres  du  paganisme  ?  La  différence  de  couleur  que 
Dieu  avait  mise  entre  ces  peuples  ne  rendait  pas.  suivant 
lui  ,  les  uns  moins  dignes  que  les  autres  du  bienfait  de  la 
rédemption.  Tirer  parti  des  circonstances  pour  venir  à  Itur 
secours,  voilà  le  devoir  qu'il  s'était  imposé;  pour  le  rem- 
plir il  fallait  rapprocher  de  soi  et  des  autres  ministres  de 
l'Evangile  par  le  moyen  de  la  traite  ces  Africains  qui  in- 
téressaient sa  charité.  Il  est  certain  que  la  liberté  est  le 
premier  bien  de  la  nature;  mais,  entourée  de  mille  dangers  , 
quelle  consolation  s'offre  à  l'homme  sans  religion  qui  vient 
de  tomber  dans  les  fers  ?  Telle  était  la  liberté  dont  jouis- 
saient les  esclaves  africains  ,  que  Las  Casas  désirait  voir  près 
de  lui  pour  les  rendre  plus  heureux  que  leurs  compa- 
triotes. 


(i)  Torq.,  liv.  14,  ch.  17,  dit  :  Les  esclaves  n'avaient  à  faire  auprès 
de  leurs  maîtres  qu'un  service  extraordinaire;  aussi  avaient-ils  la 
permission  d'acquérir  des  biens,  de  se  marier ,  d'entretenir  une  mai- 
son ,  et  d'avoir  même  des  esclaves  pour  se  faire  servir.  C'est  ce  que 
devait  savoir  ce  nègre  qui  écrivait  de  la  Notivrllc-Espagne  à  un  an- 
tre nègre,  son  ami,  de  l'ilc  Saint-Domingue  :  «  Ami  ,  cette  terre  est 
bonne  pour  les  esclaves;  ici  un  ii%re  fait  bonne  chère;  ici  un  nè- 
0  cri;  a  des  esclaves  :  fai?  q'ie  ton  maître  le  v(  nde ,  pour  venir  ici.    » 


m*  ) 

Ici  se  présente  une  objection  que  je  dois  re'futer.  J'ai 
supposé  que  Las  Casas  pouvait  demander  et  encourager 
le  commerce  des  noirs  pour  venir  au  secours  des  Indiens, 
parce  qu'il  pensait  que  ces  Africainsavaient  été  déjà  réduits 
en  esclavage  par  l'effet  d'une  juste  guerre.  Vous  allez 
me  faire  observer ,  monsieur,  que  celte  supposition  est 
gratuite,  et  formellement  contraire  aux  principes  de  Las 
Casas,  puisqu'il  a  déclaré,  en  parlant  des  Indiens,  que  , 
M  n'ayant  pas  la  connaissance  de  Dieu  et  de  la  religion  ,  ils 
»  étaient,  généralement  parlant,  injustes  et  coupables 
»  par  la  manière  dont  ils  faisaient  et  la  guerre  et  leurs  es- 
•  claves.  »  Or  ,  si  les  Indiens  faisaient  injustement  la 
guerre  et  des  eclaves,  qu'est-ce  que  Las  Casas  devait  penser 
des  habitans  barbares  du  Sénégal  ?  Donc  il  jugeait  de  la 
servitude  des  Africains  comme  de  celle  des  Indiens  ,  et  il  lui 
répugnait  de  prendre  parti  pour  cet  infâme  commerce  , 
véritable  opprobre  de  l'espèce  humaine. 

Je  conviens,  monsieur  ,  que  cette  observation  donne  la 
plus  grande  force  à  l'argument  que  Las  Casas  peut  ici 
fournir  contre  moi;  toutefois  je  ne  le  crois  pas  tellement 
décisif  qu'il  doive  me  forcer  à  renoncer  à  mon  opinion. 
D'après  le  caractère  qu'il  présente  ,  s'il  prouvait  telle  ou 
telle  chose,  il  prouverait  aussi  que ,  selon  l'opinion  de  Las 
Casas,  aucune  nation  infidèle  n'a  pu  faire  de  juste  guerre  , 
ni  se  procurer  légitimement  des  esclaves  par  ce  moyen. 
Lorsqu'il  reconnaît,  ainsi  que  nous  venons  de  le  voir,  que  des 
esclaves  acquis  dans  une  guerre  légitime  sont  légitimement 
acquis  ,  de  quelles  guerres  et  de  quel  esclavage  parle-t-il  • 
Est-ce  uniquement  des  guerres  et  des  esclaves  que  faisaient 
les  chrétiens  ?  Mais  ,  s'il  y  en  avait  d'injustes  ,  c'étaient  bien 
celles-là,  puisque  la  religion,  qui  les  regardait  comme  abo- 
minables ,  ne  cessait  de  tonner  contre  elles.  Je  le  demande 
encore,  de  quelle  guerre,  de  quel  esclavage  voulait-il 
parler?  Il  n'y  a  qu'une  réponse  à  faire;  il  parlait  des  guerres 
des  Assyriens,  des  Grecs,  des  Romains,  des  JNègres,  et 
d*>%  autres   peuples   sur  lesqiiels    le  soleil    de    la    vérité  ne 


(  ^95  ) 

t'était  pas  encore  levé.  Il  faut  absolument  supposer  une 
autre  acception  aux  paroles  de  Las  Casas  ,  et  ne  pas  !c^ 
interpréter  dans  le  sens  littéral  qu'elles  présentent.  Lors- 
qu'il qualifie  d'illégitime  l'acquisition  des  esclaves  par  les 
Espagnols  qui  les  recevaient  des  Indiens  ,  il  est  fortement 
persuadé  que  ces  Espagnols  ,  par  leurs  relations  fréquentes 
avec  les  Indiens  ,  connaissaient  les  motifs  honteux  de  la 
guerre  qu'on  leur  faisait  et  de  la  servitude  qui  leur  était 
imposée.  Voilà  la  principale  raison  de  Las  Casas  :  «  Toutes 
»  les  manières  illicites  dont  nous  parlons,  dit-il  dans  le 
»  même  traité  ,  et  que  les  Indiens  employèrent  pour  faire 
»  d'autres  Indiens  esclaves  ,  étaient  connues  ,  au  moins  eu 
»)  général ,  des  Espagnols  qui  habitaient  ces  contrées,  soit 
B  parce  que  le  bruit  s'en  était  souvent  et  rapidement  ré- 
»  pandu ,  soit  parce  que  les  Indiens  venaient  eux-mêmes 
■  leur  en  parler.»  Ce  fut  cette  certitude  qui  remplit  d'un 
saint  zèle  et  d'une  juste  indignation  l'âme  de  Las  Casas 
contre  ces  acquisitions  d'esclaves  que  l'on  avait  privés  de  leur 
liberté  ,  au  mépris  des  lois  de  la  nature  et  de  la  raison  ;  mais  il 
serait  absurde  d'aller  chercher  dans  l'esclavage  pratiqué 
par  d'autres  nations  ,  dont  les  coutumes  étaient  inconnues  à 
dou  Barthélemi ,  les  motifs  de  son  vigoureux  déchaînement, 
qui  eût  été  au  moins  puéril  dans  une   telle  hypothèse. 

Voici,  monsieur,  une  réflexion  qui  prouve  encore  mieux  ce 
que  je  viens  de  dire.  Las  Casas  vit  par  lui-même  le  com- 
merce des  noirs  s'étendre  dans  toutes  les  colonies  d'Améri- 
que. Eleva-t-il  la  voix  contre  ce  trafic?  Fit-il  voir  que  ces 
hommes  n'étaient  pas  des  esclaves  légitimes,  et  que  le  droit 
naturel  réclamait  leur  liberté?  Je  me  persuade  que  non  : 
si  je  me  trompe  ,  vous  eussiez  fait  une  chose  utile  à  votre 
système  en  nous  faisant  connaître  ses  paroles.  Pourquoi 
ne  le  fit-il  pas?  Fut-ce  par  faiblesse  ?  Loin  de  nous  la  pen- 
sée de  supposer  une  semblable  disposition  dans  l'âme  sublime 
qui  fit  entendre  une  voix  si  éloquente  contre  les  tjrans , 
et  qui  jamais  ne  transigea  avec  une  politique  pusillanime  ! 
Quelle   fut  donc   la  cause  de  ce  silence  ?  P  ous  n'avons  d'au- 


(  59^  ) 

tre  réponse  à  faire  si  ce  n'est  qu'ignorant  les  guerres  elles 
usages  des  Africains,  il  crut  que  l'acquisition  de  leurs  es- 
claves élait^  permise,  comme  celle  des  prisonniers  des 
autres   nations. 

Mais  ce  n'est  pas  seulement  dans  l'ouvrage  dont  il  est 
ici  question  que  vous  puisez  des  motifs  pour  soutenir  que 
Las  Casas  ne  put  demander  ni  encourager  le  commerce  des 
nègres;  vous  croyez  trouver  aussi  la  même  doctrine  dans  celui 
ou  il  expose  les  moyens  de  faire  cesser  les  maux  desin— 
diens.  «  S'il  n'y  est  pas  question  ,  dites— vous ,  de  transporter 
»  des  nègres  en  Amérique,  on  peutenconclui-e  que  cet  ex pé- 
»  dient  n'entrait  pas  dans  ses  vues.  »  Je  re'ponds  à  votre 
raisonnement  par  deux  observations.  La  première  est  que  le 
seul  ouvrage  de  Las  Casas  qui  soit  connu  sous  ce  litre  ne 
contient  que  le  8'^  moyen  proposé  à  Charles-Quint ,  et  que  , 
son  objetétantd'obtenir  du  prince  un  ordre  pour  que  tous  les 
Indiens  des  colonies  présentement  soumis,  ou  qui  pourraient 
l'être  à  l'avenir,  fussentincorporésau  domaine  de  lacouronne, 
il  est  impossible  de  constater  si ,  parmi  les  autres  moyens 
qu'il  proposait  en  même  temps  que  ce  dernier  ,  celui  de  la 
traite  des  noirs  n'était  pas  compris.  La  seconde  ,  c'est  que 
ce  huitième  moyen  étant  de  l'année  i542;  comme  l'an- 
nonce l'ouvrage ,  il  aurait  été  singulièrement  à  propos  de 
faire  valoir  parmi  les  précédens  celui  du  commerce  des 
Africains  :  la  raison  que  j'en  donne  c'est  que,  suivant 
Herrera,  ce  trafic  avait  été  déjà  proposé  par  Las  Casas  et 
accepté  par  le  gouvernement  depuis  i5i7  ;  à  quoi  bon 
parler  d'un  remède  employé  déjà  depuis  vingt-cinq  ans? 

Les  raisons  que  je  viens  d'exposer  ayant ,  suivant  moi  , 
toute  la  force  nécessaire  pour  justifier  les  intentions  du 
vertueux  Las  Casas,  j'ai  cru  devoir  prendre  sur  cette  ma- 
tière un  parti  plus  juste,  plus  voisin  de  la  vérité  et  plus 
conforme  à  la  saine  critique  ;  c'est  de  soutenir  que  Las  Casas 
proposa  le  commerce  des  noirs  ,  au  lieu  d'attribuer  à  Her- 
rera un  mensonge  inutile.  En  eifet ,  peul-on  croire  qu'une 
plume  loiijour-i  g'ii'Jcc  par  la  bonne  foi  se  fùl  avancée  jus.- 


(  3o7  ) 

qu'à  raconter  un  fait  accompa^^^né  d'une  foule  de  circons- 
tances toute  enfantées  par  sou.  imagination  ?  Non  ,  mon- 
sieur ,  et  cette  conduite  de  la  part  de  Herrera  me  semble 
une  chose  impossible. 

Enfin  ,  vous  nous  dites  vous-même  ,  monsieur  ,  que  l'opi- 
nion de  Herrera  a  été  partagée  par  Marmontel ,  Roucher, 
Raynal,  Paw,Frosard,  Nuix,  Brilland,  Esobard,  Gentil, 
Charlevoix  etRobertson  ;  vous  ajoutez  seulement  qu'ils  l'ont 
touscopié.  Je  ne  connais  pas  tous  leurs  ouvrages  ;  mais  je  suis 
disposé  à  penser  comme  vous  à  l'égard  de  ceux  que  j'ai  lus, 
pourvu  néanmoins  que  la  critique  ne  tombe  que  sur  le 
menteur  Paw ,  et  sur  le  servile  adulateur  Nuix  ;  mais 
il  me  serait  dur  de  ne  voir  que  des  copistes  de  Herrera 
sur  cette  matière  dans  Charlevoix  et  Robertson  ,  qui  diffè- 
rent si  souvent  de  lui,  et  qui  ont  écrit  avec  tant  d'exacti- 
tude et  de  succès,  particulièrement  le  dernier. 

Si  j'ai  quelque  restriction  à  mettre  à  mon  opinion  ,  elle 
doit  tomber  sur  ce  que  j'ai  dit  que  Las  Casas  n'eut  pas 
autant  de  philanlropie  pour  les  nègres  que  pour  les  Indiens. 
Plus  instruit  aujourd'hui,  je  me  fais  un  devoir  d'avouer  que 
j'étais  dans  l'erreur. 

Me  voilà  arrivé  ,  monsieur,  à  la  fin  de  cette  ennuyeuse 
lettre.  Je  ne  sais  si  vous  trouverez  quelque  mérite  à  mes  ré- 
flexions ;  mais  ce  dont  je  suis  bien  sûr,  c'est  que,  quelque 
jugement  que  vous  en  portiez  ,  il  ne  pourra  jamais  altérer 
la  haute  idée  que  j'ai  de  votre  mérite,  ni  de  l'éternelle 
reconnaissance  que  je  vous  dois. 


(  398) 

LETTRE 

ÉCRITE   EN    1806 

PAR  LE  DOCTEUR  DON  SERVAINDO  MIER, 

DE    MEXICO  , 

A  M.  HENRI  GREGOIRE, 

ANCIEN    ÉVÉQUE    DE   BLOIS  , 

j4  l'oppui  de  Vapologie  de  don  Barthélemi  de  Las 
Casas  publiée  par  ce  prélat. 

iTloNSiEUR ,  dans  votre  journal  du  20  octobre,  article 
variéiés ,  on  lit  un  morceau  fort  sensé  sur  la  traite  des 
nègres,  signé  de  M.  Raoul-Rochette  ,  le  passage  suivant 
a  particulièrement  fixé  mon  attention  :  «  La  traite  des  nègres 
»  blesse  tous  les  principes  de  la  morale  et  de  la  justice  ,  et 
»  l'on  aura  toujours  lieu  de  s'étonner  que  le  vertueux  Laâ 
»  Casas  ,  ce  béros  moderne  de  bienfaisance  et  de  sensibi- 
»'  lité,  ait  cru  pouvoir  ,  en  sûreté  de  conscience ,  détour- 
»  ner  sur  la  tête  des  innocens  Africains  le  joug  doat  il 
»   voulait  sauver  les  babitaus  de  l'Amérique.    »» 

Je  suis  encore  plus  étonné,  monsieur,  qu'on  ait  pu  ac- 
cuser l'apôtre  de  la  liberté  d'en  avoir  privé  les  nègres  ou 
d'avoir  introduit  la  vente  de  ces  Africains ,  puisqu'on  ne 
trouve  rien  de  semblable  ni  dans  les  historiens  contempo- 
rains et  exacts  de  sa  vie  ,  parmi  lesquels  il  faut  compter  le 
Mexicain  Davila  Padilla  ,  historiographe  royal  des  Indes, 
et  archevêque  de  Santo-Domingo,  ni  dans  les  autres  au- 
teurs espagnols  ,  ses  amis    ou  ses  enuemis ,  qui  nous  le  re- 


(  5y9  ) 

présentent  à  chaque  page  lutlant  conlre  ia  fureur  espac^tiole 
pour  sauver  la  population  indienne.  Comment  aurait-il 
trouvé  grâce,  pour  cette  contradiction  si  formelle  entre  sa 
conduite  et  ses  sentimens  ,  auprès  des  hommes  qui  le 
persécutèrent  pendant  sa  vie  entière  par  les  plus  indi- 
gnes calomnies  ;  qui  le  citèrent  devant  les  tribunaux,  et 
mille  fois  lui  firent  craindre  la  mort  ?  C'est  sur  ce  silence 
,  qu'est  principalement  fondée  ,  et  avec  raison ,  l'éloquente 
apologie  qu'a  publiée  en  faveur  de  Las  Casas  le  célèbre 
évêque  de  Blois  ,  M.  Henri  Grégoire,  qui  m'a  fait  l'honneur 
de  m'y  citer  deux  fois  sous  le  nom  d'un  docteur  mexicain. 
Une  étude  plus  approfondie  de  ce  point  d'histoire  m'a  mis  en 
état  d'établir  à  cet  égard  la  justification  si  complète  de 
Las  Casas  ,  qu'à  moins  de  s'aveugler  il  sera  désormais  im- 
possible d'admettre*  l'opinion  de  ses  ennemis. 

Puisque  aucun  des  historiens  de  l'Amérique  n'a  rien  écrit 
qui  puisse  atteindre  le  noble  caractère  de  don  Barthélemi  de 
Las  Casas,  d'oii  est  donc  sortie  ,  et  qui  a  mis  en  vogue  l'opi- 
nion que  ce  vénérable  évêque  a  introduit  le  commerce  des 
nègres  ?  Je  pense  que  les  deux  principaux  auteurs  ou  pro- 
pagateurs de  cette  fable  pendant  le  dernier  siècle  ont 
été  \ejabuliste  Paw ,  et  son  acolyte  Robertson  :  je  dis 
\ejahuliste  Paw ,  parce  que  Sanchez  Valverde ,  dans  son 
Histoire  de  Saint-Domingue^  et  dans  une  Dissertation  sur 
le  mal  vénérien  ;  Molina,  dans  V Histoire  du  Chili  ;  Carli , 
dans  ses  Lettres  américaines,  et  Clavisen,  dans  des  disserta- 
tions pour  son  Histoire  ancienne  de  Mexico  ,  ont  prouvé 
jusqu'à  l'évidence  que  Paw  ,  dominé  par  une  sorte  de  ma- 
nie atrabilaire  contre  l'Amérique  et  ses  habitans  ,  n'a  pu- 
blié, sous  le  titre  de  Recherches  philosophiques  ,  qu'un 
tissu  de  paradoxes  absurdes,  de  mensonges  et  de  calom- 
nies, qui  annoncent  l'ignorance  la  plus  grossière  de  la  véri- 
table histoire  du  N  ouveau-Monde.  La  confiance  avec  laquelle 
il  apprend  au  public  qu'il  a  fait  des  années  de  recherches 
pour  la  perfection  de  son  ouvrage,  l'affectation  d'un  savoir 
immense  ,  quoique  entièrement  faux  ,   et  le  caractère  tran- 


(  4oo  ) 

chant  et  absolu  de  ses  décisions  ,  en  ont  imposé  non  seule- 
ment à  ses  lecteurs,  mais  encore  à  Raynal  etRobertson, 
rcomme  l'historien  Carli  s'en  est  plaint)  ;  en  sorte  qu'en 
lisant  leurs  ouvrages  on  regrette  de  voir  et  tant  d'er- 
reurs, et  tant  d'éloquence  inutile. 

Si    le  lecteur    s'étonne    que  je    traite    PaAV     aussi     sé- 
vèrement,   je  n'aurai  pas  de  peine   à  me  justifier  ;  il  me 
suffira    de    mettre    sous    ses    yeux   une    note    qu'il    lance 
contre  Las  Casas  ,  page  2  de  sa  première  partie.  On  voit 
qu'il  s'est  déjà  déclaré  l'ennemi  des   Américains  ,  et   qu'il 
ne  peut  pardonner  à  celui  qui  fut  leur  père  et  leur  défen- 
seur.   Il  prétend  fixer  l'époque  de  l'introduction  du  com- 
merce des  nègres  dans  l'Amérique  :  «  Il  est  constant  ,  dit- 
»   il ,  que  pendant  les    treize  premières  années   de  la  dé- 
j!  couverte  de   l'Amérique  les  Epagnok  n'y  ont  débarqué 
»  aucun  nègre.   Ce  ne  fut  qu'en  1617  que  se  fit  le  premier 
»  transport  régulier.    Le  plan  de  ce  commerce ,   d'abord 
»  rejeté  par  le  cardinal  Ximenès  ,   et  approuvé  par  le  car- 
dinal  Adrien,  avait  été   conçu   et  rédigé  par   un   prêtre 
,.   nommé    Las  Casas ,  qui  ,    par  la    dernière    bizarrerie 
>.   dont  l'esprit  humain  soit  capable  ,  composa  un   grand 
j)  nombre  de  mémoires  pour  prouver   que  la  conquête  de 
>.   l'Amérique  était  une  injustice  atroce,  et  imagina  en  même 
..   temps  de  réduire   les   Africains  en   servitude  pour  leur 
»   fairelabourerunpayssi  injustement  conquis  ,  dans  lequel 
..  il  consentit  lui-mêmeà  posséder  le  richeévêchéde  Chiappa. 
..  Le  ministère  espagnol  accorda  eu   i5i6  un  privilège 
..  exclusif  pour  l'achat  et  la  vente  des  nègres  à  de  Chievres  , 
..   qui  ,  ne  se  voyant  pas  en  état  d'en  tirer  parti ,  le  revendit 
..  pour  43oooducatsàdesmarcliandsgénois  dont  l'association 
>.  porta  longtemps  le  nom  de  compagnie  Grilles.  Elle  devait 
>.   fournir  la  première  année  quatre  mille  nègres  des  deux 
..  sexes  ;  mais  elle  entendit  trop  bien  ses  intérêts  pour  ne  pas 
.>  éluder  une  partie  de  son  contrat .  et  elle  n'amena  que  mille 
»  esclaves  aux  Indes,  cinq  centsmâleset  cinq  cents  femelles, 
»  quidébarquèrentaucommencementde  i5i7àri!edeSaint- 


(  ^^I  } 

»  Doniingue.  Ou  en  envoya  sur  le  champ  la  moitié  dans 
»  Je  Mexique,  ou  la  dépopulation  était  extrême.  Ces  pre- 
»  miers  noirs  devinrent  d'un  prix  exorbitant  :en  effet  on 
>'  ne  voit  pas  trop  pourquoi  on  permit  à  Chievres  de 
»  revendre  une  commission  qu'il  ne  pouvait  lui  -  même 
»  exécuter  ,  ce  qui  augmenta  inutilement  les  frais  de  la 
»  traite.  Les  Génois,  qui  retinrent  longtemps  entre  leurs 
»  mains  le  commerce  des  nègres  pour  les  Indes  espagnoles, 
«  y  gagnèrent  des   sommes  considérables. 

»  Cet  odieux  trafic,  qui  fait  frémir  Thumanité  ,  avait  été 
>•  cependant  autorisé  ,  et  accordé  aux  Portugais  par  une 
"  bulledupape  del'année  i44o.  L'infant  Henrique  de  Por- 
»  tugal  fut  le  premier  prince  chrétien  qui  se  servit  d'es- 
»  claves  nègres ,  et  Ferdinand  le  catholique  en  fit  passer 
»  quelques  uns  en  Amérique  dès  l'année  i5io  sans  en  avoir 
>.  demandé  la  permission  au  pape.  En  i55ç)  on  tenait  un. 
»  marché  public  de  nègres  et  de  basanés  à  Lisbonne,  et. ce 
>.  qu'il  y  eut  de  remarquable  ,  c'est  qu'on  y  vendit  aussi  des 
»  Brésiliens.  On  trouve  dans  une  lettre  du  chevalier  Goes 
»  qu'on  négociait  vers  co  temps-là  dix  à  douze  mille  nègres 
»  par  an  à  Lisbonne,  et  qu'on  les  achetait  depuis  lo  ,  12 
»  20,  3o,  jusqu'à  5o  ducats  la  pièce.  Dans  une  autre 
»  lettre  à  Paul  Jove  il  dit  que  les  Africains  méritaient  bien 
)•  d'être  traités  en  bêtes  ,  puisqu'ils  parlaient  arabe  et  qu'ils 
•>  étaientcirconcis.  —  Fragment  d'un  discours  sur  l'origine 
«  de  la  traite  des  nègres  ,  que  je  composai  il  j  a  quelques 
:>  années.  » 

Voilà  une  belle  garantie  !  Et  moi  je  déclare  que  la  presque 
totalité  de  ce  paragraphe  est  d'une  absurde  fausseté  ,  et  une 
preuve  péremptoire  de  l'impudence  avec  laquelle  cet 
homme  en  impose.  Il  dit  que  Las  Casas  proposa  en  iSi-j 
un  plan  pour  la  traite  des  nègres  ,  qui  fut  rejeté  par  le 
cardinal  Ximencs  ,  et  bientôt  après  il  ajoute  que  le  minis- 
tère espagnol  accorda  en  i  5  i  G  ,  à  Chievres ,  un  privilège 
exclusif  pour  Vachat  et  la  vente  des  nègres.  Je  demande 
qui  administrait  le  royaume  en  i5i6,  ou  ,  pour  mieux  dire, 
11-  2G 


(  4o'^  ) 

uui  était  régent  de  lEspagne.  Le  roi  Ferdinand  le  catholi- 
que étant  mort  le  23  janvier  i5i6  t  Herrera,  décade  2  , 
liv.  2,  c.  3),  Ximenès  gouverna  jusqu'à  la  fin  de  juillet  1617, 
époque  de  sa  mort  :  alors  le  nouveau  roi  Charles  P""  venait  de 
débarquer  à  Yilla-Yiciosa,  d'oii  il  se  rendit  à  Tordesillas. 

Las  Casas ,  qui  était  parti  de  Saint-Domingue  dès  le  mois 
de  juin  de  cette  année  {Herrera  ,  décade  i ,  tome  I ^  liv.  i, 
C-.  16  )  pour  aller  dénoncer  au  gouvernement  les  religieux 
de  Saint-Jérôme  ,  qui  n'avaient  pas  rendu  la  liberté  aux- In- 
diens des  Antilles  dont  ils  avaient  été  nommés  gouverneurs, 
arriva  à  Valladolid  avec  l'intention  d'y  attendre  le  roi. 
Ghievres,  qui  était  Flamand,  vint  en  Espagne  comme  cham- 
bellan du  roi ,  et  ce  fut  à  lui  que  ce  prince  accorda  le 
traité  exclusif  des  quatre  mille  nègres  à  transporter  dans 
les  îles  ce  qui  par  conséquent  ne  put  avoir  lieu  que  fort 
avant  dans  l'année  iSiy.  Il  n'y  eut  donc  pas  de  compagnie 
Grilles  en  i5i6  ;  de  Chièvres  n'obtint  donc  pas  son 
privilège  celte  année  ;  et  s'il  vendit  son  droit  aux  Génois  , 
ce  fut  pour  vingt-cinq  mille  ducats,  et  non  pour  vingt-trois 
mille  ,  comme  Paw  le  prétend.  Il  n'est  pas  plus  vrai  qu'il 
V  ait  eu  cette  année  un  transport  de  jnille  nègres  dans  les 
Antilles,  et  que  la  moitié  ait  été  destinée  pour  le  Mexi- 
que., dont  la  dépopulation  était  extrême,  puisque  le  Mexi- 
que ne  fut  découvert  que  deux  années  plus  tard ,  c'est  à 
dire  en  iSiQ,  comme  tout  le  monde  sait,  et  que  sa  capi- 
tale ne  tomba  au  pouvoir  des  Espagnols  qu'au   mois  d'août 

de    i52i. 

La  population  de  cet  empire  était  si  grande,  que  Certes 
e'crivait  à  l'empereur  :  «  Dans  la  petite  république  deTlas- 
»  cala  ,  dont  le  territoire  est  entouré  d'une  muraille,  il  y  a, 
..  au  rapport  des  gens  que  j'y  ai  envoyés  pour  la  visiter, 
..  cinq  cent  mille  habitans,  ce  qui  suppose  deux  millions 
«  et  demi  drames.  *  Ensuite  il  annonce  ,  en  parlant  de  la 
république  de  Cholula,  que  le  nombre  des  Indiens  qui  ha- 
bitent cette  contrée  est  si  considérable  qu  il  n'y  a  pas  un 
pouce  de  terrein  qui  ne  soit  cultivé.  Dans  une  autre  lettre  , 


(  4-^  ) 

du  3o  octobre  iSao  ,  pour  justifier  le  massacre  qu'il  avait 
ordonné  dans  la  république  de  Tepeaca  ,  il  dit  au  prince  : 
IS^ous  tuâmes  une  multitude  infinie  d'habitans  dans  la 
ville  de  Tepeaca  ^  et  je  distribuai  les  autres  pour  rester 
esclaves  malgré  les  ordres  de  Votre  Majesté  ^  parce  qu'ils 
(H'aient  tué  plusieurs  Espagnols  ,  et  qu'il  y  a  tant  de 
monde  dans  ce  pays  que  si  j'avais  négligé  de  les  punir 
sévèrement  il  eût  été  impossible  de  les  gouverner.  »> 
El  cependant  Corlës  n'était  pas  encore  arrivé  à  l'immense 
ville  de  Mexico  ,  et  le  dépeuplement  était  déjà  extrême! 
Las  Casas  écrivit  avec  rais'on  qu'il  semblait  que  Dieu  eût 
mis  là  plus  de  monde  que  partout  ailleurs.  Quant  à  son 
évêchéde  Chiapa,  il  est  de  fait  que  le  roi  a  tiré  j  usqu'ici  six  mille 
duros  de  sa  cassette  pour  l'entretien  du  titulaire.  Las  Casas 
connaissait  bien  cette  pauvreté  ,  et  ce  fut  mêjne  ce  motif 
qui  l'engagea  à  obéir  à  la  volonté  de  son  prince  en  l'accep- 
tant,  convaincu  d'ailleurs  que  dans  ce  poste  éminent  il  lui 
serait  plus  facile  de  remplir  les  fonctions  de  protecteur  des 
Indiens,  dont  le  cardinal  Ximenès  l'avait  chargé  dès  l'an- 
née i5i6.  (Ibid.,  1.  3  ,  c.  6.)  On  sait  que  l'évêclié  de  Cuzco 
lui  avait  été  offert  en  i544  >  et  qu'il  l'avait  refusé  précisé- 
ment parce  qu'il  était  le  plus  beau  et  le  plus  riche  de  l'Amé- 
rique. (Remesal  ,  liv.  4,  ch.  i3.  ) 

Enfin,  Paw  trouve  l'origine  du  coinnaerce  des  esclaves 
dans  une  bulle  de  1 44*^5  ^i^i  en  accorde  le  privilège  aux  Por- 
tugais dont  il  prétend  que  le  roi  Henriquez  (  il  devait  dire 
Enrique)  Jut  le  premier  prince  chrétien  qui  se  servit 
d'esclaves  nègres.  Que  le  commerce  des  Africains  ait 
commencé  par  les  Portugais  ,  c'est  ce  qu'on  ne  niera  pas  ; 
mais  non  seulement  il  est  faux  que  le  pape  l'ait  autorisé  ;  je 
ferai  voir  encore  que  le  Saint-Siège  l'a  toujours  condamné. 

Paw  avait  lu  qu'Eugène  lY  ,  ainsi  que  Robertson  le  fait 
remarquer,  donna  en  i538  au  roi  de  Portugal  celte  partie 
du  globe  qui  s'étend  depuis  le  cap  Hovn  jusqu'aux  Indes , 
ou  dans  Solorzauo  que  Martin  V  concéda  au  roi  de  Por- 
tugal les  Indes  orientales  ,  et  Nicolas  V  l'Afrique  et  l'Asie  , 


(  4o4  ) 
et  que  Calixle  IH  conlirina  ces  doualions  par  une  bulle  où 
celles  de  ses  prédécesseurs  sont  nienlionuées,  delà  même 
manièrequ'Aiexandre  YIdonna  à  l'Espagne  en  i493le  con- 
tinent de  l'Amérique  ;   comme  Clément  \l  lui  avait  donné 
en  i344  '^s  îles  Canaries,  et  comme  Adrien  IV  avait  fait  pré- 
sent  du  royaume  d'Irlande  au  roi  d'Angleterre    Henri  II  , 
qui  l'avait  demandé  en  déclarant  au  pape  qu'il  le  recon- 
naissait ])0ur  le  maître   légitime  de  toutes  les  îles.    Cette 
dernière  bulle  a  été  insérée  par  Solorzano  dans  son  ouvrage 
De  jure  Indiarum.  Ce  langage  des  princes  du  iS^  siècle  ne 
doit  point  nous  étonner  ,  puisqu'ils    n'avaient  d'autres  maî- 
tres sur  ces  matières  que  les  théologiens  et  les  canonistes. 
Celte  opinion  était  tellement  enracinée ,  qu'en  1666  l'In- 
quisition   de  Séville    condamna    un    livre  qui  enseignait 
l'énorme   hérésie  que  le  pape  n'est  point  le  maître  du 
temporel   des   rois.   Nous    avons   vu  depuis  Alexandre  Y 
frapper  d'anathème    l'opinion   contraire    dans    les    quatre 
propositions  du  clergé   de   France  ,   opinion  qui  a  été  pro- 
fessée de  nos  jours  par  le  pajie  Pie  YII.  Deslandes  Lamport 
fut  brûlé  vers   le  milieu  du  siècle  dernier  par  l'Inquisition 
de  Mexico  pour  avoir  dit  que  la  bulle  par  laquelle  le  pape 
donnait  les  Indes  au  roi  d'Espagne   était  sans  valeur  et  de 
toute  nullité;  et  Las  Casas  fut  mandé  en  Espagne  en  i547,  ^^ 
obligé  de  comparaître  comme  un  criminel  d'état  (Rcmesal, 
I.  8,  ch.  5  ),  parce  qu'il  avait  écrit  que  cette  doctrine  n'était 
que  conditionnelle,  et  n'autorisait  pas  la  conquête,  puis- 
qu'au  lieu  de  soldats  c'était  des  missionnaires  qu'il  voulait 
qu'on  y  envoyât.   Las  Casas  faisait  certainement  beaucoup 
d'honneur  aux  intentions  de  la  cour  de  Rome  ;  mais  jamais 
il  n'eut  la  pensée  de  proposer  l'esclavage  pour  des  hommes 
dont  il  lui  suffisait   de  faire  des   sujets  du  roi  d'Espagne, 
et  c'est  bien  gratuitement  que  Paw  suppose  le  contraire. 

Examinons  maintenant  s'il  est  possible  que  Las  Casas  ait 
établi  la  traite  des  nègres  ,  après  avoir  appris  de  Paw  lui- 
même  que  le  pape  avait  déjà  donné  ces  hommes  aux  Portu- 
gais en  les  autorisant  à  les  transporter  partout  et  aies  vendre, 


-       (  4o5  ) 

ce  qu'ils  firent  dès  le  temps  de  don  Enriquo,  avant  la  nais- 
sance de  Las  Casas,  et  lorsque  Ferdinand  le  Catholique  en 
avait  déjà  envoyé  en  Amérique. 

«  Il  est  constant,  dit-il ,  que  pendant  les  treize  années  qiii 
»  suivirent  la  découverte  de  l'Amérique  les  Espagnols  u  v 
»  transportèrent  aucun  Africain.  La  première  expédition 
»  régulière  de  ce  genre  n'eut  lieu  qu'^n  i5i7,  en  consc- 
>)  quence  du  plan  de  commerce  que  Las  Casas  avait  propose, 
»  et  qui  avait  obtenu  l'approbation  du  cardinal  Adrien, 
»  après  avoir  été  rejeté  par  Ximenès  de  Cisneros.  » 

Si  Paw  n'avait  pas  reconnu  que  les  Portugais  transportè- 
rent des  esclaves  ,  enlevés  en  Afrique  ,  pour  le  service  du  roi 
de  Portugal,  j'aurais  prouvé  d'abord  ce  que  tout  le  monde 
sait,     c'est   à  dire  qu'avant  la  moitié  du  quinzième   siècle 
les  Portugais  avaient  commencé  à  tirer  des  habitans  de  la 
côte  d'Afrique,  et  à  les  vendre  comme  esclaves,  non  seule- 
ment en  Portugal ,  mais  encore  en  Espagne  ;  ce  qui  fait  dire 
à  Sandoval  que  ce  commerce  avaii  lieu  longleinps  cwant 
qiûon  eût  découvert  le  noui^^au  monde ,  et  à  Mugnoz,  his- 
torien très  fidèle  (  liv.  i  ,   p.  3  )  ,  que  ce  trafic  était  extrê- 
mement actif  à  Séville  au  temps  oii  les  Espagnols  passè- 
rent en  Amérique.  Il  fallait  bien  que  cela  fût ,  et  même  de- 
puis longtemps,  puisque  dès  le  commencement  de  l'admi- 
nistration des  Indes  occidentales  ,  sôus  Charles  V  ,  il  fut  or- 
donné par  une   loi  positi«fcÉ?e  ne  plus  laisser  partir  de 
mulâtres  pour  l'Amérique.    Cette  mesure   eut  pour  motif 
l'abus  même  qu'on  avait  fait  jusque  là  de  ce  commerce,  (i) 
Mais  à  quelle  époque  comraença-t-on  à  transporter  des 
nègres  dans  les  Indes?    Si  je  prouve  qu'avant   iSi^  il  en 
avait  été  envoyé  un  fort  grand  nombre,    il  s'en  suivra  que 
les  assertions  tranchantes  de  Paw  ne  sont  que  dos  menson- 
ges :   or  les  Espagnols  arrivèrent  en  Amérique  eu   1492  ; 


(1)  Lois  ilcslmlcs,  tit.  t'.G ,  1.  r)  de  i.53i).  —  Loi  21  du  incinc 'idt;  , 
do  lo/j)  ,  cl  loi,    fitic  '>,  I.  7,  de  lôy^, 


(  4r,G  ) 

en  i5o4  les  Ireizc  années  de  Paw  n'étaient  pas  encore  écoii- 
le'es  ,  et  je  lis  dans  Herrera  (  S*"  déc,  1.  4)  cliap.  12)  que  dès 
l'année  i5oi  il  fut  expressément  ordonné  par  les  rois  ca- 
tholiques de  laisser  partir  pour  V  Amérique  les  esclaves 
nègres  qui  étaient  au  pouvoir  des  chrétiens ,  et  de  perce- 
voir au  profit  dujisc  les  droits  établis  pour  ce  commerce. 
Voilà  donc  le  transport  des  nègres  en  Amérique  permis  par 
le  roi,  au  bénéfice  du  trésor  public,  et  l'ancienneté  de  ce  trafic 
bien  prouvée  pour  l'Espagne  ,  puisque  les  hommes  qu'on 
envoyait  dans  les  Indes  étaient  nés  esclaves  des  chrétiens. 

En  i5o3  (  Herrera,  déc.  i,  1.  5,  c.  12  )  ,  Ovando,  gou- 
verneur de  Saint-Domingue,  écrivit  au  gouvernement  yyour 
s  opposer  h  ce  qiion  continuât  d expédier  des  nègres  pour 
la  colonie  ^  parce  qu'ils  se  sauvaient  parmi  les  Indiens, 
qu'ils  rendaient  aussi  méchans  qu^cuXy  et  qu'il  était  im- 
possible de  les  faire  revenir.  Ceci  prouve  qu'il  en  était 
déjà  parti  un  grand  nombre  ,  et  qu'ils  avaient  été  élevés  au 
milieu  des  blancs. 

Herrera  ajoute  (  déc.  i,  1.  g^ch.  i5  )  :  En  i5ii,  pendant 
que  les  pères  dominicains  demandaient  avec  instance 
que  le  sort  des  Indiens  fût  amélioré,  V  ordre  fut  expédié 
pour  la  seconde  fois  de  ne  plus  employer  qu'un  tiers  de 
ces  malheureux  dans  les  mines  et  au  transport  des  mar- 
chandises ,  et  défaire  tout  ce  qu  on  pourrait  pour  en- 
voyer dans  le  pays  un  griuid  nombre  de  nègres  de 
la  Guinée  ,  attendu  quun  Africain  travaillait  autant 
que  quatre  Indiens  :  et  comme  les  esclaves  Caraï- 
bes s'enfuyaient  dans  les  montagnes  ,  on  prit  le  parti 
de  leur  imprimer  avec  un  fer  chaud  une  marque  sur  la 
cuisse  pour  les  reconnaître  ,  etc.  Ainsi,  dès  Tannée  i5i  i , 
Je  gouvernement  s'occupait  déjà  d'envoyer  dans  les  Indes 
un  grand  nombre  d'habilans  de  la  Guinée.  I!  voulut  aussi  , 
en  iSofi  (  Herrera  ,  déc.  1  ,  1-  6  ,  c.  20),  que  l'on  fit  obser- 
ver aux  nègres  esclaves  les  jours  de  fêtes ,  et  défendit  h 
leurs  maîtres  de  les  faire  travailler.  Lorsque  les  rois  calho- 
liqtics  décrétaient  de  sembl.iblcs  mesures  il  devait  y  avoir 


(  4o7   ) 

a  Saïut-Dommgue  un  grand  nombre  d'esclaves  africains, 
et  ces  dispositions  n'avaient  pour  but  que  de  les  soustraire  à 
la  nécessité  de  travailler  les  jours  consacrés  par  la  religion. 
Ce  fut  au  mois  de  décembre  i5i6  que  les  pères  de  Saint- 
Jérôme  furent  envoyés  par  Ximenès  pour  gouverner  les 
Antilles.  Ua\s  ils  na  tardèrent  pas  à  demander  des  es- 
claves noirs  (  Her. ,  déc.  2,1.2,  ch.  22  )  ;  et  comme  les 
récoltes  de  la  canne  à  sucre ,  cultivée  depuis  \5o%  avec 
le  plus  grand  succès,  occupaient  déjà  quarante  moulins, 
le  gouvernement  nomit  rien  pour  que  ce  service  fût  fait 
par  les  nègres,  et  il  engagea  les  Portugais  à  en  aller 
chercher  un  grand  nombre  sur  les  côtes  de  Guinée.  (Herr., 
déc.  2  1.  3  ,  c^i-  ï4-  )  Ces  expéditions  s'étant  faites  avec 
une  grande  activité  ,  elles  droits  de  licence  ayant 'produit 
des  sommes  considérables  au  fisc  ,  le  roi  les  fit  servir  en  1 5 1 8 
à  la  construction  des  fabriques    de  faïence  de  Madrid  et  fte 

Tolède, 

Il  est  donc  évident  que  Paw  en  a  imposé,  et  je  viens  de  le 

prouver  par  le   témoignage  de  Herrera,   le  seul  bislorien 
que  les  ennemis  de  Las  Casas  aient  pu   consulter  pour  ca- 
lomnier cet  homme  vénérable  ,  sur  des  motifs  dont  je  ferai 
bientôt  voir  toute  la  faiblesse.  Je  n'examinerai  pas  combien 
d'esclaves    furent  transportés   en    Amérique  après  l'année 
,517    sans   l'intervention   du  gouvernement.   On  ht  dans 
Herrera  (  déc.  2  ,  t.  5  ,  ch.  1  3  )  qu'en  i5i9  l'audience  de 
l'île  Saint-Domingue  pria  le  roi  d'Espagne  de  traiter  avec 
le  roi  de  Portugal  pour  qu'il  fût  envoyé  autant  d'esclaves 
qu'on  pourrait  dans  l'île  ,  sans  quoi  la  race  indienne  y  serait 
bientôt  entièrement  détruite.    Une  convention  fut  signée 
entre  les  deux  gouvernemens  ,  et  il  arriva  bientôt  un  si  grand 
nombre  de   noirs  en  Amérique  qu'ils  parvinrent  à  se  rendre 
^   indépendans  dans  la  terre-ferme,  et  élurent  pour  roi  en  lôS; 
Bayanol  (Garcllasso,  Inca  ,  comment.,  part.  2,  1.  3  ,  c.  3  ), 
avec  qui  le  troisième  vice-roi,  marquis  de  Canete,  signa  un 
traité  de  paix  qu'il  viola  bienlôten  envoyant  leprince  noir  en 
Espagne,  oii  il  mourut  quelque  temps  aprè"^.  Qtiant  aux  Afri- 


(  4o8  ) 

cains,  on  jugea  à  propos  de  les  laisser  libres,  et  de  les  traiter 
comme  les  naturels;  ce  qui  explique  pourquoi  dans  différen- 
tes villes  anciennes  ,  comme  à  Slirqua  ,  province  de  Vene- 
zuela ,  les  mulâtres,  leurs  descendans,  jouissent  du  privilège 
exclusif  de  composer  leur  municipalité.  Mon  objet  essen- 
tiel est  de  prouver  qu'avant  1617  le  commerce  des  esclaves 
nègres  était  déjà  en  activité  tant  en  Amérique  qu'en  Europe- 

Le  premier  voyage  de  Las  Casas  en  Amérique  date  de  l'an- 
née i5o2.  (Remesal,  liv.  2,  ch.  10  ).  Il  partit  comme  sim- 
ple séculier,  et  trop  jeune  encore  pour  jouir  d'aucune 
espèce  de  considération.  Bien  loin  de  songer  alors  à  plai- 
der pour  la  liberté  de  personne,  il  fut  lui-même  comman- 
deur dans  l'île  de  Cuba,  circonstance  dont  il  conserva  le  plus 
douloureux  souvenir  pendant  toute  sa  vie.  Eu  i5io  il  reçut 
l'ordre  de  la  prêtrise,  et  chanta  la  première  grand-messe  qu^oti 
cAt  entendue  dans  le  Nouveau-Monde.  En  i5ii  Monlesinos 
et  Ccrdova,  dominicains  de  l'île  de  Saint-Domingue,  s'élevè- 
rent contre  le  partage  des  Indiens  et  le  système  des  com- 
manderies  ;  et  ici  je  dois  faire  remarquer  que  ce  n'était  pas 
l'esclavage  même  qu'on  dénonçait,  mais  l'oppression  sous 
laquelle  les  Espagnols  faisaient  gémir  les  Indiens,  et  qui  était 
encore  plus  cruelle  que  la  servitude. 

A  l'époque  dont  je  parle  tous  les  infidèles  étaient  consi- 
dérés comme  esclaves  ;  aussi  Christophe-Colomb  jugea-t-il 
à  propos  ,  pour  se  procurer  l'argent  nécessaire  à  son  établis- 
sement ,  d'envoyer  des  Indiens  en  Espagne  pour  y  être  ven- 
dus comme  esclaves.  (  Dec.  1 ,  1.  3,  pag.  i5.  )  Cette  expédi- 
tion déplut  à  Isabelle,  qui  la  condamna  vivement,  etsiena  sur 
le  champ  l'ordre  de  renvo^'-er  ces  hommes  dans  leur  patrie  , 
pour  y  jouir  de  la  même  liberté  que  les  autres  sujets  de  la 
monarchie  :  les  Caraïbes  furent  seuls  exceptés  de  cette  sage 
disposition,  et  on  les«condamna  bientôt  à  l'esclavage  ,  après 
s'être  assuré  qu'ils  avaient  l'habitude  de  manger  de  la  chair 
humaine. 

Colomb  imagina  aussi  de  confier  aux  Espagnols  les  caci- 
ques et  leurs  sujets,  afin  qu'ils  les  employassent  comme  es- 


(  4o9  ) 

clavcs  (i)  pour  se  maintenir  dans  la  colonie,  pour  leur  as- 
surer la  protection  dont  ils  avaient  besoin  ,  et  leur  apprendre 
la  politique  chrelienne  et  la  religion.  De  là  le  nom  d'Enco- 
niienda  (  garde  ou  tutè'c  )  qu'il  donna  à  cette  distribution  , 
qui  fut  immense,  et  dont  les  résultats  eussent  été  salutaires, 
si ,  par  un  abus  contraire  aux  vues  de  Colomb  ,  les  Indiens 
n'avaient  été  depuis  ce  moment  plus  violemment  opprimés 
que  des  esclaves  :  tel  fut  le  motif  des  plaintes  énergiques  que 
les  dominicains  firent  entendre  dès  le  commencement  de 
ce  régime  de  dévastation  et  de  cruauté. 

Ils  allèrent  en  Espagne  défendre  la  cause  des  malheureux 
Indiens  ,  et  la  commission  à  laquelle  Ferdinand  les  avait 
renvoyés  prononça  en  leur  faveur.  Cependant ,  comme  ce 
prince  consultait  plus  volontiers  la  politique  que  la  religion, 
le  système  des  commauderies  fut  continué,  et  on  se  contenta, 
pour  en  empêcher  les  excès  ,  d'expédier  en  i5i2  quelques 
ordonnances  ,  qui  augmentèrent  le  mal  au  lieu  de  le  faire 
cesser  ;  ce  qui  ne  manque  jamais  d'arriver  lorsque  les  pallia- 
tifs sont  préférés  aux  véritables  remèdes. 

Las  Casas  e'tait  un  homme  d'un  mérite  distingué ,  très 
instruit  dans  le  droit  canonique  ,  et  déjà  en  possession  du 
titre  de  licencié  :  personne  n'aurait  pu  élever  le  moindre 
doute  sur  l'humanité  de  son  caractère  ,  ni  sur  sa  conduite  , 
qui  était  éminemment  charitable.  Tant  de  vertus  lui  avaient 
acquis  raffection  des  Indiens  ,  et  lorsqu'il  eut  appris,  dans  la 
société  des  Dominicains  ,  combien  le  système  des  comman— 
deries  était  criminel ,  il  renonça  à  la  sienne,  et  se  constitua 
défenseur  des  opprimés. 

Ce  fut  en  i5i5  que  Las  Casas  partit  pour  l'Espagne  (i)  , 
résolu  de  dénoncer  au  roi  la  manière  dont  les  affaires  des 
Indes  étaient  administrées.  Il  arriva  en  i5i6,  et  fit  au  roi,  qui 
était  alors  malade  ,  un  tableau  si  vif  et  si  touchant  de  la  mi- 


(i)  Dec.  I,  1.3,  (11.  if). 
(■»)  Dec.  1,  1.  •'),  c.  3. 


(4'o) 

sère  des  Indiens  ,  que  ce  prince  lui  ))romil  d'y  remédier  en- 
tièrement ,  et  lui  ordonna  d'aller  l'attendre  à  Séviîle.  A 
peine  arrivé  dans  cette  ville,  Las  Casas  y  apprit  la  mort  de 
Ferdinand  ,  et  comme  son  successeur  don  Carlos  était 
alors  en  Flandre,  il  entreprit  ce  long  voyage  pour  remp^r 
la  généreuse  mission  qu'il  s'était  imposée.  Il  vit  en  passant 
à  Madrid  les  cardinaux  Ximenès  de  Cisneros  et  Adrien  ,  qui 
gouvernaient  l'état ,  le  premier  avec  la  qualité  de  régent , 
et  le  secona  comme  ambassadeur  de  l'héritier  de  la  cou- 
ronne. Ils  l'engagèrent  à  attendre  à  Madrid  le  nouveau  mo- 
narque, et  Las  Casas  déféra  sans  peine  à  leur  conseil. 
.  Xinicncs  fut  touché  des  discours  de  don  Barthélemi  en  fa- 
veur des  Indiens,  et  il  envoya  bien  tôt  après  à  Saint-Domingue 
troisreligieux  de  Saint- Jérôme  avec  des  pouvoirs  pour  gou- 
verner l'île  de  Saint-Domingue.  Un  article  de  leurs  instruc- 
tions portait  que  la  liberté  serait  immédiatement  rendue  aux 
Indiens.  Ces  nouveaux  commissaires  eurent  la  faculté  de 
s'adjoindre  Las  Casas  et  quelques  autres  personnes  en  état  de 
les  aider  dans  leur  administration  :  ce  fut  en  1 5 16  que  le  titre 
de  protecteur  des  Indiens  fut  donné  à  don  Barthélemi  (i). 
Les  religieux  arrivèrent  à  Saint-Domingue  dans  le  mois 
de  décembre  ;  après  avoir  examiné  la  situation  de  la  colo- 
nie, ils  jugèrent  que  la  destruction  des  commanderies  serait 
impolitique.  Las  Casas ,  incapable  de  sacrifier  à  la  raison 
d'état  les  malheureux  Indiens  ,  écrivit  au  gouvernement 
contre  ses  commissaires,  et  comme  il  était  persuadé  qu'ils 
feraient  intercepter  sa  correspondance  ,  et  qu'ils  avaient  de- 
mandé qu'il  lui  fût  défendu  de  revenir  en  Espagne,  il  ne  prit 
conseil  que  de  lui-même,  quitta  la  colonie  dans  le  mois  de 
mai  1 517,  et  arriva  à  la  cour,  qui  était  alors  à  Aranda  (2). 
Ximenès  mourut  vers  le  milieu  de  cette  année,  et  Las  Casas 
fut  obligé  d'aller  attendre  le  roi  Charles  à  Tordesillas.  II  y 


(i)  Ibid.,  c.  C. 
''2)  L.  3,  < .  10. 


C4'i  ) 

■^it  le  chancelier  don  Juan  Selvagio ,  dont  il  gagna  l'estime 
el  la  confiance  ,  et  ne  se  rendit  pas  moins  agréable  aux  autres 
Flamands  de  la  nouvelle  cour,  qui  aimaient  à  l'entendre  par- 
ler des  affaires  de  l'Amérique.   Quant  aux  suites  de  celle 
première  tentative  de  Las  Casas ,   voici  ce  que  Robertson 
nous  en  apprend,  lui  qui  n'est  pas  moins  l'adversaire   de 
don  Barthéleini  que  le  partisan  de  Paw  (3)  :  «  L'impossi- 
»  bilité  de  faire  faire  aux  colonies  aucuns  progrès ,  à  moins 
»  que  les  planteurs  ne  pussent  forcer  les  Américains  au  tra- 
»   vail,  était  une  objection  insurmontable  à  l'exécution  de  son 
»  plan  de  liberté.  Pour  écarter  cet  obstacle,  Las  Casas  pro- 
»   posa  d'acheter  dans  les  établissemens  des  Portugais   à  la 
»   à  la  côte  de  l'Afrique  un  nombre  sufïlsant  de  noirs,  et  de 
»  les  transporter  en  Amérique,  oiiou  les  emploierait  comme 
»  esclaves  au  travail  des  mines  el  à  la  culture  du  sol.  Les 
»  premiers    avantages  que    les    Portugais    avaient   retirés 
»  de    leurs  decou vérités  en  Afrique  leur  avaient  été  pro- 
»   curés  par  la  vente  des  esclaves.  Plusieurs  circonstances 
»  concouraient  à  faire  revivre  cet  odieux  commerce,  aboli 
»   depuis  longtemps  en  Europe  ,  et  aussi  contraire  aux  sen- 
»   timens  de   l'humanité   qu'aux  principes  de  la  religion. 
»  Dès  l'an  i5o3  on  avait  envoyé  en  Amérique  un  petit  nona- 
»  bre  d'esclaves  nègres  ;   en    i5ii  Ferdinand  avait  permis 
«   qu'on  y  en  portât  en  plus  grande  quantité.  On  trouva  que 
1)  cette  espèce  d'hommes  était  plus  robuste  quelles  Auiéri- 
»   cains  ,  plus  capables  de  résister  à  une  grande  fatigue  ,  et 
»   et  plus  patiente  sous  le  joug  de  la  servitude.  On  calculait 
»  que   le  travail   d'un  nègre  équivalait   à  celui  de  quatre 
»   Américains.  Le  cardinalXimenès  avait  été  pressé  de  per-  \ 

;»  mettre  et  d'encourager  ce  commerce  ;  mais  il  avait  rejette 
»  le  projet  avec  fermeté  ,  parce  qu'il  avait  senti  combien  i! 
5)   était  injuste   de   réduire    une  race   d'Jiommes  en  escla- 


(i)  Robertson,  Hist.  <lc  l'Amer. ,  nnn,  lâi^,  pag.  ii3,  i4  cl  i5  il- 

J'i'dit      fl.TIlC. 


(  ^*12  ) 

»   vage  en  délibérant  sur  les  moyens  de  rendre  la  liberlé  à 
>>   une  autre.   Mais  Las  Casas  ,   inconséquent  comme  le  sont 
»  les  esprits  qui  se  portent  avec  une  impétuosité  opiniâtre 
»  vers  une  opinion  favorile  ,  était  incapable  de  faire  cette 
»   réflexion.  Pendant  qu'il  combattait  avec  tant  de  chaleur 
»  pour  la  liberté  des  habitans  du  Nouveau-Monde  ,  il  tra- 
«   vaillait  à  rendre  esclaves  ceux  d'une  autre  partie  ,  et  dans 
»   la  chaleur  de  son  zèle  pour  sauver  les  Américains  du  joug, 
»  il  prononçait  sans  scrupule  qu'il  était  juste  et  utile  d'en 
»   imposer  un  plus  pesant  encore  sur  les  Africains.  Malheu- 
»  reusement  pour  ces  derniers ,   le  plan  de  Las  Casas  fut 
»   adopté  :  Charles  accorda  à  un  de  ses  courtisans  flamands 
)>  le  privilège  exclusif  d'importer  en  Amérique  quatre  mille 
»   noirs.  Celui-ci  vendit  son  privilège  pour  vingt-cinq  mille 
»  ducas  à  des  marchands  génois ,   qui  les  premiers  établi- 
»   rent  avec  une  forme  régulière  entre  l'Afrique  et  l'Améri- 
»  que   ce  commerce  d'hommes ,  qui  a  reçu    depuis  de  si 
»  grands  accroisemens.  » 

Ainsi,  de  même  que  la  sortie  de  M.  Raoul-Rochetle 
contre  Las  Casas  est  évidemment  empruntée  et  renou- 
velée de  Robertson  ,  de  même  aussi  celle  de  Robertson  n'a 
d'autre  fondement  que  le  texte  de  Paw,  bien  que  celui-ci  ait 
invoqué  le  témoignage  de  Herrera.  Je  conviens  que  ce  phi- 
losophe pouvait  causer  ainsi,  parce  que,  suivant  Mugnoz(i), 
Herrera  est  le  premier  des  historiens  de  l'Amérique  ,  connu 
par  sa  justifce  et  son  impartialité  ,  autant  que  ces  deux  qua- 
lités peuvent  convenir  à  un  homme  qui  écrit  l'histoire  d'une 
moitié  du  globe  pour  une  période  de  soixante— deux  ans , 
qui  l'entreprend  presque  le  premier,  éloigné  de  deux  ou 
trois  mille  lieues  du  théâtre  des  événemens  qu'il  raconte  , 
privé  d'histoires  particulières  ,  ignorant  les  langues  de  tant 
de  peuples  ,  n'ayant  pour  témoins  que  des  envahisseurs 
mêmes  ,  que  la  haine  divise,  qui  sont  forcés  de  mentir  pour 


(i)  Préface. 


(4i3  ) 
catlier  leurs  crimes  à  leur  prince  et  à  leur  patrie  ,  et  dont 
enfin  les  passions  ,  encore  mal  assoupies  ,  peuvent  si  facile- 
ment surprendre  la  bonne  foi  de  l'historien  et  faire  triom- 
pher l'erreur.  C'est  pour  ainsi  dire  un  miracle  que  l'his- 
torien Herrera  ait  si  souvent  reticontré  la  vérité'  ;  mais  il  ne 
la  dit  pas  toujours  ,  et  c^st  un  reproche  que  plusieurs  his- 
toriens ,  entre  autres  Torquemada  ,  ont  cru  pouvoir  lui 
faire.  Je  pourrais  aussi  en  signaler  d'autres  dans  ses  De'cades  ; 
je  dirai  seulement  qu'il  y  en  a  beaucoup  moins  dans  les 
premières  parce  que  jusqu'en  i52o  il  n'a  presque  fait, 
suivant  Mugnoz  (  i  ),  que  citer  textuellement  ou  d'une  manière 
abrégée  V Histoire  universelle  des  Indes ,  écrite  par  Las 
Casas  avec  un  ordre  très  convenable  et  d'après  une  foule  de 
documens  exacts.  Il  y  en  a  trois  volumes  in-folio  qui  ont 
appartenu  à  la  bibliothèque  de  Saint- Grégoire  de  Valla- 
dolid  ,  et  qui  sont  aujourd'hui  dans  la  bibliothèque  privée 
de  Sa  Majesté.  Il  faut  savoir  gré  à  Herrera  d'avoir  pris 
pour  guide  don  Barthélemi  ,  dont  il  ne  parle  d'ailleurs  que 
comme  d'un  saint  évêque  et  d'un  auteur  plein  de  bonne 
foi  (2) . 

L'auteur  qu'il  est  permis  de  blâmer  ici  c'est  Robertson  , 
qui  ne  fait  que  copier  sou  maître  Paw  ,  pendant  qu'il  pro- 
teste ne  s'appuyer  que  sur  Herrera.  Mais  ces  deux  auteurs 
sont  si  opposés  l'uji  à  l'autre  ,  que  ,  lorsque  Herrera  croit 
trouver  un  sujet  d'éloge  pour  Las  Casas  ,  Robertson  ne 
manque  jamais  de  dénaturer  ses  idées  pour  accuser  ce  grand 
homme.  Il  y  a  sans  doute  quelque  chose  de  grave  dans 
l'accusation  que  je  porte  contre  l'historien  anglais  ;  mais  je 
ne  suis  pas  sans  moyens  de  justification  ,  et  tout  le  monde 
pensera  comme  moi ,  à  moins  qu'on  ne  suppose  que  ,  trop 
prévenu  en  faveur  de'Ximenès,  il  n'a  point  assez  réfléchi 
au  mal  qu'il  faisait  injustement  à  L;is  Casas. 


(ij  Voy.  sa  piéfacc. 

(•.*)   ilevreia  ,  Dec.  •>,  I.  3  ,  c.   1 . 


(  4^4  ) 

Cet  auteur  nous  parle  d'abord  du  couuDerce  des   nègrej 
comme  étant  aboli  en  Europe  ,  tandis  qu'au  contraire  il  y 
était  dans   l'état  le   plus  florissant  (ainsi  que  je    l'ai    fait 
remarquer)  à  l'époque  de  la  découverte  du  Nouveau-Monde. 
Il  ne   voit  que  fort  peu   de  ncgres   transportés  d'Afri- 
que depuis  Vannée  i5o3  ,  et  convient  seulement  que  Fer- 
dinand permit  de  donner  un  peu  d'accroissement  à  ce 
commerce.  Nous  avons  vu  cependant  que  dès  l'année   i5oi 
on  en   transportait  aux  frais  du  trésor  royal  ,  et  qu'il  en 
était  déjà  parti  beaucoup  lorsque  le  roi  ordonna  en  i5it 
qu'on  s'en  procurerait  un  plus  grand  nombre.  Robertson 
ne  s'est  tant  éloigné  de  la  vérité  sur  ce  point  que  parce 
qu'il  a  accordé  trop  de    confiance  au  philosophe  Paw.    Il 
dit  ensuite  que  Las  Casas  proposa  et  sollicita  même  la 
vente  des  esclaves  ;  tiiais  que  Ximenès  Cisneros  s'y  refusa 
avec  fermeté .,  parce  qu'il  avait  reconnu  combien  il  était 
injuste    de  réduire  en    esclavage  une   race   d'hommes  , 
pendant  qu'on  délibérait  sur  les  moyens  d'en  délivrer 
une  autre  du  joug  de  la  servitude.   En   lisant  ce  passage 
on   serait    tenté  de    croire  qu'il  est    pris    dans    Herrera  ; 
mais  il  est  certain  que  Robertson  copie  encore  ici  son  maître 
Paw  ,  afin  de  dénigrer  Las  Casas ,  et  de  prêter  à  son  héros 
Ximenès  des  idées  aussi  incompatibles  avec  l'esprii  de  son 
siècle  qu'avec  le  caractère  despotique  de  ce  cardinal.  C'est 
lui  qui  commença  à  attaquer  sourdement  les  libertés  de  sa 
patrie  en  rendant  permanentes  et  en  faisant  solder  par  le 
roi  les  troupes  ,   qui  avaient  toujours  été  nationales.   Au 
commencement  de  la  guerre  que  l'Espagne  fit  au  roi  d'Oran 
il  annonça  qu'il  serait  impossible  d'employer  si  loin  les  mili- 
ces ,  et  l'usage  s'établit  alors  de  payer  ,  au  moins  les  offi- 
ciers, avec  l'argent  du  fisc.   Les   grands  s'étant  opposés  à 
cette  innovation  ,  le  régent  leur  fil  voir  de  ses  fenêtres  im 
parc  d'artillerie  qu'on  y  avait  formé  par   son  ordre.  C'est 
encore  à   lui  qu'est  dû  l'établissement  de  l'Inquisition  en 
Amérique  ;  elle  y  fut  organisée  en   irïii   par  deux  inqui- 
siteurs ,  l'archevêque  do  Saint -Domingne  et  l'évêque  de  la 


(4i5  ) 

Conception  (i).  Comment  Roberlson  pouvail-il  croire  aux 
scrupules  de  Ximeuès  sur  la  traite  des  nègres,  que  tout  le 
monde  voyait  alors  sans  surprise  et  sans  indignation  ,  puis- 
que ce  cardinal,  dans  les  instructions  qu'il  remit  à  ses  com- 
missaires de  Saint-Domingue  ,  s'exprimait  ainsi  :  «  Afin  de 
»  conserveries  Castillans  et  d'améliorer  leur  condition  ,  il 
»  semble  qu'on  pourrait  venir  au  secours  des  uns  avec  les 
»  terres  qu'on  achètera  pour  eux,  afin  d'établir  des  commu- 
»  nautés 'd'Indiens  (c'est  ce  que  Las  Casas  avait  proposé 
»  pour  les  séparer  des  Espagnols  ) ,  et  les  autres  en  leur 
»  permettant  d'employer  des  esclaves  ,  ou  en  leur  procu- 
i>  raut  d'autres  avantages  qui  leur  soient  agréables.  Le  roi 
»  pourrait  aussi  leur  fournir  des  bàtimeus  équipés  pour 
»  aller  s'emparer  des  Caraïbes  :  cette  race  n'est  propre 
»  qu'au  travail ,  et  doit  y  être  condamnée  ,  parée  que  les 
>•  chrétiens  n'ont  pas  de  plus  grand  ennemi  ;  elle  les  tue  et 
»  les  mange  ,  et  jamais  elle  n'a  voulu  entendre  parler  de 
»  foi  ni  de  religion  chrétienne  :  cependant  que  les  colons 
»  ne  se  permettent  pas ,  sous  prétexte  d'aller  faire  la 
>•  guerre  aux  Caraïbes,  de  surprendre  les  autres  Indiens; 
»  s'ils  vicient  cette  défense ,  qu'ils  soient  punis  de  mort.  ■» 
Lorsque  ces  Indiens  caraïbes  étaient  pris  on  les  marquait 
avec  un  fer  chaud  :  cet  usage  commença  sous  le  ministère  de 
Cisueros  :  l'instrument  qu'on  y  employait  était  un  véritable 
sceau  royal  ,  conservé  et  respecté  comme  un  des  insignes  de 
la  souveraineté;  il  était  imprimé  brùlantsur  le  visage,  sur  les 
bras  et  les  jambes.  Le  nom  de  Caraïbes  n'appartenait  en 
particulier  à  aucun  des  peuples  habitans  des  îles  ,  quoique 
les  Espagnols  l'eussent  donné  à  ceux  des  insulaires  qui  man- 
geaient de  la  chair  humaine  ;  il  fut  d'abord  employé  dans  la 
Terre-Ferme  ,  et  il  signifie  hommes  vaillans  :  les  Euro- 
péens retendirent  ensuite  à  toutes  les  peuplades  indiennes  qui 
leur  opposaientdela  résistance, et  on  vit  des  royaumes  entiers 


i)  Rervera,  Drc.  i,l.  5 et  l^' 


(  4i6  ) 

dont  tous  les  habilans  et  jusqu'aux  enfans  à  la  mamelle 
furent  marqués  comme  esclaves.  Un  siècle  ne  suffit  pas  pour 
mettre  tant  d'horreurs  à  exécution  ,  parce  que  le  ministère, 
incertain  dans  ses  plans ,  permettait  et  défendait  tour  à 
tour  l'esclavage,  ainsi  que  les  commanderies ,  dont  le  régime 
existe  encore  sur  plusieurs  points  de  l'Amérique,  et  s'est 
même  étendu  ailleurs  sur  les  mulâtres  ,  sous  le  titre  de 
régime  de  protection. 

On  voit  que  Cisneros  condamnait  sans  remords  les  Indiens 
à  l'esclavage  ;  pourquoi  donc  eût-il  craint  d'abandonner  les 
nègres  au  même  sort  ,  puisque  le  commerce  en  était  établi 
en  Espagne  et  protégé  par  son  administration  ?  Cependant 
Robertson  cite  Herrera  pour  la  défense  du  cardinal ,  et  voici 
le  passage  (i)  :  «  Dans  la  circonstance  présente  (celle  delà 
»  mort  du  roi  ,  arrivée  le  23  mars  1 5 1 6  ) ,  le  cardinal  Fran- 
»  cois  Xiraenès  de  Cisneros  ordonna  aux  employés  royaux 
»  des  Indes,  assemblés  dans  la  chambre  de  commerce  de 
»  Séville,  de  dresser  un  état  particulier  des  sommes  dues  au 
»  gouvernement  jusqu'au  jour  de  la  mort  du  roi,  attendu 
»  que  la  moitié  en  appartenait  à  l'âme  du  prince.  Il  fut 
»  aussi  arrêté  qu'on  n'enverrait  plus  d'Africains  esclaves  en 
»  Amérique.  Mais  ou  pensa  alors  dans  le  monde  que  le 
»  nombre  des  Indiens  diminuant  chaque  jour  ,  et  le  besoin 
»  d'esclaves  africains  se  faisant  plus  vivement  sentir  ,  le 
»  ministère  s'était  flatté  de  se  procurer  de  grandes  som- 
»  mesd'argent  en  établissant  un  impôt  sur  la  traite.  Les 
»  pays  qui  demandaient  le  plus  d'esclaves  étaient  les  îles  de 
«  Saint-Domingue  et  de  Cuba,  dont  les  procureurs,  Antoine 
»  Velasquez  et  Pamphyle  Narvaez  ,  avaient  aussi  adressé 
»  d'autres  demandes  au  gouvernement.  » 

Que  conclure  de  cette  citation?  Que  Robertson  en  a 
imposé  pour  avoir  le  plaisir  de  louer  Cisneros  aux  dépens 
de  Las  Casas ,  ou  qu'il  n'entendait  pas  bien  la  langue  espa- 


(i)   Tleireiu,  D('c.  v-A-  'i,  c  <S 


(  4^7  ) 

gnole.  Le  qu'Herrera  dit  ici,  c'est  que  le  re'gcnt ,  homme 
politique  et  rusé  ,  qui  avait  besoin  d'argent  ,  voyant  les 
Espagnols  d'Ame'rique  demander  un  si  grand  nombre  d'A- 
fricains, profita  habilement  de  cette  circonstance ,  et  suspen- 
dit ,  pour  e'tablir  sou  impôt  ,  l'importation  des  nègres  jus- 
qu'à ce  qu'on  eût  réglé  les  droits  que  chaque  vaisseau  négrier 
aurait  à  payer.  Quod  stalim  cognitumj'inl,  id fuisse  quia 
cuni  multi  negri  expectarentur  ,  viswn  ti  fuit  ^  si  impor- 
talioni  tribulura  adderelur  .  id  profuturum  œrarin  régis. 
(Traduction  littérale.) 

Cette  suspension  ne  dura  pas  un  an,  et  fut  levée  lors- 
que Las  Casas  proposa,  après  la  mort  de  Ximenès ,  une 
mesure  que  les  procureurs  des  Indes,  les  religieux  commis- 
saires et  tous  les  Espagnols  du  Nouveau-Monde  demandaient 
avec  instance,  c'est  à  dire  que  les  droits  d'importation  fus- 
sent fixés  ,  afin  qu'on  pût  transporter  des  Africains  dans 
les  colonies  ,  qui  en  avaient  le  plus  grand  besoin  pour  la 
culture  et  pour  le  soulagement  des  habi  tans  indigènes. 

J'ai  tort  de  dire  que  l'importation  fut  suspendue  pendant 
un  an  ;  elle  ne  le  fut  jamais;  car,  quoique  celte  mesure 
eût  été  adoptée  en  Espagne  par  le  cardinal ,  le  roi ,  qui 
était  alors  en  Flandre,  n'en  fut  pas  instruit,  ou  refusa  de  la 
sanctionner.  «  Le  roi,  dit  Herrera  (i),  débarqua  à  Yilla- 
»  Viciosa  ,  et  fut  voir  sa  mère  à  Tordesilias.  Cisneros  mou- 
»  rut,  et  bientôt  après  on  vit  paraître  un  grand  nombre 
»  de  cédules  royales  qui  accordaient  des  commanderies 
»  en  Amérique  ,  et  d'autres  grâces  du  même  genre.  Le 
»  prince ,  n'étant  pas  encore  informé  de  ce  qui  se  passait 
»  dans  les  colonies  ,  ne  refusait  rien  aux  prières  de  ses 
»  courtisans  ,  et  accordait  même  des  licences  pour  la  traite  , 
»   quoiqu'elle  eût  été  défendue  par  le  régent.  » 

Je  vais  citer  maintenant  le  fameux  passage  cpii  a  servi  de 
texte   aux     déclarnations    contre   Las  Casas.    C'est   le  seul 


(ly  Mènera,  Di^c.  i,l.  j,  c!i.  ifci 

II.  27 


(  4i8  ) 

que  l'oii  trouve  dans  les  auteurs  espagnols ,  à  moins  que 
l'on  ne  veuille  rappeler  quelques  e'crivains  qui  l'ont  copié, 
entr'aulresRemesal ,  dans  sa  Vie  de  Las  Casas,  page  663. 
II  est  dans  la  deuxième  décade  de  Herrera  ,  !.  2,  c.  2  :  «  Le 
»  licencié  Casas ,  rencontrant  beaucoup  d'opposition  dans 
••  le  plan  qu'il  avait  formé  pour  venir  au  secours  des  Indiens, 
»  et  voyant  que  les  opinions  qu'il  avait  publiées  n'avaient 
H  eu  aucun  résultat,  malgré  le  crédit  extraordinaire  dont 
»  il  jouissait  auprès  du  conseiller  flamand  don  Juan  Selva- 
»  gio ,  il  eut  recours  à  d'autres  moyens  pour  arriver  au 
»  même  but.  Il  demanda  ,  en  iSi^  ,  que  l'importation  des 
»  Africains  fût  permise  aux  Espagnols  établis  dans  les 
Il  Indes  ,  afin  de  diminuer  le  travail  et  la  peine  des  natu- 
»  rels  dans  les  mines  et  dans  les  métairies ,  et  qu'il  fût 
»  enrôlé  en  Espagne  bon  nombre  de  laboureurs  qui  passe- 
II  raient  dans  les  Indes  à  des  conditions  et  avec  des  avan— 
»  ta ges  qu'il  indiqua.  Ce  nouveau  projet  obtint  l'approba- 
»  tion  du  cardinal  de  Tortose,  Adrien,  du  grand  cbance- 
II  lier  et  des  ministres  flamands.  On  consulta  la  chambre 
>i  de  commerce  de  Séville  pour  savoir  de  quel  nombre 
1»  d'Africains  Cuba ,  Saint-Domingue,  San-Juan  et  la  Ja- 
»  maïque  auraient  besoin.  Elle  répondit  qu'il  suffirait  d'en 
Il  envoyer  quatre  mille.  Celte  réponse  ayant  été  presque 
»  aussitôt  communiquée  par  quelque  intrigant  au  flamand 
Il  de  Chièvres ,  majordome  du  roi,  ce  courtisan  obtint  du 
Il  monarque  le  monopole  de  la  traite,  et  le  vendit  à  des 
1.  Génois  pour  25  mille  ducats ,  à  condition  que  pendant 
»  huit  ans  il  ne  serait  pas  accordé  d'autre  licence  par  le 
M  roi.  Ce  traité  fut  extrêmement  funeste  à  la  population 
»  des  îles  et  surtout  aux  Indiens,  pour  qui  il  avait  été  accordé  : 
»  en  effet,  si  la  traite  eût  été  libre  ,  tous  les  Espagnols  l'au- 
»  raient  faite  ;  mais  ,  les  Génois  vendant  fort  chérie  droit 
u  qu'ils  avaient  acquis,  peu  d'Espagnols  furent  en  état  de 
M  le  payer,  et  l'importation  des  noirs  fut  presque  nulle. 
Il  II  fut  conseillé  au  roi  de  rembourser  avec  les  fonds  de  sa 
»  cassette  les  25  mille  ducats  du  majordome  ,  et  de  rentrer 


(  4i9  ) 

»  dans  son  droit,  qui  ne  pom  ait  manquer  de  rapporter  beau- 
»»  coup,  et  d'être  fort  utile  à  ses  sujets.  Malheureusement  le 
•>  roi  avait  alors  peu  d'argent,  et  comme  on  lui  laissa  igno- 
«  rer  bien  des  choses  sur  les  affaires  des  Indes  ,  ou  ne  fit 
"   rien  de  ce  qui  importait   le  plus.  » 

On  voit  ici  la  preuve  de  ce  que  j'ai  dit  un  peu  plus  haut, 
que  Robertson  blâme  Las  Casas  lorsque  Herrera  croit  de- 
voir faire  l'éloge  de  sa  conduite  ;  il  regarde  comme  un 
mal  l'importation  des  esclaves  ,  et  l'historien  espagnol  re- 
serve ce  nom  pour  le  monopole  qui  a  empêché  cette  impor- 
tation d'être  plus  grande  ;  tant  les  idées  diffèrent  suivant  les 
époques  !  Ce  qu'il  y  eut  de  plus  fâcheux  dans  cette  cir- 
constance, c'est  qu'on  n'exécuta  pas  même  le  contrat  du 
monopole,  et  ce  fut  la  faute  du  roi  :  »  L'âge  du  prince  ,  dit 
»  Herrera  (i)  ,  ne  lui  permettait  pas  de  s'occuper  avec  dis- 
■>■>  cernement  des  pertes  et  des  acquisitions  que  le  trésor  pou- 
•>  vait  faire  ;  et  comme  il  avait  oublié  ce  qu'on  lui  avait  dit 
»  contre  le  monopole  des  noirs  ,  non  seulement  il  ne  révo- 
»  qua  pas  celui  qu'il  avait  accordé  à  son  majordome  ,  mais 
)'  on  le  vit  dans  ce  temps-là  en  signer  d'autres  pour  différentes 

»  personnes »  Enfin  Herrera  nous  apprend  qu'en  l'année 

iSaS  (2)  les  procureurs  des  colonies,  voyant  le  mal  qu'avait 
fait  le  monopole  des  quatre  raille  nègres,  et  reconnu  la  néces- 
sité d'avoir  des  esclaves  dans  les  Indes ,  obtinrent  de  l'empe- 
reur la  révocation  d'un  second  contrat  de  huit  années 
qu'il  venait  de  signer  à  son  majordome,  et  la  permission  de 
transporter  seulement  quinze  cents  nègres  dans  les  îles,  «<  soit 
»  parce  que  le  nombre  en  était  plus  grand  que  celui  des 
»  chrétiens  ,  soit  parce  qu'ils  avaient  commencé  à  se  faire 
»  craindre  :  afin  de  prévenir  toute  espèce  de  désordre ,  il 
>.   fut  enjoint  à  chaque  colon  d'observer,  dans  le  nombre  des 


(r)  Dec.  -».,!.  3,c.  I. 
{■1)  D^-c    3, 1.  f),  c.  S. 


(  4^o  ) 

>'  hommes  qu'il  emploierait  ,    la   proportion  d'un  tiers  Je 

»   chrétiens  contre  tleux  d'esclaves  nègres.   » 

Il  résulte  évidemment  de   tout  ce  qu'on  vient  de   lire  , 

1°  que 'es  Portugais  eurent  à  peine  découvert  quelques  parties 
de  l'Afrique,  qu'ils  commencèrent  à  en  tirer  des  nègres,  et 
à  les  vendre  en  Portugal  et  en  Espagne  dès  le  milieu  du  i5* 
siècle  ,  et  que  ce  commerce  était  déjà  florissant  lorsque  Co- 
lomb découvrit  le  Nouveau-Monde  ;  2°  que  les  Espagnols  en 
transportèrent  eux-mêmes  bientôt  après  un  grand  nombre 
avec  la  permission  de  leur  gouvernement  ;  3°  que  le  cardinal 
Ximenès  de  Cisneros  ne  défendit  pas  ce  commerce ,  et  qu'au 
contraire  ,  voyant  en  i5i6  que  les  demandes  d'esclaves 
africains  devenaient  plus  fréquentes  ,  et  pouvaient  être  une 
ressource  fiscale  fort  importante,  il  suspendit  pour  quelque 
temps  ce  commerce  afin  d'en  régler  les  conditions;  4°  que  Las 
Casas  échoua  dans  les  efforts  qu'il  fit  pour  adoucir  le  sort 
des  Indiens  ,  que  les  travaux  faisaient  périr  par  milliers  ,  pen- 
dant que  le  nombre  des  nègres  augmentait  dans  les  colonies. 
«  Ceux  qu'on  avait  transportés  à  Saint-Domingue  ,  dit  Her- 
»  rera  (i) ,  firent  bien  voir  qu'un  nègre  ne  mourait  pas  s'il 
»  n'était  pendu  ».  Instruit  que  les  procureurs  des  îles  pres- 
saient le  ministère  de  fixer  enfin  le  tarif  des  droits  d'impor- 
tation des  noirs  ,  il  leur  proposa  lui-même  celte  mesure 
parmi  beaucoup  djautres.  L'avis  en  avant  été  donné  par  un  in- 
trigant à  de  Chièvres ,  celui-ci  obtint  du  roi  le  droit  exclusif 
de  transporter  pendant  huit  ans  quatre  mille  esclaves  dans  les 
îles  ;  en  sorte  que  le  crime  de  Las  Casas  ,  commun  à  bien 
d'autres,  fut  de  supplier  que  le  gouvernement  fixât  le  plus 
promptement  possible  les  droits  qu'il  voulait  imposer  sur  la 
traite  ;  tentative  qui ,  bien  loin  d'augmenter  le  nombre  des 
esclaves,  eut  l'avantage  d'en  rendre  l'importation  presque 
nulle  pendant  huit  ans  ;  tandis  qu'abandonnée  à  l'avidité 
des   spéculateurs ,  elle  eût  multiplié  à   l'infini  le  nombre 


(1;  Dec.  2,1.  3.  ch.  14. 


(4.1  ) 

dts  victimes.  Y  a-t-il  dans  tout  cela  de  quoi  déclamer  si 
vivement  contre  ce  saint  homme  ,  et  l'accuser  d'avoir  établi 
le  commerce  d-es  noirs  ,  qui  existait  avant  lui ,  et  qui  ne  fut 
jamais  défendu  ? 

Peut-être  dira-t-on  que  Las  Casas  aurait  dû.  s'opposer 
directement  à  l'esclavage  des  Africains  ,  parce  qu'il  est 
contraire  à  tous  les  principes  de  la  morale  et  de  la  justice  ; 
mais  ce  serait  vouloir  que  dans  le  16®.  siècle  on  eût  rai- 
sonné comme  dans  le  19°.  Personne  alors  n'éprouvait  le 
moindre  scrupule  à  cet  égard  ,  et  toute  l'Europe  chrétienne 
a  vu  ce  commerce  d'un  œil  au^si  tranquille  jusqu'à  nos 
jours  :  l'Espagne  et  le  Portugal  le  font  encore  ,  et  la  France 
vient  d'exiger  directement  l'esclavage  pour  neuf  ans  par 
un  traité  solennel. 

Expliquons-nous.  Le  christianisme  a  recommandé  aux 
hommes  la  charité  et  la  douceur  ,  et  c'est  en  leur  enseignant 
qu'ils  sont  tous  les  enfans  d'un  même  père  ,  et  les  frères  de 
Jésus-Christ,  qu'il  rend  plus  légères  les  chaînes  de  ceux  qui 
en  portent ,  et  qu'il  les  fait  enfin  tomber  de  leurs  mains  ; 
mais  on  peut  être  bon  chrétien  et  avoir  des  esclaves  ,  lors- 
qu'on les  a  légitimement  acquis  et  qu'on  les  traite  avec  une 
bienveillance  toute  chrétienne.  Jésus-Christ  nous  a  appelés 
à  la  liberté  ,  et  délivrés  de  la  servitude  du  péché  et  de  la  loi 
mosaïque  ;  mais  ,  afin  que  les  fidèles  n'entendissent  pas  ces 
paroles  d'une  liberté  corporelle  ,  saint  Paul  ne  cesse  pas  datis 
ses  Epîtres  d'exhorter  les  esclaves  h  servir  leurs  maîtres  ,  et 
h  leur  obéir  comme  a  Jésus-CIirist  même.  Phiiémon  était 
ministre  de  l'Evangile  ,  et  quoique  saint  Paul  eût  baptisé 
et  ordonné  prêtre  Oiiésime ,  son  esclave,  et  qu'il  en  eût 
besoin  pour  le  ministère  de  la  parole,  il  n'use  point  de  la 
liberté  qu'il  lient  de  Dieu  pour  rien  ordonner  à  Phiiémon  ; 
mais  il  lui  renvoie  sou  esclave  ;  il  le  lui  recoirimande,  et  sol- 
licite son  pardon  avec  toute  l'afïéclion  d'un  père.  D'après 
les  lois  de  l'empire  ,  l'acquisition  des  esclaves  était  légi- 
time; or  l'Evangile  n'a  pas  pour  objet  de  troubler  les  loij 
riviles. 


(     42  2    ) 

En  Afrique  il  naîl,  d'après  la  loi  ,  des  hommes  esclaves; 
c'est  elle  aussi  qui  les  fait  tels  à  diffcrens  âges  ,  et  par  forme 
de  châtiment.  On  publiait,  dès  le  commencement  de  la  traite, 
que  les  esclaves  apportés  d'Afrique  par  les  Portugais  pour 
être  vendus  en  Europe  appartenaient  à  cette  classe  :  per- 
sonne n'était  en  état  de  démentir  le  fait,  surtout  lorsqu'on 
vo^yait  ce  genre  de  commerce  autorisé  par  les  gouverneraens 
chrétiens  ;  Las  Casas  ne  devait  donc  pas  supposer  qu'il  était 
illégitime. 

A  la  fin  du  dernier  siècle  ou  a  connu  les  horreurs  qui  se 
commettaient  en  Afrique  ,  et  il  a  fallu  sept  à  huit  ans  pour 
en  établir  la  preuve  légale  devant  le  parlement  d'Angleterre. 
En  considérant  la  traite  des  noirs  telle  qu'on  la  fait  mainte- 
nant, elle  est  formellement  défendue  par  l'apôtre  saint  Paul 
dans  sa  première  lettre  àTimothée;il  y  met  au  nombre  des 
plus  grands  criminels  ces  voleurs  d'hommes  libres  (plagia- 
rios),  dont  ils  font  des  esclaves.  C'est  dans  ce  sens  que  la 
traite  a  été  condamnée  par  la  cour  de  Rome,  et  cela  d'a- 
yrès  les  insta?îces  de  Las  Casas  ,  qui  se  fondait  sur  ce  que 
les  Indiens  étaient  libres  par  leur  nature  ,  et  qu'on  n'avait 
aucun  motif  raisonnable  de  les  rendre  esclaves. 

Chaque  siècle  a  ses  préjugés.  Les  lois  des  Indes  ,  en  défen- 
dant qu'il  y  (ùt  introduit  sans  permission  des  esclaves 
nègres  ,  blancs  ,  roux  ,  basanés ,  venus  du  Levant  ou  de 
la  Guinée ,  indiquent  que  ce  commerce  ne  se  faisait  pas 
seulement  aux  dépens  des  esclaves  nègres  ,  mais  encore  avec 
les  Maures  et  d'autres  races  de  l'espèce  humaine.  On  ne 
peut  nier  que  les  Portugais  ne  fussent  des  voleurs  d'hommes 
libres  en  Afrique  et  en  Asie  ,  et  qu'ils  ne  commissent  le 
même  crime  en  Amérique  ,  ainsi  que  les  Espagnols  ,  comme 
anciennement  d'autres  peuples  de  l'Europe  l'avaient  prati- 
qué dans  cette  partie  du  monde. 

Tout  infidèle  ,  disait-on ,  qui  refuse  de  recevoir  la  loi  de 

Jésus -Christ  est  esclave.    Cette  loi   commande  d'obéir  à 

^l'Eglise,  et  au  pape,  qui  est  son  chef:  c'est  lui  qui  a  donné  les 

Pires  des  Indes  à  d'autres  rois;  et  puisque  leurs  habitan* 


(  4^5  )      • 

refusent  de  se  soumettre  à  eux  ,  il  s'ensuit  qu'ils  résistent  à 
l'Eglise  et  à  leurs  rois  légitimes  ,  et  qu'ils  doivent  être  exter- 
minés ou  réduits  à  la  condition  d'esclaves. 

Croirait-on  que  telle  était  la  manière  déraisonner  des  théo- 
logiens et  des  jurisconsultes  du  16"  siècle?  On  peut  voir 
dans  Herrera  (i)  le  manifeste  rédigé  sous  leurs  yeux,  et 
adressé  en  i5io  par  les  rois  d'Espagne  aux  généraux  qui 
venaient  de  conquérir  l'Amérique  :  on  y  trouve  des  instruc- 
tions sur  ce  qu'ils  doivent  déclarer  aux  Indiens  ;  cette  pièce 
confirme  ce  que  je  viens  de  dire  ;  en  voici  la  conclusion  :  «En 
»  conséquence,  je  vous  exhorte  et  vous  somme  de  recon- 
5)  naître  la  sainte  Eglise  pour  la  maîtresse  et  la  souveraine 
»  de  l'Univers ,  et  le  souverain  pontife,  appelé  pape  au  nom 
M  de  ladite  Église,  ainsi  que  Sa  Majesté  le  roi  d'Espagne,  qui 
»  le  représente  comme  maître  ,  seigneur  et  roi ,  en  vertu 
»  de  ladite  donal'on.  Si  vous  ne  le  faites  ,  ou  que  vous  dif- 
»  feriez  méchamment  à  le  faire  ,  je  vous  déclare  qu'avec 
»  l'aide  de  Dieu  je  marcherai  avec  une  armée  puissante 
»  contre  vous  ,  pour  vous  combattre  par  tous  les  moyens 
"  qui  seront  en  mon  pouvoir,  et  partout  où  il  sera  possible 
»  de  vous  rencontrer.  Je  vous  soumettrai  à  la  puissance  de 
»  l'Église  et  à  celle  de  Sa  Majesté  ;  je  disposerai  de  vos  per- 
>'  sonnes  suivant  qu'elle  en  aura  ordonné  ;  je  m'emparerai 
M  de  vos  biens ,  et  vous  ferai  souffrir  tout  le  mal  imaginable, 
«  comme  à  des  sujets  qui  refusent  d'obéir  ,  qui  ne  veulent 
»  pas  recevoir  leur  roi  et  maître,  et  s'obstinent  dans  la  résis- 
«   tance  et  la  contradiction.  » 

Cette  menace  des  conquérans  ne  fut  jamais  vaine  ,  quoi- 
qu'elle n'eût  été  faite  que  dans  l'intérieur  de  leurs  camps  et 
en  langue  espagnole.  Las  Casas  et  les  dominicains,  dont  il 
était  le  confrère,  depuis  iSaS  (2),  eurent  le  courage  de 
réclamer  contre  cette  doctrine,  qui  était  alors  presque  géné- 


(1)  Dec.   I  ,  1.  7,  c,  i5. 
^7^  Rrnirsnl.  \.  7,  rh.  16. 


■        (   42-i    ) 

ralemenl  reçue  ,  et  défendue  surlout  avec  une  sorte  d'achar- 
nement par  les  franciscains. 

Las  Casas  disait  qu'il  fallait  prêcher  l'Évangile  d'une 
manière  pacifique;  qu'il  était  contraire  à  ses  préceptes  de 
le  faire  recevoir  avec  violence  ;  qu'il  ne  donne  à  personne  le 
droit  de  faire  la  guerre  à  un  peuple  ,  de  le  soumettre  et  de 
l'asservir,  attendu  que  ce  serait  confondre  ce  livre  divin  avec 
l'Alcoran.  Las  Casas  composa  difFérens  traités  pour  défendre 
sa  doctrine  ,  entre  autres  son  livre  célèbre  Be  unico  -uoca- 
tionis  modo.  Lorsque  les  dominicains  commencèrent  en 
i5i  I  à  prêcher  dans  le  sens  de  Las  Casas  ,  les  Espagnols  de 
Saint-Domingue  en  furent  troublés,  et  ne  perdirent  pas 
un  moment  pour  leur  susciter  des  ennemis  en  Espagne; 
mais  ils  furent  soutenus  par  la  commission  que  Ferdinand 
avait  chargée  d'aller  dans  les  Indes  examiner  l'état  des 
affaires.  Il  est  vrai  que  le  système  des  commanderies  ne  fut 
pas  abandonné  ;  mais  on  déclara  que  les  Indiens  étaient 
libres  ,  à  l'exception  des  Caraïbes  ,  et  des  mesures  furent 
prises  pour  assurer  aux  Indiens  le  temps  nécessaire  à  leur  ins- 
truction religieuse.  Ce  fut  alors,  c'est  à  dire  en  iSi- , 
que  les  Espagnols,  toujours  mal  intentionnés  i  l'égard  des 
indigènes  ,  prétendirent  qu'ils  n'étaient  pas  des  hommes  , 
et  qu'ils  ne  pouvaient  par  conséquent  ni  devenir  chrétiens,' 
ni  rien  posséder. 

Comme  Saint  -  Domingue  était  alors  la  métropole  du 
Nouveau-Monde,  et  surtout  la  station  la  plus  importante 
pour  le  reste  de  l'Amérique ,  l'hérésie  absurde  que  Las  Casas 
combattait  avec  tant  de  force  y  pénétra  (ij  de  tous  côtés, 
et  des  désastre»  incalculables  en  furent  la  suite.  Les  bour- 
reaux,  avides  de  sang  humain  ,  virent  ou  commandèrenc 
froidement  les  exécutions  les  plus  horribles,  et  la  mori  de 
leurs  semblables  les  toucha  aussi  peu  que  celle  des  brutes. 
Déjà  trois  millions  d'Indiens  avaient  péri  sous  leurs  coups 


(ly  Hcuicsai,  ]i\,  3,  d:.  i6  cl  17. 


(  4^5  ) 

dans  les  Aulilles.  Eci  ce  moment  ces  monstres  avaient  or- 
ganisé de  grandes  chasses  contre  les  Indiens  dans  la  Terre- 
Ferme  et  le  royaume  de  Yucatan.  Jamais  l'espèce  humaine 
ne  fui  mise  à  plus  bas  prix  :  une  jeune  fille  ,  à  choisir  entre 
cent ,  ne  coûtait  qu'un  morceau  de  lard  ,  suivant  Las  Casas  , 
et  tout  Espagnol  pouvait  avec  un  fromage  se  procurer  un  gar- 
çon ,  enfant  de  prince  ou  de  seigneur,  cent  hommes  étaient  le 
prix  d'uu  cheval,  et  tout  ce  qui  ne  mourait  pas  demeurait  es- 
clave. Ces  scènes  d'horreur  se  passaient  pendant  que  Las  Casas 
proposait  au  gouvernement  de  régler  les  droits  du  fisc  sur  les 
vaisseaux  négriers,  parce  qu'il  esj>érait  que,  lorsque  les 
Espagnols  auraient  des  hommes  pour  faire  labourer  leurs 
terres,  le  carnage  des  Indiens  cesserait  de  lui-même. 

Il  était  à  Saint-Domingue  en  i53o,  lorsqu'il  apprit  que 
les  Espagnols  avaient  pénétre  dans  le  Pérou.  Il  ne  perd  pas 
un  moment,  et  vient  en  Espagne  demander  des  ordres  pour 
que  les  habitans  de  ce  nouveau  pays  ne  subissent  pas,  com- 
me les  autres,  la  condition  d'esclaves.  Il  vole,  au  Pérou, 
joint  Pizarre  et  Alniagro  près  de  Quito  ^  et  leur  remet  ses 
dépe'ches. 

Bientôt,  de  retour  à  Mexico  ,  il  y  est  témoin  des  ravages 
qu'y  fait  exercer  la  doctrine  qui  refuse  une  àme  aux  Indiens  , 
et  il  envoie  à  Rome  le  prieur  de  Saint  -  Dominique  , 
F.Bernard  de  Minaya,  avec  la  célèbre  lettre  latine  du  premier 
évêque  de  TIascaia  ,  dom  Garces  :  elle  a  été  insérée  au  com- 
mencement de  la  collection  des  conciles  de  Mexico  ,  faite  par 
Lorenzana  ,  et  dans  l'histoire  du  couvent 'de  Saint-Domini- 
que de  Mexico,  par  Davila  Padilla,  à  l'article  de  la  Fie  de 
Garces.  Ce  prélat  y  prouve,  par  des  miracles  opérés  parmi 
les  Indiens,  que  ces  peuples  sont  en  état  de  comprendre  les 
vérités  de  notre  foi ,  et  il  atteste  que  ses  Indiens  ont  plus 
de  talent,  plus  de  docilité  et  plus  de  vertus  que  les  Es- 
pagnols. 

\L\\  i53t  le  pape  Jules  III  expédia  deux  fameux  brefs  , 
datés  du  mois  de  juin.  Dans  le  premier  il  se  plaint  «  que, 
"  par  l'invention  de  5alan  ,  plusieurs  ric  ses  suppôts ,  ex- 


(  4^'.i;  ) 

»  cilés  par  la  plus  iiisaliabic  ambition  ,  osent  prétendre  quf 
»  les  Indiens  occidentaux  et  d'autres  peuples  récemment 
»  découverts  ,  sous  prétexte  qu'ils  ne  sont  pas  chrétiens , 
»  doivent  être  réduits  en  servitude  ,  et  soumis  à  leur  volonté 
«  comme  de  purs  animaux.  Il  déclare  qu'étant  véritable— 
»  ment  hommes  comme  les  chrétiens ,  et  par  conséquent 
»  capables  de  recevoir  la  foi  en  Jésus-Christ  et  de  posséder 
^>  des  terres ,  on  ne  peut  les  priver  ni  de  leurs  biens 
«  ni  de  leur  liberté.  »  Remesal  et  Torquemada  rappor- 
tent cette  pièce  (i).  Le  second  bref  se  trouve  aussi  dans 
Remesal  :  le  pape  y  ordonne  à  l'archevêque  de  Séville , 
alors  métropolitain  des  Indes  ,  de  réprimer  ,  «  par  les  pei- 
»  nés  canoniques  les  plus  sévères,  l'audace  téméraire  de  ces 
»  impies  ,  afin  qu'ils  n'osent  plus  condanmer  les  Indiens  à 
"  la  servitude  ,  attendu  que  ,  leur  qualité  d'homme  permel- 
»  tant  d'en  faire  des  chrétiens  et  de  les  sauver,  ils  ne  doi- 
>•  vent  point  périr  dans  l'esclavage,  mais  être  conduits  à 
»  la  foi  par  la  prédication  et  par  les  bons  exemples.  »  Las 
Casas  ,  muni  de  ces  deux  brefs  ,  plaidait  à  la  fois  pour  le-. 
Indiens  et  pour  les  nègres,  sans  savoir  ce  qu'on  voulait  faire 
de  ces  derniers,  mais  parce  qu'il  avait  lu  dans  une  de  ces 
pièces,  les  mots  alias  gentes ,  et  qu'il  trouvait  très  naturel 
d'en  faire  l'application  aux  Africains. 

Le  pape  y  confirmait  les  réponses  que  Las  Casas  adressait 
aux  Espagnols  que  sa  doctrine  animait  contre  lui ,  et  qui 
pour  se  défendre  lui  montraient  la  bulle  d'Alexandre  YI. 
Cette  bulle  ,  leur  disait-il ,  n'est  que  conditionnelle  ,  et  ap- 
plicable seulement  dans  le  cas  où  les  Indiens  voudraient 
se  soumettre  au  roi  d'Espagne,  puisqu'elle  recommande  de 
leur  envoyer  des  missionnaires,  et  non  des  soldats.  Votre  ex- 
plication ,  lui  répliquaient  ses  ennemis,  annulle  la  dona- 
tion faite  par  le*  papes,  et  détruit  l'autorité  universelle  des 


(i)  \a'  innniei  1.  3,  r!i.  iGwt  i  -  .  «-l  le  r,e<  ond  I. 


(  ^^^7  ) 

souverains  pontifes.  Comme  celte  dernière  proposition  pas- 
sait alors  pour  un  article  de  foi,  Las  Casas  était  fort  embar- 
rassé pour  concilier  cette  doctrine  avec  celle  de  l'Évangile, 
et  pour  éviter  l'inconvénient  d'être  attaqué  comme  héréti- 
que et  comme  rebelle.  Il  assurait  que  le  pape  avait  eu  le 
droit  d'imposer  au  roi  d'Espagne  l'obligation  de  protéger 
l'Évangile  dans  les  Indes,  et  que  ce  service  lui  donnait  le 
droit  d'exiger  un  tribut  de  ses  habitans ,  mais  qu'il  n'avait 
pas  celui  de  les  dépouiller  de  leurs  biens  et  de  leur  indépen- 
dance. Las  Casas  fit  celte  réponse  à  Sépulveda  ,  et  on  voit 
qu'elle  est  confirmée  par  les  brefs  ,  qui  sont  comme  la  ré- 
tractation de  la  bulle  d'Alexandre. 

Lorsque  les  brefs  de  Paul  III  parurent  Las  Casas  était 
déjà  arrivé  en  Espagne  pour  se  concerter  avec  Vévcque  élu 
de  Mexico  Zumarraga,  que  l'audience  royale  de  Mexico 
avait  exilé  pour  s'être  opposé  à  ses  entreprises  vexatoires. 
Ce  prélat  a  fait ,  peut-être  sans  le  vouloir,  plus  de  mal  que 
personne  aux  Indiens  :  Las  Casas  au  contraire  composa  à 
Valence  ,  en  iS^s  ,  son  terrible  Mémoire  de  la  destruction 
des  Indes.  Le  roi  en  fut  alarmé;  et  cette  même  année,  après 
en  avoir  délibéré  avec  les  hommes  les  plus  éclairés  du  royau- 
me, le  gouvernement  fit  des  lois  au  nombre  de  quarante-deux, 
toutes  favorables  aux  Indiens.  Afin  que  leur  exécution  en  fût 
plus  facile  ,  deux  juges  furent  envoyés  en  Amérique  ,  l'uu  à 
Mexico  et  l'autre  au  Pérou.  Leur  arrivée  fut  l'occasion  des 
plus  grands  scandales  qu'on  eût  encore  vus.  Les  Espagnols  du 
Pérou  prirent  lesarmçs  pour  conserver  les  traités  qu'ils  avaient 
faits  avec  le  roi  d'Espagne,  et  ils  livrèrent  une  bataille  au  vice- 
roi,  qui  y  perdit  la  vie.  Au  Mexique  l'agitation  ne J'ut pas 
moindre  ,  et  les  colons  envoyèrent  en  Europe  des  commis-- 
saires  qui  firent  révoquer  par  l'empereur  ,  qui  était  alors  à 
Ratisbonne ,  les  lois  de  i54ti,  et  s'en  retournèrent  dans 
le  Nouveau-Monde  avec  l'ordre  d'y  rétablir  le  régime  féodal. 
Las  Casas,  qui  avail  été  nommé  à  l'cvcché  de  Chiappa , 
était  revenu  dans  la  Nouvelle-Espagne  avec  les  lois  apporlce> 
de  l'Europe.  Il  publia  un  caléchisnric  qui   fut  approuve  dans 


(  4-^8  ) 

la  suite  par  les  meilleurs  théologiens  de  l'Espagne,  et  il 
défendit  aux  prêtres  et  aux  religieux  de  donner  l'absolu- 
tion à  ceux  des  Espagnols  qui  refuseraient  de  rendre  la  li- 
berté à  leurs  esclaves.  Celte  mesure  lui  attira,  ainsi  qu'aux 
dominiciins  ,  une  grande  persécution  pendant  l'année 
1545  :  un  concile  provincial  fut  convoqué  à  Mexico  pour 
discuter  plusieurs  points  relatifs  au  baptême  dos  Indiens, 
à  leurs  mariages  ,  etc.  Casas  proposa  de  s'y  occuper  de 
l'abolition  de  l'esclavage  des  Indiens.  Le  vice-roi  s'y  op- 
posa ,  et  don  Barthélemi. ,  profitant  de  l'occasion  d'une  fête , 
fit  un  sermon  sur  ce  texte  d'Isaïe  :  «  Nunc  ergô  ingressus  , 
»  scribe  ei  super  librum  ,  et  in  libro  diligenter  exara  illud  ; 
»  et  erit  in  die  novissimo  in  teslimonium  usque  in  aeter- 
>>  num  ;  populus  enim  ad  iracundiam  provocans  est  ,  etfilii 
»  mendaces ,  filii  noientes  audire  legem  Dei  qui  dicunt 
«  videntibus:  Nolite  videre  ,  et  aspicientibus  :  Nolitedicere 
»  nobisea  quae  recta  sunt  :  loquimini  nobis  placenlia.  »  Las 
Casas  parla  avec  tant  de  force  et  d'onction  ,  que  le  vice-roi, 
vaincu  par  son  éloquence,  permit  que  ce  point  fût  discuté 
par  les  théologiens  dans  le  couvent  de  Saint-Dominique. 

Chaque  séance  de  cette  assemblée  ,  dit  Remesal  (i)  ,  était 
un  jour  de  justice,  puisque  les  conquérans  et  les  posses- 
seurs d'esclaves  venaient  y  entendre  leur  condamnation. 
Le  manifeste  que  les  généraux  devaient  lire  aux  Indiens 
de  la  part  du  roi  fut  supprimé,  et  il  ne  fut  pas  difficile  de 
prouver  ou  qu'ils  n'en  faisaient  aucun  usage  avec  les  In- 
diens ,  ou  qu'il  n'était  proclamé  qu'enjangue  espagnole  ,  et 
seulement  au  milieu  des  soldats.  Tout  ce  qui  fut  décidé 
dans  cette  réunion  de  théologiens  était  conforme  aux  prin- 
cipes que  Las  Casas  avait  établis  dans  son  traité  De  iinico 
vocalionis  modo,  composé  à  Guatimala  quelques  années 
auparavant ,  lorsque  ,  par  les  simples  voies  de  la  persuasion, 
il  soumit  un   pays    ravagé  depuis  huit  ans    par  la  guerre, 


1)  L.  7,  c  17. 


C  4:^9   ) 
nommé  pour  cette   raison  la  terre  des  hostilités  ,  mais  qui, 
depuis  la  pacification  opérée  par  Las  Casas,  n'est  plus  ap- 
pelée que  la  vcrapaz. 

Malgré  le  service  important  que  l'évêque  de  Cliiappa  venait 
de  rendre  à  sou  roi  et  à  l'humanité  ,  il  fut  obligé  ,  après  la 
tenue  du  concile ,  d'aller  comparaître  en  Espagne  devant 
le  conseil  des  Indes  comme  un  criminel  d'état.  Ce  fut 
pour  l'entendre  discuter  contradictoirenient  avec  Sepulveda 
sur  les  affaires  des  Indes ,  que  l'empereur  convoqua  ,  en 
i55o  ,  la  célèbre  junte  de  Séville  dont  le  savant  Dominique 
Soto  fut  le  rapporteur.  Sa  décision  fut  si  favorable  à  Las 
Casas,  que  Charles-Quint  défendit  que  le  mot  de  conquête 
fût  jamais  employé  en  parlant  de  l'Amérique  (i).  Il  voulut 
qu'on  punît  de  mort  tout  sujet  espagnol  qui  ferait  la  guerre 
dans  les  Indes  (2),  et  abolit  l'esclavage  ,  les  commanderies 
et  les  caisses  communales.  C'est  ainsi  que  se  forma  le  code 
des  Indes  ,  destiné  à  fonder  l'ordre  dans  le  Nouveau-Monde, 
à  mettre  un  terme  aux  vexations ,  et  à  gagner  les  Indiens. 
On  peut  voir  tous  les  détails  de  cette  révolution  dansl'^w- 
toire  du  Mexique. 


i)   Loi  G,  tit.  I  ;  1.  4»  lies  Imliens. 
■1)  Loi  I  ,    tit.  4<  i-  3,  et  loi  9,  ibicl. 


(45o) 


ADDITIONS  DE  M.  LLORENTE 

AUX  MÉMOIRES  DE  MM.   GREGOIRE  ,  FUNES  ET 
MIER. 

Les  écrivains  qui  ont  accusé  le  vénérable  don  Barthélemi 
(le  Las  Casas  d'avoir  conseillé  et  favorisé  l'établissement 
du  commerce  des  noirs  en  Amérique ,  n'ont  appuyé  leur 
opinion  que  sur  le  sens  qu'ils  ont  donné  à  une  seule  pro- 
position de  l'historiographe  Antoine  Herrera,  extraite  du 
premier  volume  de  son  Histoire  des  Indes  occidentales , 
en  huit  décades^  écrite  en  1 598. 

Le  2  7  floréal  de  l'an  YIII  de  la  république  française,  ou  le 
i3  mai  1801  ,  le  respectable  et  savant  M.  Grégoire,  an- 
cien évêque  de  Blois ,  et  membre  de  l'Institut  de  France, 
entreprit  de  justifier  don  Barthélemi  de  Las  Casas  de 
cette  imputation  odieuse  dans  une  apologie  qu'il  lut  à  la 
classe  des  sciences  morales  et  politiques  de  celte  société 
savante  ,  et  qui  a  parfaitement  rempli  l'objet  principal  que 
l'auteur  s'était  proposé. 

Mais  il  se  présente  aujourd'hui  une  nouvelle  question  à 
examiner ,  et  c'est  le  docteur  don  Gregorio  Funes  qui  vient 
de  la  faire  naître  dans  une  lettre  qu'il  a  adressée  de  Buenos- 
Ayres  au  prélat  français  ,  sous  la  date  du  1®'' avril   i8ig. 

Le  docteur  Funes  trouve  une  grande  force  aux  raisons 
alléguées  par  M.  Grégoire  pour  prouver  que  Las  Casas  a 
été  calomnié  lorsqu'on  lui  a  imputé  d'avoir  introduit  en  Amé- 
rique le  commerce  des  noirs,  puisqu'il  y  était  établi  avant 
qu'il  eût  pu  en  faire  la  proposition  ;  mais  il  pense  que  la 
véracité  et  l'exactitude  de  l'historien  Herrera  ne  permet- 
tent pas  de  nier  d'une  manière  absolue  que  Las  Casas  ait 
conseillé  à  la  cour  d'Espagne  d'autoriser  la  traite  des  Afri  - 


(  43i  ) 
cains,  malgré  la  purelé  de  ses  inteutions  ,  el  l'ospoir  qu'il 
avait  conçu  que  ces  esclaves  ue  seraient  pas  plus  malheu- 
reux qu'ils  l'étaient  ou  qu'ils  allaient  le  devenir  en  Afrique; 
que  l'esclavage  dans  le  Nouveau-Monde  leur  serait  moins 
insupportable  qu'aux  Américains  indigènes  ,  et  qu'ils  v 
trouveraient  une  compensation  morale  dans  le  bienfait  de 
la  foi  chrétienne  ,  qui  leur  serait  annoncée.  Ces  considéra- 
tions ,  qui  recevaient  une  grande  force  de  l'opinion  des  chré- 
tiens de  ce  temps-là  ,  et  surtout  des  bulles  de  Rome  , 
justifient  non  seulement  l'humanité,  la  religion  el  la  cha- 
rité de  Las  Casas,  mais  encore  sa  politique  ,  puisqu'il  ob- 
tenait par  là  l'objet  qu'il  avait  particulièrement  en  vue  celui 
de  venir  au  secours  de  la  race  innocente  et  faible  des  In- 
diens ,  sans  rendre  plus  dure  la  condition  des  esclaves  afri- 
cains qui  seraient  transportés  dans  le  Nouveau-Monde. 

Je  vais  traiter  la  nouvelle  question  que  le  sentiment  de 
M.  Funes  semble  provoquer,  afin  d'éclaircir ,  autant  qu'il 
me  sera  possible,  un  point  d'histoire  qui  a  occupé  trois  écri- 
vains célèbres  ,  Raynal  ,  Robertson  ,  et  M.  Grégoire  :  je  ne 
nommepasM.Paw,àcausedesa  partialité,  niquclquesautres 
critiques  ,  qui ,  sans  avoir  été  aussi  injustes  que  lui ,  ont  ce- 
pendant adopté  son  système ,  pour  n'avoir  point  assez  éîudié 
les  faits  rapportés  par  Herrera  ,  qui  leur  a  fourni,  mais 
contre  son  intention  ,  le  sujet  d'un  paradoxe. 

Pour  trouver  le  véritable  sens  des  expressions  de  Herrera, 
il  ne  suffit  pas  de  lire  le  passage  qui  a  fait  juger  sévère- 
ment l'évêque  de  Chiapa  ;  c'est  ce  qui  m'engage  à  rap- 
porter ici  tout  ce  que  Herrera  a  écrit  sur  la  traite  des  noirs 
jusqu'à  l'époque  où  on  la  fait  demai\der  par  l'évcque  Las 
Casas,  ainsi  que  les  autres  détails  du  même  auteur  qui 
peuvent  nous  éclairer  sur  son  opinion.  Je  vais  rapporter 
les  faits  dans  leur  ordre  chronologique. 

i5oo. —  Le  3  septembre  le  roi  fait  remettre  des  inslruc- 
lions  et  des  ordres  au  commandeur  Nicolas  Ovando  pour 
le  gouvernement  de  l'Amérique  ,  qui  vient  de  lui  être  confié. 
P^rmi  les  mesures  que  le  conseil  du  roi  a  arrêtées  ,  Herrera 


(  452  ) 

cile  les  suivantes  :  <<  Aucun  étranger  ne  pourra  résider 
»  dans  les  Indes  occidentales  s'il  n'est  sujet  de  quelque 
»•  royauine.de  Castille....  Il  ne  sera  permis  ni  aux  Juifs, 
»  ni  aux  Maures,  ni  aux  nouveaux  convertis,  d'aller  en 
»  A.mérique  et  de  s'y  établir;  on  y  laissera  arriver  des  escla- 
»>   vas  nègrr s  ,  nés  au  service  des  chrétiens (i)  » 

Il  est  évident  que  le  transport  des  nègres  dans  les  Indes 
occidentales  était  connu  avantque  Las  Casas  s'en  fût  occupé  , 
puisqu'il  n'avait  alors  que  vingt-cinq  ans  ,  et  qu'il  étudiait 
à  Séville  lorsque  l'ordonnance  royale  fut  signée  à  Grenade. 
Toutefois  il  est  prouvé,  j)ar  IHistoire  du  Nouveau-Monde 
de  notre  critique  Mugnoz  ,  qu'à  l'époque  de  la  découverte 
lès  Portugais  faisaient  à  Séville  un  commerce  considérable 
d'esclaves  africains  (  liv.  1 1).  Cette  circonstance  peut  seule 
expliquer  comment  on  pouvait  envoyer  dans  les  Indes  ceux 
qui  étaient  nés  sous  la  puissance  des  chrétiens,  tandis  que 
la  chose  ne  pouvait  avoir  lieu  pour  les  autres. 

i5o2. —  Un  contrat  est  passé  entre  Louis  de  Ariega 
pour  l'établissement  de  quatre  villes  à  Saint-Domingue. 
Une  des  conditions  porte  que  «  nul  individu  arrivé  d'Espa- 
»  gne  ne  pourra  y  être  reçu  s'il  a  été  banni,  juif ,  oumaure, 
»  ou  réconcilié.  Cet  article  a  pour  but  d'honorer  l'état  des 
)»  deux  cents  colons  qui  doivent  peupler  les  quatre  villes  (2). 

i5o3.  —  Le  gouverneur  de  Saint-Domingue,  Nicolas 
Ovando ,  «  demande  qu'on  n'envoie  plus  d'esclaves  nègres 
»  dans  l'île,  parce  qu'ils  s'échappent  pour  aller  vivre  au  mi 
M  lieu  des  naturels  ,  qu'ils  instruisent  dans  le  mal  ,  et  qu'il 
>•  est  impossiblede  les  ramener  (3).  »  Cette  précaution  indi- 
que qu'il  y  avait  alors  un  nombre  considérable  d'esclaves 
nègres  dans  l'île  Espagnole ,  car  il  n'est   pas  probable  que 


^i)  //e/r^^/a,  Hist.  de  las  In<lias,  loin.  i,il('cad.  1 ,  liv.  4,  chap.  1  2 

(2)  Décad.  I,  liv.  5,  c-hap.  3. 

(3)  Chap.  12. 

(4)  Liv.  6,  chap.  5o. 


(  433  ) 

dans  le  cas  conliaire,  le  gouverneur  eût  pvij  uue  mesure 
générale  contre  ce  qui  lui  avait  été  commandé  de  faire  -trois 
ans  auparavant  dans  ses  inslruclions.  , 

i5o6.  —  Le  roi  «  ordonne  de  déporter  tous  les  esclaves 
barbaresques  ,  les  personnes  libres  et  les  nouveaux  conver- 
tis ;  de  ne  recevoir  aucun  esclave  nègre  du  Levant  ou  né 
d'un  père  moresque ,  et  de  renvoyer  tout  ce  qui  ne  mène- 
rait pas  une  vie  exemplaire.  »  (i)  La  distinction  que  l'on  fait 
ici  d'une  espèce  d'esclaves  dont  le  transport  n'est  pas  per- 
mis suppose  qu'il  y  en  avait  d'autres  qu'on  pouvait  se 
procurer;  et  assurément  on  ne  regardera  pas  comme  venus 
du  Levant ,  ou  nés  de  moresques ,  les  esclaves  nègres  que 
les  Portugais  avaient  coutume  de  vendre  aux  Espagnols,  et 
dont  au  moins  les  enfans  nés  en  Espagne  étaient  trans- 
portés en  Amérique  lorsqu'ils  ne  l'étaient  pas  eux- 
mêmes. 

iSo-j.  —  Le  roi  veut  qu'on  fasse  observer  aux  Indiens  les 
jours  de  fête  établis  par  l'Église,  et  que  les  nègres  soient 
soumis  à  la  même  règle  sans  que  leurs  maîtres  puissent 
les  envoyer  au  travail.  Il  ordonne  aussi  que,  lorsqu'il  y  aura 
lieu  de  permettre  aux  nègres  et  aux  Indiens  de  faire  gras 
pendant  le  carême ,  les  prélats  accordent  cette  autorisation 
après  en  avoir  reconnu  la  nécessité. 

ï5io.  Ferdinand  V  fit  écrire  à  l'amiral  des  Indes,  don  Diè- 
gue  Colomb,  fils  de  Christophe,  «  qu'ayant  été  informé 
»  que  les  Indiens  étaient  des  hommes  faibles  et  de  peud'in- 
»  telligence,  il  venait  d'ordonner  au  tribunal  de  commerce 
»  de  Sévilie  de  faire  partir  pour  l'île  Espagnole  cinquante 
>»  nègres  qui  seraient  employés  aux  travaux  des  mines.  » 
Celte  expédition  se  fit  sans  qu'on  puisse  l'attribuer  aux 
conseils  de  Las  Casas  ,  puisqu'il  était  alors  à  Saint-Domin- 
gue ,   oii  il  fut  ordonné  prêtre  à  peu  près  vers  ce  temps-là. 


(i)  Liv.  r>,  cli.ip    3(j, 

II.  28 


(  434  ) 

i5i  1 .  Le  roi ,  touché  du  tableau  que  les  moines  domini- 
cains lui  avaient  fait  des  mauvais  trailemens  qu'on  exerçait 
sur  les  Indjens ,  «  renouvela  l'ordre  de  n'en  exnplo^'er  qu'un 
V  tiers  à  la  fois  dans  les  mines  et  dans  les  transports,  et  de  les 
»  traiter  avec  humanité.  S.  M.  voulut  aussi  qu'on  s'occupât 
Il  d'envoyer  dans  la  colonie  un  grand  nombre  d'habi- 
»  tans  de  la  Guinée ,  attendu  que  le  travail  d'un  de  ce» 
M  hommes  égalait  celui  de  quatre  Indiens  ;  et  comme  les 
:i  esclaves  caraïbes  s'échappaieut  dans  les  montagnes  .^  on 
j)  permit  de  les  marquer  sur  la  cuisse  ,  afin  que  les  autre* 
»  Indiens  ne  fussent  pas  exposés  à  être  maltraités.»  {\)\\  est 
encore  évident  que  Las  Casas  ne  fut  pour  rien  dans  cette 
mesure,  qui  semblait  établir  la  traite  des  noirs ,  puisqu'il  était 
à  Saint-Domingue,  et  peut-être  à  Cuba  ,  remplissant  depuis 
quelque  temps  les  fonctions  de  curé.  Au  reste  ,  je  dois  aver- 
tir premièrement  qu'il  ne  s'agissait  plus  de  nègres  nés  en 
Espagne ,  ni  de  ceux  qui  pouvaient  être  possédés  par  des 
chrétiens  ,  mais  des  Africains  qu'on  allait  chercher  sur  les 
côtes  de  Guinée  ;  secondement  qu'on  n'en  permettait  pas 
seulement  le  coraaierce  ,  mais  qu'on  avait  encore  l'intention 
bien  formelle  de  l'encourager. 

i5i6.  —  Après  la  mort  de  Ferdinand  V  ,  le  cardinal  Xi- 
menès  de  Cisneros  ,  devenu  régent  du  royaume  ,  «  ordonna 
>.  à  tous  les  administrateurs  des  finances  royales  dans  les 
»  Indes  de  vérifier  l'état  des  sommes  reçues  jusqu'au  décès 
»  du  feu  roi,  attendu  que  la  moitié  de  ce-t  argent  appar- 
»  tenait  a  son  dme  ,  et  d'en  faire  l'envoi  en  Espagne.  Le 
»  cardinal  recommanda  en  même  temps  à  tous  les  gouver- 
«  neurset  aux  juges  de  s'occuper  avec  le  plus  grand  som  de 
»  la  conversion  des  Indiens  ,  et  de  veiller  à  ce  qu'ils  fussent 
»  bien  traités.  Il  défendit  surtout  qu'on  entreprît  aucune 
»  expédition  de  commerce  d'échange  ou  de  découverte  sans 
»  avoir  à  bord  des  religieux  chargés  de  remplir  auprès  des 


(i,i  Liv.  9.  rhap.  5. 


(455  ) 

Indiens  un  ministère  dont  on  savait  que  les  soldats  et  le» 
matelots  négligeaient  de  s'acquitter  ;  et  comme  on  avait 
élë  informé  en  Europe  des  expéditions  des  capitaines  de 
Pèdre  Arias  dans  la  Terre-Ferme  ,  oii  ils  avaient  fait  un 
grand  nombre  d'esclaves  ,  ou  nianda  à  ce  gouverneur 
qu'on  blâmait  cette  conduite  comme  violente  et  propre 
à  porter  le  trouble  parmi  les  naturels,  et  il  lui  fut  enjoint 
de  mettre  fin  à  un  état  de  choses  qu'il  ne  pouvait  igno- 
rer. A  la  même  époque  il  fut  défendu  de  transporter 
des  esclaves  nègres  dans  les  Indes.  Cette  défense  était  à 
peine  publiée,  qui)n  en  comprit  le  motif,  parce  que  , 
comme  le  nombre  des  habitaus  diminuait  de  jour  en  jour, 
et  qu'il  était  reconnu  qu'un  nègre  travaillait  autant  que 
quatre  Indiens  ,  ce  qui  en  faisait  beaucoup  demander  , 
il  semblait  qu'on  pourrait  mettre  une  taxe  sur  la  traite 
dont  les  produits  seraient  très  avantageux  au  fisc  ;  or  c'é- 
tait de  Saint-Domingue  et  de  Cuba  qu'arrivaient  la  plu- 
part des  demandes.  »  (i) 
Ce  passage  de  Herrera  prouve  deux  choses  importantes  ; 
la  première,  que  les  colons  de  Cuba  et  de  Saint-Domingue 
écrivaient  aux  négocians  espagnols  pour  avoir  des  nègres  , 
parce  que  le  travail  d'un  seul  de  ces  hommes  égalait  celui 
de  quatre  Américains  ;  la  seconde  ,  que  le  cardinal  de  Cis- 
neros  n'entendait  pas  abolir  le  commerce  des  Africains,  mais 
obliger  ceux  qui  en  voudraient  vendre  d'en  obtenir  la  per- 
mission eu  acquittant  un  impôt ,  c'est  à  dire  un  droit  de 
'douane.  Ainsi  ,  au  lieu  de  faire  honneur  à  l'humanité  de  ce 
prêtre  ministre  de  l'abolition  de  la  traite ,  à  l'exemple  de 
Kaynal  et  de  Robertson  ,  il  est  évident  qu'il  faut  en  déduire 
une  conséquence  entièrement  opposée ,  et  admettre  qu'il 
n'eût  pas  vu  sans  peine  les  marchands  renoncer  à  ce  trafic,  et 
frustrer  ainsi  le  trésor  de  l'argent  qu'il  s'était  promis  de 
cette  mesure  fiscale.  Cette  année  Charles  1"='  monta  sur  le 


(i)  Décade  1,  hv.  2,  chap.  8. 


(  456  ) 

hone.  '<  ta  grauJ  nombre  de  seigneurs  se  rendirent  en 
»  Flandre  pour  faire  la  cour  au  nouveau  monarque  ,  et  l'ac- 
»  compagncr  dans  son  voyage.  On  vit  alors  ce  qui  a  lou- 
»  jours  lieu  au  commencement  de  chaque  règne  :  une  foule 
»  de  grâces  furent  accordées  à  des  courtisans,  et  dans  cenom- 
«  bre  se  trouvaient  beaucoup  de  ccdules  de  partage  d'Indiens, 
»  et  d'autres  concessions  dans  le  Nouveau-Monde,  parce  que 
»  le  prince  ,  ignorant  l'étal  des  aiï'aircs  ,  accordait  tout  ce 
»  que  les  ambitieux  savaient  lui  demander  avec  adresse.  Il 
»  permit  aussi  à  plusieurs  Espagnols  de  transporter  des 
»  esclaves  en  Amérique,  malgré  la  défense  qui  en  avait  été 
«faite.  »  (i)  Nous  avons  vu  que  cette  prohibition  ne  tom- 
bait pas  sur  le  commerce  en  lui-même ,  mais  sur  la  ma- 
nière de  le  faire  ,  puisqu'il  était  permis  à  ceux  qui  payaient 
un  droit  de  douane  au  trésor  ;  d'ailleurs  elle  était  l'ouvrage 
d'un  simple  régent ,  dont  les  actes  devaient  nécessairement 
faire  place  à  ceux  du  monarque.  Ce  qu'il  y  a  d'essentiel  à 
observer  ,  c'est  que  le  commerce  des  esclaves  africains  avec 
l'Amérique  existait  déjà  à  la  mort  de  l'aïeul  de  Charles  I"" , 
et  qu'à  l'avènement  de  ce  dernier  prince ,,  encore  enfant  , 
beaucoup  d'Espagnols  se  rendirent  en  Flandre  pour  obtenir 
de  lui  les  permissions  dont  ils  avaient  besoin.  Las  Casas 
était  alors  dans  la  péninsule  ,  et  par  conséquent  il  fut 
étranger  à  tout  ce  qui  se  fit  dans  cette  circonstance. 

La  même  année  les  moines  de  Saint-Jérôme,  que  le  roi 
avait  chargés  du  gouvernement  des  Indes ,  représentèrent 
au  cardinal  régent  «  qu'il  était  absolument  nécessaire  de  leur 
»  envoyer  d'Espagne  des  laboureurs  jM)ur  les  métairies,  dont 
»  la  culture  ne  pouvait  être  confiée  aux  Indiens  ,  et  de  les 
»  remplir  d'esclaves  nègres ,  ailendu  qu'il  en  résulterait 
»  degrands  avantages  pour  lejisc  et  pour  les  colons  espa- 
»  gnols  ,  et  que  ce  moyen  permettrait  de  réduire  le  travail 
»  forcé  des  naturels  (2).  » 


(1)  Dec.  2,  liv.  2,  cliap.  16. 
(•2)  Dec.  :>,  liv.  v?;  chap.  ua 


(  ■'i'37  ) 

Las  Casas  n'eut  pas  plus  do  pari  à  celle  leuttdivc  cl<?s 
religieux  dont  je  viens  de  parler  ,  car  il  était  alors  dans  la 
péninsule  ,  occupé  à  poursuivre  sa  plainte  coiilro  ces  admi- 
nistrateurs ,  qui  n'avaient  pas  voulu  proclamer  la  liberté  des 
Tndiens  dépendans  des  juges  et  des  autres  ofliciers  du  roi 
malgré  l'ordre  formel  qu'ils  en  avaient  reçu  du  gouvernement , 

i5i7. —  Charles  I''  étant  arrivé  en  Espagne,  et  Las 
»  Casas  rencontrant  chaque  jour  de  nouvelles  difficultés 
»  pour  faire  adopter  son  système  ,  malgré  la  haute  faveur 
»  dontil  jouissait  auprès  du  grand  chancelier ,  il  eut  recours 
»  à  un  nouvel  expédient  ;  ce  fut  de  solliciter  pour  les  colons 
>>  espagnols  d'Amérique  la  permission  d'avoir  des  esclaves 
»  noirs  pour  soulager  les  Indiens  dans  les  établissemens 
»  d'agricultureetdans  lesrnines,  et  d'emmeneravec  luidans 
»  les  Indes  un  nombre  considérable  de  laboureurs,  pour  les- 
»  quels  il  demandaitaussi  des  droits  et'despriviléges.  Cenou- 
»  veau  projet  plut  au  cardinal  de  Tortose,  Adrien,  à  qui  tout 
»  était  communiqué,  ainsi  qu'au  grand  chancelier  et  aux  Fla- 
»  mands;  et ,  afin  que  l'on  sût  mieux  quel  nombre  d'esclaves 
»  noirs  il  fallait  envoyer  à  Saint-Domingue  ,  àCuba,àSan' 
»  Juan  de  PuertQ-Piico  et  à  la  Jamaïque,  on  consulta  le 
»  tribunal  de  commerce  de  Séville.  Sa  réponse  ayantété  qu'il 
»  en  fallait  envoyer  quatre  mille,  il  en  fut  donné  avis  au 
»  gouverneur  de  la  Bresa  ,  chevalier  flamand  du  conseil  du 
.>  roi  ,  et  son  grand  majordome  ,  qui  obtint  de  Sa  Majesté 
»  le  privilège  de  l'entreprise,  et  le  vendit  aux  Génois  pour 
»  la  somme  de  vingt-cinq  mille  ducats,  avec  la  clause  que 
»  le  roi  n'en  accorderait  pas  d'autre  avant  le  terme  de  huif 
»  ans.  Ce  marché  eut  des  conséquences  très  funestes  pour 
»  la  population  des  îles  et  pour  les  Indiens  ,.dont  il  devait  . 
>.  disait-on ,  améliorer  la  triste  condition.  Si  ce  trafic  eût 
»  été,  comme  dès  l'origine,  entièrement  libre,  tous  les 
»  Espagnols  auraient  emmené  avec  eux  des  esclaves  afri- 
»  cains  dans  les  colonies  ;  mais  comme  les  Génois  vendaient 
»  fort  cher  le  droit  qu'ils  avaient  acquis  ,  il  se  trouvait  peu 
"  d'Espagnols  en  état  de  le  payer,  et  crj^(((  ce  quicmpévha 


(  438  ) 

»  le  bien  qu'on  avait  voulu  faire.  Il  fut  bien  conseillé  au 
»  roi  de  payer  les  vingt— cinq  mille  ducats  au  gouverneur  de 
»  la  Bresa  ,  parce  que  le  trésor  de  l'Etat  gagnerait  encore 
»  à  cette  transaction  ,  ainsi  que  les  habitans  ;  mais  comme 
»  les  finances  étaient  en  mauvais  état,  et- qu'on  n'osait  pas 
»  tout  dire  au  monarque  ,  on  fut  obligé  de  renoncer  à 
»  une  mesure  qui  était  de  la  plus  grande  importance.  »  (i) 
C'est  sur  ce  passage  de  Thislorieu  Herrera  que  Paw  ,  Ray- 
nal  ,  Robertson  et  quelques  autres  ont  établi  leur  opinion  : 
j'en  ferai  l'objetde plusieurs  remarques,  dont  quelques  unes 
me  paraissent  nouvelles. 

Il  est  d'abord  certain  ,  par  tous  les  passages  déjà  cités  de 
l'hisiorien  de  l'Amérique,  et  même  par  le  dernier,  que  Las 
Casas  n'introduisit  pas  dans  les  Indes  occidentales  le  com- 
merce des  esclaves  d'Afrique,  puisque  nous  avons  vu  qu'on 
le  faisait  déjà  eu  i5od  ,  huit  ans  ,  et  non  pas  treize  ,  comme 
l'on  écrit  quelques  auteurs  ,  après  la  découverte  de  cet  hé- 
misphère. 

En  second  lieu,  on  ne  peut  pas  même  dire  que  Las  Casas  ■ 
ait  encouragé  ce  commerce  ,  puisqu'il  se  contenta  de  de- 
ni3iniieT,\mur  les  Espagnols  habitans  dans  les  Indes,  la 
faculté  d'avoir  des  nègres  pour  leurs  métairies  et  pour  les 
mines,  et  qu'ils  pouvaient  s'en  procurer  en  les  achetant  di- 
rectement aux  Portugais,  sans  que  les  Espagnols  de  la  pé- 
ninsule s'occupassent  particulièrement  d'en  aller  chercher  en 
Afrique.  L'abus  dont  il  s'agit  doit  être  imputé  au  gouverne- 
ment ,  qui  avait  fait  au  majordome  uneconcession  que  rien 
ne  pouvait  légitimer.  D'ailleurs  le  roi  ne  s'en  tint  pas  à 
cette  première  faveur  ;  de  nouvelles  permissions  se  succédè- 
rent rapidement  pendant  l'année  i5i8  et  les  suivantes  ,  mal- 
gré une  clause  du  jirivilége  du  commandeur  de  la  Bresa,  por- 
tant que  la  jouissance  exclusive  lui  en  était  assurée  pour  * 
huit  ans. 


'i)   Dec.  a  ,  liv.  2  ,  rliap.-2f>. 


(  459  ^ 

Ma  troisième  remarque  porte  sur  ce  que  la  proposition 
faite  par  Las  Casas  lui  avait  été  inspirée  par  la  conduite 
même  du  gouvernement,  qui  depuis  i5io  avait  toujours 
permis  l'usage  des  esclaves  nègres  ,  sans  que  personne  son- 
geât à  signaler  ,  comme  contraire  à  riumianitè  ,  l'exemple 
que  les  Portugais  avaient  commencé  à  donner  dès  l'anne'e 
i44'5  de  cette  espèce  de  trafic,  au  su  et  même,  suivant 
quelques  uns  ,  avec  l'approbatioa  du  chef  de  l'Eglise.  Je  fe- 
rai surtout  remarquer  que  le  roi  venait  de  recevoir  des 
moines  de  Saint-Jérôme  ,  que  leur  réputation  avait  fait 
nommer  administrateurs  des  Indes  occidentales  ,  des  dépê- 
ches oii  la  demande  du  commerce  des  noirs  était  formelle- 
ment exprimée. 

Las  Casas  ,  informé  de  la  proposition  que  les  moines  gou- 
verneurs venaient  de  faire ,  était  trop  habile  pour  ne  pas 
)révoir  qu'une  cour  sans  expérience  ,  et  gouvernée  par  des 
étrangers  hors  d'état  de  connaître  ce  qui  pouvait  convenir 
au  bien  général ,  ne  manquerait  pas  d'entrer  dans  les  vues 
des  chefs  de  l'administration  américaine  ;  premièrement 
parce  que  le  côté  moral  de  ce  projet  n'avait  rien  alors  qui 
choquât  les  esprits  ;  et  en  second  lieu  parce  que  la  déclara- 
tion du  feu  cardinal  Ximenès  de  Cisneros ,  régent  du 
royaume,  faisait  espérer  de  grandes  ressources  pour  le  trésor 
au  moyen  des  droiU  qui  seraient  imposés  sur  la  traite  des 
nègres. 

Voilà  ce  qui   engagea  Las  Casas  à  profiter,  pour  adoucir 

la  condition  des  Indiens  ,  de  la  proposition  que  les  religieux 

50uverneurs  venaient  d'adresser  au  roi,  et  qui  n'avait  été 

:onçae  que  par  leur  politique.  En  effet,  ayant  vu  échouer 

es  tentatives  pour  améliorer  directement  le  sort  des  Indiens, 

juoique  la  justice  n'en  piit  être  méconnue,  et  prévoyant  que 

e  nouveau  projet  nerencontrerait  aucun  obstacle  ,  il  profita 

labileraent  de  son  crédit  auprès  du  grand  chancelier  pour 

ppuyer  une  résolution  qui  était  favorable  à  ses  malheureux 

iients  ,  sans  rendre  plus  dure  la  condition  des  Alricains. 

Monseigneur  l'évêquc  Grégoire  a  raison  de  dire  que,  le  fait 


(44o) 

étant  certain  ,  il  ne  faut  plus  le  regarder  que  comme  une 
manière  de  transiger  avec  les  circonstances ,  plutôt  qu'une 
inconséquence  dans  ce  système  de  liberté  que  Las  Casas  s'e'- 
tait  fait  en  faveur  des  Américains.  Jamais  il  n'avait  voulu 
l'esclavage  des  nègres;  mais  cette  condition  existait,  et  ni 
Las  Casas  ni  aucun  autre  homme  de  son  siècle  n'y  Irou- 
.  vaient  rien  de  contraire  à  l'humanité,  parce  que  l'idée  qu'on 
avait  alors  de»  noirs  dans  toute  l'Europe  était  entièrement 
diflërenle  de  ce  que  nous  en  pensons  aujourd'hui,  depuis  que  |  i, 
les  lumières  sur  le  droit  des  gens  sont  devenues  si  supérieures 
à  celles  de  ce  temps-là. 

M.  Funes  a  prouvé  jusqu'à  l'évidence  la  vertu  et  la  charité 
de  Las  Casas  ,  même  dans  l'hypothèse  oii  il  serait  vrai , 
comme  il  le  croit ,  que  son  mémoire  et  sa  conduite  influèrent 
beaucoup  sur  l'extension  donnée  à  la  traite  des  noirs  :  or 
ce  critique  eût  été  bien  plus  alllrmatif  dans  le  témoignage 
qu'il  rend  à  ce  vénérable  prêtre  ,  s'il  eût  connu  la  lettre 
écrite  au  roi  par  les  moines  gouverneurs  des  Indes. 

Mais  je  demande  quelle  influence  un  simple  prêtre  pou- 
vait exercer  sur  les  conseils  du  roi ,  si  l'on  suppose  qu'il  fut 
l'auteur  de  la  proposition  dont  il  s'agit?  Il  est  prouvé  que 
ses  grandes  liaisons  avec  le  chancelier  ne  lui  servirent  de 
rien  pour  l'objet  essentiel  de  son  voyage  en  Espagne  il  l'est 
également  qu'il  ne  sut  pas  mieux  employer  le  temps  qu'il 
passait  avec  le  cardinal  Adrien  pour  obtenir  le  décret  qu'il 
avait  sollicité  en  faveur  de  la  liberté  des  Indiens.  Je  conclus 
de  tout  cela  que ,  si  les  moines  de  Saint-J  érome  n'avaient  rien 
écrit  ni  rien  demandé  au  roi ,  Las  Casas  n'eut  point  proposé 
le  commerce  des  esclaves  d'Afrique  ;  ou  que  ,  s'il  eu  eût 
parlé,  il  aurait  échoué  comme  dans  ses  autres  projets. 

Je  crois  aussi,  avec  M.  Funes,  que  l'historien  Herrera  lîen 
sait  comme  Las  Casas  et  ses  contemporains  relativemen' 
au  droit  de  faire  la  traite.  C'est  ce  que  prouvent,  suivau 
moi ,  les  passages  formels  de  son  livre,  oii  il  dit  que,  si  1 
roi  eût  fait  exécuter  son  décret  sans  en  gratifier  son  gram 
majordome,  même  en  faisant  compter  par  le  trésor  les  vingf 


(  44i  ) 

cinq  mille  ducals,  il  en  serait  résulté  un  grand  avantage 
pour  les  finances  et  pour  ses  sujets ,  mais  que  ,  n'en  ayant 
pas  eu  l'ide'e,  on  se  \ii  frustré  de  ce  bien. 

Plerrera  n'a  donc  pas  raconté  le  fait  comme  accusateur 
de  Las  Casas,  mais  seulement  comme  historien  ;  et  J'avoue 
en  effet  qu'ayant  lu  avec  attention  tout  ce  qu'il  en  dit,  il 
me  semble  aujourd'hui  que  le  savant  M.  Grégoire  est  tombé 
dans  l'erreur  à  cet  égard,  entraîné  par  son  zèle  pour  la  dé- 
fense du  vénérable  Barthélemi.  Je  pense  que  la  démonstra- 
tion de  cette  vérité  intéresse  essentiellement  la  manière  de 
poser  la  question  pour  l'envisager  sous  son  véritable 
point  de  vue;  et  comme  elle  tend  aussi  à  confirmer  l'o- 
pinion générale  de  la  véracité  de  l'historien  ,  je  vais 
transcrire  ce  qu'il  a  dit  de  Las  Casas  ,  dans  différens  en- 
droits de  son  histoire. 

J'avoue  que  ces  extraits  seront  jugés  beaucoup  trop  longs 
par  ceux  de  mes  lecteurs  qui  ne  se  pénétreront  pas  comme 
moi  de  l'importance  de  leur  objet;  j'aurais  donc  pu  n'en 
donner  que  la  substance.  Mais  ce  travail  n'eût  peut-être 
pas  inspiré  assez  de  confiance ,  ni  dispensé  d'avoir  recours 
au  texte  même;  j'ai  donc  pris  le  parti  de  copier  mon  au- 
teur, quelque  ennui  qu'il  dût  en  résulter  pour  moi.  Au  reste, 
ce  travail  aura  un  autre  genre  d'utilité;  il  éclaircira  quel- 
ques point  de  l'histoire  des  Indes  dont  Las  Casas  n'a  fait 
aucune  mention  dans  ses  écrits. 

i5io.  Herrera  raconte  comment  les  religieux  dominicains 
établirent  un  couvent  dans  Vile  Espagnole;  il  ajoute: 
«  Celte  même  année  le  licencié  don  Barthélemi  de  Las  Casas, 
«  de  Séville,  avait  chaulé  la  messe  dans  la  colonie  :  c'était 
»  la  première  grandmesse  qu'on  eût  entendue  dans  les 
3)  Indes;  elle  fut  accompagnée  d'une  grande  solennité,  par 
»  Ja  présence  de  l'amiral  et  de  tous  ceux  qui  se  trouvaient 
»  alors  dans  la  ville  de  la  Vega  ,  ce  qui  comprenait  la  plus 
»  grande  partie  des  habitaus  do  l'île,  attendu  que  c'était  le 
))  temps  oli  se  faisait  la  fonte.  Les  habitans  qui  avaient  de 
»   l'or  s'y  rendaienl  dotons  les    points  de  l'ilc,  comme  on 


(  443  ) 

n  vient  aux  foires  en  Espagne  pour  y  vendre  ou  pour  payerf 
»  et  comme  il  n'y  avait  pas  de  monnaie  d'or  dans  le  pays, 
n  on  fabriqua  certaines  pièces  dont  la  forme  approchait  do 
»   celle  des  castillans  et  des  ducats ,  qui   portèrent  di£Fé- 

»   rentes  effigies Une  circonstance  remarquable  de  cette 

»  première  messe,  qui  ne  fit  pas  plaisir  aux  prêtres  qui  y 
»  assistèrent ,  c'est  qu'on  n'y  but  pas  une  seule  goutte  de 
>»  vin,  parce  qu'il  ne  s'en  trouva  pas  dans  l'île,  oii  depuis 
»  assez  longtemps  il  n'était  arrivé  aucun  vaisseau  de  la 
»   péninsule.  »  (i) 

i5i3>..  Herrera  parle  d'un  voyage  de  Diègue  Velazquez  , 

gouverneur  de  l'île  Cuba ,  qui  nomma  Jean  de  Grijalba 

pour  commander  pendant  son  absence  ;  il  ajoute  :  «  Il  laissa, 

»  avec  Grijalba  ,  Barthélemi  de  Las  Casas,  qui  était  un  prê- 

»  tre  de  Sévi  lie  ;  il  devait  remplir  auprès  de  lui  les  fonctions 

»  déconseiller;  Grijalba  suivait  toujours  ses  conseils  (2)  ». 

i5i3.    L'historien  raconte  les  insurrections  des    Indiens 

de  Cuba  ,  et  dit  :  «  Lorsque  la  tranquillité  fut  rétablie  dans 

»  la  province  de  Bayamo ,  et  qu'on  n'eut  plus  rien  à  craindre 

»  chez  soi,  Diègue  Velazquez  envoya  l'ordre  à  Pamphyle 

»  de  Narvaez  de  se  mettre  à  la  tête  des  soldats  avec  lesquels 

»   il  avait  poursuivi  les  Fuyards ,  et  de  ceux ,  au  nombre  de 

»  cent ,  qu'il  avait  laissés  à  Jean  de  Grijalba  ,  et  de  se  rendre 

»  dans  la  province  de  Camaguey  ,  et  ensuite  dans  l'île  voi- 

»   sine,  et  d'emmener  avec  lui  le  licencié  Barthélemi  de 

»>  Las  Casas.  Ils  arrivèrent  dans  la  province  et  au  lieu  de 

»    Cueyba  qui  était  sur  le  chemin  à  trente  lieues  de  ^crya/wo, 

»  au  point  où  Alphonse  de  Ojeda  avait  abordé  après  avoir 

»  tant  souffert  à  la    Cienaga   avec  tous  ses  compagnons, 

»   et  où  ce  chef  avait  laissé  une  image  de  la  vierge  ;  comme 

»   il    se  trouvait   dans   l'expédition  actuelle   quelques    uns 

»  des  Espagnols  qui  avaient  accompagné  Ojeda,  ils  parlèrent 

■»  avec  admiration  à  Las  Casas  de  cette  image,  ce   qui  fit 


(r)  Décad.  i,  liv.  7„chap.  12. 
(a)  Décarf.    i,!iv.  9.  chap.  9. 


(  443  ) 

u  naître  chez  ce  missionnaire  l'envie  d'en  faire  l'échanse 
»«  contre  une  autre  qu'il  portait  avec  lui ,  si  le  cacique  voulait 
»  le  permettre.  Lors  donc  que  les  Espagnols  eurent  été  bien 
«  reçus  par  les  Indiens  du  pays,  et  fournis  de  toutes  les 
»  provisions  de  bouclie  dont  ils  avaient  besoin  ;  lorsqu'ils 
»  eurent  aussi  baptisé  les  enlans,  ce  qui  était  leur  principale 
»  affaire,  et  trouvé  des  logemens  pour  tout  leur  monde,  Las 
»  Casas  commença  à  parler  au  cacique  de  l'échange  qu'il  dési- 
»  rait  faire.  Cette  proposition  causa  de  la  peine  au  cacique  , 
«  et  il  profita  de  la  première  nuit  pour  emporter  sa  madone 
»  dans  les  bois.  Le  lendemain  Las  Casas,  voulant  dire  la 
»  messe  dans  l'église,  qui  était  très  bien  décorée  avec  des  ta- 
»  pisseries  de  coton,  et  dont  l'autel  l'avait  toujours  été  par 
»  cette  statue,  envoya  chercher  le  cacique  pour  qu'il  y  as- 
»  sistât  ;  mais  les  Indiens  lui  dirent  qu'il  s'était  enfui  avec 
»  la  madone,  parce  qu'il  avait  craint  que  le  père  Casas  ne 
»   l'obligeât  à  la  lui  remettre. 

»  La  fuite  du  cacique  excita  les  regrets  de  tout  le  monde , 
»  et  on  craignit  que  cet  événement  ne  mît  en  rumeur  toute 
»  une  population  qui  avait  été  jusque  là  fort  tranquille  ,  et 
»  ne  lui  fît  même  prendre  les  armes  pour  défendre  l'objet 
»  de  sa  vénération.  On  jugea  donc  convenable  d'envoyer  dire 
u  au  cacique  qu'on  ne  songeait  plus  à  lui  demander  l'image 
»  de  la  Sainte- Vierge,  et  qu'au  contraire  Lrt^  Casas  devait 
»  offrir  et  lui  remettre  la  sienne  en  pur  don  ,  et  pour  Torne- 
»  ment  de  l'église.  Ce  message  fut  inutile,  et  le  cacique  ne 
»  revint  que  lorsque  les  Espagnols  furent  partis.  C'était  une 
»  chose  merveilleuse  que  la  dévotion  que  ces  Indiens  témoi- 
»  gnaient  pour  la  Sainte-Yiergo  et  pour  son  image:  ils 
M  avaient  composé  des  chants  ou  des  espèces  de  cantiques  en 
»  soT\honncur  ,  et  ils  les  mêlaient  à  leurs  danses  d'une  ma- 
»  nière  fort  agréable.  A  la  fin  cependant  les  Espagnols  lais- 
>»  sèrent  les  Indiens  contens  et  paisibles  comme  ils  les  avaient 
n  trouvés,  et  ils  entrèrent  dans  la  province  de  Camaguez  , 
>-  qui  est  fort  étendue  et  bien  peuplée,  et  distante  de  la 
»   Cueyba  d'environ  vingt  lieues.  Les  naturels  venaient  au 


;  444  ) 

devant  des  nôtres  avec  des  jirovisions  de  Icui  pain  qu'ils 
nommaient  Cassave  ,  du  gibier  de  l'espèce  des  giianiqui- 
najos,  don?  j'aidéjàparlé,etdu  poisson  quand  ils  pouvaient 
s'en  procurer.  En  arrivant  Las  Casas,  aidé  de  quelques  Es- 
pagnols et  d'Indiens  de  Saint-Domingue  qui  savaient  la 
langue  espagnole,  se  mettait  à  baptiser  les  enfans,  dont  le 
nombre  était  immense  ;  et  comme  les  Espagnols  abusaient 
du  droit  de  conquête  pour  demander  plus  que  les  Indiens 
ne  voulaient  leur  donner  ,  et  qu'ils  commettaient  d'autres 
violences,  le  licencié  Las  Casas  et  Narvaez  convinrent 
que  désormais  les  Indiens  occuperaient  une  moitié  des 
rriaisons  et  les  Espagnols  l'autre  dans  les  villes  oii  l'on  ar- 
riverait ,  et  qu'on  punirait  sévèrement  ceux  de  ces  derniers 
qui  entreraient  dans  le  quartier  des  Indiens.  Ceux-ci  , 
voyant  le  père  Las  Casas  prendre  en  toute  occasion  leur 
défense  et  les  protéger ,  conçurent  la  plus  grai.de  estime 
pour  lui,  et  ne  doutèrent  pas  qu'il  n'eût  plus  d'autorité 
que  tous  les  autres. 

»  Cette  considération  des  Indiens  pour  Barthélemi  alla  si 
lom  qu'il  suffisait  d'envoyer  au  milieu  d'eux  un  Indien 
portant  un  vieux  morceau  de  papier  au  bout  d'un  bâton, 
et  annonçant  qu'il  venait  de  la  part  de  Las  Casas  ,  pour 
qu'à  l'instant  le  calme  se  rétablît  partout  oii  il  avait  été 
troublé  ,  pour  rassurer  ceux  que  la  crainte  des  mauvais 
traitemens  allait  faire  fuir  dans  les  montagnes  ,  pour 
les  engager  à  apporter  des  vivres  aux  Espagnols ,  à  pré- 
parer leurs  enfans  au  baptême  ,  et  à  laisser  la  moitié  du 
village  vide  pour  les  Espagnols.  L'envoyé  annonçait  que  , 
si  on  n'obéissait  pas,  le  père  se  fâcherait;  et  il  était  impos- 
sible de  leur  faire  une  menace  qui  leur  inspirât  plus  de 
crainte  que  celle-ci,  parce  qu'ils  avaient  autant  d'estime 
et  de  vénération  pour  lui  que  pour  leurs  prêtres  idolâtres  : 
de  U  cette  crainte  et  cette  confiance  que  leur  inspiraient  tour 
à  tour  les  lettres  de  Las  Casas  ;  car  rien  ne  leur  semblait 
plus  au  dessus  de  la  puissance  hum'ainc  que  ce  moyen 
de  savoir  ce  qnc  faisaient   les   perçonncs-   éloignées. 


(  445  ) 

»  Ils  traversèrent  de  celle  manière  plusieurs  villes  de  la 
»  province,  en  suivant  les  chemins  ordinaires  ,  sur  lesquels 
>»  accouraient   les  naturels  des    habitations    voisines  pour 
»  voir  une  nalion  si  nouvelle  ,  et  surtout  quatre  juniens , 
»  dont  tout  le  pays  était  épouvanlc  d'après  ce  que  la  re- 
»  nommée  en  avait  publié  dans  l'île.    Il  en  vint  une  foule 
))   que  celte   curiosité  avait  attirés  dans   une   grande  ville 
»>  appelée   le   Caonao.  Ce  jour-là    les  Espagnols  s'étaient 
»  arrêtés  pour  déjeunera  quelque  distance  de  cet  endroit , 
»  et  sur  le  bord  d'un  ruisseau  plein  de  pierres,  sur  lesquelles 
»    ils    se  mirent   à  affiler  leurs   sabres.    Il    y  avait  jusqu'à 
»    Caonao  un  chemin  de  trois  lieues  uni ,   sans  eau  ,   oix  les 
»  Espagnols  éprouvèrent  le  tourment  de  la  soif.  On  arriva 
»  dans  l'endroit   à   l'heure  de  vêpres,   et   on  y  trouva  un 
M  grand  nombre  d'Indiens  et  une  quantité  considérable  de 
»   Cassave  et  de  poisson  ,  parce  qu'on  était  sur  le  bord  d'un 
»  fleuve  et  près  de  la  mer.  Sur  une  petite  place ,   deux 
»  mille  Indiens  environ  étaient  accroupis  suivant  leur  cou- 
»  tume,  regardant   avec  la  plus  grande  surprise  les  jumens 
»  que  les  Espagnols  avaient  amenées,  et  dans  une  grande 
»  maison  ou   hohio  du  voisinage  on  en  aperçut  plus  de 
»  cinq   cents.   Lorsque  quelques   uns   des  Indiens  que    les 
»   Espagnols  avaient  amenés  pour  leur  service,  et  qui  étaient 
n  plus  de  mille,  voulaient  entrer  dans  leurs  maisons,  ceux-ci 
>«  les  priaient  de  n'en  rien  faire,  et  leur  donnaient  des  pou- 
»   les  pour  les  en  détourner,  parce  qu'ils  savaient  bien  qu'ils 
)>   faisaient  encore  plus  de  mal  que  leurs  maUres. 

»  C'était  l'usage  des  Espagnols  qu'un  homme  désigné  parle 
»  commandant  partageât  entre  les  soldais  et  les  autres  gens 
»  de  l'expcdilioa  les  provisions  qui  étaient  fournies  par 
»  les  Indiens.  Un  jour,  pendant  que  Narvaez  et  les  au- 
»  1res  Espagnols  ,  montés  sur  leurs  jumens  >  assistaient  avec 
»  Las  Casas  à  une  distribuliou  de  pain  et  de  poisson  ,  un 
»  Espagnol  lira  brusquement  l'épée,  cl  à  ce  signal  tous  les 
»  autres,  au  nombre  décent,  en  firent  autant,  et  fondirent 
>.  sur  les  Indiens  ,   qui ,   tranquillement  assis  sur   la  place, 


(446) 

»   n'étaient  occupes    qu'à    admirer  la  petite    cavalerie  des 
»   Castillans. 

>»  Las  Casas  et  ceux  qui  l'entouraient  ne  perdirent  pas  un 
»  moment  pour  empêcher  le  carnage  ,  et  sans  la  négligence 
»  de  Narvaez  on  aurait  sauvé  plus  d'Indiens  :  il  en  périt 
»  un  nombre  assez  considérable.  On  demanda  quel  était  ce- 
»  lui  qui  avait  le  premier  tiré  l'épée  ,  et  pourquoi  il  s'était 
»  porté  à  cet  acte  d'inhumanité  ;  mais  il  fut  impossible  de 
»  le  découvrir,  ou,  s'il  fut  connu ,  on  n'osa  le  punir;  en 
»  apprit  seulement  dans  la  suite  que  celui  qu'on  avait  soup- 
»  conné  avait  fait  une  fin  malheureuse. 

»  On  dit  que  les  Espagnols  s'étaient  portés  à  ces  actes  d'hos- 
»  tilité  parce  qu'ils  avaient  cru  reconnaître  des  signes  d'une 
»  attaque  prochaine  de  la  part  des  Indiens  dans  l'empres- 
;>  sèment  de  quelques  uns  d'entre  eux  à  s'approcher  de  leurs» 
»  jumens  ;  ils  s'étaient  imaginé  que  les  couronnes  d'os  de 
»  poisson  (agujas)  que  les  Indiens  portaient,  étaient  les 
»  armes  dont  ils  devaient  se  servir  pour  les  piquer  en  les 
«  embrassant  ,  et  les  cordes  qui  leur  servaient  de  cein- 
»  ture  les  liens  destinés  à  les  attacher.  Mais  il  est  im- 
I»  possible  d'excuser  cotte  attaque  sanglante  sur  un  motif 
»  aussi  frivole.  La  nouvelle  d'un  tel  carnage  s'é^nt  répan- 
»  due  dans  lîle,  tous  les  Indiens  s'enfuirent  du  côté  de  la 
»  mer  pour  passer  dans  les  petites  îles  quisontau  sud,  etaux- 
>•  quelles  l'amiral  Christophe  avait  donné  le  nom  de  jardin 
»   de  la  reine. 

»  De  ce  lieu  les  Espagnols  allèrent  établir  leur  camp  sur 
»  un  lerrein  vaste  et  couvert  iVyuca  ,  plante  dont  on  fait  le 
n  pain  de  cassate.  Chaque  Espagnol  y  construisit  une  cabane 
'•  avec  le  secours  des  Indiens  qu'il  amenait  avec  lui,  et  qui 
»  furent  ensuite  employés  les  hommes  à  cueillir  et  à  ap- 
»   porter  la  plante  ,  et  ies  femmes  à  faire  le  pain. 

»'  Les  Espagnols  occupaient  ce  point  de  l'île  depuis  quel- 
»  ques  jours  lorsqu'ils  virent  arriver  un  Indien  d'environ 
>•  vingt-cinq  ans  ,  qui  était  envoyé  par  ceux  qui  avaien 
..   pris  la  luitc  après  le    massacre  dont  je  viens  de  parler. 


(  447  ) 

»  Cet  homme  se  rendit  directemeut  à  la  cabane  de  La» 
i>  Casas ,  et  s'adressa  à  un  vieux  Indien  de  Saint-Domin- 
»  gue,    nommé   Camacho  ,   qui  était  à  son  service  depuis 
»•   peu  de  temps,  et  qui  se  faisait  estimer  comme  serviteur 
»   et  comme  chrétien.  L'envoyé  lui  dit  qu'il  désirait  s'alta- 
»  cher  au  père   Casas,   et   qu'il  avait  un  jeune  frère  de 
»  quinze  ans  qui    en  ferait  bien  autant.  Camacho  loua  sa 
»  résolution  ,  et  lui  promit  qu'il  serait  bien  reçu  :  il  fut  en- 
)•   suite  porter  cette  nouvelle  au  licencié  ,    qui  en  fut  très 
»  satisfait ,  parce  qu'il  crut  avoir  trouvé  le  moyen  de  rame- 
»  ner  les  Indiens  qui  avaient  abandonné  leurs  villages,  en  leur 
)>   faisant  porter  par  celui-ci  des  paroles  de  paix  et  d'amitié. 
»   Le /;ère  accueillit  l'Indien  avec  bienveillance  ,  parut  très 
»  content  de  l'avoir  à  sa  suite,  et  lui  demanda  si,  en  promet- 
»  tant  à  ceux  qui  avaient  fui  de  ne  leur  faire  aucun  mal,  on 
»  réussiraità  les  ramener.  L'envoyé  répondit  qu'il  le  croyait, 
i>  et  assura  qu'il  reviendrait  dans  quelques  jours  avec    les 
«  habitans  du   village    à  qui  appartenait    le    terrein     sur 
»  lequel  les  Espagnols  étaient  campés.    On  lui  fit  présent 
»   d'une  chemise  et  de  quelques  autres  objets  de  peu  de  va— 
»   leur.    Camacho    lui  donna  le   nom  à'Adrianico ,  et  le 
»   renvoya  satisfait  et  bien  résolu  d'accomplir  sa  promesse. 
»  Son  absence  fut  beaucoup  plus  longue   qu'on    n'aurait 
»   cru  ;  on  avait  même  perdu  l'espoir  de  son  retour,  malgréla 
»  confiance  de  Camacho.  Le  licencié  Las  Casas  en  avait  un 
»  véritable  chagrin  ,  lorsqu'enfin  Adrianico  arriva  vers  le 
»   soir, amenant  avec  lui  son  frère  et  quatre-vingts  Indiens, 
»  hommes  ou  femmes  ,  avec  leurs  nattes  ,  et  des  colliers  de 
»   grains  pour  le  père  C'a 5a j   et  pour  les  Espagnols. 

»  Celte  circonstance  causa  une  grande  joie  à  l'armée  ; 
»  on  prodigua  aux  Indiens  des  démonstrations  de  paix  et 
»  de  bicnvcilîance,  et  on  les  renvoya  ensuite  dans  leurs  mai- 
>)  sons.  Quant  à  Adrianico,  il  voulut  rester,  ainsi  que  son 
»  frère,  avec  la  suite  du  licencié  et  avec  Camacho,  qui 
»   élait  son  majordome. 

»  Quelque  temps  après  que  ces  Indiens    furent  rentre» 


(  448  ) 

»  Jans  leurvillagc  le  bruit  se  répandit  dans  l'ile  qu'ils  y 
>•  vivaient  tranquilles  nu  milieu  des  Espagnols  ,  et  que  ces 
»  derniers  désiraient  même  revoir  ceux  qui  étaient  encore 
»  absens.  Cette  disposition  ayant  fait  cesser  toutes  les 
»  craintes,  il  n'y  eut  pas  un  seul  Indien  qui  ne  vînt  rejoin- 
»  dre  ses  parens  et  ses  amis. 

»  On  apprit  dans  ce  temps-là  que  dans  la  province  de 
»  Havane,  éloignée  de  cent  lieues  ,  quelques  Indiens  avaient 
»  fait  prisonniers  un  homme  et  deux  femmes  venus  d'Es- 
»  pagne  ;  cependant  on  ne  jugea  pas  à  propos  d'aller  les  déli- 
»  vrer ,  dans  la  crainte  que  les  Indiens  de  ce  pays  ne  les 
»  fissent  mourir  ;  mais  le  père  leur  envoya  sa  dépêche  ordi- 
1)  riaire,  c'est  à  dire  de  vieux  morceaux  de  papier  portés 
»  par  d'autres  Indiens  qui  étaient  chargés  de  leur  annoncer 
»  qu'à  ce  signal  ils  eussent  à  mettre  en  liberté  les  trois 
)<  Espagnols ,  sinon  le  père  Casas  serait  fort  mécontent. 

»  Les  Espagnols  quittèrent  leur  camp  pour  se  rendre  dans 
»  une  ville  située  sur  le  rivage  de  la  mer  du  nord  ,  et  dont 
»  les  habitations  étaient  construites  au  dessus  de  l'eau  et 
»  soutenues  par  des  fourches.  Ils  passèrent  ensuite  dans 
»  d'autres  villages  ,  parmi  lesquels  ils  remarquèrent  celui 
»  de  Carahale,  qui  leur  offrit  une  quantité  merveilleuse  de 
»  provisions  de  toute  espèce ,  outre  le  pain  de  cassave 
»  et  le  poisson,  entre  autres  des  perroquets  d'un  plumage 
»  admirable  et  d'un  goût  excellent  ,  que  les  enfans  al- 
»  laient  prendre  sur  les  arbres  de  la  manière  dont  il  a  été 
3)  question.  Les  Espagnols  firent  une  partie  de  ce  trajet 
»  par  mer  ,  dans  cinquante  canots  qu'on  aurait  pris  pour 
»  une  expédition  de  galères,  et  que  Jes  naturels  avaient 
•>■>  fournis  sans  difficulté. 

»  La  grande  abondance  de  vivres  qu'on  avait  trouvée  à 
»  Carahale  fit  donner  à  ce  village  le  nom  de  Casaharla, 
»  ou  ripaille ,  par  les  Espagnols,  Pendant  qu'ils  y  étaient 
..  occupés  à  faire  bonne  chère  on  vit  arriver  un  canot 
»  rempli  de  rameurs ,  lequel  s'arrêta  près  de  la  maison  oc- 
>'  cupce  par  le  père  Casas ,  fort  avant  dans  la  mer.  Il  portait 


(  449  ; 

»  les  deux  femmej  dont  les  Indiens  s'e'laient  empare's ,  et 
j)  qui  n'avaient  de  vêtement  que  quelques  feuilles  pour  ca- 
»  cher  certaine  partie  de  leur  corps.  L'une  paraissait  â'^ée 
»  de  quarante  ans  ;  l'autre  en  avait  dix-huit  ou  vingt. 
»  Elles  étaient  comme  nos  premiers  parens  dans  le  paradis 
»  terrestre.  On  se  procura  des  chemises  et  quelques  capu- 
»  chons  dont  on  fit  des  vêtemens  pour  leur  usage.  Leur  ar- 
»  rivce  au  milieu  des  chrétiens  fut  un  grand  sujet  de  joie 
»  pour  les  Espagnols ,  et  elles  ne  cessaient  de  leur  côté  de 
»  remercier  le  ciel  de  leur  conservation.  Quelque  temp* 
»  après  le  père  Casas  les  maria  à  deux  Espagnols,  hommes 
»  de  bien  ,  qui  furent  heureux  par  cette  alliance.  »(i)     , 

i5i4' —  Herrera  revient  à  l'histoire  de  ces  deux  femmes 
et  dit  :  «  Lorsque  les  deux  Espagnols  furent  de  retour  parmi 
><  ceux  de  leur  nation,  le  licencié  Casas  s'occupa  de  se 
■  faire  rendre  le  Castillan  qu'on  supposait  au  pouvoir  du 
»  cacique.  Il  envoya  à  celui-ci  son  message  ordinaire  ,  et 
»  lui  fildirede  bien  garder  cet  homme  jusqu'à  ce  qu'on  fût 
»  arrivé  dans  son  pays.  Le  cacique  ,  qui  avait  toujours  veillé 
»  sur  son  prisonnier,  ne  manqua  pas  alors  de  redoubler  de 
»  soin  ,  parce  que  plusieurs  autres  seigneurs  de  la  province 
»  le  lui  avaient  demandé  pour  le  faire  mourir  s'il  ne  vou- 
•n  lait  pas  lui  faire  ôter  lui-même  la  vie  ;  il  s'y  était  constam- 
»  ment  refusé,  ne  lui  avait  jamais  permis  de  sortir  de  chez 
»  lui  ,  et  avait  adouci  aussi  bien  qu'il  avait  pu  sa  condition 
»  de  prisonnier. 

»  Les  Espagnols  quittèrent  Casaharta  après  y  avoir  fait 
»  une  grande  consommation  de  perroquets.  Ils  firent  cette 
»  expédition  tantôt  sur  des  canots,  tantôt  par  terre,  suivant 
»  l'état  des  côtes  et  celui  de  l'intérieur  de  l'île  qu'ils  devaient 
>>  traverser.  Lorsqu'on  entra  dans  la  province  delaHavaneon 
33  ne  vit  pas  un  seul  village  qui  ne  fût  désert ,  parce  que  les 


(i^   Df-r.  I,  liv.  9,  rhap.  1  5  ^t.  16. 


(  45o  ) 

»  Indiens  ,  apprenant  le  désastre  de  la  province  de  Cama-^ 
»  guey  ,  s'étaient  enfuis  dans  les  montagnes. 

»Las  Casas  envoya  ses  messagers  avec  les  dépêches  ordi— 
»  naires,  pour  engager  les  seigneurs  des  pays  qu'on  allait 
»  traverser  à  ne  pas  s'inquiéter  de  l'arrivée  des  Espagnols  , 
»  parce  qu'on  ne  leur  ferait  aucun  mal  :  telle  était  au  reste 
»  l'intention  bien  formelle  de  Diègue  Yelazquez  ;  dans 
»  toutes  les  lettres  qu'il  écrivait  à  Pamphile  de  Narvaez  il 
»  lui  recommandait  expressément  de  ne  tuer  personne  ,  de 
»  maintenirla  tranquillité  au  milieu  des  Indiens,  et,  s'ii 
»  était  nécessaire  de  tirer  l'épée,  de  n'en  venir  à  cette  exlré- 
»  mité  que  lorsque  les  Indiens  auraient  commencé  l'attaque 
»   à  coups  de  flèches  ou  par  leurs  autres  moyens  de  guerre. 

»  Lorsque  les  caciques  eurent  vu  les  lettres  du  père  Las 
»  Casas  ,  ils  partirent  sur  le  champ  au  nombre  de  dix-neuf, 
»  et  vinrent  au  devant  des  Espagnols  avec  des  vivres;  mais 
»  à  peine  furent -ils  arrivés  que  Narvaez  ordonna  de  les 
*  arrêter  pour  les  faire  mettre  à  mort  le  jour  suivant.  Ce- 
»  pendant  le  licencié  Casas ,  soit  par  prières,  soit  par  me- 
»  naces  ,  fit  suspendre  cette  exécution  ,  et  en  imposa  à  Nar- 
»  vaez  en  lui  représentant  que  sa  conduite  violait  si  formel- 
»  lement  l'ordre  de  Velazquez  et  les  instructions  du  gouver- 
»  nement,  qu'il  ne  tarderait  pas  à  quitter  la  colonie  pour 
»  aller  dénoncer  au  souverain  son  horrible  cruauté.  Quel- 
«  ques  jours  se  passèrent  sans  qu'il  fût  question  de  rien ,  et 
«  un  peu  plus  tard  les  seigneurs  indiens  furent  mis  en  li— 
»  berté,à  l'exception  du  plus  puissant  d'entre  eux,  qui  l'ob- 
»  tint  plus  tard  sur  un  ordre  de  Velazquez. 

»  Après  avoir  traversé  plusieurs  villages  les  Espagnols 
Il  s'avancèrent  vers  le  lieu  où  ils  savaient  que  leur  compa- 
»  triote  avait  été  conduit.  Le  cacique  sortit  avec  trois  cents 
»  Indiens  qui  apportaient  aux  Castillans  des  quartiers  de 
»  tortues  fraîches  :  c'était  un  Indicnde  soixante  ans,  de  belle 
»  apparence,  et  dont  tout  l'extérieur  annonçait  un  homme 
n  digne  de  son  rang;  il  suivait  cette  espèce  de  convoi  le- 
»   nant  par  la  main  l'Espagnol  qu'on  venait  chercher.  Les 


(  45i  ) 

'•  Indiens  et  les  Espagnols  s'arrêtèrent  sur  une  montagne  j 
»  ceux-là  mirent  à  terre  leurs  provisions  en  chantant  et 
»  s'assirent  ensuite  pour  se  reposer.  Le  cacique  arriva 
"  le  dernier,  et  s'approcha  deNarvaez  etdu  licencié  Las  Ca- 
»  sas  ;  il  les  salua  l'un  après  l'autre  ,  et  leur  présenta  le  Cas- 
»  tillan  en  les  assurant  qu'il  l'avait  traité  comme  son  en- 
»  fant,  et  protégé  de  tout  son  pouvoir  ,  pour  le  préserver 
»  de  la  colère  des  autres  caciques,  qui  sans  cela  n'auraient 
»»  pas  manqué  de  le  faire  mourir.  Narvaez  et  Las  Casas 
»  firent  un  bon  accueil  au  cacique  en  témoignant  beaucoup 
»  de  joie  de  le  voir  ;  ils  l'embrassèrent  et  lui  promirent  leur 
»  amitié.  »  (i  ) 

i5i5.  Herrcra  parle  de  la  commission  que  le  roi  donna 
au  licencié  Ibarra  de  présider  au  partage  des  Indiens. 
«  Le  licencié  Ibarra  étant  arrivé  ,  dit-il ,  Barthélemi  de 
»  Las  Casas,  qui  n'avait  pas  cessé, ainsi  que  les  dominicains 
:♦  de  condamner  celte  opération  dans  toutes  les  églises  oii 
n  il  avait  prêché  ,  et  qui  s'était  élevé  surtout  contre  la  dfs- 
»  tribulion  qu'Albuquerque  en  avait  faite,  s'exprimait  aussi 
»  librement  sur  celle-ci.  Les  commissaires  royaux  s'en 
»  plaignirent- à-lui  même;  car,  bien  qu'ils  lui  reconnussent 
»  le  droit  d'en  parler  suivant  sa  conscience,  ils  ne  pouvaient 
»  lui  pardonner  de  le  faire  ouvertement  et  avec  tant  d'éclat. 
»  Celte  opposition  fit  prendre  à  Las  Casas  le  parti  dereve- 
»  nir  en  Espagne  plaider  lui-même  la  cause  des  Indiens.  «  (i) 

i5i6.  Notre  historien  parle  du  même  événement,  et  dit  : 
«  Le  licencié  Barthélemi  Las  Casas,  toujours  occupé  du' 
»  projet  de  retourner  en  Europe  pour  intéresser  la  cour  au 
"  sort  des  Indiens,  était  arrivé  à  Séville  à  la  fin  de  l'année 
»  précédente,  et  comme  il  avait  les  religieux  deSaint-Do- 
>»  minique  pouramis  et  pour  partisans  en  Amérique ,  ceux- 
»  ci  l'avaient  annoncé  à  leur  confrère  don  DiègueDeza. 


{'.)  ï)éc.  I,  liv.  g,  cliap.  i8. 
l'aj  Dec.  2,  liv.  I  ,  chap.   i>, 


(  450 

.  Ce  religieux  remit  à  Barlhéiemi  une  lettre  pour  le  roi 
»  d'Espngne,  et  d'autres  pour  les  membres  du  conseil  qu'il 
n  priait  de  le  présenter  à  sa  majesté.  Las  Casas,  ayant  ap- 
«  pris  que  le  roi  se  rendait  à  Séville,  prit  cette  route,  et  le 
»  joignit  à  Plasencia.  Iirenlretint  pendant  longtemps  des 
»  motifs  de  son  voyage,  des  revenus  de  la  couronne  daus 
u  les  Indes ,  et  de  la  misère  des  Indiens  ,  dont  il  ne  crai— 
>  gnit  pas  de  le  rendre  responsable.  Quoiqu'il  en  eût 
a  beaucoup  dit  au  monarque,  il  le  supplia,  à  la  fin  de  celte 
»  première  audience  ,  de  daigner  l'entendre  encore  une  fois 
»  pour  apprendre  de  lui  de  plus  grands  détails  sur  ce  qui 
»  se  passait  en  Amérique,  afin  que  sa  majesté  pût  connaître 
Il  ce  qu'elle  avait  à  faire  pour  l'acquit  de  sa  conscience  et 
M  pour  l'accomplissement  de  ses  devoirs  à  l'égard  des  In— 
j)  diens.  Las  Casas  quitta  le  roi,  qui  lui  promit  qu'il  aurait 
»  du  plaisir  ù  l'entendre  un  autre  jour.  Surces  entrefaites  La» 
n  Casas  vit  le  père  Thomas  de  Malienzo,  confesseur  du  roi, 
»  et  lui  apprit  que  le  trésorier  Pasamonte  avait  écrit  au 
»  monarque,  à  l'évêque  Jean  Piodriguez  de  Fonscca  ,  et  au 
»  commandeur  Lope  de  Conchillos  ,  afin  de  leur  faire  pren- 
)i  dre  en  mauvaise  part  tout  ce  qu'il  avait  dit  ou  prêché 
»  à  Saint-Domingue  pour  la  défense  de  ses  opinions; 
»  mais  qu'on  devait  se  méfier  de  ce  que  les  deux  derniers 
»  pourraient  avancer,  parce  qu'ils  avaient  un  grand  nombre 
»  d'Indiens  à  leur  service  ,  et  qu'il  n'y  en  avait  pas  dans  1.t 
>>  colonie  qui  fussent  plus  maltraités.  Le  confesseur  ra])— 
a  portaau  roi  tout  ce  que  Las  Casas  lui  avait  di!,  et  ce  prince 
V  voulut  que  Barthélemi  allât  l'attendre  à  Séville,  oii  il  de- 
»  vait  arriver  bientôt,  et  oii  il  se  jiroposait  de  s'occuper 
»  spécialement  des  choses  dont  il  était  venu  rendre 
"  compte;  il  lui  fit  donner  aussi  l'avis  d'informer  l'évêque 
M  et  le  commandeur  de  l'objet  de  son  voyage  ,  parce  que» 
>i  l'affaire  devant  passer  par  leurs  mains,  cete  démarche 
»  ne  serait  pas  inutile.  Las  Casas  suivit  ce  conseil,  et  n'eut 
•»  qu'à  se  louer  de  Conchillos:  mais  l'évêque  l'écouta  avec 
u   impatience  ,  et  lui  parla  durement.   Barthélemi  se  rennit 


:  453  ) 

»  àSéviUe  pour  y  attendre  le  roi,  et  profiter  de  ce  délai 
'•  pour  disposer  favorablement  l'esprit  de  l'archevêque  , 
»   qu'on  ne  manquerait  pas  de  consuller. 

»  Las    Casas    était  à  peine    arrivé  à  Sévilîe    lorsqu'on    y 
»•  reçut  la  nouvelle  de  la   mort  du  roi  catholique,  arrivée  à  M 
«    Madrigalejos   le    25  janvier.  Le  fprdinal  d'Espagne  ar- 
»  chevèque  de  Tolède,  Xiraenès  de  Cisneros,  prit  les  rênes 
"  du  gouvernement,    parce  que  le  dernier  roi  l'avait  ainsi 
'•   réglé  par  son  testament,  et  que  le  prince  don  Charles  avait 
»   envoyé  pour  son    ambassadeur  le  doyen  de  l'université 
"   de   Louvain  ,  qui  fut  ensuile  pape  ,  après   lui  avoir  confié 
»  des  pouvoirs  secrets  pour  l'administration   du   royaume 
jj  si  le  roi  venait  à  mourir;  ce  qui  devait  arriver  bientôt  èi 
"   cause   de  son   grand   âge  et   de   ses  infirmités.   Cisneros 
»   l'associa  au  gouvernement,   et   depuis  ce  moment  ils  re- 
»  glèrent  ensemble  les  affaires  du   royaume,   de  manière 
"   cependant   qu'elles  se  décidaient  par   la  volonté  du  car- 
"   dinal  ,  et  qu'Adrien  signait  Ions  les  actes  avec  la  simple 
»   qualité  d'ambassadeur.  Ce  fut  alors  que  Las  Casas  réso- 
n   lut  de  passer  en  Flandre  pour  reprendre  auprès  du  nou- 
»   veau  roi  la  négociation  à  laquelle  il  attachait  tant  d'im- 
"   porlance  :  il  prit  la  route  de  Madrid  avec  l'intention  de 
!'  rendre  compte  de  l'objet  de  son  voyage  aux  deux  hommes 
»  chargés  des  affaires.  Ils  habitaient  le  même   palais  que 
"   l'infant  Ferdinand  ,  frère  du  nouveau  roi ,  qui  de\int  eni- 
»   suite   roi  de  Hongrie  et  de  Bohème,  et  empereur  d'Al- 
»  lemagne.   Las    Casas   en    fut    très    bien    reçu  ,    et   eut 
»   la  permission  de    les   entretenir  :  ils  lui   dirent   que  son 
>■    voyage  était  inutile  ,  et  que  c'était  à  îMadrid  même  qu'il 
»  devait  soumettre  son  plan  à  l'examen  du  conseil.  Le  licen- 
»   c;é  vit  plusieurs  fois  le  cardinal   d'Espagne  en   présence 
..   d'Adrien,   du   licencié  Zapata ,  des  docteurs  Caibajal   et 
»   Palacios  Rubios,  et  de  l'évèque  d'Avila.  Il  fut  arrêté  dans 
»  ce   conseil    qu'on  prendrait  connaissance  des    lois    qui 
»  avaient   été    décrétées  en  i5i2  sur  cette  matière  ,  lors- 
»   que  lo   père  Montessinos  était   revenu  dan«  ]■^  pf'ninsuie. 


(454) 

»  Cet  examen  fut  cause  que  le  cardinal  chargea  Las  Casas 
»  de  se  concerter  avec  Palacios  afin  d'organiser  un  sys- 
11  tème  de  gouvernement  pour  les  Indiens.  Quelques  jours 
»  suffirent  à  Palacios  pour  terminer  son  travail.  Il  y  pro- 
»  posait  des  mesures  propres  à  faire  jouir  les  Indiens  du 
»  bienfait  de  la  libertq^  et  pour  assurer  en  même  temps  la 
»  prospérité  des  Espagnols  ,  en  sorte  qu'on  n'avait  plus  be- 
»  soin  pour  opérer  ce  grand  bien  que  d'un  homme  iutel- 
»  ligent ,  plein  de  prudence  et  de  probité. 

>•  Le  cardinal  ,  persuadé  que  cette  commission  convenait 
»  mieux  à  un  religieux  qu'à  tout  autre  ,  miais  qu'il  ne  fal- 
»  lait  la  confier  ni  à  des  franciscains  ni  à  des  dominicains , 
y  à  cause  de  l'opposition  de  leurs  vues,  résolut  d'écrire  au 
»  général  des  hiéronimites  d'Espagne ,  qui  résidait  dans  le 
»  monastère  de  Saint-Barthélemi  de  Lupiana,  et  de  lui  de- 
»  mander  s"il  se  trouvait  parmi  ses  religieux  des  hommes 
»  en  état  d'aller  gouverner  les  colonies  du  Nouveau  Monde 
»  avec  les  pouvoirs  et  les  instructions  qui  leur  seraient  remis 
»  au  nom  du  roi ,  ajoutant  que  leur  zèle  ne  serait  pas  moins 
»  agréable  à  Dieu  qu'au  souverain.  Le  général  convoqua 
»  aussitôt  tous  les  prieurs  de  la  province  de  Castille  en 
«  chapitre  privé,  et  il  y  fut  arrêté  qu'on  indiquerait, 
))  par  devoir  d'obéissance,  douze  membres  de  l'ordre  lesplus 
»  considérés  de  la  province,  afin  que  le  cardinal  d'Espagne 
»  choisît  parmi  eux  les  frères  qu'il  conviendrait  de  faire 
»  partir.  Cette  réponse  fut  apportée  à  Madrid  par  quatre 
»  prieurs.  Cisneros,  instruit  de  leur  arrivée,  se  rendit  ua 
»  dimanche  au  soir  au  couvent  de  Saint-Jérôme  avec  Adrien, 
»  et  accompagné  de  tous  les  chevaliers  de  la  cour  ;  là,  en 
n  présence  du  licencié  Zapata  et  des  docteurs  Carbajal, 
»  Palacios  P^ubios ,  et  de  l'évêque  d'Avila,  ces  religieux 
»  s'acquittèrent  de  leur  mission.  Le  cardinal  loua  fort  le  zèle  _ 
»  et  le  dévouement  de  l'ordre.  Il  fut  ensuite  question  del'ob-  || 
>,  jet  essentiel  ,  et  Las  Casas  fut  appelé  pour  prendre  part 
«  aux  délibérations.  Cisneros  lui  dit  qu'il  fallait  rendre 
»  grâce  à  Dieu  de  ce  que  son  affaire  avait   eu  un  si  heureux 


(455  ) 

»  commencement  ;  il  ajouta  que,  quoique  i'ordre  de  Saint- 
»  Jérôme  eût  offert  douze  religieux  ,  on  se  contenterait  d'en 
»  prendre  trois  ;  il  l'engageait  à  se  trouver  le  soir  de  ce  jour 
»  à  son  domicile,  oii  on  lui  apporterait  des  lettres  de  com- 
»)  mission  pour  le  général  de  l'ordre  ,  et  de  l'argent  pour  le 
»  voyage  qu'il  allait  faire  à  Saint-Barlhélemi  de  Lupiana, 
»  afin  de  représenter  au  prélat  les  besoins  des  colonies  ,  et 
5)  d'obtenir  qu'il  choisît  trois  religieux  parmi  les  douze  qui 
»  avaient  été  désignés.  Las  Casas  devait  arriver  avec  eux  à 
»  Madrid,  y  faire  toutes  sesdispositions,etretourneren  Amé- 
»  rique.  Le  licencié  ne  perdit  pas  un  moment  pour  remplir 
»  sa  mission.  Arrivé  à  Saint-Barthélemi ,  il  remit  ses  let- 
»  très  au  général ,  et  trouva  auprès  de  lui  un  des  douze  re- 
»  ligieux,  nommé  Bernardin  de  Manzanedo  ,  qui  se  redi- 
»  sait  par  humilité  au  choix  que  le  général  venait  de  faire  de 
)>  sa  personne  {  mais,  lié  parle  devoir  d'obéissance  à  l'égard 
:>  de  son  chef ,  il  se  soumit  à  l'ordre  qui  l'envoyait  à  Ma- 
il drid  :  les  deux  autres  furent  aussi  avertis  de  leur  destina- 
■»  tion  :  le  premier,  Louis  de  Figueroa  ,  prieur  de  la  Me- 
»  jorada  de  Olmedo,  reçut  l'ordre  de  se  rendre  sans  délai  à 
>•  Madrid,  cl  le  second,  qui  était  prieur  du  couvent  de  Sé- 
»  ville,  celui  d'attendre  dans  cette  ville. 

»  Il  ne  manquait  pas  à  la  cour  de  gens  venus  des  Indes 

«  qui  contrariaient  les  desseins  de  Las  Casas  ;   tout  en  ren- 

»  dant  justice  à  son  zèle  ,  ils  croyaient  avoir  droit  de  l'ac- 

!"  cuser  d'imprudence  et  d'une  extrême  précipitation  dans 

»  uoe  affaire  aussi  sérieuse  :  ils  étaient  loin  de  convenir  de 

n  tous  les  actes  de  cruauté  que  le  licencié  reprochait  aux 

»)  colons  espagnols  ,  et  ils  l'accusaient  d'en  avoir  beaucoup 

»  supposé  lui-même  ;   ils  citaient   l'expérience  qu'on  avait 

»  acquise  de  l'incapacité  des  Indiens,  et  les  preuves  trop 

»  évidentes  d'un  naturel  mou  et  très  mal  disposé  à  contrac- 

»  ter  de  lui-même  aucune  bonne  habitude;  ajoutant  qu'on  ne 

»  parviendrait  jamais  à  en  faire  des  chrétiens  si  ou  les  séparait 

»  des  Espagnols,   parce  que  c'était  une  folie  de  croire  qu'un 

j)  prêtre  ou  un  religieux  au  milieu  de  cinquante  ou  de  cent 


(456  ) 

»  Indieiu    fût  en  élat  non  seulement  de  les  engager  à  eui- 

»  brasser  la  foi  ,   mais  encore  de   les    instruire;  que  leur» 

n  inclinations  étaient  si  mauvaises  ,  et  leur  mémoire  si  infi— 

»  dèîe,  que  ce  qui  leur  entrait  par  une  oreille  sortait  bientôt 

a  par   l'autre  ;  que  ceux  mêmes  à  qui   on  était   parvenu  à 

"  apprendre  quelque  cnose  étaient  trouvés  au  bout  de  deux 

■  ou  trois  jours  aussi  ignorans  que  s'ils  n'eussent  jamais 
»  rien  su,  lorsqu'on  avait  eu  l'imprudence  de  les  perdre  de 

■  vue  en  leur  laissant  trop  de  liberté  ;  et  enfin  que  les  re- 
»  ligieux  de  Saint-Jérôme  ne  tarderaient  pas  à  recotmaître, 

■  quand  ils  seraient  chez  les  Indiens ,  tout  ce  qu'où  en  disait 
»  alors.  »  (i) 

Herrera  dit,  eu  parlant  des  ordres  qui  furent  adressés  lu 
même  année  aux  religieux  qu'il  vient  de  nommer ,  et  qui 
tous  étaient  relatifs  à  la  coiiduite  qu'on  devait  tenir  avec  les 
Indiens:  «Lorsqu'on  fut  convenu  de  tout  ce  qu'il  fallait  faire, 
«  le  cardinal  ordonna  au  licencié  Las  Casas  d'acconip;igner 

■  les  religieux  et  de  les  aider  de  ses  conseils  ;  il  fut  nommé 
»  protecteur  universel  des  Indiens,  avec  cent  pesos  d'ho- 
»  noraires  par  an.  Le  docteur  Palacios  Rubios  rédigea  les 
»  pouvoirs  du  licencié  Alphonse  de  Zuazo,  qui  allait  remplir 

•  dans  les  colonies   les  fonctions    de  juge -censeur  et   de 

•  contrôleur  des  comptes  :  ils  étaient  fort  étendus  ;   aussi 

•  le  licencié  Zapata,  les  trouvant  exorbitans,  refusait  de  les 
»»  signer  en  disant  qu'il  n'était  pas  jjrudent  d'accorder  tant 
»  d'autorité  à  un  seul  homme  dans  les  Indes,  parce  qu'il 
»  allait  avoir  sous  sa  dépendance  un  grand  nombre  d'em- 

•  ployés  qui  lui  devraient  leurs  provisions ,  et  dont  il  espérait 

•  bien  être  le  maître  par  ce  moyen.  Le  docteur  Carbajal 
»  partageait  l'opinion  de  Zapata.  Le  licencié  Zuazo,  ennuyé 
o  d'attendre,  ])ariait  déjà  de  retournera  Valîadolid,  et  dé- 
•1  clarait  qu'uue  fois   rentré  dans  sou  collège    on  ne  pour- 


ri; Dec.  î,  hv.  2,  «-h-ip.  5. 


(  ^57  ) 

»  rait  plus  l'eu  faire  sortir.  Le  licencié  Las  Casas  rendit 
»  compte  de  cet  incident  au  cardinal,  qui  (it  venir  le  licen- 
>•  ciéZapataetle  docteur  Carbajal,  et  leur  ordonna  designer 
»  et  de  régulariser  !a  commission  de  Zuazo  ;  ils  le  firent  en 
»  laissant  surle  papier  unecerlaine  marque  faite  à  la  plume, 
»  afin  de  pouvoir  dire,  lorsque  le  roi  serait  de  retour,  qu'ils 
»  y  avaient  été  forcés  par  le  cardinal.  Celte  dernière  mesure 
»  mit  fin  à  tous  les  préparatifs  :  cependant  le  prieur  de 
"  Séville  n'ayant  pu  faire  le  voyage,  il  fut  remplacé  par 
»  celui  de  Saint-Jean  de  Orlega  de  Burgos,  et  le  père 
»  Louis  âe  I^is^iieroa ,  homme  très  entendu,  fut  nommé 
»  chef  de  ses  collègues.  Le  cardinal  envoya  l'ordre  d'équi- 
»  per  un  navire  et  de  le  fournir  de  tout  ce  qui  pouvait  ren- 
n  dre  la  traversée  plus  agréable;  il  fit  remettre  aussi  au  li— 
»  cencié  Las  Casas  des  vivres  et  tous  les  objets  qui  pouvaient 
»  lui  convenir  ;  et ,  lorsque  tout  fut  ainsi  réglé  ,  on  partit 
<>  pour  Séville.  On  avait  pris  la  précaution  de  mettre  de— 
»>  puis  quelque  temps  un  embargo  sur  les  navires,  et  d'em- 
»  pêcher  le  départ  des  lettres  ,  dans  la  crainte  que,  si  la 
«  nouvelle  des  changemens  qui  devaient  s'effectuer  à  l'égard 
»  des  Indiens  parvenait  en  Amérique  avant  l'arrivée  des 
»  commissaires,  il  n'y  eût  des  troubles  et  peut-être  du  sang 
»  répandu;  au  lieu  que  l'intention  des  religieux  en  débar- 
»  quant  était  d'annoncer  qu'ils  ne  venaientque  pouramélio- 
»  rer  le  sort  de  tout  le  monde.  Dans  le  même  temps  on  vit 
n  veniren  Espagne  quatorze  vénérables  et  savans  religieux  de 
»  l'ordre  de  Saint-François;  ils  étaientdela  provincedePicar- 
»  die ,  et  désiraient  être  employés  à  la  conversion  des  In- 
»  diens.  On  remarquait  parmi  eux  un  frère  du  roi  d'Ecosse, 
»  vieillard  à  cheveux  blancs,  révéré  pour  ses  grandes  vertus, 
»  et  qui  amenait  un  religieux  nommé  le  père  Rémi,  qui 
»  avait  été  missionnaire  dans  les  Indes.  Comme  il  appar— 
"  tenait  à  l'ordre  du  cardinal  d'Espagne,  celui-ci  lui  fit 
«  remettre  une  des  commissions  les  plus  agréables ,  et  ils 
«  partirent  tous  pour  Saint-Domingue  ,  avec  d'autres  reli- 
«  gi«ux  dominioaiusqui  furent  aussi  pourvus  abondamment, 


(  458  ) 

»  aux  frais  du  trésor  joyal  ,  de  tout  ce  qui  était  nécessaire 
»  pour  la  célébration  des  mystères.  »  (i) 

i5i7.  Cette  année  les  religieux  hiéronimites  firent  la 
proposition  au  roi  d'envoyer  en  Amérique  des  esclaves  afri- 
cains. Las  Casas  en  fit  une  autre,  qui  était  d'accorder  la  fa- 
culté de  les  y  transporter  aux  Esjiagnols  qui  s'y  étaient  établis. 
Le  roi  agréa  la  demande  des  religieux;  mais  les  abus  qui 
devaient  en  naître  ne  tardèrent  pas  à  se  faire  sentir.  Je  crois 
pouvoir  me  dispenser  de  copier  ici  le  texte  deHerrera  ,  puis- 
que je  l'ai  inséré  ailleurs.  Après  avoir  rapporté  ces  évé- 
nemens,  Herrera  ajoute  que  «l'avis  fut  envoyé  à  ces  reli- 
»  gieux  de  revenir  en  Espagne;  et,  afin  qu'on  rencontrât 
«moins  d'obsîacles  ,  il  fut  ordonné  au  licencié  Rodrigue 
»  de  Figueroa  d'aller  à  Saint-Domingue  exercer  les  fouc- 
»  tioas  de  juge— censeur  sur  tous  les  employés  royaux ,  y 
»  compris  l'amiral ,  et  à  Diègue  Velazquez  de  se  rendrp  à 
u  Cuba  pour  le  même  objet.  Le  docteur  de  Gama  reçut  une 
*  commission  semblable  pour  l'île  San-Juan ,  et  Lope  de 
»  Sosa  pour  la  Terre-Ferme  ,  oli  Pedre  Arias  était  à  la  tête 
»  de  l'administration.  Las  Casas  continua  de  solliciter  L'a- 
»  doplion  du  plan  qu'il  avait  présenté  pour  peupler  les 
»  Indes  u'Espagnols.  Le  cardinal  Adrien,  qui  avait  approuvé 
»  son  système  ,  lui  fit  remettre  les  pouvoirs  les  plus  étendus 
»  pour  se  concerter  avec  tous  les  prélats ,  les  juges  et  les 
»  corrégidors  du  royaume;  il  leur  était  recommandé  d'avoir 
»  toute  confiance  en  lui,  et  de  l'aider  autant  qu'ils  pour- 
»  raient  dans  l'exécution  du  dessein  qu'il  avait  formé  de 
»  lever  un  grand  nombre  de  laboureurs  pour  aller  peupler 
»  les  provinces  de  l'Amérique  ,  et  faire  jouir  les  colons 
»  de  tous  les  avantages  d'une  telle  entreprise.  On  écrivit 
»  aussi  à  Séville  afin  que  les  paysans  qui  auraient  été  en- 
»  rôles  pour  l'Amérique  y  fussent  logés  et  nourris  aux 
»  frais  du  roi  jusqu'au  jour  de  leur  départ.  Las  Casas  appela 
»  auprès  de  lui  ,  pour  en  être  aidé  dans  cette  espèce  d'enrô- 
»  lement ,  un  prêtre  nommé  Berrio  ,  qui  avait  le  titre  de 

(i)  Dec.  2,  liv.  3,  cbap.  6. 


(459) 

«  chapelain  du  roi,  mais  dont  il  ne  tira  parle  parti  qu'il 
»  avait  espéré  :  il  obtint  lui-même  celte  qualité,  qui  semblait 
»  donner  plus  de  poids  et  d'inlluence  à  ses  paroles  dans 
»  l'entreprise  dont  il  croyait  tirer  tant  d'avantage.  Enfin  il 
»  partit  pour  la  Castille  avec  ses  lettres  de  commission  ,  et 
»  écrivit  à  un  grand  nona^e  de  laboureurs  qui  se  disposaient 
»  à  passer  dans  le  Nouveau-Monde.  Mais,  ayant  été  privé  du 
»  secours  de  son  lieutenant  Berrio,  qui  était  allé  faire  une 
»  levée  de  colons  dans  l'Andalousie,  parce  que  lesgrands  de 
»  Castille,  et  en  particulier  le  connétable,  l'avaient  empêché 
»  de  s'en  occuper  dans  cette  province,  il  retourna  à  Sara- 
»  gosse.  Berrio  tira  d'Antequera  deux  cents  hommes,  qu'il 
»  amena  à  Séville;  ils  y  reçurent,  par  les  soins  dti  tribunal 
»  de  commerce  des  Indes  ,  les  vivres  et  les  objets  nécessai- 
»  res  à  leur  voyage,  et  furent  dirigés  sur  un  port  d'oii  ils  par-  ' 
»  tirent  pour  Saint-Domingue.  Le  projet  de  Las  Casas  pour 
»  la  colonisation  des  Indes  n'eut  pas  d'autre  suite  que  celle 
»  qu'envient  de  voir,  malgré  le  bien  qui  devait  en  résulter 
»  pour  l'Amérique  et  pour  le  royaume  d'Espagne;  et  il  ne 
)•  cessait  de  se  plaindre  que  l'évêque  de  Burgos  contrariait 
»   ses   plans  ,   et  lui  refusait  l'assistance    nécessaire.  »    (i) 

i5i8.  Notre  historien  ,  ayant  déjà  annoncé  que  Char- 
les l'''  n'avait  rien  terminé  à  Valladolid  relativement  aux 
affaires  d'Amérique,  pour  s'en  occuper  plus  tard  à  Saragosse; 
qu'il  y  envoya  de  cette  dernière  ville  le  licencié  Rodrigue  de 
Figueroa  avec  le  titre  de  commissaire  royal,  et  qu'on  reçut 
de  ce  pays  la  nouvelle  de  plusieurs  désordres  commis  par 
les  employés  espagnols,  expose  en  détail  les  circonstances 
dans  lesquelles  Las  Casas  fut  obligé  de  se  montrer. 

«1  Tandis  que  ces  choses  se  passaient ,  dit-il ,  dans  les  lu- 
1)  des  ,  on  s'entretenait  à  Saragosse  de  la  commission  du 
»  licencié  Rodrigue  de  Figueroa  ;  et  comme  Las  Casas 
»  avait  beaucoup  de  crédit  auprès  des  ministres  flamands, 
»   ceux-ci  insistèrent  pour  qu'il  fût  dit,  dans  le  premier  ch.i- 


■'i)  Dec.  2 ,  liv.  i> ,  ch.  21. 


(  46o  ) 

-  pitre  de  sa  coinmi;sion  ,  que  les  Indiens  vivraient  iude— 
"  pendans  et  dans  leurs  villages  ,  nonobstant  les  raisons 
»  qu'on  avait  fait  valoir  pour  prouver  leur  incapacité. 
»  Il  fut  formellement  recommandé  à  Figueroa  de  tenir  la 
«  main  à  l'exécution  de  cefte  mesure  ,  et  on  lui  remit  une 
»  lettre  pour  Las  Casas  ,  laque! Importait  en  substance  qu'il 
»  devait  se  souvenir  d'avoir  écrit  à  leurs  altesses  que  les 
"  caciques  et  les  Indiens  avaient  tant  d'intelligence  et  de 
»  capacité  ,  qu'il  était  juste  de  leur  laisser  la  liberté  de  vivre 
•>  à  leur  manière  dans  les  villages,  et  comme  les  Espagnol» 
>•  eux-mêmes  ,  et  qu'ils  pouvaient  être  employés  comme 
»  vassaux  à  différentes  corvées  sans  qu'il  fût  nécessaire  de 
■>  les  soumettre  au  régime  des  commanderics  ;  qu'il  avait 
H  également  assuré  et  garanti  avec  îa  plus  fcrtiie  confiance 
»  que  la  grande  habitude  qu'il  avait  acquise  des  Indiens  ea 
»  vivant  au  milieu  d'eux  raulorisait  à  promettre  que  ,  si  on 
»  suivait  l'ordre  et  la  direction  qu'il  proposait  ;  on  verrait 
ji  ces  hommes  vivre  en  société  dans  leurs  villages  ,  obéir  à 
»  l'ordre  politique  et  aux  lois  municipales  ,  embrasser  la  foi 
)i  catholique,  et  demander  le  bienfait  d'une  liberté  pleine  et 
»  entière  ,  qu'on  ne  pouvait  leur  refuser.  Afin  que  le  plan 
>.  de  Las  Casas  fût  d'une  exécution  plus  facile,  il  était  re— 
»  commandé  au  licencié  Figueroa,  qui  allait  connaître  les 
»  choses  par  lui-même  ,  de  ne  rien  omettre  pour  réaliser  le* 
"  promesses  ijuele  licenciéLas  Casas  avaitfaites  au  roi,  et  il 
«  devait  jcinployer  fout  le  pouvoir  dont  il  allait  être  investi. 
»  On  remit  au  licencié  Figueroa  une  provision  royale  pa- 
V  tente,  en  vertu  de  laquelle  il  pouvait  rendre  la  liberté  à 
»  ceux  des  Indiens  qui  la  demanderaient  en  promettant  de 
»>  vivre  soumis  aux  lois  du  régime  ordinaire,  et  à  condi- 
"  lion  que  chaque  Indien  marié  paierait  un  tribut  pour  lui- 
»  même  et  pour  ceux  de  ses  enfans  âgés  de  quinze  ans  ,  et 
»  tel  qu'il  avait  paru  à  Las  Casas  qu'on  pouvait  l'imposer. 
«  Cette  commission  de  Figueroa  devait  être  annoncée  publi- 
'•  quement ,  afin  que  tout  le  monde  en  eût  connnaissance  ,  et 
»>   que  la  liberté  qu'on  allait  rendre  aux  Indien!  eut  de»  suites 


(  46i  ) 

"  plus  iinpoTlautes.  Le  licencié  ne  deyail  pes  ignorer  qur 
>•  l'inLenlion  du  roi  était  qu'on  arrivât  par  ce  système 
>•  à  rendre  catholiques  les  Indiens,  et  à  conserer  leur  race 
»  au  lieu  de  la  détruire,  comme  on  voyait  bien  que  leurs 
»  oppresseurs  en  exécutaient  le  ])roiet. On  lui  disait  aussi  que, 
»  le  gouvernement  s'étant  occupé  de  ].orler  remède  au  mal, 
i»  les  uns  avaient  prétendu  que  les  Indiens  n'étaient  pas  fails 
»  pour  vivre  indépendans  et  sous  leurs  propres  lois  ,  ni  en 
>•  curps  de  nation  et  organisés  politiquement  ;  que  telle  n'a- 
»  vait  pas  été  l'opinion  de  Las  Casas  ,  cet  ami  des  Indiens, 
"  ayant  assure  qu'ils  acquitteraient  l'impôt  ;  que  ceux 
"  qui  leur  refusaient  une  certaine  dose  d'intelligence  ne 
»  croyaient  pasqu'ils  devinssent  jamais  chrétiens  ni  suscepli- 
»  blés  d'être  gouvernés  comme  les  Espagnols;  qu'on  avait  es- 
«  sayé,  dutcraps  de  jNicoIas  Ovando,  de  laisser  plusieurs  ca- 
»  ciqucs  entièrement  libres,  pour  voir  s'ils  deviendraient  des 
»  hommes  nouveaux,  et  que  celle  expérience  avait  prouvé 
»  le  contraire;  que  si  on  leur  laissait  une  entière  liberté, 
»  on  les  verrait  s'abandonner  sans  retenue  à  la  licence  des 
»  festins  et  des  diverlissemens ,  faire  des  voyages  dans  la 
»  montagnes ,  pratiquer  l'idolâtrie  et  commettre  tous  les 
»  péchés  de  la  luxure  ;  que  ces  choses  se  voyaient  tous  les 
X  jours,  parce  qu'à  peine  on  les  avait  mis  en  liberté  qu'ils^ 
»  oubliaient  ce  qu'un  leur  avait  appris  de  la  religion  chré- 
»  tienne,  retombaient  dans  les  désordres  de  leur  première 
>'  vie,  et  retournaient  souvent  dans  les  montagnes ,  après 
»  s'être  dépouillés  des  vêlemens  dont  les  chrétiens  d'Es— 
»  pagne  avaient  couvert  leur  nudité  en  les  baptisant  ;  et  en- 
»  fin  qu'il  y  avait  d'autres  abus  dénoncés  dont  il  pourrait 
»  prendre  connaissance  lorsqu'il  serait  arrivé  sur  les  lieux. 
»  Tous  ces  rapports  étaient  contredits  par  les  pères  doraini- 
»  Gains  ;  ils  prétendaient  qu'on  n'avqit  rien  de  mieux  à  faire 
»  que  d'émanciper  les  Indiens ,  parce  que  le  flambeau  de  U 
»  raison  les  éclairait  aussi  bien  que  les  autres  homme*  ; 
n  qu'il  était  impolitique  de  les  laisser  dans  leurs  village» 
')   sous  la  main  des  Espagnols,  quoiqu'on  leur  envoyAl  de* 


(  462  ) 

)>  prélres  pour  les  instruire  et  des  tuteurs  pour  les  gouver- 
»  ner,  parce  que  ce  système  était  accompagné  de  la  plus 
M  affreuse  tyrannie  de  la  part  des  commandeurs  ,  et  tendait 
:>  directement  à  leur  entière  destruction. 

»  On  avertit  aussi  le  licencié  Figueroa  que  le  système 
»  des  commanderies  avait  des  défenseurs  qui  deman- 
»  daient  seulement  qu'on  exécutât  les  ordonnances  du  roi 
1)  catholique  pour  tout  ce  qui  concernait  l'instruction,  la 
y>  nourriture  et  le  travail  des  Indiens,  sauf  les  changemens 
»  nécessaires  pour  améliorer  leur  condition  ,  en  leur  ren- 
>3  dant  leurs  anciennes  jîropriétés,  et  en  ne  les  forçant  plus  à 
>'  un  travail  excessif,  ce  qui  sej-ait  praticable  si  le  soin  eri 
3D  était  confié  à  des  hommes  capables  de  faire  exécuter  les 
»  ordres  du  monarque;  qu'afin  qu'il  fût  mieux  instruit  de 
»  l'état  de  la  question  et  des  raisons  qu'on  faisait  valoir  de 
»  part  et  d'autre ,  on  lui  remettrait  les  mémoires  qui  avaient 
»  été  envoyés,  l'exposé  des  sentimens  de  quelques  autres 
»  personnes ,  les  votes  du  conseil  et  une  copie  des  ordon- 
y>  dances.  On  le  prévenait  que  ,  si  les  Indiens  lui  semblaient 
3)  incapables  de  jouir  de  ces  avantages,  il  devait  songera 
»  imiter  les  pères  hiéronimites ,  c'est  à  dire  les  réunir  en 
3)  communautés  de  villes  ou  de  peuplades,  sous  l'autorité  des 
»  chrétiens  leurs  tuteurs  ;  et  que  si ,  par  l'effet  de  quelques- 
y)  unes  des  circonstances  indiquées  plus  haut,  cette  mesure 
3)  offrait  des  inconvéniens ,  et  qu'il  fût  nécessaire  de  sou- 
»  mettre  les  Indiens  à  des  commandeurs,  on  songeât  à  leur 
>)  faire  autant  de  bien  qu'il  serait  possible,  ce  qui  était, 
»  dans  la  pensée  du  gouvernement,  l'objet  le  plus  essentiel. 
»  Afin  d'y  parvenir  plus  aisément,  on  lui  ordonnait  d'exé- 
»  cuteren  arrivant  dans  les  Indes  la  mesure  qui  avait  été 
»  proposée  par  les  pères  gouverneurs ,  c'est  à  dire  d'é— 
«  manciper  les  naturels  qui  appartenaient  à  son  altesse, 
»  aux  Espagnols  absens  des  Indes,  aux  ministres,  à  la  fa- 
»  mille  royale,  aux  juges  employés  dans  les  îles,  aux  of- 
»  ficiers  de  robe  et  d'épée  chargés  de  la  recette  des  deniers 
»  royaux,  et  aux  visiteurs;  de  les  retenir  cependant  dan* 


(  463  ) 

»  leurs  propriétés  jusqu'à  ce  qu'on  eût  fixé  le  régime  qui 
»  leur  conviendrait  le  mieux,  de  manière  qu'ils  n'euisent 
»  qu'à  entretenir  ces  mêmes  biens  pour  en  tirer  leur  sub— 
»  siàtance  ,  et  qu'à  extraire  des  mines ,  mais  par  un  léger 
>'  travail,  une  certaine  quantité  d'or  dont  ils  recevraient 
«  leur  part  accoutumée  ;  que ,  si  ce  salaire  était  insuffisant , 
»  on  leur  en  accordât  un  plus  fort  ,  afin  de  satisfaire  à  tous 
»  leurs  besoins  sans  que  leur  tâche  devînt  plus  pénible.  Cette 
»  mesure  devait  être  doublement  utile ,  en  procurant  du  re- 
»  ])os  et  une  diminution  de  peine  aux  Indiens ,  et  en  promet- 
>j  tant  de  vérifier  si  ce  nouveau  régime  avait  quelque  influence 
»  heureuse  sur  leur  intelligence  et  sur  leurs  habitudes. 

»  Après  cette  première  opération  ,  le  licencié  Figneroa 
»  devait  se  joindre  aux  évéques  ,  aux  religieux  hiéronimites, 
»  et  à  quelques  autres  gens  de  bien  qui  n'avaient  pas  d'es- 
»  claves  ,  et  à  qui  il  devait  toujours  répugner  d'en  avoir  ; 
»  prendre  connaissance  de  l'opinion  djes  pères  dominicains  , 
»  des  franciscains,  et  des  habitans  les  plus  considérés  et  les 
«  plus  dévoués  au  bien  public  ,  et  enfin  de  celle  des  moines 
->  de  Saint-Jérôme  ,  afin  d'embrasser  ensuite  le  parti  qu'il 
«  croirait  le  meilleur,  mais  en  se  proposant  avant  tout 
»  le  salut  éternel  des  Indiens  ,  et  le  soin  de  leur  apprendre  à 
•  vivre  désormais  en  hommes  raisonnables  ,  enticmis  de  la 
»  paresse  et  des  habitudes  criminelles  .  et  d'établir  une 
3)  impartiale  justice  au  milieu  d'eux  pour  les  préserver  de 
»  toute  vexation,  Figueroa  devait  aussi  établir  pour  cola  des 
>»  régleraens  fondés  sur  les  ordonnances  du  roi  catholique, 
»  et  modifier  même  celles-ci  à  son  gré  pour  arriver  plus 
»  promptcment  au  but  qu'on  s'était  proposé  ;  punir  les 
»  transgresseurs  de  ces  mesures,  et  payer  avec  les  deniers  du 
»  roi  les  hommes  à  qui  il  en  aurait  confié  l'exécution.  Il  lui 
»  était  également  prescrit  de  tenir  des  procès  verbaux  de 
»  toutes  lesassembléesqu'il  aurait  convoquées, etdes  opinions 
»  qu'ony  aurait  émises  ;  d'en  exiger  la  signature  de  tous  les 
»  Espagnols  qu'il  y  aurait  appelés,  etdc  les  envoyer  dans  cet 
»  étatàsonaUesse,afinqu'3prèsavoir  connu  sadélerrninalinti 


»  on  pût  décider  re  qu'il  conviendraÏL  de  faire  ;  que  si  cepcn- 
»  dant  il  avait  été  décidé  dans  son  conseil  qu'on  rendrait  la 
»  liberté  entière  aux  Indiens  ,  on  pourrait  le  faire  immé- 
»  diatemenl  ef  sans  attendre. 

»  Un  autre  objet  dont  Figueroa  devait  s'occuper  ,  c'é- 
»  tait  d'engager  les  caciques  les  }î1us  sages  à  payer  comme 
»  vassaux  un  tribut  annuel  à  sa  majesté;  et,  en  attendant 
»  que  le  l'oi  eût  fait  réjiondre  à  ses  premières  lettres ,  de 
»  confier  ,  à  titre  de  dépôt ,  les  Indiens  vagabonds  à  des 
»  Espagnols  capables  de  les  traiter  avec  humanité  ,  et  de  les 
w  retirer  à  ceux  qui  en  seraient  les  tyrans ,  ainsi  qu'il  lui 
»  était  recommandé  par  les  ordonnances. 

»  Et  comme  on  avait  aussi  appris  que  des  Espagnols 
»  étaient  allés  enlever  dans  les  îles  voisines  un  grand  nom— 
»  bre  d'Indiens  dont  ils  avaient  fait  des  esclaves  ,  Figue- 
»  roa  devait  réparer  celte  injustice,  constater  et  faire  con- 
»  naître  à  quelles  parties  de  la  Terre- Ferme  iippartenaient 
a  les  Indiens  libres  et  ceux  qui  ne  l'étaient  pas  ;  et  puisque 
»  Las  Casas  avait  publié  que  les  véritables  esclaves  étaient 
»  les  Caraïbes,  ou  naturels  de  l'île  de  la  Trinité,  tout  ce  qui 
H  n'appartenait  pas  à  celte  ration  devait  être  rendu  à  l'in- 
»  dépendance.  Celte  règle  s'appliquait  surtout  aux  Indien* 
»  qu'on  avait  enlevés  des  Barbades  et  des  îles  des  Géants  ;  ils 
»  devaient  jouir  à  Saint-Domingue  ,  où  ils  étaient,  delà 
»  même  liberté  que  les  liabitans  de  l'île,  et  être  aussi  favo— 
»  rablemcnt  traités  s'ils  voulaient  faire  des  plantations  , 
w  cultiver  les  vers  à  soie  ,  établir  des  moulins  à  sucre  ou 
»  se  livrer  à  d'autres  spéculations  ,  parce  que  ces  moyens 
>  ne  pouvaient  qu'augmenter  le  nombre  des  liabitans  etsoii- 
»  lager  les  naturels.  Figueroa  devait  encore  modérer  les 
"  poursuites  des  créanciers  à  l'égard  de  leurs  débiteurs,  et 
»  en  obtenir  des  sursis.  On  le  chargeait  également  d'exami- 
»  ner  la  position  dePucrfo-Rico  ;  de  voir  jusqu'à  quel  point 
:>  il  pouvait  convenir  de  l'abandonner  ,  et  de  prendre  un 
»  parti  définitif  après  avoir  entendu  tous  les  avis  ;  de  remet- 
«   Irc  aux  pères  hiéronimiles  les  lettres  qu'il  allait  emporter 


(465  ) 

»  pour  eux  ;  de  louer ,  au  nom  de  son  altesse  ,  le  zèle  qu'ils 
»  avaient  mis  à  servir  l'Etat ,  et  leur  annoncer  que  ,  d'après 
»  le  désir  qu'ils  avaient  témoigné  de  revenir  en  Europe  , 
»  il  leur  en  accorderait  la  permission  aussitôt  qu'ils  lui  au— 
»  raient  rendu  compte  de  l'état  des  affaires  dans  les  colc- 
»  nies.  Comme  on  avait  appris  que  des  Espagnols ,  sous 
)>  prétexte  de  faire  le  commerce  d'échanges  sur  la  cote  des 
»  Perles ,  y  maltraitaient  et  scandalisaient  les  naturels , 
»  leur  fournissaient  du  vin  et  des  armes  ,  qu'ils  recevaient 
»  avec  empressement ,  et  rendaient  par  cette  licence  la  pré- 
»  dicalion  de  l'Evangile  par  les  missionnaires  extrêmement 
»  difficile  el  dangereuse  ,  Figueroa  devait  remédier  à  ce 
»  désordre  et  punir  sévèrement  les  coupables.  » 

iSig.  — Herrera  revient  à  Barthélemi  de  Las  Casas,  et 
dit:  «Barthélemi,  qui  n'avait  pu  réussir  jusque  là  à  enrôler 
»  des  laboureurs  pour  les  Colonies,  et  qui  avait  été  aban— 
»  donné  par  son  lieutenant  Berrio  en  Castille,  tourna  ses 
»  vues  du  côté  de  Barcelonne  ,  avec  la  ferme  résolution  de 
»  surmonter  tous  les  obstacles  :  il  annonça  que  la  petite 
»  vérole  avait  fait  tant  de  ravages  parmi  les  Indiens  ,  qu'il 
»  était  urgent,  pour  que  les  finances  du  roi  n'en  soulfris- 
»  sent  pas,  d'envoyer  dans  la  colonie  des  paysans  espagnols, 
»  et  de  les  recevoir  dans  les  établissemens  qui  appartenaient 
»  au  roi  jusqu'à  ce  qu'ils  fussent  en  état  de  travailler  et  de 
»  se  suffire  à  eux-mêmes.  Mais  comme  les  religieux  de 
«  Saint-Jérôme  les  avaient  vendus,  parce  qu'ils  ne  rappor- 
»  faient  presque  rien  au  trésor  ,  et  que  les  administrateurs 
M  en  détournaient  à  leur  profit  la  plus  grande  partie  des 
»  revenus  ,  Las  Casas  voulait  qu'on  lui  remît  un  ordre  pour 
»  obliger  les  officiers  receveurs  des  impôts  de  nourrir  ses 
»  colons  pendant  une  année,  comme  on  l'avait  promis  de 
»  la  part  de  S.  M.  à  ceux  qui  s'étaient  engagés  à  passer 
jj  dans  les  Indes.  L'évêque  de  Burgos  ,  trouvant  qu'il  en  coîî- 
»  tcrait  trop  au  roi  ,  combattit  le  plan  de  Las  Casas,  qui  se 
»  vit  forcé  d'y  renoncer.  Il  en  forma  alors  un  autre  ,  ce  tut 
»  de  demauder  un  territoire  de  cent  lieues  d'étendue  dans 
II.  5o 


»  les  colonies  ,   où  ni  les  soldats  ni  les  gens  de   mer  n'au- 

»  raient  janaais  la  permission  de  pénétrer ,  afin  de  laisser 

»  aux   dominicains  la  liberté  d'y  prêcher  l'Evangile  aux 

»  naturels  ,  sans  avoir  à  craindre  les  troubles  que  les  gens 

»  de     euerre     et    les    marins    excitaient     partout.     Mais 

»  comme  ce   nouveau   projet  eut   aussi  des  adversaires , 

»  il     proposa     aux     Flamands     qui     entraient    dans    les 

M  conseils   du    roi  ,   et    au    docteur   Mercurin    Gatinara  , 

»  milanais,    grand-chancelier,    qui    venait  d'arriver,    un 

>'  moyen  qui  devait  procurer  de  l'argent  au  roi  sans  qu'il 

»  en  coûtât  rien ,   pourvu  qu'on   ne  laissât  entrer  dans  le 

»  pays  que  les  personnes  qu'il  aurait  choisies ,  et  dont  le 

>,  nombre  ne  s'élèverait  pas  au-dessus  de  cinquante  :  il  vou- 

»  lait  qu'elles  fussent  vêtues  de  drap  blanc  ,  et  qu'elles  por- 

u  tassent  sur  leur  habit  des  croix  de  la  forme  et  de  la  cou- 

»  leur  de  celle  de  l'ordre  de  Calatrava  ,  avec  d'autres  pièces 

»  également  découpées  sur  leurs  bras  ,  afin  qu'en  les  voyant 

»  les  Indiens  les  prissent  pour  des  hommes  d'une  autre  na- 

>.  tion   dont  ils  n'avaient  rien  à  craindre.  L'intention    du 

..  licencié  était  de  demander  plus  tard  au  pape   et  au  roi 

H  la  création  d'une  confrérie  religieuse  ,   dont  l'espèce  de 

».  société  qu'il  voulait  fonder  aurait  été  le  noyau  ;  et  il  pro- 

»  mettait  de  soumettre  avec  ces  hommes  tous  les  Indiens 

»  de  la  côte  de  Cumana  ,  où  il  désirait  commencer  son  en- 

),  treprise  ,  assurant  que  c'était  le  seul  moyen  de  ramener 

»  une  population  que  les  navires  qui  en  revenaient  repré- 

>.  sentaient  comme  violemment  insurgée. 

,,   Afin  de  faire  plus  d'impression  sur  l'esprit  des  minis- 

,  1res  flamands,  Las  Casas  promit  i"  d'assujettir  en  deux 

»  ans  tous  les  naturels  des  confins  du  pays  qu'il  désignait  , 

»  et  dont  le  nombre  s'élevait  à  dix  mille,  et  de  leur  inspi- 

»  rer   de  l'amitié    pour   les   Espagnols;    2"    d'obtenir  en 

»  trois   ans  les  mêmes  résultats   sur  les  habilans  des  pays 

H  qui    s'étendaient  depuis    le   Rio  Dulce,    à    cent    lieues 

»  de  Paria  ,  jusqu'à  mille  lieues  le  long  de  la  côte  :  dès- 

«  qu'il  serait  entré  dans  le  premier  de  ces  pays  il  y  établi- 


(  ^^7  ) 

"   lail  un  impôt  de  quinze  mille  ducats  po*  le  roi  ;  il  en 

'•   ferait   payer    le  double  au  bout  de  quatre  ans,'  trois 

«   fois    plus    la   cinquième    année,     et    ainsi    progressive- 

»   ment,  en  sorte   qu'au   bout   de   dix   ans  les  revenus  de 

»   S.  M.  dans  ce  pays  seraient  de  soixante  mille  ducats.  Il 

-   offrit  de  fonder  et  de  peupler  trois  ^ilIes  ,  de  laisser  dans 

>■   chacune  cinquante  Espagnols,  et  d'y  bâtir  un  fort.  Il  an- 

»   nonça   qu'il   s'occuperait  de    connaître    les  lieux  et   les 

>•   rivières    oii   l'on    trouvait  de   l'or,  et  qu'il   en  rendrait 

..  compte  ,  afin  que  le  gouvernement  profitât  de  ses  décou- 

••   vertes.  Il  demanda  mille  lieues  de  pays  pour  chasser  Pèdre 

»   Arias   de  la  Terre-Ferme;  mais  il  n'en  put  obtenir  que 

»   trois  cents  ,  c'est  à  dire   le  p  lys  qui  s'étend  depuis  Paria 

»  jusqu'à   Sainte-Marthe  ;  il   eut  cependant  la  liberté  de 

»   pénétrer  dans  l'intérieur  aussi  loin  qu'il  voudrait.  Il  en- 

»   trait  dans  son  plan  d'avoir  avec  lui  douze  religieux  domi- 

»   nicains  ou  franciscains,  en  état  de  prêcher  l'Evangile  avec 

»   des  Indiens  de   Saint-Domingue  ,  compagnons   volon- 

»   taires  de  son  expédition  ,  et  d'emmener  tous  les  naturels 

»  de  la  Terre-Ferme  qui  avaient  été  transportés  dans  celte 

>•  lie  et  dans   les  autres  établissemens   espagnols,  afin  de 

>)  les  rendre  à  leur  patrie  et  à  leurs  familles.  I!  proposait 

->  de  faire  jouir  les  cinquante  hommes  qu'il  voulait  établir 

«  dans  chacune  de  ses  trois  colonies  de  la  douzième  partie 

»   des  revenus  royaux  qui  seraient  perçus  dans  leurs  pays 

»  pour  s'en   servir,    et  les    transmettre  par  testament  à 

»   quatre  héritiers  ;  qu'ils  fussent  nommés  et  armés  cheva- 

>'   liers  de   l'Eperon   d'or  ,    avec    la   faculté  de  passer  cette 

i^  dignité  à  leurs  descendans  ,  comme  les  Castillans  de  race 

>'  pure;  qu'ils  fussent  exempts  à  jamais  de  toute  espèce  de 

«  service;  que  dans  le  cas  oh  l'un  dos  cinquante  viendrait 

»   à  mourir  ,  il  eût  la  faculté  d'en  nommer  un   autre  ;  et 

»   enfin,  que,  les  Indiens  de  ces  contrées  étant  soumis  aux 

..   lois  espagnoles,  il  fût  défendu  de  les  confier  soit  comme 

»   dépôts,  soit  comme  sujets  de  commanderies  ,  ou   pour 

"  être  esclaves.  Ce  plan  ayant  été  communique  aux  Fia- 


(468) 

»   mands  qui  paient  alors  à  Barcelotine  ,  iU  décidèrent  qu'il 
»  serait  publié  et  soumis   au  conseil  royal  des  Indes.  Las 
).    Casas  insista  plubieurs  fois  pour  son  adoption  définitive,  et 
).   vil  avec  douleur  qu'elle  était  sans  cesse  ajournée  :  cène  fut 
»   qu'un  an  après  que  les  ministres  flamands  ie  signèrent. 
»   Le  grand  chancelier  et  M.  de  Gèvres  se  rendirent  sur 
»  les  frontières,  cil  ils  devaient  tiaiter  de  la  paix  avec  d'autres 
>.   commissaires  :  ils  y  restèrent  deux  mois.  Cette  circons- 
»    lance  faisant  croire  au  licencié  qu'il  n'était  point  assez 
»   en  faveur  pour  réussir  ,  et  que  le  conseil  des  Indes  n'ap- 
>.   prouvait  pas   sou  projet  ,    il    obtint  des    huit  prédica- 
).   leurs  du  roi  qu'ils  iraient  trouver  ie  monarque  lui-même 
,)  pour  lui  en  parler  si  les  autres  moyens  ne  suiJisaientpas. 
).  J^n  eifel ,  ils  entrèrent  un  jour  dans  le  conseil.  Le  maître 
»  Michel  de  Salamanque ,  domiuicam  ,  parla  le  premier, 
»   et  dit  tout  ce  qui  lui  parut  conforme  aux   vues  de  Las 
>.   Casas.    L'évêque    de    Burgos  censura    comme   excessive 
»   la  liardiesse  des   huit  dominicains  ;   il  déclara  que  Bar- 
»   ihélemi  avait  seul  le  droit  de  paraître  au  conseil  ,  et  qu'il 
»   était  inouï  que  des  prédicateurs  du  roi  se  fussent  jamais 
>.   mêlés  des  aflaires  dont  il  plaisait  à  S.  M.   de   confier. la 
).   décision  aux  membres  de  son  conseil  ;  que  le  roi  ne  leur 
»   donnait  pas  du  pain  pour  qu'ils  eussent  à  s'ingérer  de  ces 
»   sortes  de  discussions ,  mais  seulement  pour  lui  prêcher 
))   l'Evangile.  Le  docteur  deLaFuente  répliqua  que  ce  n'était 
»  point  pour  Las  Casas  qu'ils  étaient  venus,  mais  pour  la 
»   cause  de  Dieu  même  ,  dont  ils  étaient  chargés  ,  et  jjour 
>.   laquelle  ils   étaient  prêts  à   sacrifier  leur  vie  ;   qu'il    ne     ^ 
).   devait  pas  leur  paraître  étonnant  ni  téraéraue  que  huit     1 
>.   uîaîlres  en  liiéologie,  qui  pouvaient  aller  mettre  en  mou- 
».    \emenl  tout  un  concile  général  .sur  des  matières  théologi- 
>■  ques  et  sur  le  gouvernement  de  l'Eglise  universelle ,    S2 
»  présentassent  devant  les  conseillers  du  roi  pour  leur  re- 
>>   présenter  le  mal  qu'ils  pouvaient  faire  ,  attendu  que  leurs    •; 
»   i'onclions  étaient  au-dessus  de  celles  des   conseillers  de 
).   S.  M.  ;  que  cette  q^ualité  les  avait  portés  à  venir  demander 


(  4^9  ) 

»   le  redressement  des  torts  ,  des  erreurs  ,  des  fautes  et  de» 
»   injustices  qui  se  coinuieltaienl  dans  les  Indes  ;  que  si  leur 
»  réclamation  n'était  pas  écoutée   ils  prêcheraient    contre 
»   eux  ,  comme  n'accomplissant  pas   la    loi  de  Dieu  ni  les 
»   obligations  qui  les  altachaienl  au  service  du  roi,  et  qu'en 
»   tenant  une  pareille  conduite  ils  ne  feraient   qu'acconi- 
»   plir  et  annoucer  l'Evangile.  Don  Garcia  de  Padilla  ,  per- 
»  sonnage  fort  éclairé  ,  et  membre  du  conseil ,  prit  alors  la 
»  parole ,  et  dit  :  Le  conseil  a  fait  ce  qu'il  devait  faire  ;  il  a 
»  décrété  plusieurs  excellentes  mesures  pour  le  bonheur  des 
»   Indiens  ,  et  on  vous  les  fera  connaître  ,  quoique  votre  im- 
»  prudence  vous  rende  indignes  de  cette  grâce,  afin  de  vou* 
»  prouver  combien  vous  avez  été  téméraires  et  audacieux.  — 
»   Le  docteur  de  La  Fuente  ,  reprenant  la  parole  :   Montrez- 
»  nous,  messieurs, dit-il ,  quelles  sout  ces  mesures  :  si  elles  sont 
»  justes  ,  nous  y  applaudirons  ;  si  elles  ne  le  sont  pas  ,  nous 
»   les  maudirons  ainsi  que  leur  auteur  ;  car  nous  ne  pou- 
«   vons  croire  qu'elles  soient  en  ce  cas  l'ouvrage  de  vos  sei- 
»   gneuries.  — 

»  Un  autre  jour  le  conseil  tit  appeler  les  prédicateurs  , 
»  et  leur  donna  connaissance  d'un  grand  nombre  d'ordres 
»  soit  anciens  ,  soit  !;ouveaux  ,  qui  prouvaient  qu'on  avait 
»  songé  au  bien-être  des  Indiens.  Quelque  temps  après 
»  ils  revinrent  avec  un  fort  long  mémoire  dans  lequel  ils 
»  exposaient  leur  sentiment  ,  et  signalaient  comme  un  abus 
»  le  remède  qu'on  voulait  appliquer  aux  maux  des  Indiens. 
»  Le  conseil  reçut  cette  pièce  avec  beaucoup  de  bienveil- 
»  lance,  et  promit  de  s'en  occuper ,  dans  l'intérêt  des  Ainé- 
»  ricains,  si  les  mesures  qu'on  y  proposait  étaient  approu- 
«  vées.  Lorsque  le  grand  chancelier  et  M.  de  Gèvres  furent 
»  de  retour  des  frontières  de  France,  Las  Casas  leur  adressa 
»  son  plan  et  ses  sollicitations  ;  mais  ces  deux  hommes  d'é- 
..  tat  ne  paraissant  pas  s'en  occuper,  le  licencié,  comptant 
»  sur  la  protection  des  Flamands,  ou  même,  suivant  le 
»  conseil  que  quelqu'un  d'eux  lui  avait  peut-être  donne  , 
»  prit  le  parti  de  récuser  tout  le  conseil  des  Indes  ,  et  sur- 


(47°) 

"   tout  l'évêque  de  Burgos.  Il  en  résulta  de  vives  discus- 
»   sions  :  les  Flauiarids  ,  qui  ne  demandaient  pas  mieux  que 
»  devoir  !es  Castillans  perdre  la  confiance  du  roi ,  afin  de 
»  s^ea  emparer  eux-mêmes  pour  gouverner,  parvinrent  à 
»   obtenir  du  monarque  qu'il  fût  créé ,   pour   discuter  les 
»  me'moires  de  Las  Casas,  une  autre  commission  com.posée 
»  de  personnes  e'trangères  au  conseil  des  Indes,  et  par  cou— 
>>   se'quent  impartiales.  Les    men;bres   du  nouveau  comité 
»  furent  don  Juau  Manuel  ,  conseiller  intime  du  roi  Phi- 
»  lippe  I^,. ,  et  don  Alphonse  Tellez,  frère  du  vieux  marquis 
M  de  Villena  ,  fils  de  don  Juan  Pacheco,  célèbre  sous  le  rè- 
»   gne  de  don  Henrique  lY  ;  ils  appartenaient  aux  conseils 
i>  d'état  et  de  la  guerre,  et  passaient  pour  les  meilleurs  po- 
»   litiques  de  ce  temps-là  ;  le  troisième  fut  le  marqui^'Agui- 
»  lar ,  membre  aussi  du  conseil  d'étiil  ,  et  grand  veneur  ;  le 
»  quatrième  ,  le  licencié  Yargas  ,  qui  avait  été  trésorier  gé- 
»•  néral  sous  le  roi   catholique ,  et  s'était   fait  une  grande 
»   réputation  de  sagesse  :  tous  les  Flamands  en  faisaient  aussi 
»   partie ,  ainsi  que  le  cardinal    Adrien,   inquisiteur  géué- 
»   rai.  Ils  se  réunirent  pour  examiner  le  plan  de  Las  Casas  , 
«  quoique  les  affaires,  toujours  nombreuses  au  commence- 
»   ment  d'an  nouveau  règne,  et  surtout  celles  de  la  Catalo- 
»  gne,  ne  leur  permissent  pas  d'y  mettre  beaucoup  de  suite 
j>  ni  une  grande  activité.  A  la  fin  cependant  il  fut  décjdé 
»  que  la  convention  faite  avec  Las  Casas  serait  maintenue  , 
»  et  que  des  ordres    seraient  donnés  pour  son  exécution. 
»   Quelques  Espagnols  arrivés  des  Indes,  ayant  été  instruits 
»   de  l'arrêté  des  commissaires,  firent  parvenir   au  grand 
»   chancelier  plusieurs  mémoires  dans  lesquels  ils  assuraient 
»   que  tout   ce   que  Las  Casas  ])ropo;ait  ne  lui  était  inspiré 
»   <}ue  par  sa    vanité;  qu'il  était  impossible  qu'il  réussît,  et 
)•   <jue  l'événement  le  prouverait  s'il  obtenait  la  permission 
»   de  l'entreprendre. 

»  Les  conseillers  s'éianl  réunis  pour  la  seconde  fois.  Las 
»  Casas  fut  mandé;  il  paria  de  nouveau.  Son  éloquence  fut 
»   vive  et  enliaîuantej  il  était  déjà  sûr  des  suffrages  des  uii-- 


(  47  i  ) 

»  nistres  flamandâ  ,  qui  voulaient  appuyer  ses  mesures  afin 
"  de  prouver  au  roi  que  ,  quoique  étrangers,  ils  n'en  étaient 
'>  pas  moins  les  plus  dévoués  au  service  de  la  luonarchie.  Le 
'•  conseil  voulut  connaître  les  raisons  que  l'on  opposait  aii 
»  projet  de  Las  Casas  ;  il  y  en  avait  plus  de  trente ,  et  il  lui 
»  fut  ordonné  d'y  répondre  ,  afin  qu'on  sût  à  quoi  s'en  tenir 
»  et  quel  parti  il  fallait  prendre.  Las  Casas  ne  perdit  pas 
»  un  moment  pour  satisfaire  à  ce  qu'on  lui  demandait. 
>y  Parrui  les  difficultés  que  ses  adversaires  faisaient  valoir , 
»  les  unes  tombaient  sur  sa  personne  même,  et  les  autres 
»  sur  le  caractère  des  Indiens  ,  qu'il  défendait  avec  tant  de 
»  chaleur.  Je  parlerai  d'abord  de  celles-ci ,  parce  qu'elles 
»  étaient  présentées  par  des  Espagnols  qui  n'a^'aient  pas 
"inoins  d'expérience  que  Las  Casas  dans  les  affaires  des 
»  Indiens.  Ils  disaient  que  ces  hommes  étaient  idolâtres  , 
»  anthropophages,  très  ingrats,  naturellement  enclins  aux 
»  vices  les  plus  abominables,  paresseux,  mélancoliques, 
»  vils  ,  sans  courage,  menteurs  ,  et  presque  dépourvus  de 
»  mémoire;  incapables  de  s'amender  ou  de  persévérer  dan* 
i>  le  bien,  parce  qu'ils  étaient  insensibles  aux  châlimens,  aux 
n  éloges  et  aux  meilleurs  conseils  ;  dominés  par  les  désirs  les 
1)  plus  effrénés;  sans  disposition  pour  le  bien,  et  presque 
>^  tous  pleins  d'aversioa  pour  la  religion  chrétienne  lors- 
»  qu'ils  étaient  parvenus  à  l'âge  de  l'adolescence,  malgré 
»  l'instruction  qu'on  leur  donnait  et  l'usage  oii  l'on  était  de 
»  leur  administrer  lebaptême,parcequ'ilsétaientsans  atten- 
«  lion  pour  ce  qu'on  leur  enseignait,  et  qu'ils  oubliaient  leurs 
<>  pasteurs  pour  vivre  dans  l'impiété  et  dans  l'Iiabitudo  de 
»  se  traiter  les  uns  les  autres  avec  la  plus  grande  cruauté.  Le 
«  licencié  Las  Casas  nia  tousles  faits,  et  répondit  à  chaque 
»  inculpation  pour  en  faire  voir  l'injustice.  Il  se  défendit 
»  auss^ontre  ceux  qui  lui  reprochaient  de  n'avoir  pas  tenu  ses 
»  ])ro4^ses  ,  et  d'avoir  trompé  le  cardinal  do  Cisneros,  tjui 
»  avait  sur  sa  parole  envoyé  des  religieux  de  Saint  Jérôme 
..  dans  les  Indes,  puisqu'après  en  avoir  obtenu  la  céduleet 
u   la  qualité  de  protecteur  dei  Indiens,  illfs  avait  abandon- 


(472^ 

>'   né»   pour  revenir  en   Caslille,  parce  qu'il  s'était  aperçu 
■>•   que  ces  pères  voyaient  beaucoup  mieux  que  lui  dans  les 
»  affaires  des  Indiens,  et  les  trouvaient  tout  autres  qu'ils  ne 
■   se  l'étaient  imaginé;  que  cette  erreur  dans  laquelle  il  était 
»  tombé,  ainsi  que  le  peu  de  succès  de  sa  levée  de  paysans 
1»  pour  les  colonies  ,  l'avait  perdu  dans  l'esprit  du  cardinal , 
>•   qui  le  lui  témoigna  lorsqu'il  fut  le  joindre  à  Aranda  de 
»   Duero.  Le  licencié  Las  Casas  fit  à  toutes  ces  charges  une 
»  réponse  fort  étendue.  A  l'égard  de  l'ofFre  qu'il  avait  faite 
»»  de  faire  entrer  en   si  peu   de  temps  de  grosses   somme» 
»  d'argent  dans  le  trésor,  pour  prouver  la  négligence  dont 
»>  les  ministres  des  Indes  se  rendaient  coupables  à  cet  égard, 
»  il  s'étendit  beaucoup  sur  ce  point ,  et  prouva  par  plusieurs 
»  raisons  qu'il  était  en  état  de  réaliser  sa  promesse.  Il  dit  que 
3>  Pèdre  Arias  était  depuis  six  ans  dans  la  Castilla-dc-Oro,oii  il 
»  avait  coiîtéau  roi  depuis  son  arrivée  cinquante-quatre  mille 
»  ducats,  tiré  du  pays  jusqu'à  un  million  d'or  pour  lai  et  pour 
■   ses  capitaines,  et  fait  périr  par  le  fer   ou  dans  l'esclavage 
)•  un  nombre  infini  d'hommes  ,  sans  envoyer  d'autre  ar— 
»  gent  au  roi  que  trois  miWe pesos ,  alors  entre  les  mains  de 
I»  révêque  du  Darien,  Juan  de  Quévedo,  parce  qu'une  pra- 
»  tique   très  ordinaire  aux     receveurs  des  deniers  royaux 
»  c'était  de  percevoir  le  (/uint  du  roi,  de  prendre  leurs  sa- 
»  laires  sur  ce  fonds,  et  de  garder  ce  qui  en  restait  pour  se 
»  payer  avec  cette  réserve  si   la  part  qui  revenait    au  roi 
»  cessait  jamais  d'être  payée. 

»)  Pendant  que  ces  choses  se  traitaient  à  Barcelonne , 
«»  l'évêque  du  Darien ,  dont  je  viens  de  parler  ,  arriva 
»  dans  cette  ville.  Comme  tout  le  monde  était  instruit  h 
>»  la  cour  que  Las  Casas  était  fort  en  faveur  auprès  des 
»»  conseillers  flamands,  qu'il  en  était  bien  reçu  ,  et  que  les 
»  relations  qu'il  avait  avec  eux  étaient  publiques  et  très  fré- 
»•  queutes  ,  il  ne  craignait  pas  de  parler  hautemeht  de  ses 
»  prétentions ,  et  on  disait  même  qu'il  était  en  faveur  auprès 
»  du  roi.  Ce  prince  ,  par  une  suite  de  celte  vive  appli  cation 
»  aux    affaires  qui   est  très  naturelle  au    commencement 


(  475  ) 

»  d'un  règne  ,  paraissait  fréquemment  dans  son  conseil.  La 
^  peste  ,  qui  était  alors  à  Barcelotine,  ne  permettant  pas  de 
«>  s'occuper  de  l'administration  autant  qu'il  était  nécessaire , 
»  le  roi  se  tenait  à  Molinos  de!  Rey  ,  et  les  ministres  dans  les 
»  villages  et  châteaux  d'alentour.  Parmi  ceux  qui  appuyaient 
>'  le  projet  de  Las  Casas  ,  était  l'évêque  de  Badajoz,  qu'on 
»  nommait  le  docteur  Mota  ,  natif  de  Burgos  ,  membre  du 
»  conseil  du  roi.  Instruit  que  l'évêque  du  Darien  mangeait 
»  chez  lui,  le  licencié  Las  Casas  alla  le  trouver;  il  y  rencnn- 
»  tra  à  table  don  Juan  de  Zugniga,  frère  du  comte  de 
»  Miranda  ,  qui  fut  depuis  le  précepteur  de  Philippe  II,  et 
"  don  Diègne  Colomb  ,  amiral  des  Indes.  Après  le  dîner  le 
»  père  Las  Casas  s'engage  dans  la  défense  de  la  cause  desln- 
»  diens,  et  blâme  la  conduite  de  l'évêque  du  Darien  ,  qui  n'a 
»  pas  su  ramener  à  son  devoir  Pèdre  Arias,  en  le  menaçant 
u  des  censures,  ainsi  que  les  capitaines  et  les  receveurs 
»  des  finances  ,  pour  les  actes  rp'il  nomme  tyranniques  ,  et 
)■  dont  ils  se  sont  rendus  coupables.  Cette  sortie  de  Las  Casas 
»  fut  le  commencement  d'une  discussion  très  vive  qui  se 
n  prolongea  pendant  longtemps  ,  et  qui  n'aurait  pas  même 
»  fini  sitôt  si  l'évêque  de  Badajoz  n'eût  terminé  cotte  ora- 
»   geuse  séance. 

»  Le  moment  de  se  rendre  au  palais  étant  venu,  tous 
n  ces  personnages  y  allèrent.  L'évêque  de  Badajoz  dit  au 
»  roi  ce  qui  venait  d'arriver  dans  sa  maison  entre  le  licencié 
»  LasCasaset  l'évêque  du  Darien.  Le  prince,  qui  ne  doutait 
«  pas  que  Barthélemi  n'apprît  des  ministres  et  des  conseil- 
»  1ers  flamands  ce  qui  se  passait ,  le  chargea  de  dire  à  l'un 
»  et  à  l'autre  de  se  rendre  dans  trois  jours  à  la  cour,  parce 
»  qu'il  voulait  les  entendre;  et  comme  il  sentait  l'impor- 
»  tance  des  affaires  du  Nouveau-Monde ,  il  voulut  que 
..  l'amiral  Diègue  Colomb  fût  présent.  Dans  ce  temps-là 
»  arriva  à  Barcelonne  un  moine  franciscain  qui  avait  été  à 
»  Saint-Domingue  ;  instruit  que  les  ministres  et  les  con- 
»  seillers  flamands  écoulent  volontiers  tout  ce  qui  se  débile 
>•   contre  les  Espagnols  d'Amérique,   l'espoir  de  parvenir  à 


(  474  ) 

'  quelque  dignité  enflamme  son  zèle  ;  on  l'enlend  dan» 
»  toutes  les  chairci  dénoncer  la  conduite  des  colons  de» 
■  Indes ,  et  lei  hommes  qui  sont  chargés  du  gouverne- 
»  ment  de  ce  pays.  Il  n'y  a  pas  un  seul  Fbmand  des 
"  conseils  du  roi  f[ui  ne  se  rende  à  ses  sermons.  L'ora- 
»  teur  se  joint  au  licencié  Las  Casas  ,  et  le  jour  indiqué  pour 
••  l'audience  du  roi  étant  arrivé  ,  l'évéque  s'y  rend  le  pre— 
>'  mier ,  et  Las  Casas  y  arri\e  ensuite  avec  le  religieux, 
"  devenu  son  champion.  Le  roi  parait ,  et  sassied  sur 
•>  son  trône  ;  à  sa  droite  et  au-dessous  du  siège  royal 
"  prennent  place  sur  des  banquettes  de  Gèvres  ,  l'amiral, 
»  révêque  de  Terre-Ferme  ou  du  Darien ,  et  le  licencié 
■>  Aguirro  ;  à  sa  gauche  se  placent  le  grand  chancelier, 
>■  révêque  de  Badajoz  et  les  autres  membres  du  conseil  ;  le 
'>  licencié  Las  Casas  et  le  religieux  sont  debout,  près  du 
)'   mur,  en  face  du  roi. 

»  Après  quelques  momens  de  silence  ,  M.  de  Gèvres  et 
»  le  grand  chancelier  se  lèvent,  quittent  leurs  places,  et 
»  s'avancent  en  mohtaut  vers  le  trône  ;  ils  s'inclineat 
»  profondéinent  ,  et  s'entretiennent  à  genoux  avec  le  roi 
»  pendant  quelques  instans.  Ils  vont  ensuite  reprendre  leurs 
•>  places  ,  et  le  grand  chancelier  ,  dont  la  fonction  ,  comme 
»  chef  et  président  des  conseils  ,  est  de  prendre  la  parole  et 
»  de  proposer  l'objet  de  la  délibération  ,  que  le  prince  soit 
'•  présent  ou  absent ,  s'exprijue  ainsi  :  Révérend  évéque^ 
»  la  volonté  de  Sa  Ma/esté  est  que  vous  exposiez  ce 
»  que  vous  savez  des  affaires  des  Indes.  Le  chancelier 
»  employa  ici  le  mot  de  Majesté  parce  qu'on  venait  de 
"  recevoir  le  décret  de  l'élection  de  l'empereur,  et  que 
'>  depuis  ce  moment  cette  qualification  fut  donnée  au  roi 
■•  parles  sujets.  L'évêquc  du  Darien  ^e  leva,  et  fit  au  roi 
»  un  compliment  délicat  et  plein  de  noblesse  ;  il  dit  qu'il 
«  souhaitait  depuis  plusieurs  jours  contempler  la  majesté 
i>  royale  pour  des  motifs  qui  commandaient  à  sa  cons- 
»  cience ,  et  que,  dans  ce  moment  oii  Dieu  venait  de 
»   combler  ses  désirs ,  il  reconnaissait  que  la  personne  de 


(  47-^  )       ■ 

»  Priaiii  était  digne  de  porter  la  couronne  ,  il  ajouta 
"  qu'arrivant  des  Indes,  dépositaire  de  choses  secrète» 
»  d'une  grande  imporlauce  pour  le  service  du  roi  , 
»  il  ne  convenait  pas  qu'il  en  parlât  à  d'autres  qu'à  sa 
»  majesté  et  à  son  conseil.  Après  ce  discours  le  grand 
jE>>  chancelier  lui  fit  signe  de  retourner  à  sa  place,  et  s'avança 
<»  lui-niéme  pour  la  seconde  fois,  avec  M.  de  Gèvres,  vers 
»  le  roi ,  dont  il  prit  les  ordres.  Revenu  à  son  siège ,  il  dit  : 
»  Béi'érend  ëi'ecjite,  le  roi  vous  ordonne  de  parler  sî 
»  "VOUS  avez  quelque  chose  à  lui  dire.  L'évêque  s'excusa 
H  de  parler  pour  la  seconde  fois,  attendu  que  ce  «yuV/flt'ajf 
»  à  communiquer  devait  rester  secret ,  ou  n'être  commu- 
»  nique  qiiau  roi  et  à  son  conseil  ,  et  qu'il  n'était  point 
n  venu  pour  exposer  sa  vieillesse  et  ses  cheveux  blancs 
»  aux  inconvéniens  des  disputes.  Le  grand  chancelier 
»  et  IM.  de  Gèvres  prirent  de  nouveau  les  ordres  du  roi, 
»  après  quoi  le  premier  adressa  à  l'évêque  les  paroles  sui- 
»  vantes  :  Révérend  évé'que.  Sa  Majesté  ordonne  que 
»  vous  parliez  si  vous  avez  que/que  chose  à  lui  dire , 
»  parce  que  les  personnes  qui  sont  ici  ont  été  toutes 
»  appelées  pour  composer  ce  conseil. 

»  L'évêque  du  Dariea  se  lève,  et  adresse  au  roi  le  discours 
»  suivant  :  Très  puissant  seigneur,  le  roi  catholique  votre 
»  aïeul  (qu'il  vive  dans  la  gloire  du  ciel!)  ordonna  qu'il 
»  fut  forme  une  armée  pour  aller  peupler  la  Terre-Ferme 
»  de  l'Inde,  et  il  supplia  notre  très  saint  père  le  pape  de 
>•  me  nommer  évêque  de  cette  première  colonie.  J'y  ai  passé 
"  cinq  années.  Comme  nous  étions  en  très  grand  nombre  , 
»  et  que  l'on  n'avait  pris  de  vivres  que  pour  le  voyage  ,  la 
i>  plupart  moururent  de  faim  dans  le  pays,  et  nous  n'échap- 
»  pâmes  à  ce  lléau  qu'en  passant  notre  vie  à  chercher  des 
»  racines  dans  la  terre  pour  nous  sustenter.  Quelque  temps 
)>  après  ,  voyant  que  l'on  ruinait  celte  contrée  ,  que  les  gou- 
.)  verneurs  y  étaient  plus  médians  les  uns  que  les  autres  , 
.)  et  instruit  que  Votre  IMajcslé  était  heureusement  montée 
sia   I<;  trô.ie ,  je  résolus  de  venir  lui  rendre  rninp'e  de 


(  47^'  ) 

>>  tout  ce  qui  se  passait ,  comme  à  mon  seigneur  et  maîlrc, 
»  à  qui  il  appartenait  d'appliquer  le  remède  â  laiit  de  maux. 
)•  A  l'égard  des  Indiens  ,  je  connais  ceux  parmi  lesquels 
»  j  ai  vécu  ,  et  quant  aux  autres  ,  j'ai  traversé  leur  jiajs 
»  en  revenant  en  Espagne  ;  ce  sont  des  hommes  nés  pour 
»  la  servitude.  Ils  estiment  et  recherchent  l'or  plus  que 
M  toute  autre  chose,  mais  ne  peuvent  s'en  procurer  que 
»  par  beaucoup  d'adresse  et  de  peines...  —  L'évêque  conti- 
»  nua  son  discours  ,  et  lorsqu'il  eut  fini  le  grand  chaH- 
»  celier  et  de  Gèvres  prirent ,  comme  auparavant  ,  les 
»  ordres  du  roi  ,  après  quoi  le  chancelier  dit  :  Don  Bar-~ 
»  thélemi,  Sa  Majesté  vous  ordonne  o'p  parler. 

»■  Le  licencié  Las  Casas  s'exprima  ainsi  :  Très  haut  et  très 
>•  puissant  roi  et  seigneur  ,  je  suis  un  des  plus  anciens  Espa- 
»  gnols  qui  ont  vu  les  Indes  ;  j'habite  cette  contrée  depuis 
»  longues  années  ,  et  j'ai  été  (émoin  de  tout  ce  qui  sV 
»  est  passé.  C'est  parce  que  je  l'ai  vu  (  non  que  je  veuille 
«  passer  pour  meilleur  chrétien  qu'un  autre,  mais  je  n'ai 
»  pu  résister  à  un  sentiment  naturel  de  compassion)  ,  que 
»  je  suis  revenu  en  Espagne  pour  en  rendre  compîe  au 
»  roi  catholique.  Je  trouvai  Son  Altesse  à  Piasencia;  elle 
»  daigna  m'écouter  avec  bonté,  m'ordonner  d'aller  l'attendre 
»  à  Sévillc,  oii  elle  donnerait  des  ordres  pour  mettre  fin  aux 
»  maux  des  Indiens  :  elle  mourut  dans  le  cours  de  sou 
M  voyage.  Après  la  mort  du  roi  j'exposai  les  motifs  de 
»  mon  retour  en  E-spogneauxdcux  gouverneurs  du  royaume, 
»  qui  s'occupèrent  très  sérieusement  des  afifaires  des  Indes. 
»  Depuis  l'arrivée  de  Votre  Mfjesté  j'ai  mis  sous  ses  yeux 
w  l'exposé  de  cette  grande  question  ,  et  j'ai  des  raisons  <!e 
»  croire  qu'elle  eut  accompli  tonte  justice  si  la  mort  n'a- 
»  vait  enlevé  son  grand  chancelier  à  Saragosse.  Je  m'occupe 
»  encore  de  la  même  affaire;  mais  il  ne  manque  pas  d'enneuus 
>>  de  tout  bien  et  de  toute  vertu  qui  désirent  ardemment  (juc 
"  le  mal  que  je  suis  venu  dénoncer  reste  sans  remède. 
»  Votre  Majesté  est  si  intéressée  à  en  prendre  connaissance 
»   et  à  en  ordonner  la  fin  ,  qu'indépendamment  de  ce  que  .sa 


(  ^77  ) 

'•  conscience  royale  peut  lui  inspirer  à  cel  égard,  je  dois 
»  lui  annoncer  que  tous  ses  étais  d'Europe  réunis  ne  sont 
»  pas  comparables  en  étendue  ni  en  richesses  à  la  moindre 

>'  partie  des  vastes  régions  du  jSouvcau-Monde.  En  faisant 
»  cette  déclaration  à  Votre  Majesté  .  j'ai  la  confiance  de  lui 

»  rendre    plus    de   services  qu'aucun   sujet  en  ait  jamais 

»  rendu  à   son    prince.    A    Dieu   ne   plaise    que    l'espoir 

»  d'une   récompense    ni    d'aucun    salaire    influe   sur  ma 

»  conduite  I    car     je   ne   le    fais  pas    même   pour    servir 

'•  Votre  Majesté  ,  et  il   est  certain  ,  malgré  le  respect  et 

»  le    dévouement    qui  sont  dus  à    un  aussi    grand  prince 

»  que  Votre  Majesté  ,  que  je  n'eusse  pas  fait  un  seul  pas 

»  pour  lui  obéir,  sauf  la  fidélité  que  je  lui  dois  en  ma  qua- 

»  lilé  de  sujet ,  si  je  n'avais  pas  cru  faire  en  cela  un  grand 

»  sacrifice  à  Dieu:  ce  souverain  maître  est  si  jaloux  de  ses 

»  droits  ,  il  réclame  si  exclusivement  pour  lui  seul  les  hon- 

«  neurs  et  les  houjniages  de  toutes  ses  créatures  ,  que  je 

»  ne  puis  faire  un  pas  dans  cette  circonstance  ,  si  propre  à 

»  assurer  les  plus  grands  avantages  à  Votre  Majesté,  sans 

»  que  sa  gloire  soit  le  premier  mobile  et  le  seul  principe  de 

»  mes  iictions.     Et,  afin  de  ramener  à    leur  véritable  sens 

>'  les  paroles  que  je  viens  de  faire  entendre  ,  je  déclare  que 

»  je  renonce  à  toute  espèce  de  récompense  temporelle  de  la 

»  part  de  Votre  Majesté  ;  et  si  à  l'avenir  il  arrivait  à  moi  ou 

»  à  quelque  antre  en  mon  nom  de  solliciter  la    moindre 

»  faveur,  je  consens  à  passer  pour  un  partisan  du  men- 

»  songe  ,  et  pour   un  homme    qui    a   trompé    son    roi    et 

»  son  maître.  Je  dirai  aussi,  très  puissant  seigneur  ,  que  les 

»  nations  de  ce  Zsouveau-Monde  sont  très  capables  de  goû- 

»  ter  et  d'embrasser  la  foi  chrétienne  ,  de  se  plier  aux  habi- 

»  Indes  de  la  vertu  ,  aux  bonnes  mœurs  ,  et  de  se  laisser 

»  conduire  par  la  raison  et  la  doctrine.  Ils  vivent  dans  l'in- 

»  dépendance ,  sous  des  rois  et  des  seigneurs  n.nturels  qui 

»  gouvernent  et  maintiennent  l'ordre.  Quant  à  l'opinion  du 

»  révérend  évêqup  qui    prétend  t|u'il:)   sont  ni's  puur  être 

»  esclaves  ,  il  n'v  a  pas  plus  de  dilVerence  entre  !<"  <  if I  et  la 


(478) 

ferre  qu'il  est  possible  d'en  trouver  enlre  ce  qu'il  tlit  à 
cet  égard  et  ce  que  veut  faire  entendre  le  philosoplie  grec 
au  commencement  de  sa  Politique;  et ,  en  supposant 
que  le  sentiment  du  révérend  évoque  fût  celui  du  philo- 
sophe ,  il  ne  faut  pas  oublier  qu'il  s'agit  d'un  païen  qui  a 
mérité  les  peines  de  l'enfer ,  et  qu'il  est  bien  plus  conve- 
nable, dans  une  circonstance  comme  celle-ci,  de  s'appuyer 
sur  la  doctrine  chrétienne  que  sur  celle  d'un  idolâtre. 
Notre  religion  est  celle  de  l'égalité  ;  elle  s'adapte  à 
tous  les  gouvernemens ,  convient  à  toutes  les  nations  , 
n'enlève  à  aucune  sa  liberté  ni  ses  chefs  ,  pour  la  réduire 
en  esclavage  ,  sous  prétexte  que  la  nature  l'a  faite  pour 
cette  condition  ,  ainsi  que  le  révérend  évêque  veut  le  faire 
entendre  :  aussi  conviendra-t-il  que  Votre  Majesté,  au 
commencement  de  son  règne  ,  condamne  une  pareille 
doctrine  ,  et  porte  remède  à  ses  funestes  conséquences.  — 
»  Lorsque  le  licencié  Las  Casas  eut  fini  de  parler,  le  grand 
chancelier  et  M.  de  Gèvres  allèrent  prendre  les  ordres  du 
roi ,  et ,  étant  revenus  à  leurs  places,  le  premier  dit  à  Bar- 
ihélemi  »  Père ,  S .  M .  ordonne  que  vous  parliez 
si  vous  avez  encore  quelque  chose  à  dire.  Le  licencié 
ajouta  :  Seigneur,  j'ai  vécu  plusieurs  années  dans  l'île  de 
Saint-Domingue.  Lorsque  j'y  fus  arrivé  je  m'occupai 
de  remplir  la  commission  que  mes  supérieurs  m'avaient 
donnée  ,  et  qui  était  de  faire  le  dénombrement  des  habi- 
tans  de  l'île.  Lorsque,  quelques  années  après,  je  fus  chargé 
du  même  travail,  je  trouvai  qu'il  en  avait  péri  des  milliers; 
or,  si  le  sang  d'un  seul  homme  injustement  mis  à  mort 
cria  autrefois  vengeance  du  ciel  jusqu'à  ce  que  la 
majesté  divine  eût  fait  justice  des  coupables  ,  j'espère  que 
le  sang  de  tant  de  nations  égorgées  sera  vengé  par  le  châ- 
timent de  quelques  coupables  :  oui,  je  demande  avec  ins- 
tance à  Votre  Majesté,  par  le  sang  de  Jésus-Christ  et  par 
les  plaies  de  saint  François  ,  qu'elle  accomplisse  ce  vœu  , 
afin  que  le  Seigneur  ne  laisse  pas  tomber  sur  nous  tout  le 
fléau  de  sa  colè/e.  — 


«  Le  roi  dit  ensuite  à  son  chancelier  d'avorlir  rainii;«i  Je 
n  parler  ;  celui-ci  s'exprima  en  ces  termes  :  "  Les  maux  que 
»  ces  pères  ont  racontés  avant  moi  sont  très  véritables;  les 
"  prêtres  et  les  religieux  s'en  sont  plaints  ,  et  Votre  Majesté 
»  vient  de  voir  qu'ils  sont  arrivés  en  Espagne  pour  les  lui 
»  dénoncer.  Si  elle  en  éprouve  un  dommage  incalculable, 
»  j'ose  dire  à  Votre  IMaj esté  que  le  mien  est  encore  plus 
>'  grand,  car,  même  en  perdant  tout  dans  les  colonies,  Votre 
»  Majesté  ne  cesse  point  d'être  roi  et  maître,  taudis  que,  dé- 
»  pouiljé  de  tout  dans  ce  pays ,  je  ne  puis  plus  compter  sur 
>'  rien  dans  le  monde.  C'est  ce  motif  qui  me  força  de  j)a5- 
>•  ser  les  mers  pour  venir  informer  le  roi  catholique  de 
»  l'état  des  affaires.  Aujourd'hui  c'est  à  Votre  Majesté  que 
»  je  dois  en  faire  part ,  puisqu'elle  est  mon  unique  es- 
»  pérance  ;  je  la  supplie  donc  de  vouloir  bien  considérer 
"  les  pertes  que  les  événemcns  m'ont  fait  éprouver,  et, 
>'  puisqu'elle  a  daigné  en  entendre  le  récit ,  d'ordonner  à  ses 
"  ministres  qu'ilsy  portent  remède.  Si  Votre  Majesté  daigne 
»  prendre  cette  résolution  ,  elle  reconnaîtra  im  jour  com- 
»  bien  sa  royale  sollicitude  aura  été  utile  à  la  gloire  cl  aux 
»  iotércls  de  sa  couronne.  —  L'évèque  de  Tcrrc-Fcrme 
»  se  leva  après  que  don  Diègue  Colomb  eut, parlé  ,  et  de- 
»  manda  la  permission  d'adresser  un  second  discours  au 
»  roi.  Le  grand  chancelier,  ayant  consulté  Sa  Majesté,  ré- 
»  pondit  à  l'évèque  que  ,  s'il  avait  quelque  autre  chose- 
»  à  dire  ,  il  pourrait  en  faire  un  mémoire  qui  serait  exa- 
»   miné.  Sa  Majesté  se  leva  lAors  et  sortit  du  conseil. 

»  L'évèque  composa  deux  mémoires  ;  l'un  était  dirigé 
»  contre  Pèdre  Arias,  et  l'autre  proposait  les  moyens  de  faire 
»  cesser  la  licence  insupportable  que  ce  gouverneur  de  la 
»  Terre-Ferme  permettait  à  ses  soldats.  L'é\êque  y  ollVait 
»  aussi  des  réglemeus  pour  la  sûreté  et  la  tranquillité  des 
»  Indiens,  et  promettait  de  nommer  une  personne  qui  voulait 
»  déj)eu3er  de  ses  propres  deniers  quinze  mille  ducats  "iiour 
»  en  assurer  l'exécution  :  il  voulait  parler  de  l'adelantada 
»   Diègue   Velazqucz.    L'évèque   aîla   Jîuer  ciiez   le  grand 


(  48o  ) 

»  eliancelier;  et  lui  porta  ses  deux  mémoires.  Le  ministre 
»  en  donna  avis  au  grand  chambellan  de  Laxao ,  le  princi- 
»  cipal  prolecteur  de  don  Barthëlemi ,  et  membre  du  conseil 
»  d'éfal ,  et  l'invita  à  se  trouver  à  table  avec  le  prélat ,  parce 
»  qu'il  fallait  enfin  savoir  à  quoi  s'en  tenir  sur  le  compte  de 
»  Las  Casas.  On  lut  ces  mémoires,  et  l'évêque  fut  inter- 
«  rogé  sur  ce  qu'il  pensait  de  don  Barthëlemi  :  sa  réponse 
»  fut  favorable  au  licencié  ,  et  satisfit  pleinement  ceux  qui 
»  l'avaient  faite  ;  ils  se  flattèrent  d'en  profiter  pour  rappuy,er 
>>  avec  une  nouvelle  forme  ,  et  pour  combattre  l'évêque  de 
:>  Burgos  et  tous  les  membres  du  conseil  des  Indes.  Au  bout 
»  de  trois  jours  l'évêque  de  Terre— Ferme  mourut  d'une 
n  fièvre  maligne  et  le  roi  quitta  Barcelonue  avant  d'avoir 
»  pris  aucune  résolution  à  l'égard  des  aifaires  des  Indes, 
»  parce  qu'il  n'avait  point  échappé  à  sa  pénétration  ,  quoi- 
»  qu'il  fût  fort  jeune  ,  que  ses  conseillers  flamands  traitaient 
»  cette  matière  avec  trop  peu  de  désintéressement ,  et  qu'il 
»  était  persuadé  que  la  situation  de  l'Amérique  demandait 
»  un  nouvel  ordre  de  choses.  Mais  comme  il  ne  voulait 
»  pas  perdre  un  seul  moment  pour  aller  s'embarquer  à  la 
)>  Corogiie ,  et  pour  se  rendre  ensuite  on  Allemagne ,  oii  il 
»  devait  être  couronné  empereur,  il  n'eut  pas  le  temps  de 
)'  terminer  cette  affaire  ni  beaucoup  d'autres  fort  impor- 
»  tantes.  II  quitta  Barcclonne  après  avoir  renvoyé  ,  vers 
)'  la  fin  de  celte  année,  les  Corlès  qui  s'y  étaient  assemblées. 
>•  Comme  j'ai  depuis  long-temps  perdu  de  vue  Fernand 
»  Cortès  ,  en  le  laissant  à  Saint- Christophe  de  Cuba  ,  dans  le 
»  mois  de  février,  je  vais  reprendre  le  récit  de  ses  cxpé- 
»  ditions.    » 

i52o. —  <«  Et  comme  Pèdre  Arias  Davila  ,  dans  le  compte 
»  que  le  licencié  Jean  Rodrignez  de  Alaroncillo  rendait  au 
»  roi  de  lui  et  des  receveurs  des  deniers  royaux,  insistait 
»  pour  que  l'armée  de  Gil  Gonzalez  n'occupât  ni  les  pays  qu'il 
w  avait  découverts,  ni  ceux  qu'il  allait  découvrir  du  côté  du 
»  levant,  d'autant  que  (ionzalez  devait  prendre  sa  direction 
»  vers  le  rôle  opposé  ,    il  fut  expédié  une  nouvelle  commis- 


(  48j   ) 

..  siou  portant  que ,  puisque  le  terme  de  l'ancienne  était 
»  expiré ,  et  que  le  zèle  de  Davila  pour  le  service  de  Dieu  et 
»  du  roi  était  bien  connu  ,  ainsi  que  son  expérience  dans 
»  le  gouvernement  des  Indes,  et  pour  le  bonheur  de  ses  ha- 
»  bilans ,  il  était  maintenu  dans  l'exercice  de  ses  fonctions 
»  jusqu'à  nouvel  ordre,  nonobstant  les  mémoires  qui 
»  avaient  été  composés  contre  lui  et  envoyés  à  la  cour 
..  parVévéque  du  Darien  et  le  père  Las  Casas  {i). 

»  II  me  reste  à  parler  de  ce  qui  fut  résolu  avant  le  départ 
..  du  roi  du  port  de  la  Corogne  ,  à  l'égard  des  sollicitations 
..  du  père  Las  Casas.  Ce  religieux  avait  suivi  le  roi  dans  son 
»  voyage  ,  et  il  importunait  les  ministres  ,  particulièrement 
»   les  Flamands,  dont  il  avait  la  faveur,  outre  celle  du  grand 
»  chancelier  ,  en  se  plaignant  de  l'évoque  de  Burgos  pour 
:>   la  commission  qu'il  avait  donnée  à  Berrio  d'enrôler  des 
»   laboureurs  pour  les  Indes  ,  et  de  l'envoi  qu'on  avait  fait 
»  pour  l'île  Espagnole  des  deux  cents  Espagnols  qu'il  avait 
»   levés  à  Antequera.  Il  assura  qu'ils  ne  pouvaient  manquer 
»   de  mourir  de  faim  s'ils  n'étaient  nourris  aux  frais  du  roi 
»  pendant  un  an  ,  et  jusqu'à  ce  qu'ils  eussent  eu  le  temps 
1)  de  mettre  leurs  terres  en  valeur  :  il  obtint  qu'il  fut  envoyé 
»  pour  leur  consommation  trois  mille  arobes  de  farine     et 
»  quinze  cents  de  vin.  Mais  ,  quelque  promptitude  que  l'on 
»  eut  mise  à  faire  cet  envoi,  et  quoique  les  vaisseaux  fussent 
»  arrivés  à  bon  port ,  les  secours  furent  inutiles  ;  de  tous  ces 
»  colons  ,  les  uns  étaient  morts  ,    les  autres  avaient  quitté 
»  la  colonie,   et  ce  qui  en  restait  était  occupé  à  pourvoir 
»  d'une  autre  manière  à  sa  subsistance  ,  en  sorte  que  cette 
»  expédition  manqua  entièrement.  Lorqu'on  en  vint  dans  le 
>.  conseil  à  la  question  de  savoir  si  l'on   sanctionnerait  ce 
»  qui  avait  été  convenu  et  arrêté  avec  Las  Casas ,   les  avis 
«   furent  violemment  partagés,  surtout  à  l'égard  des  moyens 
»  que  le  licencié  voulait  employer  pour  convertir  les  Amé- 


I  '   l[cncia  ,  d(''c.  ■?.,].  y,  rlia|).   7. 

II.  -  3i 


(  482  ) 

>.  ricaiiis  ;  enfin  le  conseil  décida  que  la  douceur  et  les 
>.  moyens  évangéliques  devaient  être  préférés  pour  cela  à 
).  la  guerre  et  à  l'esclavage  :  on  arrêta  aussi  que  Barllié- 
.«  lemi  serait  cliargé  de  convertir  les  Indiens  de  cette  partie 
»  de  la  Terre-Ferme  qui  lui  avait  été  promise  dans  la 
»  convention  faite  avec  lui  ,  et  dont  les  limites  s'étendaient 
)«  depuis  la  province  de  Paria  jusqu'à  celle  de  Sainte-Mar- 
»  ihe  ,  et  le  long  de  la  merde  l'est  à  l'ouest,  dans  une 
»  longueur  de  deux  cent  soixante  lieues  environ.  Ce  traité 
»  et  la  commission  qui  devait  l'accompagner  furent  signes 
»  le  19  mai  par  le  roi ,  et  il  y  eut  beaucoup  d'autres  mesures 
»  relatives  au  même  objet  que  le  cardinal  Adrien  signa 
»  après  le  départ  du  monarque  ,  et  en  sa  qualité  de  gouver- 
»  neur  du  royaume.  Las  Casas  se  rendit  à  Séville  pour  pré- 
»  parer  son  départ  et  rassembler  les  paysans  dont  il  avait 
»  besoin  :  il  trouva  à  emprunter  de  l'argent  ;  cette  somme 
»  et  celle  qu'il  avait  obtenue  du  roi  lui  permettaient  de 
»  surmonter  tous  les  obstacles  ,  et  de  faire  voile  au  premier 
»  moment  (i). 

iïerrera  raconte  ensuite  les  tristes  événemens  de  Mara- 
capana,  qui furentprovoqués par  les  cruautés  des  Espagnols 
à  l'égard  des  Indiens,  la  mort  da  chef  Alphonse  de  Ojeda  , 
le  martyre  des  deux  religieux  dominicains  ,  et  d'autres  faits 
qui  se  passèrent  dans  le  pays  oii  Barthélenii  de  Las  Casas 
devait  se  rendre.  Il  ajoute  :  «  Ce  désastre  fut  bientôt  connu 
)i  par  le  récit  qu'en  firent  les  Indiens  de  l'île  de  Cubagua. 
■>  Il  en  sortit  deux  ou  trois  barques  armées ,  qui  longèrent 
»  la  côte  j  comme  elles  la  trouvèrent  défendue,  il  fallut 
»  revenir  sans  avoir  rien  tenté.  Cette  nouvelle  étant  parve- 
»  nue  à  Saint-Domingue  ,  oii  le  grand  amiral  se  trouvait 
»  alors ,  il  fut  décidé  par  l'Audience  royale  qu'on  ferait 
»  justice  des  révoltés  en  dépeuplant  le  pays  et  en  trans- 
»  portant  tous  ses  habitans  à  Saint-Domingue.    On  équipa 


(1)  Dt^c.  2,  liv,  9,  ,li.  8. 


(  485  ) 

»  pour  cein   cinq   navires,    avec  trois  cents  hommes,    et 
»   l'expédition  fut  confiée  à  Gonzale  de  Ocampo. 

»  La  mêiTie  année  Las  Casas  sollicitait  à  Séville  la  permis- 
»  sion  de  partir  avec  les  deux  cents  laboureurs  qu'il  y  avait 
«  réunis  ;  elle  lui  fut  accordée  ,  et  il  s'embarqua  sur  trois 
n  navires  qui  furent  fournis  et  frétés  parle  tribunal  de  com- 
»  merce  des  ludes ,  chargés  de  toutes  les  provisions  néces- 
«  saires  et  de  beaucoup  d'objets  d'échange  et  de  trafic. 
»  L'évêque  de  Burgos  n'avait  pas  peu  contribué  à  ces  disposi- 
»  tions  ,  afin  qu'on  ne  l'accusât  point,  devant  le  cardinal 
»  Adrien  et  les  ministres  flamands,  de  contrarier  l'expédition 
»  de  Las  Casas,  et  il  avait  employé  tout  son  crédit  pour  hâter 
»  son  départ.  Le  licencié  mit  à  la  voile  ,  et  arriva  heureuse- 
»  ment  à  l'île  de  Puerto-Rico  :  il  y  apprit  la  mort  tragique  des 
»  religieux  du  couvent  de  Sain  te-Foix  et  la  révolte  des  Indiens 
»  de  Cumana  ,  qui  avaient  été  soutenus  par  Caviati,  Neveri  et 
»  Unari .  par  les  Taxères  et  les  habitans  de  Chirivichi  et  de 
»  Maracapana  ;  la  mort  des  quatre-vingts  Espagnols  qui 
»  s'étaient  dirigés  sur  divers  points  de  la  contrée,  et  les 
»  autres  excès  auxquels  les  Indiens  s'étaient  livrés  après  l'in- 
»  cendie  du  monastère,  en  brisant  les  cloches,  les  croix  , 
»  les  images  ,  et  entre  autres  un  Christ  d'une  grandeur 
»  considérable  ;  en  en  dispersant  les  débris  sur  les  chemins  , 
'•  et  en  coupant  les  orangers  et  beaucoup  d'autres  arbres 
»  qu'on  avait  apportés  d'Europe.  Les  Indiens  qui  s'étaient 
»  montrés  les  plus  cruels  et  les  plus  ingrats  étaient  ceux 
»  qu'on  avait  instruits  et  plus  particulièrement  admis  au 
»  commerce  des  Espagnols,  et  ils  se  préparaient  à  marcher 
»  contre  les  colons  de  Cubngua  ,  q'.ii  demandaient  de 
u  prompts  secours  ,  et  que  l'amiral  et  l'Audience  royale  se 
»  disposaient  à  leur  envoyer. 

»  Ces  événemens  causèrent  au  pèro  Casas  un  grand  cha- 
»  grin  et  beaucoup  d'embarras.  Il  avait  compté  sur  les  mo- 
)i  nasJères,  et  fondé  l'espoir  de  la  conversion  des  Indiens, 
»  qu'il  avait  promise,  sur  le  secours  dos  religieux.  Il  se 
).    trouva  fort  indécis  ';ur  le  parli  qu'il  avai»  .'i  jîrendre  ;  cnrui, 


(  484  ) 

»  inslruitque  l'aruiée  était  eu  mouvement ,  il  résolut  de  l'at- 
»  tendre  à  Puerlo-Rico  ,  pour  voir  quelle  direction  il  pour- 
»  rait  donner  à  ses  desseins.  L'armée  arriva  quelques  jours 
«)  après,  sous  le  conamandement  de  Ocampo.  Las  Casas  lui 
»  présenta  ses  lettres  de  provision,  et  l'engagea  à  ne  pas 
»  continuer  sa  route  pour  la  Terre-Ferme,  attendu  qu'il 
»  y  était  envoyé  avec  des  pleins  pouvoirs  par  le  roi ,  et  que 
»  si  cette  partie  des  Indes  était  en  insurrection  c'était  à  lui 
»  qu'appartenait  maintenant  le  soin  de  la  faire  rentrer  dans 
»  l'ordre.  Gonzale  ,  qui  était  l'ami  de  Las  Casas  ,  et  d'un 
»  caractère  plaisant ,  lui  adressa  quelques  propos  ironiques 
»  sur  la  mission  qu'il  venait  remplir,  avoua  qu'il  respec- 
»  tait  toutes  les  commissions  comme  la  sienne  ,  et  se  faisait 
»  un  devoir  de  les  reconnaître,  mais  qu'il  ne  pouvait  aban- 
>»  donner  l'objet  de  son  expédition  ,  ni  éluder  les  ordres  de 
»  l'amiral  et  de  l'Audience  royale  ,  parce  qu'on  le  rendrait 
»  responsable  de  ce  qui  pourrait  en  arriver.  Après  cette 
»  réponse  le  commandant  continua  de  s^avancer  vers  la 
»  Terre-Ferme.  Barthélemi  acheta  alors  une  embarcation 
»  cinq  cents  onces  d'argent ,  et  alla  présenter  ses  pouvoir» 
»  à  l'amiral  et  à  l'Audience  royale  de  l'île  Espagnole  ,  après 
»  avoir  distribué  dans  les  habitations  des  Espagnols  de  Puerto- 
»  Rico  les  gens  qu'il  avait  amenés  ;  et  non  seulement  ils  y 
»  furent  reçus ,  mais  les  colons  se  chargèrent  encore  de  les 
»  nourrir;  il  en  fut  admis  quatre  ou  cinq  dans  chaque  mai- 
«  son:  aucun  ne  portait  encore  les  croix  dont  leur  costume 
»  devait  être  marqué  ;  Barthélemi  était  le  seul  qui  fût  décoré 
»  de  cette  marque  distinctive  ,  qui  ressemblait  beau- 
»  coup  à  celle  de  Calatrava.  Son  arrivée  à  Saint-Do- 
»  mingue  fit  ombrage  à  un  grand  nombre  d'Espagnols  ;  il 
»  y  en  eut  cependant  qui  lui  offrirent  leur  fortune  pour  le 
»  mettre  en  état  de  continuer  son  entreprise.  »  (i) 

Herrera   raconte  plus  loin   l'expédition    de  Gonzale   de 
Ocampo  sur  la  côte  de  Terre-Ferme  pour  châtier  les  Indiens 

(i)  Dec.  2,  liv.  9,  c  il.  y. 


(  ^85  ) 

révoltés  qui  avaient  brûlé  le  couvent  de  Chirivichi  et  celui  de 
l'île  de  Ciibagua  ,  en  face  du  port  de  Maracagana  et  des  fon- 
démens  de  la  ville  de  Tolède,  sur  le  fleuve  de  Cumana.  Il 
ajoute  :  <<  Le  licencié  Las  Casas  ,  voyant  que  Gonzale  de 
»  Ocampo  ne  voulait  point  renoncer  à  son  exnédition  ,  se 
»  rendit ,  comme  on  l'a  vu  ,  à  l'île  de  Saint-Domingue  , 
»  présenta  ses  lettres  de  provision  à  l'amiral ,  aux  juges 
»  d'appel,  et  aux  officiers  receveurs  des  finances,  qui  com- 
»  posaient  un  conseil  de  dix  personnes  ,  et  il  requit  qu'elles 
»  fussent  exécutées.  Cette  consulte  les  fit  proclamer  au  son 
»  des  trompettes  dans  les  quatre  principales  rues  de  la 
»  ville  ,  et  particulièrement  la  cédule  royale  par  laquelle  il 
>»  était  fait  défenses  à  toutes  personnes  de  maltraiter  ou  de 
i>  scandaliser  les  naturels  qui  habitaient  les  provinces  dans 
»  lesquelles  le  licencié  Las  Casas  était  chargé  d'exercer  son 
»  ministère  ,  comme  aussi  de  commettre  aucun  autre  acte 
»  capable  d'empêcher  la  pacification  et  la  conversion  qu'il 
»  allait  entreprendre,  le  roi  ne  permettant  le  commerce 
»  d'échange  à  ceux  qui  passeraient  par  cette  côte  qu'à  con- 
»  dition  d'en  traiter  les  habitans  comme  des  sujets  de  S.  M.  , 
»  et  de  remplir  fidèlement  les  engagemens  qu'ils  auraient 
»  contractés  avec  eux  ,  sous  peine  d'être  dépouillés  de  leurs 
M  biens  et  d'être  livrés  eux-mêmes  à  la  justice.  Las  Casas 
»  demanda  aussi  que  l'ordre  fût  envoyé  à  Gonzale  d'éva- 
»  cuer  le  pays  ,  et  qu'il  fût  mis  fin  à  toute  espèce  de  guerre 
»  contre  les  Indiens  ,  puisque  la  consulte  des  dix  n'avait 
»•  pas  le  droit  d'en  permettre  la  continuation.  On  répondit 
>'  au  licencié  qu'on  s'occuperait  de  sa  demande  ,  et  il  en  fut 
»  effectivement  question  pendant  plusieurs  jours.  Dans  le 
»  même  temps  quelqu'un  étant  venu  dire  que  son  bâtiment 
u  n'était  pas  en  état  de  tenir  la  mer  ,  un  inspecteur  fut 
»  envoyé  pour  en  faire  la  visite  ,  et  ,  sur  son  rapport , 
»  l'embarcation  fut  déclarée  hors  de  service  ,  ce  qui  ap- 
»  porta  un  nouveau  retard  à  l'expédition  de  Las  Casas.   »  (i) 

(i)  Dit.  ?,  liv.  0.  ili    ifî. 


(  m^  ) 

i52i.   Herreia   raconte    les    cvéneiucns  de   l'expédition 
de  Fernand  Corlès  dans  le  Mexique  (i);  *^'^  ajoute  :  «  Afin  de 
«  placer  icice  que  j'ai  à  dire  de  Las  Casas  ,  je  ferai  reraarquer 
>»  que,  pendant  que  ces  choses  se  passaient  dans  la  Nouvelle- 
»  Espagne  ,  ce  religieux  insistait  vivement  à  Saint-Domin- 
>•   gue  pour  être  envoyé  à  sa  destination  ,  disant  que  ,  puis- 
>>   qu'on   avait  fait   publier  sa    commission   avec   tant   de 
M   solennité  ,  personne  n'avait  le  droit  d'y  mettre  des  obsta- 
»  clés;  qu'il  voyait  bien  la  diversité  de  sentimens  qui  régnait 
>•   à  cet  égard  parmi  les  membres  du  conseil  ,   et  que  cette 
»  circonstance  lui  ferait  prendre   le  parti  de  retourner  en 
»   Europe  pour  rendre  compte  au  roi  du  mépris  qu'on  faisait 
)>  de  ses   ordonnances.  Les  choses  en  i-estèrent  là  pendant 
■n   quelques  jours  ,  jusqu'à  ce  que  le  conseil  ,  après  en  avoir 
»   plusieurs  fois  délibéré  ,   sentit  qu'il  serait  dangereux  de 
»  refuser  plus  longtemps  à  Las  Casas  les  secours  qu'il  de- 
»   mandait  ,   et  il  fut  résolu  d'entrer  en  accommode^nent 
»  avec  lui.  Il  y  avait  quatre  sortes  de  spéculations   à   faire 
»  dans  les  pays  qui  allaient  être  soumis  à  l'administration 
»   de  Las  Casas:  i°  la  pêche  des  perles  de  Cubagua  ,   ex- 
»   ploitées  par  les  colons  de  Saint-Domingue  au   moyen 
«   des  troupes  d'Indiens  qu'ils  y  envoyaient  ;   2°  l'échange 
»  de  l'or  qui  se  faisait  sur  toute  la  côte  jusqu'à  la  province 
»  de  Venezuela  ,  et  même  plus  loin  ;  3o  la  traite  des  escla- 
>•   ves  ;  4°  la  guerre  contre  les  Indiens  ,  dont  les  prisonniers 
y>  étaient  vendus  sur  la  côte  et  transportés  au  loin.  Lecon- 
»   seil  jugeant  qu'on  pourrait  tirer  le  plus  grand  parti  de 
»  Las  Casas  pour  la  conservation  de  ces  bénéfices ,    i!  fut 
>»   question  de  former  avec  lui  une  communauté  de  profits  , 
»   de  manière  que  ,  sur  vingt-quatre  parts  acquises  en  com- 
»   mun  ,  il  y  en  aurait  six  pour  le  trésor  public  ,  six  pour  Las 
»   Casas  et  pour  les  cinquante  chevaliers  de  l'Eperon  d'or  qu'il 


(1)  Dec.  3,  liv.  -2,  cliap.  3,  'j,  5;  pag.  3y  jusqu'à  :\?. 


(487  ) 

>'  devail  nommer,  trois  pour  l'amiral ,  une  pour  chacun  des 
»  quatre  conseillers-auditeurs  du  tribunal  ,  qui  élaienl  les 
»  licenciés  Marcel  de  Villalobos  ,  Jean  Ortiz  de  Matienzo, 
»  Luc  Vazquez  de  Ayllon,  et  Rodrigue  de  Figueroa  ;  autant 
»  pour  Michel  de  Pasamonte  ,  pour  le  maître  des  comptes 
»  Alphonse  Davila  ,  pour  Jean  de  Anpues  et  pour  les  deux 
»  grefliersdu  tribunal  ,  Pèdre  de  Ledesma  et  Jean  Cabal- 
>i  lero  :  chacun  des  intéresse's  dut  contribuer  pour  sa  part 
»  aux  frais  de  l'expédition  ,  et  on  s'accorda  sur  les  moveus 
»  de  l'exécuter.  Le  premier  était  de  mettre  à  la  disposition 
»  de  Las  Casas  l'armée  de  Gonzale  de  Ocampo  ;  le  licencié  y 
»  formerait  un  corps  de  cent  vingt  hommes  d'élite  qui  se- 
»  raient  payés  ,  et  licencierait  tout  le  reste;  et  comme  il 
»  fallait  un  capitaine  à  cette  troupe,  cet  emploi  fut  des- 
»  tiné  à  Ocampo  lui-même,  parce  qu'il  maintenait  la  tran- 
»  quillité  dans  le  pays  ,  et  que  cette  armée  était  organisée 
»  pour  fournira  Las  Casas  les  moyens  de  remplir  sa  mission 
»  dans  les  pays  et  au  milieu  des  peuplades  qui  mangeaient 
»  de  la  chair  humaine,  et  poâr  réduire  par  la  force  ceux 
»  qui  ne  voudraient  ni  vivre  en  paix  avec  les  Espagnols  ,  ni 
»  embrasser  la  foi  chrétienne  ,  ni  recevoir  ceux  qui  venaient 
»   la  leur  prêcher, 

»  Lorsque  cette  convention  fut  signée  on  mit  à  la 
«•  disposition  de  Las  Casas  des  navires  bien  armés  et 
»  pourvus  de  vivres  ,  de  munitions  et  d'objets  pour  le 
»  commerce  d'échange,  outre  cent  mille  charges  de  pain 
»  de  cassave  qui  étaient  dans  les  magasins  du  roi  à 
)<  l'île  de  la  Mona.  Barthélemi  partit  de  Saint-Domingue 
»  dans  le  mois  de  juillet  j  persuadé  qu'il  pourrait  emme- 
•'  ner  avec  lui  la  colonie  de  laboureurs  qu'il  avait  laissée 
..  à  San-Juan  de  Puerto-Rico,  il  se  rendit  directement  dans 
»  celle  île;  mais  il  n'y  trouva  personne  :  ces  hommes  s'é- 
»  laient  dispersés,  ennuyés  de  l'attendre  et  pressés  j)ar  le 
)i  besoin.  Il  arriva  enfin  à  la  Terre-Ferme,  y  vit  Gonzale  de 
»  Ocampo  dans  la  Nouvelle-Tolède  avec  ses  gens,  que  la 
i>  failli  avait   prcscpic   réduits  au  désespoir  depuis  que  les 


(488) 

»  Indiens  du   voisinage  avaient  fui  dans  les  montagnes  on 

»>  s'étaient  enfoncés  dans  les  terres.  Lorsqu'ils  curent  appris 

»  pour   quel  objet  Las  Casas  venait  d'arriver  ,  aucun   ne 

»  voulut  rester  avec  lui  ,   et  ils -retournèrent  tous  à  Saint- 

»  Domingue  ,  en  sorle  que  la  nouvelle  ville  se  trouva  sans 

»  habitans  ,  et  que  Las  Casas  se  vit  seul  avec  sh  petite  troupe , 

»  quelques  amis  et  ses  domestiques.  Le  capitaine ,   qui  ne 

»  voyait  pas  sans  regret  cette  désertion  ,  le  consola  le  mieux 

»  qu'il  pnt  ,  et  partit  ensuite  lui-même pourTiie  Espagnole. 

»>  Sur  la  cote  oii  se  trouvait  alors  le  licencié  Barthélemi  il  v 

»  avait  un  couvent  de  franciscainsdont  le  gardien  était  le  père 

»  Juan  Garceta;  ces  moines  possédaient  un  jardin  oiiilscul- 

»  tivaient  l'oranger,  la  vigne  ,  les  légumes  ,  d'excellens  me- 

))  Ions  et  d'autres  végétaux  aussi  utiles  ,  et  leur  maison,  qui 

»  n'était  éloignée  que  d'une  portée  de  fusil  du  rivage  de  la 

»  mer,  dominaitsur  le  Rio  de  Cumana,  qui  a  donné  son  nom 

»  à  toute  la  province.  Auprès  de  ce  jardin  Las  Casrs  fit  éle- 

»  ver  une  espèce  de  magasin  pour  y  déposer  ses  vivres  ,  ses 

»  munitions  de  guerre  ,   et  en  général  les  objets  qu'il  avait 

»  apportés.  Après  avoir  mis  en  sûreté  ce  qu'il  avait  de  plus 

»  essentiel ,  il  ne  perdit  pas  un  moment  pour  faire  annoncer 

»  aux  Indiens  ,  par  les  religieux  et  par  une  Indienne  nom- 

»  mée  Marie  ,  qui  savait  un  peu  d'espagnol ,  qu'il  était  en- 

»  voyé  par  le  nouveau  roi  d'Jlspagne  ;  qu'il  leur  apporfait 

»  de  très  beaux  ouvrages  ,  et  qu'il  venait  pour  établir  la  paix 

>•  au  milieu  d'eux  ,  comme  ils  le  verraient  dans  la  suite  :  le 

»  licencié  ,  pour  mieux  réussir  à  attirer  les  Indiens  ,  distri- 

»  buait  lui-même  des  présens  à  ceux  qu'il  rencontrait  dans 

>^  ses  visites.  J'ai  dit   dans    un  autre  livre  qu'il  n'y  avait 

»  dans  l'île  de  Cubagua  que  quelques  mares  d'eau  salée,  et 

>•  (jue  pour  se  procurer  de  l'eau  douce  il  fallait  aller  au  B.io 

:>  de  Cumana,  distant  de  sept  lieues.  Ce  fut  à  l'embouchure 

»  de  ce  fleuve  que  Las  Casas  commença  à  élever  une  forte- 

1)  resse  ,   non   seulement  pour  s'assurer  des  Indiens  ,  naais 

»  encore  pour  être  en  état  de  réprimer  l'insolence  de  ceux 

»  des  Espagnols  qui  étaient  restés  à  Cubagua.  Ceux-ci,  ayant 


(  489  ) 

•>  appris  son  dessein  ,  travaillèrent  à  lui  enlever  le  premier 
»  ouvrier  avec  lequel  il  s'était  etitendu  pour  la  construction 
»  de  son  fort,  et  ils  y  réussirent  avec  le  secours  des  Indiens 
i>   qu'ils  avaient  gagnés. 

»  La  monnaie  la  plus  précieuse  qu'on  pût  offrir  aux  Indiens 
»  c'était  le  vin  :  pour  s'en  procurer  ils  allaient  enlever  dans 
»  l'intérieur  du  pays  d'autres  Indiens  de  toutâge,  moins  fins 
»  ou  plus  faibles  qu'eux  ,  et  les  cédaient  aux  Espagnols  ;  ils 
»  venaient  aussi  avec  de  l'or,  et  l'échangeaient  contre  cette 
i>  liqueur  ,  en  sorte  que  rien  ne  leur  coûtait  pour  en  avoir. 
»  Comme  ils  la  buvaient  sans  mélange  d'eau  et  sans  modé- 
»  ration  ,  il  leur  arrivait  très  fréquemment  de  s'enivrer , 
»  et  dans  cet  état  on  les  voyait  s'armer  de  leurs  arcs  etde  leurs 
)i  flèches  empoisonnées,  en  venir  aux  mains  les  uns  avec  les 
»  autres  et  s'entretuer.  Le  licencié  Las  Casas,  pour  mettre 
»  fin  au  désordre,  jugea  convenable  d'empêcher  autant  qu'il 
»  pourrait  les  relations  commerciales  entre  les  naturels  et 
»  les  Espagnols  ;  mais  ce  fut  là  le  commencement  de  ses 
»  grandes  peines  et  des  traverses  qui  vinrent  pour  ainsi 
»  dire  l'accabler.  Il  retourna  à  Cubagua  ,  somma  l'alcade 
»  major  de  laisser  sa  navigation  libre  ,  et  de  ne  pas  se  mêler, 
»  lui  et  les  siens ,  des  mesures  de  son  gouvernement ,  parce 
»  que  sa  mission  n'avançait  pas ,  et  qu'il  n'avait  de  relations 
»  qu'avec  les  pères  du  couvent.  Tout  le  monde  était  per- 
»  suadé  que  ces  difficultés  ne  finiraient  pas  ,  qu'elles  avaient 
»  pour  but  d'empêcher  Las  Casas  de  continuer  son  ouvrage  , 
»  et  qu'il  serait  obligé  de  retourner  en  Espagne  ,  ou  d'aller 
»  à  Saint-Domingue  réclamer  auprès  de  l'audience  royale 
1)  la  punition  la  ]d1us  sévère  de  ses  nombreux  ennemis.  7\près 
»  y  avoir  pensé  ,  le  licencié  résolut  de  passer  dans  cette  île 
»  avec  deux  navires  chargés  de  sel  qui  allaient  faire  voile. 
»  Il  laissa  le  commandement  à  François  de  Soto  ,  natif  d'Ol- 
»  médo ,  avec  l'ordre  le  plus  formel  d'empêcher  la  sortie  de 
1)  deux  vaisseaux  qu'il  laissait  dans  le  port ,  \cSaint-Scbas- 
»  tien  ,  fin  voilier,  et  une  flûte  maure  ;  d'être  très  attentif  à 
»   tous  les  mouvcmcns  des  Indiens  ;   s'il  siirvcnail   quelque 


(  %)^  ) 

»  pressant  daugcr  ,    d'embarquer  son  inoiiclc  et  ses  efleH 

»  pour  se  rendre  à  Cubagua  ,  et,  s'il  ne  pouvait  tout  eui- 

»  porter,  de  sauver  au  moias  les  hommes.  François  de  Soto 

»  ne  sut  point  exécuter  les  ordres  de  Barthélemi,  car,  celui- 

»  ci  étant  parti ,  il  envoya  les  deux  bàtimens  sur  diflcJrens 

»  points  de  la  côte  pour  échanger  des  perles  ,  de  l'or  et  des 

»  esclaves.  Les  Indiens,  animés  par  le  désir  de  la  vengeance, 

»  résolurent  de  massacrer  les  religieux ,  qui  leur  faisaient 

»  cependant  tous  les  jours  du  bien  ,    ainsi  que  les  gens  de 

»  Las  Casas ,  et  tous  les   Espagnols  qui  leur  tomberaient 

»  entre  les  mains  :  rexéculion  de  cet  affreux  complot  eut 

»  lieu  quinze  jours   après  le  départ   de    Barthélemi.    Les 

»  religieux,  en  ayant  été  instruits  trois  jours  avant  l'événe- 

»  ment,   firent  interroger  l'indienne    Marie  par  quelques 

»  Indiens  qui  étaient  présens  ,   pour  s'assurer  si  la  cons- 

»  piration    était  véritable  :  à  l'entendre,  rien  n'était  plus 

»  faux  ;   mais  ses  yeux  et    ses  traits  annonçaient    qu'elle 

»  y  croyait.  Il  arriva  le  même  jour  sur  la  côte  une  barque 

»  qui   venait  échanger  des  marchandises  ;   les  Espagnols  et 

))  les  religieux  demandèrent  à  y  être  reçus  pour  échapper 

»  au  danger  ,  mais  leurs  prières  furent  inutiles. 

il   Les  religieux  franciscains  qui  étaient  avec  Solo  pas- 

»  sèrent  ce  temps-là  dans  les  plus  vives  inquiétudes  ;  ils» 

»  s'adressaient  aux  Indiens  ,  et  leur  demandaient  quel  jour 

»  ils  avaient  choisi  pour  les  égorger.  La  veille  de  l'exécution 

»  ils  placèrent  le  peu  de  monde  qu'ils  avaient  et  quatorze 

»  petites   pièces   d'artillerie    autour  de  la   maison  ;    mais 

»  lorsqu'on  voulut  se  servir  de  la  poudre  on  la  trouva  très 

»  humide.  Le  lendemain,  à  l'heure  oii  on  l'exposait  au  soleil 

»  pour  la  faire  sécher,  des  Indiens  arrivèrent  en  poussant  de 

»  grands  cris; ilsmirentle  feu  à  la  maison,  et  tuèrent  deux  ou 

»  trois  hommes,  pendant  que  d'autres,  après  avoir  fait  une 

»  brèche  dans  un  côté  de  la  maison  et  au  mur  du  jardin  dci 

»  religieux,  qui  était  entouré  de  cannes,  les  aidèrent  à  y  péuc- 

"  trer.  Dans  ce  moment  François  de  Soto  revenait  du  village 

)  des  Indiens,  qui  n'était  éloigne  que  de  la  portée  du  traU 


(491  ) 

»   de  la  maison  et  du  monastère  ;  il  reçut  une  ilèclie  empoi- 
»   sonnée  dans  le  bras  ,  ce  qui  uc  l'empêcha  pas  néanmoins 
»   de  pénétrer  dans  le  jardin.   Les  pères  avaient  un  étmg 
»   formé  des  eaux  du  fleuve  ,  et  qui  fournissait  de  l'eau  au 
»   couvent  ;  là  se  trouvait  un  canot  en  état  de  recevon-  cin- 
»   quante  personnes.  Tout  le  monde  y  entra ,  excepté  le  frère 
»   Dominique  ,   qui ,  aux  premiers  cris  des  Indiens  ,  était 
>.   allé  se  caclier,    sans  être  vu,  au  milieu  des  roseaux.  Le 
»  canot,  portant  une  vingtaine  d'Espagnols  ,  s'avança  vers 
»    le  fleuve  pour  gagner  la  mer  ,  et  se  dirigea  sur  la  pointe 
»   d'Araya  ,  oii  se  trouvaient  les  salines  ,  avec  des  navires  en 
«   char'^ement ,  mais  séparée  du  point  où  l'on  était  par  plus 
«   de  deux  lieues  de  mer.  Le  frère  Dominique  ,  ayantaperçu 
»   le  bateau  ,  sortit  de  sa  retraite  ,  et  vint  jusqu'à  la  rivière. 
«   Quoique  ses  compagnons  fussent  déjà  au-dessous  du  pomt 
»   oii  il  avait  paru  ,   ils  firent  tous  leurs  efforts  pour  arriver 
»  jusqu'à  lui  et  pour  le  prendre  ,   mais  il  leur  fut  impos- 
.)  sible  de  surmonter  !e  courant,  qui  les  emportait  avec  rapi- 
).   dite  ;  Dominique  ,  s'en  apercevant,  leur  fit  signe  avec  les 
).   deux  mains  de  s'éloigner.  Les  Indiens  ,  occupés  de  l'in- 
«   cendie  de  la  maison  ,  ne  savaient  pas  qu'il  n'y  avait  plus 
»  personne  ;  mais ,  voyant  bientôt  après   le   canot ,   ils   se 
))  jetèrent  dans  une  pirogue  pour  poursuivre  les  Espagnols  , 
).   qui  étaient  déjà  une  lieue  en  avant,  accablés  de  fatigue,  et. 
»  n'ayant  pas  cessé  un  seul  instant  de  fuir  à  force  de  rames. 
»   Les  deux  embarcations  s'échouèrent  au  même  temps,  et  on 
»   se  trouva  très  près  les  uns  des  autres  sur  une  plage  hérissée 
..   de  chardons  à  longues  épines ,  et  tellement  serrés  qu'un 
.,   homme  armé  n'aurait  osé  s'y  engager  sans  le  plus  grand 
»   embarras.    Comme  les  Indiens  étaient  nus  ,    ils  n'avan- 
.)  caient  qu'avec  une  extrême  lenteur   sur  ce  terrain  ,   au 
«   milieu  duquel  ils  s'étaient  réfugiés.    Le  frère  Juan  Gar- 
»  ccta  raconte  que  ,  se  voyant  presque  atteint  par  les  Indiens, 
).   armés  de  sabres  de  pierre  ,   et  se  croyant  à  sa  dernière 
«   heure  ,   il  se  mit  à  genoux  ,  ferma  les  yeux,  et ,  recom- 
»   mandant  son  âme  au  ciel,  allendii  ,    la    lêlc  baissée,  le 


(  492  ) 

"  coup  qui  devait  l'ôler  de  ce  monde.  Quelques  momens 
"  s  étant  écoules  sans  que  les  Indiens  exécutassent  leur  réso- 
»  lution  ,  Garceta  leva  la  tête  ,  regarda  autour  de  lui ,  et  ne 
»  vit  i^ersonne.  Il  supposa  que  les  Indiens  n'avaient  osé 
»  s'avancer  jusqu'à  lui  de  crainte  de  se  blesser,  et  cette  cir- 
..  constance  sauva  la  vie  à  tous  les  Espagnols.  Ils  attendirent 
»  dans  cette  espèce  de  forteresse ,  et  en  sortirent  quand  leurs 
»  ennemis  se  furent  éloignés;  il  n'y  en  avait  pas  un  seul  qui 
»  n'eût  le  corps  percé  de  mille  épines,  et  en  fort  mauvais 
»  état.  Ils  arrivèrent  au  lieu  oii  étaient  mouillés  les  deux 
..  navires  qui  chargeaient  du  sel ,  et  furent  reçus  avec  tout 
»  l'intérêt  que  peut  inspirer  le  malheur.  Il  leur  manquait 
..  un  homme  ;  c'était  François  de  Soto,  qui  avait  été  blessé 
..  d'un  coup  de  flèche.  Quelqu'un  dit  l'avoir  vu  sous  un 
..  rocher ,  au  milieu  des  chardons  :  on  se  hâta  d'aller  le 
..  chercher  dans  une  barque,  à  une  lieue  et  demie;  il  fut 
»  trouvé  encore  en  vie  après  trois  jours  de  souffrance  ,  de 
»  soif  et  d'inanition.  Ouïe  transporta  dans  le  bateau',  et 
•>  comme  les  flèches  empoisonnées  excitent  une  soif  ardente , 
»  il  demanda  de  l'eau  ;  au  moment  oii  on  lui  en  présentait 
•'  il  fut  saisi  d'un  accès  de  rage  ,  et  succomba  au  bout  de 
..  quelques  jours  à  cette  cruelle  maladie.  Les  Indiens 
..  prescrivent  en  pareil  cas  un  régime  particulier;  mais 
»  l'expérience  leur  a  prouvé  qu'en  faisant  boire  et  manger 
»  les  blessés  l'effet  du  poison  en  devient  plus  actif,  et  les 
»   enlève  eu  peu  de  temps. 

»  Après  avoir  incendié  la  maison  ,  les  Indiens  pillèrent 
»  le  couvent,  et  commirent  plusieurs  sacrilèges.  Ils  tuèrent 
>.  un  enfant  qui  traînait  la  machine  hydraulique  dont  les 
'»  Espagnols  se  servaient ,  et  laissèrent  partout  des  traces 
•>  de  la  fureur  dont  ils  étaient  animés  contre  de  bons  reli- 
••  gieux  qui  ne  leur  avaient  jamais  fait  que  du  bien.  Dans 
»  le  jardin  tout  fut  coupé  ou  détruit  par  le  feu.  Le  frère 
•>  Dommgo,  qui  était  depuis  trois  jours  caché  dans  les  ro- 
>  seaux,  en  sortit  enfin  ,  après  avoir  recommandé  son  âme 
«   à  Dieu  ,    espérant  n'avoir  rien  à  r raindre    d'tin    grand 


(  4^5  ) 

»  nombre  d'Indiens  qu'il  voyait  dans  le  voisinage  ,  et  do;it 
»  il  avait  toujours  été  l'ami.  Il  fut  traité  en  prisonnier,  et 
»  pendant  trois  jours  on  délibéra  sur  ce  qu'on  en  ferait.  Les 
»  uns  voulaient  le  sauver  ,  parce  qu'on  pourrait  s'en  servir 
»  pour  faire  la  paix  avec  les  chrétiens;  les  autres  deman- 
»  daient  sa  mort  :  l'arrêt  en  fat  prononcé  par  l'influence 
»  d'un  Indien,  nommé  Ortéguilla ,  qui  avait  été  domestique 
»  dans  le  couvent.  Leur  victime  avait  été  trois  jours  en 
»  prières.  Ils  lui  passèrent  une  corde  autour  du  cou ,  ef 
«  après  l'avoir  assommé  d'un  coup  débâche,  ils  le  traî- 
»  nèrent  dans  tout  l'endroit,  et  exercèrent  raille  outrages 
»  sur  ces  restes  inanimés.  Le  cruel  Ortéguilla  dépouilla 
»  ce  martyr,  et  porta  sa  rube  pendant  plusieurs  jours  ;  mais 
«  l'heure  de  son  châtiiuenl  n'était  pas  éloignée.  Cette  espèce 
»  de  victoire  que  les  Indiens  venaient  d'obtenir  sur  les  Esps- 
»  guols  leur  inspira  la  pensée  d'aller  attaquer  l'île  de  Cuba- 
»  gua.  Antoine  Flores,  qui  en  était  l'alcade  ma^or,  et 
«  chargé  de  la  défendre,  ne  se  crut  pas  en  état  de  re- 
»  pousser  une  attaque  ,  quoiqu'il  eût  des  armes  et  trois  cents 
»  hommes  à  sa  disposition  ;  il  s'embarqua  avec  tout  son 
»  monde  sur  deux  caravelles  et  sur  quelques  autres  embar— 
»  cations,  et  gagna  Saint-Domingue,  abandonnant  une 
)>  grande  quantité  de  vin  ,  de  provisions  de  bouche  et 
»  d'autres  objets  d'une  valeur  considérable.  Les  Indiens, 
»  s'a  percevant  que  leurs  premières  démonstrations  avaient 
"  fait  abandonner  l'île,  ne  tardèrent  pas  à  y  débarquer  , 
»  burent  le  vin ,  et  pillèrent  tout  ce  que  les  Espagnols  y 
»  avaient  laissé. 

»  Le  bâtiment  sur  lequel  Las  Casas  s'était  embarqué  prit 
»  une  fausse  route,  et,  au  lieu  de  se  rendre  à  Saint-Do- 
»  mingue ,  il  alla  mouiller  à  quatre-vingts  lieues  de  là, 
»  dans  le  port  d'Yaquimo  ,  après  avoir  lutté  pendant  deux 
»  mois  contre  les  courans  ,  qui  sont  très  violens  depuis  celle 
»  mer  jusqu'à  l'île  Espagnole.  Onavait  déjà  vu  un  vaisseau 
»  employer  huit  mois  pour  doubler  l'île  de  la  Beata  ,  ce  qui 
»   avait  fait  juger  ({u'il  y  avait  moins  de  Huigue  à  faire  les 


(  4f)4  ) 

»  quatre  cents  lieues  et  plus  de  Cartliagène,  Sainte- Marllie 
»  et  Nombre  de  Dios  par  la  Havane  ,  que  d'aller  directe- 
»  ment  à  Saint-Domingue  ;  c'est  ce  qui  détermina  le  père 
»  Las  Casas  à  se  rendre  par  terre  à  la  ville  de  Yaguana  ,  à 
»  neuf  lieues  dans  l'intérieur  du  pays.  Déjà  les  navires  qui 
»  avaient  chargé  du  sel  à  la  pointe  de  A  raya  étaient  arrivés 
»  à  Saint-Domingue  ,  avec  les  religieux  et  les  autres  Espa- 
»  gnols  qui  s'étaient  sauvés  ;  ils  racontèrent  ce  qui  s'était 
«  passé,  et  apprirent  que  le  licencié  Las  Casas  n'était  pas 
»  encore  arrivé  ,  et  qu'on  ignorait  ce  qu'il  était  devenu  ;  le 
»  bruit  se  répandit  même  qu'il  avait  été  assassiné.  Ce  père 
»  partit  de  la  Yaguana  avec  quelques  Espagnols  pour  se 
><  rendre  à  Saint-Domingue  ;  s'étant  arrêté  au  bord  d'une 
»  rivière  pour  faire  la  siesta  ,  d'autres  voyageurs  espagnols 
»  vinrent  à  passer  par  le  même  chemin  ,  et  la  conversation 
»  s'étant  engagée  avec  les  compagnons  du  licencié  sur  ce 
»  qu'il  y  avait  de  nouveau  ,  les  premiers  dirent  aux  autres 
»  que  le  père  Las  Casas  et  toute  sa  suite  avaient  péri  de  la 
»  main  des  Indiens  sur  la  côte  des  Perles.  Les  gens  de  Las 
))  Casas  leur  répondirent  qu'ils  étaient  sûrs  du  contraire  ; 
»  dans  ce  moment  Las  Casas  se  réveilla  ,  et  cotte  nouvelle  , 
»  quoique  fausse  ,  ne  laissa  pas  de  l'afFecter  vivement,  parce 
»  qTie,  d'après  la  situation  des  affaires  dans  ce  pays ,  elle 
»  pouvait  annoncer  quelque  événement  fâcheux  ,  et  il  ne  se 
»  trompait  pas.  Lorsqu'il  fut  arrivé  à  Saint-Domingue  il 
»  rendit  compte  de  ce  qui  se  passait ,  et  résolut  d'attendre 
»  une  réponse  ,  n'ayant  pas  de  motifs  suiHsans  pour  relour- 
)<  ner  en  l'.spagne.  Son  séjour  se  prolongea  pendant  plusieurs 
»  mois  dans  cette  colonie  .  et  comme  il  s'était  lié  avec  les 
»  Dominicains,  leur  père,  Dominique  Bétanzos ,  lui  per- 
"  siiada  de  prendre  l'habit  de  l'ordre  ,  puisqu'il  avait  déjà 
»  fait  autant  qu'eux  pour  le  salut  des  Indiens.  Telle  es^ 
»  l'iiistoire  du  licencié  Barthélemi  de  Las  Casas,  qui  fut 
>'  nommé  plus  tard  à  l'évêclié  de  Chiapa.  Des  erreurs  nom- 
»  breuses  ont  été  publiées  sur  son  compte  par  Gor)z;)Ie 
»   Fernande/ d'Oviedo  ,  et  par  Frniirisco  Lopez  de  rromarn  ; 


(  495  ) 

>'  BarJliélenii  s'en  plaint  dans  plus  d'un  endroit ,  et  il  faut 
»   convenir  que  ce  n't'St  pas  sans  raison.  » 

i533.  —  Herrera  par^e  de  la  paix  qui  fut  signée  avec  l'in- 
dien Henri  après   plusieurs  années  de  guerre  ,  et   lorsque 
le  cacique  eut  reçu  une  lettre  d'amnistie  de  Charles-Quint  ; 
il  ajoute  :  «  Dans   ce    temps-là  le  père  Barthélemi  de  Las 
.'   Casas  se  trouvait  à  Saint-Domingue ,  et  comme  il  était 
»   depuis  longtemps  connu  de  don  Henri  ,  il  voulut  l'aller 
11  voir  pour  resserrer  les  liens   de  leur   ancienne   amitié  , 
..     pour  s'informer  s'il   était  bon  chrétien  ,   et  pour  l'ins- 
»   truire  plus  particulièrement,  lui  et  les  siens  ,  des  vérités 
>.   de  l'Evangile.  Le  père  Casas  partit  avec  la  permission  de 
..  son  supérieur,  et  arriva  auprès  de  son  ami  ,  à  qui  le  roi 
).  d'Espagne   donnait  dans  sa  lettre   le  nom   qu'on   vient 
))  de  lire.  Il  en  fut  bien  reçu,  et  pendant  le  séjour  qu'il  y  fit 
»   il  lui  répétait  souvent  que  les  rois  ont  une  épée  à  deux 
>.   tranchans  ,  l'un  destiné  à  punir  ,  et  l'autre  à  faire  misé- 
>.   ricorde  ;  que  le  roi  d'Espagne  avait  usé  de  celui-ci  pour 
»  lui  pardonner  ,  ainsi  qu'à  ses  sujets,  leurs  fautes  et  leurs 
.f   erreurs  ,  afin  de  ne  point  laisser  périr  leurs  âmes  ,  ce  qui 
»  arriverait  certainement  s'ils  mouraient  séparés  du  com- 
..  merce  des  chrétiens  ,  et  privés  de  l'usage  des  sacremens  ; 
).   il  l'assurait  en  même  temps   qu'il  pouvait  compter  sur 
«  une  paix  solide  et  inviolable,  et  sur  le  soin  qu'on  aurait 
>.  de  châtier  quiconque  voudrait  la  troubler  ;  qu'il  devait  de 
).   soncôfé  observer  scrupuleusement  les  conditions  du  traite, 
»  rien  n'étant  plus  propre  à  rendre  un  homme  recomman- 
»  dable,de  quelque  condition  qu'il  fût,  que  la  fidélité  à 
»  ses  promesses,  et  que  la  parole  du  roi  sans  serment  mé- 
»  rilait  plus  de  confiance  que  tous  les  sermens  possibles 
»  d'un  simple  particulier.  Comme  Las  Casas  avait  apporté 
»   tout  ce  qui  était  nécessaire  pour  dire  la  messe ,  il  célébra 
»  les  saints  mystères  ,  et  le  cacique  y  assista  au  milieu  des 
X   siens  avec    la  plus  grande  consolation.    Barfhéîemi   leur 
»  prêcha  aussi  plusieurs  fois  la  parole  de  Dieu  ,  et  le.s  mena 
»  ensuite  à  Azua,  où  il  baptisa  ceux  qui  ne  l'avaient  }>asél<''. 


(  ^96  ) 

»  lis  s'en  relournèrent  pleins  de  joie  dans  leurs  familles. 
»  Le  cacique  Henri  assura  que  pendant  loul  le  temps  qu'a- 
»  vait  duré  la  rébellion  il  avait  dit  tous  les  jours  le  Pater 
»   nosleret  VAve  Maria,  et  jeûné  tous  les  vendredis. 

»  Les  conseillers  de  l'Audience  royale  trouvèrent  fort  mau- 
»  vais  que  Las  Casas  fût  allé  voir  le  cacique  ,  et  ils  se  pro- 
»  posèrent  de  lui  en  faire  des  reproches  ;  mais  il  avait  trop 
»  d'expérience  et  d'inslruclion  pour  ne  pas  se  justifier  com- 
»  plétement ,  et  il  prouva  que  depuis  la  publication  solen- 
»  nelle  de  la  paix  il  était  permis  à  tout  le  monde  de  voir 
»  et  de  fréquenter  le  cacique ,  sans  que  le  tribunal  eût  le 
»  droit  de  l'empêcher  ;  il  ajouta  que  quant  à  lui, puisqu'on 
»  le  forçait  de  se  défendre  ,  il  ne  craignait  pas  de  dire  non 
»  seulement  qu'il  n'avait  jamais  été  capable  de  troubler  la 
»  paix ,  mais  que  c'était  encore  une  injustice  de  la  part  du 
»  tribunal  de  n'avoir  pas  reconnu  que  son  voyage  avait  eu 
»  un  objet  entièrement  ojDposé.  Celte  défense  de  Las  Casas 
»  fut  victorieuse  ;  on  n'aurait  osé  poursuivre  plus  longtemps 
»  un  homme  qui  ne  s'était  mis  en  relation  avec  les  Indiens 
»  qu'afin  de  leur  prêcher  la  concorde  et  l'obéissance  à  leur 
»   nouveau  maître  le  roi  d'E>pagne.  » 

i556. — Herrera  parle  du  gouvernement  de  la  province 
de  Nicaragua  ,  que  le  roi  avait  confié  en  i534  à  Rodrigue 
de  Contreras  :  «  Cet  Espagnol  ,  dit-il  ,  d'après  le  conseil 
»  des  naturels  ,  voulut  alors  faire  découvrir  le  canal  de  la 
»  Lagune,  parce  qu'ils  lui  avaient  fait  entendre  qu'il  y 
»  avait  de  ce  côté  un  grand  nombre  d'hommes  ,  et  que 
»  cette  conquête  rapporterait  beaucoup  d'argent.  Barlhé- 
»  lemi  était  arrivé  du  Mexique  dans  le  pays  avec  la  per— 
»  mission  du  roi ,  afin  de  prêcher  l'Evangile  ,  seul  et  sans 
)•  soldats;  lorsqu'il  fut  informé  qu'on  allait  y  entrer  avec 
»  une  armée  ,  il  s'opposa  de  toutes  ses  forces  à  cette  entre- 
>'  prise,  et  fit  entendre  dans  la  chaire,  dans  le  confessionnal 
»  et  en  tous  lieux  ,  que  les  Espagnols  qui  voulaient  faire 
>•  partie  de  cette  expédition  n'étaient  pas  en  sûreté  de 
»   conscience.     Contreras    ne    voyait    qu'avec    peine   celle 


(  497  ) 

"  opposition  de  Las  Casas  au  projet  qu'il  avait  formé  ;  il 
»  l'accusait  de  prêcher  l'insubordination  à  ses  soldats ,  parce 
»  que  ceux  dont  la  conscience  était  plus  timide  pensaient 
>•  déjà  comme  ce  religieux  ,  et  ne  voulaient  plus  obéir  à  son 
»  Commandement. 

»  L'évêque  Diègue  Alvarez  Osorio  ,  qui  s'était  chargé  de 
»  ramener  la  concorde  ,  étant  mort  dans  ce  temps-là,  la  di- 
»  vision  devint  plus  violente  de  jour  en  jour,  parce  que 
»  Las  Casas  ne  cessait  de  rappeler  dans  ses  sermons  aux 
»  soldats  les  devoirs  qui  leur  étaient  imposés,  et  ce  qu'ils 
»  devaient  à  Dieu  dans  cette  circonstance.  Le  gouverneur 
»  se  faisait  adresser  des  rapports  dans  lesquels  on  assurait 
»  que  ce  religieux  semait  le  scandale  parmi  les  habitans  , 
»  et  troublait  la  province.  Intimidé  cependant  par  la  con- 
»  duite  courageuse  de  Las  Casas  ,  il  prit  enfin  le  parti 
»  plus  sage  de  se  mettre  lui-même  à  la  tête  de  l'ex- 
»  pédition.  Il  partit  avec  cinquante  hommes,  défendit  le 
»  pillage ,  et  donna  seul  des  ordres.  Les  soldats  ,  peu  ac- 
»  coutumes  à  une  discipline  qui  les  privait  d'un  grand 
»  nombre  de  ressources  ,  commençaient  à  se  plaindre ,  et 
»  leur  chef  n'était  pas  lui-même  très  content  de  son 
»  voyage.  Il  revint  donc  dans  son  gouvernement ,  et  ren- 
»  dit  compte  au  roi  de  ce  qui  se  passait  pendant  que 
»  Las  Casas  revenait  en  Europe  plaider  la  cause  des  In- 
»  diens ,  et  demander  qu'on  mît  un  frein  aux  entreprises 
»  des  gouverneurs  et  à  la  licence  des  gens  de  guerre,  (i)  » 

Le  savant  et  respectable  M,  Grégoire  a  cité  une 
partie  du  texte  qu'on  vient  de  lire  pour  prouver  que 
l'historien  Herrera  traite  avec  peu  de  ménagement  le  père 
Las  Casas  ,  en  l'accusant  d'avoir  porté  les  Indiens  à  la 
réi'oKe.  J'ai  copié  tout  ce  passage  ,  par  lequel  on  voit 
clairement  que  l'accusateur  est  ici  Contreras ,  et  non 
Herrera  ,     qui    raconte    le    fait   comme   simple  historien. 


(i)  Dec.  6,  liv.   1,  cil.  S. 

II.  52 


(  ^9«) 

Bien  loin  de  faire  aucun  reproche  à  Las  Casas  ,  l'iiis- 
lorien  le  nomme  le  saint  évéque  et  l'homme  di^ne  de 
toute  confiance  ;  c'est  ce  qu'on  va  voir  dar.s  le  paragraphe 
suivant. 

«  Lorsque  le  roi  noire  maîlre  ,  Philippe  II  ,  de  glo- 
»  rieuse  mémoire  ,  m'ordonna  d'écrire  ce  te  histoire  ce- 
»  nërale,  S.  M.  fit  mcllrc  à  ma  disposition  les  papiers 
»  de  son  cabinet  particulier  ,  ceux  de  son  gnrdc-jovaux 
»  et  tout  ce  qu'il  y  en  avait  entre  les  mains  de  son  sç- 
>)   erétaire  Pcdre  de  Lcdesma.  Parmi  ces  derniers  se   trou- 

•  vait  la  correspondance  de  l'évêque,  gouverneur  de  la 
Il  Nouvelle-Espagne,  don  Sebastien  P.amircz  ,  et  celle 
»  d^^s  vice-rois  don  Antonio  de  Mcndoza  et  don  Fran- 
«  cisco  de  Tokdo  ,  avec  les  relations  de  l'évêque  Zumar- 
»  raga  ,  les  mémoires  de  Diègue  Mugnoz  de  Camai  go  ,  du 
»  pèreToribioMotolines,eld'un  grand  nombre  d'autres 

•  personnes.  J'obtins  aussi  les  lellres  des  présidens  des  au- 
»  diences  royales  ,  des  gouverneurs  et  des  ministres  de 
>»  toutes  les  parties  des  ludes  ,  avec  les  secours  du  licencié 
»  Juan  de  Ovando,  président  du  conseil  suprême  des  Indes. 
»  Ces  dernières  pièces  contenaient  des  détails  sur  rhisloirê 
»  des  Indiens  avant  leur  conversion  au  christianisme,  sur 
»  ce  qui  arriva  à  l'époque  de  la  pacification  générale  et  de 
»  l'établissement  des  villes  espagnoles  ,  et  enfin  tous  les 
-  documens  relatifs  à  l'organisation  de  la  république  spi- 
»  rituelle  et  temporelle.  Je  consultai  aussi  trente-deux  frag- 
»  mens  manuscrits  ou  imprimés  de  diflérens  auteurs  ;  ce 
»  qu'avaient  publié  le  père  Barlhélemi  de  Las  Casas',  ce 
»  saint  évéque  de  Chiapa  ,  et  le  très  savant  Joseph  de 
»  Acosta,  delà  compagnie  de  Jésus  ;  outre  les  mémoires 
»  du  docteur  Cervantes  ,  doyen  de  la  sainte  église  de 
»  Mexico  ,  auteur  exact  et  plein  d'instruction  ,  et  que  n'a 
»  point  connu  l'auteur  de  la  Monarchie  indienne ,  lui  qui, 
«  après  avoir  préféré  à  toutes  les  autorités  qui  m'ont  servi 
»  les  pères  Olmos  ,  Sa/iagun  et  Mendieta  ,  écrivains  sans 
«   autorité,   a  encore  la  singulière  prétention  de  nous  per- 


(  499  ) 

>•  siiader  qu'il  faut  avoir  élé  dans  les  Indes  pour  être  en 
»  état  d'en  écrire  l'histoire,  comme  si  Tacite  ,  pour côm^ 
»  poser  la  sienne  ,  avait  visité  l'Orient ,  l'Afrique  et  le 
»>  ^ord.  » 

iSjg. — DonPèdre  d'A.lvarado  étant  arrivé  à  Gnaliraala, 
n  le  licencié  Aiphonse  I\Ia!doiiado,  qui  allait  pacifier  le  pays 
»  de  Lecaridon,oii  les  Ii-dicns  claiciil  en  guerre,  prit  la  route 
»  de  Mexico  ,  se-  proposant  de  remplir  dans  celte  ville  ses 
»  fonctions  d'anditcur-conseiller  à  l'audience  royale  ;  et 
«  don  Antonio  de  IMondoza ,  à  la  prière  do  La?  Casas, 
»  de  révè(|ue  de  Giintimala  et  d'un  grand  nombre  d'autres 
»  religieux  dominicains  ,  renonça  à  envoyer  des  soldais 
»  dans  les  terres  pour  convertir  les  Indiens  et  faire  de  nou- 
I»  velles  déconvritcs.  CcsJ^cureux  changomens  furent  l'ou- 
ji  vragc  de  l'évcque  de  Clii.ipa  ,  du  père  Rodrigue  de  An- 
I)  drada  ,  et  de  trois  autres  religieux  du  même  ordre  qui 
»  avaient  exercé  les  fonctions  de  mistionnaires  dans  les  pays 
»  de  Cliiapa  et  de  Gualimala.  La  joie  de  ces  bienheureux 
»  pères  ne  fut  pas  de  longue  durée  ;  ils  virent  arriver  don 
I)  Pèdre  de  Alvarado.qui,  après  avoir  fait  un  nouveau  traité 
»  avec  le  roi  d'Espagne,  allait  poursuivre  avec  une  armée 
n  les  découvertes  et  la  pacification  sur  les  côtes  de  la  Nou- 
»  vellc-Espagne.  C'était  un  triste  sujet  de  ré/lexion  pour 
»  CCS  religieux,  qui  savaient  combien  un  chef  militaire 
..  était  incapa'oîe  de  cette  modération  avec  laquelle  on  pou- 
»  vait  faire  tant  de  bien  avec  les  naturels.  Las  Casas  et  An- 
»  drada  en  étaient  surtout  désolés  ,  et  c'est^ce  qui  leur  fit 
»  prendre  la  résolution  de  revenir  en  Espagne  supplier  le 
»  roi  ,  au  nom  des  é\êqL'.cs  de  ces  contrées  ,  de  leur  donner 
»  un  plus  grand  nombre  de  religieux,  et  d'ajouter  d'autres 
))  moyens  à  ceux  dont  ils  avaient  pu  disposer  jusqu'alors, 
).  pour  augmenter  la  confiance  des  Indiens  et  muIlipliiPT  les 
»  conversions.  Ils  arrivèrent  dans  leur  pi  trie,  et  y  furent  bien 
»>  reçus  du  gouvernement ,  malgré  l'absence  du  monarque, 
»  qui  ne  fut  de  retour  dans  son  royaume  qu'en  i542.  A  peine 
»  l'objet  de  leur  voyage  fut-il  connu,  qu'on  s'occupa   de 


(  5oo  ) 

»  porter  remède  aux  maux  dont  ils  étaient  venus  se  plaiu- 
i)  dre  ,  en  établissant  de  nouvelles  lois  dont  il  sera  particu— 
n  lièrement  question  dans  un  autre  endroit.  Ces  saints 
«  religieux  obtinrent  ausssilôt  du  conseil  un  ordre  par 
»  lequel  il  était  enjoint  à  don  Antonio  de  Mendoza  de 
»  prendre  certaines  mesures  pour  que  les  habitans  des  Indes 
M  fussent  engagés  au  service  de  Dieu  sans  vexation  ,  et  sans 
33  abuser  de  la  force  qu'il  avait  en  main  (i). 

1543. —  Herrera  ,  après  avoir  raconté  les  événemens 
considérables  qui  s'étaient  passés  dans  le  Pérou  et  dans  quel- 
ques autres  provinces  ,  continue  ainsi  :  «  Pendant  que  ces 
«  choses  se  passaient  dans  le  Pérou  on  s'occupait  en  Espagne 
)>  des  moyens  de  faire  cesser  les  abus  qui  se  commettaient 
»  dans  les  Indes  ,  comme  dans  ^pe  république  nouvelle  et 
»  éloignée  des  yeux  du  prince  ,  parce  que  l'avarice  ,  l'arro- 
»  gauce  et  d'autres  vices  désastreux  y  étaient  connus  par  la 
»  faute  des  gouverneurs.  Cet  état  de  choses  était  le  texte  des 
»  plaintes  les  plus  vives  des  religieux  dominicains  ,  et^ls  ne 
»  cessaient  de  le  représenter  au  roi,  qui  voulait  bien  enten- 
»  dre  combien  il  était  nécessaire  de  faire  de  la  justice  la  base 
»  et  le  fondement  de  tout  le  bien  qu'on  se  proposait.  Dans  le 
>)  même  temps  le  régent  Figueroa  avait  de  fréquentes  au- 
»  diences  du  conseil  des  Indes  ;  et  tous  ces  efforts  ne  sera- 
»  blaient  pas  inutiles  ,  puisque  le  licencié  Michel  Dias  de 
»  Armendariz  fut  envoyé  dans  les  Indes  avec  la  commis— 
»  sion  de  visiter  les  gouvernemens  de  Sainte-Marthe  ;  de  la 
»  Nouvelle- Grenade  ,  de  Carthagène  ,  de  Popayan  et  de 
»  Rio-de-Saint-Juan  ,  pour  en  connaître  la  situation  et  en 
»  rendre  compte.  La  nouvelle  de  la  mort  de  François  Pizarre 
>'  étant  arrivée  en  Espagne  vers  ce  temps- là ,  il  fut  question 
»  de  lui  donner  pour  successeur  un  personnage  important  , 
»  avec  la  qualité  et  les  pouvoirs  de  vice-roi ,  comme  on  en 


(1)  DtT.  G,  liv.n,  (h.  6, 


# 


(  Soi  ) 

')  avait  déjà  eu  la  pensée ,  et  d'établir  une  audience  et  une 
»  chancellerie  royale  dans  la  ville  de  Los  Reyes.  On  destinait 
»  à  cette  place  élevée  un  homme  en  état  d'appliquer  avec  la 
»  plus  grande  sévérité  les  mesures  qu'on  allait  prendre  pour 
»  faire  cesser  les  abus  que  les  pères  dominicains  venaient 
»  de  dénoncera  la  conscience  du  roi.  Les  principaux  de  ces 
»  religieux  étaient  Barthélemi  deLas  Casas,  Jean  de  Torres, 
3>  Mathieu  de  Paz  ,  etPèdre  de  Angulo  ou  de  Sainte-Marlbe. 
»  Le  conseil  s'assembla  plusieurs  fois  ,  présidé  par  le  roi ,  et 
»  il  fut  enfin  décrété  des  mesures  dont  je  rendrai  compte 
«   dans  un  autre  article.  )>  (i) 

Voilà  tous  les  passages  de  l'historien  Herrera  dans  les- 
quels le  nom  de  Las  Casas  se  trouve  cité.  Or,  non  seule- 
ment il  n'en  parle  jamais  pour  en  faire  l'objet  de  sa  critique; 
il  est  encore  certain,  par  la  manière  dont  il  expose  ses  vues , 
qu'il  avait  la  plus  haute  idée  de  sa  vertu  et  de  sa  sincérité; 
aussi  a-t-il  profité  de  plusieurs  de  ses  ouvrages  pour  écrire 
son  histoire  et  pour  la  rendre  plus  authentique,  ainsi  qu'il  en 
convient  lui-même  :  et  en  effet ,  quelques  personnes  ,  ayant 
voulu  comparer  les  deux  textes  ,  ont  trouvé  dans  les  deux 
premiers  volumes  de  Herrera  presque  tout  celui  de  l'His- 
toire des  Indes  de  Las  Casas  ,  dont  le  savant  académicien 
M.  Mugnoz  a  su  également  i^voûler  \)our  son  Histoire  du 
Nouveau- Monde. 

Il  n'est  pas  nécessaire  d'infirmer  le  témoignage  de  Her- 
rera pour  trouver  Las  Casas  sans  reproche.  Cet  écrivain  ne 
dit  pas  que  Barthélemi  introduisit  le  commerce  des  noirs 
dans  les  Indes  occidentales  ,  puisqu'il  nous  apprend  au  con- 
traire qu'il  y  était  connu  en  i5oo  ,  et  que  dix  ans  plus  tard 
il  se  faisait  avec  la  permission  du  gouvernement. 

Il  ne  dit  pas  que  le  cardinal  Xiinenès  de  Cisneros  le  dé- 
fendit comme  contraire  au  droit  des  gens  et  à  l'humanité , 


(i)  Hcneia  ,  dce.  7,  iiv.  6,.  cli.  \. 


(    502   ) 

puisqu'il  nous  donne  à  entendre  que  la  défense  n'eut  Heu  que 

pour  percevoir  un  tribut  sur  la  permission  qu'on  accordait 
de  le  faire. 

I!  ne  dit  pas  que  Charles  Y  confirma  la  proliihilion  de  la 
traile  pour  mairilcnir  l'impôt  dont  elle  était  frajipce  ,  car  il 
raconte  qu'avant  son  retour  on  Espngne  ce  prince  accorda  en 
Flandre  un  grand  nombre  de  licences  sans  condition. 

Il  i;o  dit  pas  que  Las  Casas  proposa  an  gouvernement  cs~ 
pagnol  le  trafic  des  esclaves  nègres  ,  pui.np.ie  sa  proposition 
était  seulement  de  n'accorder  la  faculté  d'en  transporter  en 
Amérique  qu'aux  Espagnols  établis  dans  celle  partie  du 
monde ,  ce  qui  est  bien  différent  d'une  permission  générale 
de  fiiire  librement  ce  commerce ,  dont  les  Portugais  elles 
Espagnols  d'Europe  auraient  profité. 

11  ne  dit  pas  que  Las  Casas  eût  proposé  d'aller  chercher 
des  esclaves  en  Afrique;  mais  il  nous  apprend  que  les  moines 
de  Saint-Jcrôinc  imaginèrent  de  le  demar.der  comme  utile 
au  conseil  des  Indrs ,  et  avec  bien  moins  de  restriction.  En 
effet,  Barlhélcmi  quiita  l'Espagne  en  mai  iSi^  ,  et  ces  reli- 
gieux avaient  déjà  manilèslé  leur  vœu  pour  la  traite. 

Que  conclure  de  tons  les  faits  que  je  viens  d'exposer  ? 
C'est  que  Las  Casas  voulut  rendre  un  grand  service  à  l'huma- 
nité, et  qu'il  employa  tout  ce  qu'il  avait  d'influence  et  de 
crédit  pour  obtenir  que  les  Espagnols  établis  en  Amérique, 
et  qtii  demanderaient  des  esclaves  ,  profilassent  seuls  d'un 
conjnicrce  qui  allait  devenir  illimité  ,  d'après  la  demande  des 
gouverneurs  des  Indes  ,  que  favorisait  la  politique  du  nou- 
veau roi  Charles  T  ■",  et  par  l'eifet  du  système  des  licences  que 
le  cardinal  de  Cisneros  venait  d'établir. 

Celte  vérité  ,  mise  dans  le  plus  grand  jour,  fournit ,  si  l'on 
veut  y  prendre  garde,  assez  d'argumcns  pour  prouver  que 
Las  Casas  condamnait  ce  que  tout  le  monde  faisait  sans  scru- 
pide.  Comment  donc  a-t-elle  pu  devenir  le  sujet  de  tant  de 
déclamations  contre  lui  I  Mais  ce  qui  doit  surtout  augmenter 
noire  surprise ,  c'est  de  voir  qu'avant  même  la  découverte 
de*  Indes    occidentales  le  peuple  espagnol  enlevait  sur  «es 


(  5o3  ) 

vaisseaux  des  hommes  sur  les  côtes  d'Afrique  ,  et  les  vendait 
comme   esclaves. 

Sandoval  suppose  que  la  traite  existait  depuis  longtemps, 
ce  qui  n'est  pas  invraisemblable  ,  puisque  les  Portugais  la 
faisaient  depuis  l'aimee  i^\l\5.  Mngnoz  ajoute  qu'elle  était 
alors  en  très  grande  aclivité  à  Séville  (i)  ;  et  par  conséquent 
il  n'est  pas  surprenant  que  Las  Casas  pensât  comme  tous  ses 
contemporains.  Mais  il  est  étrange,  et  même  horrible,  que 
l'indignalion  que  devait  inspirera  tous  les  hommes  le  com- 
merce des  noirs  ait  choisi  pour  sa  victime  le  hcroj  le 
plus  sensible  et  le  plus  infatigable  de  l'humanité,  sans  antre 
motif  que  quelques  mots  isolés  d'un  historien  qui,  pénétré 
des  mêmes  sentimcns  que  Las  Casas ,  était  loin  do  penser 
qu'ils  sériaient  un  jour  aussi  singulièrement  interprétés,  et 
qu'on  oublierait  ce  ([u'il  avait  écrit  de  la  proposition  et  de 
la  demande  si  positives  dqs  moines  qui  gouvernaient  l'Amé- 
rique. Qui  pourrait  ne  pas  reconnaître  ici  l'influence  des 
préjugés  commandant  à  l'opinion  sous  le  masque  de  la 
pliiloiophie  ? 


ti. 

^       (i)  Mugnoz,  Hisl.  dcl  Nuevo-riluudo,  liv.   i  j  page   a. 


FIN. 


L'ÉNËIDE, 

ADUITE  EN  VERS  FRANÇAIS, 
AVEC  DES  REMARQUES 

SUR  LES  PRINCIPALES  BEAUTÉS  DU  TEXTE; 
PAR  M.  DELILLE, 

POUR    LES    QUATRE    PREMIERS    LIVRES, 

T  PAR  J.  MICHAUD  POUR  LES  DERNIERS. 


1 


•  .  mni\^  o  |y/(j 


2-^  Ca-as,   Bartoloné  de  la: 

14.11  QEuvres 

1S22 


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